1849 La Régence (1)
« Café de la Régence »
L’un des premiers cafés de Paris fondé en 1681, le « Café de la Place du Palais Royal », devenu en 1715 « Café de la Régence », avait accueilli toutes les célébrités du monde des échecs.

Paris février 1848

Les 22, 23 et 24 février 1848, Paris insurgée proclame la République « une et indivisible » et l’établissement du suffrage universel. De grandes espérances surgissent faisant de cette époque le « Printemps des peuples et des démocrates européens ». Le 5 mars un décret permet à tout Français de plus de 21 ans de devenir électeur de la future Assemblée constituante et le corps électoral passe de 200'000 à plus de 9 millions. En décembre, Louis-Napoléon Bonaparte est élu Président de la République.

La Régence 1er numéro

Dans son premier numéro de janvier 1849 « La Régence », rédigée par une Société d’Amateurs, donne le ton :

« Si les révolutions ont pour but l’amélioration de la société, la propagation des lumières, et le perfectionnement de l’humanité, elles portent toutefois un coup funeste aux habitudes paisibles, aux études sérieuses et aux nobles loisirs.

Aussi les échecs se sont-ils cruellement ressentis des convulsions politiques qui ont agité l’Europe depuis un an, et le feu sacré qui animait les intelligences s’est-il presque généralement et miraculeusement converti en belliqueux enthousiasme, en frénésie républicaine, en passion de clubs, de motion, de faction, de tuniques, de gibernes et de képis, chez quelques uns même, en idée de grandeur et d’ambition. »

Pierre Charles Fournier-Saint-Amant

On est sans nouvelles du rédacteur du « Palamède » qui a cessé sa publication. Pierre Charles Fournier-Saint-Amant (1800-1872) avait revendu son commerce de vins pour devenir capitaine dans la Garde Nationale. Il avait été reçu, en 1847, par Louis-Philippe alors qu’il était en faction aux Tuileries. En février 1848, Lamartine, membre du gouvernement provisoire, l’avait nommé gouverneur et depuis les échecs n’étaient plus au centre de ses préoccupations.

Café de la Régence

L’objectif de « La Régence » était de suppléer au vide laissé par « Le Palamède » mais cela ne sonnait pas très républicain.

« Dans les circonstances actuelles, ce mot éveillera peut-être quelques scrupules, de tristes souvenirs, ou de criminelles espérances! »

Pourtant la référence au Café de la Régence était incontournable. L’un des premiers cafés de Paris fondé en 1681 sous le nom de « Café de la Place du Palais Royal », devenu en 1715 « Café de la Régence », avait accueilli en son sein toutes les célébrités du monde des échecs.

Denis Diderot

Voici ce que rapporta Diderot :

« Si le temps est trop froid ou trop pluvieux, je me réfugie au Café de la Régence ; là je m’amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l’endroit du monde, et le Café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu ; c’est chez Rey que font assaut Légal, le profond, Philidor, le subtil, le solide Mayot ; qu’on voit les coups les plus surprenants et qu’on entend les plus mauvais propos ; car l’on peut être homme d’esprit et grand joueur d’échecs comme Légal, on peut être aussi un grand joueur d’échecs et un sot comme Foubert et Mayot. »

François-André Danican Philidor

C’était aussi le souci d’innover qui dicte l’introduction d’une nouvelle notation dans ce nouveau magazine, toutes les cases sont numérotées avec 2 chiffres, composés par les rangées de 1 à 8 et les colonnes de 1 à 8. Par exemple, la case a2 devient (21) soit 2ème rangée et 1ère colonne et la case e4 devient (45) soit 4ème rangée 5ème colonne. Pour compliquer, les pièces sont désignées par des majuscules allant de A à H (soit A et H pour les 2 tours) et les pions par des minuscules. Ceci rendit malheureusement la revue peu lisible.

Par exemple 1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.d4 cxd4 4.Fc4 devenait 1.e45 e55 2.G36 B63 3.d44 e44-d 4.F43 etc.

Portrait Kieseritzky au Café de la Régence

Cette idée qui venait de l’un de ses rédacteurs les plus prestigieux, Lionel Adalbert Bagration Felix Kieseritzky (1808-1853), avait été expérimentée dans son ouvrage « Cinquante parties jouées au Cercle des échecs et au Café de la Régence » publié en 1846.

Cinquante parties jouées au Cercle des échecs et au Café de la Régence

Malgré un argumentaire, abscons, développé sur plusieurs pages, cette nouvelle notation ne rencontra que très peu de partisans.

« Ce serait un grand progrès, que de renoncer à la terrible notation employée dans cette publication, et d’adopter celle dont se servait autrefois le Palamède. On ne peut nous reprocher d’avoir des préjugés lorsque nous avouons notre grande répugnance pour la notation de M. Kieseritzky ; mais nous trouvons, quant à son application, qu’elle coûte plus de temps et plus d’erreurs que toute autre notation. Nous sommes appuyés dans notre opinion par une grande majorité de joueurs d’échecs en Angleterre et à l’étranger » précisait le « Bell’s Life » en juillet 1849.

Partie Kieseritzky-Saint-Amant

Pourtant, rien ne le fera changer d’avis et Kieseritzky continuera, obstiné, à utiliser cette notation jusqu’en 1851 en contribuant au déclin du magazine. D’origine germano-polonaise, il s’était établi à Paris en 1839. Il devint l’un des meilleurs joueurs du Café de la Régence. Ses succès furent nombreux, il connaissait bien les ouvertures, disposait d’une bonne mémoire et d’une imagination débordante. Son côté narcissique auquel il fallait ajouter un physique ingrat, un visage pâle et une langue bien pendue le rendirent parfois impopulaire. Il tenta de vivre de leçons d’échecs mais, alors qu’il était à la fois professeur de mathématique et de musique, il mélangea les trois disciplines sans réussir à convaincre ses élèves.

Travaux de réaménagement de Paris

En 1852 débute, sous la conduite de Georges Eugène Haussmann, les grands travaux de modernisation et de réaménagement de Paris.

« L’impitoyable temps ne s’en prend pas seulement aux hommes, il semble même vouloir détruire jusqu’à leur habitation. La prolongation de la rue de Rivoli nous a déjà enlevé la maison 42, Saint-Thomas du Louvre, naguère occupée par M. Saint-Amant. Aujourd’hui nous voyons tomber les restes de la maison 239, place du Palais-Royal, habitée jadis par notre cher La Bourdonnais ; c’était là où il passa les dernières années de sa vie. Ne pouvant plus faire de promenade, il avait choisi cet endroit pour être plus près du Café de la Régence. » De la Place du Palais Royal, la Régence, à son tour, dut déménager, d’abord à l’hôtel Dodun, rue de Richelieu pour se réinstaller dès 1855, 161 avenue Saint-Honoré, privant ainsi Kieseritzky de ses dernières ressources. « En 1853 lorsqu’il mourut dans la misère des suites d’une maladie mentale personne ne voulut contribuer pour sa sépulture et lui éviter ainsi la fosse commune. » (Source: The Oxford Companion of Chess D.Hooper K. Whyld).

Daniel Harrwitz

Selon Dominique Thimognier une affirmation contestable ainsi que la date de sa mort. L’Etat civil de la ville de Paris date son acte de décès le 19 mai 1853 alors que souvent est indiqué le 18 mai 1853.(Par exemple Chess Personalia de J. Gaige McFaland 2005)

Une rubrique « Parties entre les plus forts joueurs de l’époque » permet aux amateurs de se délecter du match opposant Daniel Harrwitz (1823-1884) à Bernard Horwitz (1807-1885) malgré les chaleurs, le choléra, l’état de siège et mille choses plus désagréables les unes que les autres rapporta « La Régence » dans son numéro d’août 1849.

« C’est un des plus remarquables combats qui aient eu lieu dans ces derniers temps. Les deux joueurs ont déployé un véritable talent. La plupart des parties se distinguent par la profondeur des combinaisons et par la netteté de l’exécution. »

 

Horwitz,Bernhard - Harrwitz,Daniel
Brighton m, 1849
Défense Sicilienne [C00]

 

1.e4 c5 2.f4 e6 3.f3 c6 4.e2 d5 5.e5

« Dans ce début serré, au moment où se trouve la partie, nous préférons le jeu des noirs, à cause du pion du roi blanc trop avancé pour qu’il puisse être défendu d’une manière sûre. » La Régence

 

5...f6 6.b5 b6 7.xc6+ bxc6 8.0–0 e7 9.c3 a5?! 10.a4!

Les blancs provoquent la dame et l’incitent à poursuivre dans une aventure plus que douteuse.

 

10...b4?! 11.c3 xf4 12.d4 g4 13.h3 h5 14.b6 b8 15.xc8 xc8 16.a4

Meilleur 16.De2! avec des menaces multiples.

 

16...cxd4 17.cxd4 d8 18.d2 e7 19.xa5 a8 20.b4 0–0 21.exf6 gxf6 22.ae1 e5 23.dxe5 b6+ 24.h1 fxe5 25.xe5?

Après 25.Db3 les blancs conservaient toutes leurs chances.

25...xe5!!

« Coup capital, aussi inattendu qu’excellent. » La Régence

 

26.xe5 xf1+ 27.h2 c7 28.g3 xe5 29.g2 af8 30.b6 d4 31.h4 8f2+ 32.h3 h5 0–1

« La fin de cette partie a été conduite d’une manière supérieure par M. Harrwitz. Elle mérite d’être examinée et réexaminée par tous les véritables amateurs d’ingénieux stratagèmes. » La Régence

 

Daniel Harrwitz, qui avait côtoyé Kieseritzky en 1845 lors de son passage à Paris, précisa dans la « British Chess Revue de 1853 » que sa maladie mentale était la conséquence partielle des nombreuses parties à l’aveugle qui avaient contribué à sa célébrité.

Les dernières années de la vie de Harrwitz à Bolzano font l’objet d’un roman intéressant récemment publié de Paolo Maurensig « L’ultima traversa » (Ed. Barney 2015).

Saint-Amant
Lionel Kieseritzky

Voici une partie caractéristique des meilleurs joueurs de la Régence.
Le combat des deux rédacteurs en chef avec les commentaires de G. Walker !

Saint-Amant,Pierre Charles - Kieseritzky,Lionel
Paris, 1840
Partie Italienne [C54]

 

 

1.e4 e5 2.f3 c6 3.c4 c5 4.c3 f6 5.d4 exd4 6.e5 e4?

« Décidément inférieur à 6…d5! » De nos jours c’est aussi la ligne retenue par la théorie qui se poursuit avec 7.b5 e4 8.cxd4 b6 etc.

 

7.cxd4

« Saint-Amant renonce charitablement à tirer tout l’avantage du dernier coup de son adversaire : Saint-Amant devrait maintenant jouer 7.Fd5 et je considérerais alors sa partie comme meilleure. »

Le « Handbuch des Schachspiels » de Bilguer indique une variante qui reste une référence après 7.d5 xf2 8.xf2 dxc3+ 9.g3! cxb2 10.xb2 e7 11.c2 d6 12.e4 g6 13.bd2 c6 14.ad1 et la compensation pour la pièce sacrifiée est insuffisante.

 

7...b4+ 8.bd2 xd2 9.xd2 d5 10.exd6

« Je n’aime pas ce coup, parce qu’il laisse le pion d isolé et fait perdre la forte position que le pion e donne. Peut-être eût-il été mieux de jouer 10.Fe2. »

 

10...xd6 11.0–0 xd2 12.xd2 0–0 13.fe1 g4

« Coup très bien joué. »

 

14.e5 xe5

Les meilleurs logiciels invitent à entrer dans les complications avec 14…Cxd4!?

 

15.xe5 ad8 16.e4 f5 17.f4 e6 18.b3 f5 19.d1 d5 20.h4

« Cette tour est dans une position gênée, Kieseritzky menaçant d’avancer le pion sur g5. Ceci prouve que Saint-Amant a eu tort d’affaiblir son pion d en le laissant isolé, puisqu’il a été ensuite forcé de jouer la tour en avant pour le soutenir. »

 

20...f6 21.f4? g6 22.h3

« Bien joué, se proposant de mettre cette tour en jeu. »

 

22...g4

Le plus simple était 22…Fxc4 23.bxc4 Dc6 qui gagnait un pion.

 

23.f3 b5 24.h3?

« Il vaudrait mieux prendre le fou, qui dégagerait la tour du roi. Ce coup affaiblit les pions devant le roi. »

 

24...g6?

Ceci était aussi valable pour 21.f4 et ici, après 24...bxc4! 25.hxg4 xf3 26.gxf3 cxb3 27.axb3 fxg4 28.fxg4 e6 la position blanche est en ruine.

 

25.xd5+ xd5 26.e3 e6 27.e5 xe5 28.fxe5 c5

« Encore très bien joué, (avec l’aide de 27.Te5? meilleur 27.Txe6! =) et donnant une nouvelle preuve de la faiblesse du pion d. »

 

29.f4

Une meilleure défense 29.Dg5! g6 30.De7 = qui gagnait des temps par rapport à la partie.

 

29...g6 30.h4 cxd4 31.e6 a6

Plus précis 31…Te8 car maintenant l’activité des pièces blanches équilibre le jeu.

 

32.e7

« La fin de ceci est jolie et pittoresque. »

 

32...f8 33.e1?

33.Dd7! (33.Tc1 Fritz) indiqué par la « Deutsche Schachzeitung » avec une position loin d’être claire !

 

33...d8 34.a7 h4 35.d1 e4

« Dans mon Chess Studies la partie est laissée ici comme gagnée par Kieseritzky, mais les coups devaient être portés un peu plus loin. »

 

36.xa6 e2 37.f1 e8 38.b6 d3 39.xb5 e3+ 40.h2 xe6 41.b8+ f7 42.f4 xf4+ 43.xf4 0–1

« La partie après avoir duré encore longtemps, fut gagnée par les noirs. La fin de cette partie n’a pas été exactement reproduite dans le Chess Studies de M. Walker » remarquait L. Kieseritzky.

Après 43.xf4 une suite logique est 43...d6 44.f1 e6 45.g1 e5 46.f2 d4–+ car le roi noir actif et le pion passé assurent un avantage décisif. Dans l’ensemble une prestation de très bonne tenue pour l’époque.

Adolf Anderssen

Kieseritzky était sans conteste un joueur dangereux, souvent brillant, qui se présentait comme un prétendant possible pour détrôner Staunton. Il eut sa chance lors du premier tournoi international de Londres en 1851 mais le tirage au sort lui fut particulièrement défavorable puisqu’il dut affronter au premier tour le futur vainqueur Anderssen. Ses nerfs ne furent pas au rendez-vous car il gaffa pour se faire mater en un coup dans la première, il annula la seconde dans une position longtemps supérieure et s’écroula dans la dernière.


Kieseritzky,Lionel - Anderssen,Adolf
Londres, 1851
Défense Sicilienne [B50]

 

 

1.e4 c5 2.b3 c6 3.b2 e6 4.f3 d6 5.d4 cxd4 6.xd4 d7 7.d3 f6 8.0–0 e7 9.d2 0–0 10.c4

Dans une position aux chances égales tout va se jouer en quelques coups.

10...e5 11.e2 g6 12.f4? e5! 13.fxe5? dxe5 14.c2 c5+ 15.h1 g4 16.f3 f4 17.d2 xd3 0–1

Laissons lui la parole : « …et je perdis la troisième partie décisive. Je ne chercherai pas à accuser telle ou telle circonstance comme ayant été la cause de ma perte ; je me bornerai simplement à dire : mon adversaire a mieux joué que moi, voilà tout. Exclu de la grande arène d’après les stipulations du programme, je me suis mesuré avec les principaux joueurs. Avec M. Anderssen j’ai fait, après le tournoi, encore seize parties, sur lesquelles j’en ai gagné neuf et lui cinq (dont l’Immortelle!); deux furent nulles. »

Exposition Londres 1851
Joseph Méry

Voici quelques échantillons de sujets traités dans la revue qui l’ont rendue intéressante sur le plan historique et social.

Dans le numéro d’avril 1850 de « La Régence », A. Danican Philidor prend la défense de son grand-père, mort depuis 55 ans, face à un propos rapporté par Méry dans le journal « La Presse » en 1837 et à nouveau dans un feuilleton « Soirée d’Ermites » publié le 29 mars 1838.

« Héritier du nom de Philidor, mais non de son talent, conservant le souvenir traditionnel de ce mot si simple et si plaisant qu’il dit un soir à sa femme, en voyant deux de ses fils jouer aux échecs - Ma chère amie nos enfants finiront par faire de ce jeu un jeu de hasard - J’ai juré de ne jamais mettre le doigt sur un pion du jour où, après quelques essais, je reconnus que je ne serais qu’une mazette ; mais par respect pour la mémoire de mon aïeul, je saisis l’occasion de rendre à l’histoire des échecs l’exactitude que les prédilections de M. Méry ont déjà plus d’une fois altérée. »

Sa susceptibilité fut avivée par la conclusion de Méry à propos de deux parties jouées à la fois par La Bourdonnais les yeux fermés :

« Et depuis j’ai cherché vainement dans l’histoire un prodige pareil… »

Son petit-fils lui rappela que ce n’était pas deux mais bien trois parties que le grand Philidor, son grand-père, avait joué à Londres bien avant La Bourdonnais sans voir les échiquiers.

Morphy jouant à l’aveugle à la Régence

En 1851 un article mérite d’être rapporté :

Après avoir remis 20 Fr. à Kieseritzy pour ses frais de voyage en tant que délégué de la France pour défendre l’intérêt national dans ce premier tournoi de l’histoire, voici quelques considérations étonnantes de la part du donateur :

« Je crois qu’il y aurait un grand avantage social à faire pénétrer le goût des échecs dans les classes inférieures de la société. Si les ouvriers dans leurs moments de loisir, les paysans dans leur famille, les soldats dans leur caserne cherchaient leur délassement dans un jeu aussi propre à favoriser le développement de l’intelligence, certes les cabarets seraient moins fréquentés, et des habitudes de vie calme et réglées s’introduiraient insensiblement dans les mœurs.

Assez longtemps les échecs ont été un privilège pour l’aristocratie ; vous en ferez un délassement démocratique. »

Les échecs au Cercle

Comment jouaient les habitués du Cercle des échecs, situé au dessus du Café de la Régence ? Voici un petit échantillon, une miniature publiée dans la Régence. Il s’agit d’une période de déclin dont il ne reste que peu de chose de l’héritage de Philidor et La Bourdonnais. La plupart des joueurs sont issus de la noblesse ou de la grande bourgeoisie et s’adonnent au jeu avec un esprit chevaleresque, contrairement aux Anglais qui grâce au « Chess-Player’s Handbook » de Staunton ou aux Allemands, qui avec le « Handbuch der Schachspiel », travaillent les échecs de manière plus scientifique.

1ère édition du Handbuch der Schachspiel

« Un combat fort intéressant a eu lieu le dimanche 15 avril 1849 au Cercle des échecs, huit habitués du Café de la Régence se sont présentés pour combattre huit membres du Cercle. Il fut convenu qu’il fallait vaincre tous les joueurs d’un côté pour gagner le prix du combat. Dans toutes les parties, celui qui avait le trait prenait les blancs. Le lundi pour la troisième fois, toujours faible et souffrant le docteur Laroche (Il devait décéder le 6 juillet 1850 des suites d’une longue maladie) dut entrer en lice ; son adversaire le commandant Warnet, eut le trait et les honneurs de la guerre. Après avoir joué avec une rectitude tout à fait digne de La Bourdonnais, il annonça au treizième coup le mat par un échec à la découverte. »

 

Warnet - Laroche
Paris, 1849
Gambit du centre [C21]

 

1.e4 e5 2.d4 exd4 3.f3 b4+ 4.c3 dxc3 5.bxc3 c5 6.c4 c6

Cette ligne de jeu a encore des partisans de nos jours mais ici 6...d5! 7.exd5 f6 8.0–0 0–0 offre des chances égales.

7.0–0 b5 8.b3 e7 9.g5 0–0??

« Faute irréparable ; avec 9…d5 on pouvait encore se défendre. » Kieseritzky

10.h5 h6 11.xf7 b6 12.xh6+ h8 13.g8# 1–0

Bien sûr, cette partie peut faire sourire mais elle caricature la vision de l’époque avec une sacralisation de l’attaquant et un regard condescendant pour le défenseur.

Il y avait beaucoup de mazettes qui fréquentaient la Régence et, l’un d’eux spectateur assidu, était venu chaque jour pendant une dizaine d’années, constamment occupé à observer penché au-dessus de l’épaule des joueurs, sans jamais prononcer une seule parole. Une dispute survint et le taciturne spectateur fut sollicité pour arbitrer le conflit. Cruellement poussé à décider de la question, Monsieur avoua que, bien loin d’être un joueur, il ne savait même pas bouger les pièces ! De la galerie étonnée, il lui fut posé cette question pertinente :

« Alors pourquoi perdre dix ans de votre existence à regarder au-dessus des échiquiers ? »

Il répondit : « Je suis un homme marié et ne me soucie nullement de rentrer à la maison ! »

(Source: Chess and Chess Player George Walker Londres 1850)

Dr. Laroche

Voici un exemple plus probant, avec toujours les commentaires de Kieseritzky, qui ne cherche qu’à valoriser les possibilités offensives sans jamais s’attarder sur les ressources défensives.

« M. Saborio, jeune Espagnol de l’Amérique centrale, d’une imagination fraîche et entreprenante, qui s’il fait encore quelques progrès, est assuré dans l’avenir d’une place peut-être parmi les premiers joueurs. Après une ouverture brillante dont il connaissait parfaitement les premiers coups, enleva l’échange à son adversaire. Mais trop accoutumé à faire face à la mauvaise fortune, celui-ci ne se découragea point : lançant en avant avec ses pions du côté de la dame, il arriva à faire une brèche dans le jeu de M. Saborio. Ingénieux encore, même dans ses fautes, le jeune champion voulut entreprendre une grande œuvre, en entrant violemment avec un cavalier au sein du jeu de son adversaire ! Hélas il n’avait pas médité assez longtemps cette attaque. La perte de sa propre dame en fut le résultat, et celle de la partie ne se fît point attendre. »

 

Saborio - Laroche
Paris, 1849
Gambit Roi [C39]

 

 

1.e4 e5 2.f4 exf4 3.f3 g5 4.h4 g4 5.e5 h5 6.c4 h6 7.d4 d6 8.d3 f3 9.g3

La suite critique est 9.gxf3! qui fragilise l’aile roi en ouvrant la position et après 9...e7 10.e3 xh4+ 11.d2 les blancs sont mieux développés et le roi au centre est plus en sécurité que son collègue. Georges Bertola

 

9...c6 10.f4 g8 11.c3 g7 12.e3

« Jusqu’ici les blancs ont joué tous les coups avec une rectitude complète. »

 

12...a6

« Bien que nous croyons la position compromise, ils auraient mieux fait de sortir une pièce. »

 

13.a3

« On pouvait très bien jouer 13.Rf2. »

 

13...b5 14.a2 e7 15.d3 f6 16.f2 0–0

« Grave erreur : il fallait jouer 16…Fb7 puis roquer du grand côté. »

Une affirmation discutable pour l’adresse du roi car l’aile dame affaiblie n’est qu’un abri de fortune. Georges Bertola

 

17.g6 d7 18.xf8 xf8 19.ae1

« N’ayant rien à craindre à l’égard du pion h, il eût été plus logique d’occuper la case e1 avec l’autre tour. »

 

19...b4 20.axb4 xb4

« Il n’était point nécessaire de prendre, 20.Cd5 était mieux. »

 

21.c4

« Si les blancs avaient joué 19.The1, au lieu de 19.Tae1, ils ne seraient pas tombés dans cette faute, et ils auraient probablement ramené la dame à d2, ce qui était dans les circonstances actuelles aussi le coup juste. Supposons alors 21.Dd2 Cxa2 22.Fh6 Cxc3 23.Fxg7 Rxg7 24.Dg5 Rf8 (ou h7) 25.Dxf6 Cb5 26.c4 Ca7. Dans cette position les blancs gagnaient le pion h, et leur partie était en bon état. »

Ils sont même gagnants après 27.e5 +– Kieseretzky ne s’intéresse qu’aux chances d’attaque et il passe à côté de la ligne de défense 24…Rh7!! 25.Dxf6 Cb5 26.c4 Ca7 (26.Dg5 f6!) 27.Ta5 c5 qui offre des ressources pour tenir la partie. Georges Bertola

 

21...xc2 22.d5

« Bien imaginé mais mal calculé ; la dame est maintenant perdue sans ressource. »

 

22...xe4+ 23.f1 xe3+ 24.xe3 d2+ 0–1

En 1851, pour la première fois, une partie du jeune prodige Américain Paul Morphy, qui allait bientôt éblouir l’Europe, est publiée dans « La Régence » avec ce commentaire :

« Cher Monsieur,

Je vous envoie ci-jointe une partie d’Echecs jouée par M. Rousseau et le jeune Paul Morphy, mon neveu, âgé seulement de douze ans. Cet enfant n’a jamais ouvert un traité d’Echecs ; il a appris le jeu de lui-même, en suivant les parties jouées entre les membres de sa famille. Dans les débuts, il joue les coups justes, comme par inspiration ; et l’on est étonné de la précision de ses calculs dans le milieu et fin de parties. Assis devant l’Echiquier, nulle agitation ne se révèle sur son visage, comme dans les positions les plus critiques ; dans ces cas, il siffle ordinairement un air entre ses dents et cherche avec patience la combinaison qui doit le tirer d’embarras. Aussi, fait-il trois ou quatre parties assez ardues chaque dimanche (seul jour où son père lui permette de jouer) sans éprouver la moindre fatigue.

Ernest Morphy »

Commentaires Kieseritzky

Morphy,Paul - Rousseau,Eugene
New Orleans, 1849

Partie Italienne [C50]

 

1.e4 e5 2.f3 c6 3.c4 f5

« Le coup juste eût été 3…Fc5. Ce gambit en second est défectueux parce que les noirs ouvrent au fou blanc une ligne d’attaque qui les empêchera de roquer. »

 

4.d3 f6 5.0–0 d6 6.g5

« Bon coup d’attaque par lequel les blancs rentrent dans le début du cavalier sur lequel feu Bilguer nous a laissé son mémorable ouvrage. »

 

6...d5 7.exd5 xd5 8.c3 ce7 9.f3 c6 10.ce4!?

« Coup magnifique, profondément calculé. Si 10…h6 11.Dh5 g6 12.Fxd5! +– avec la menace 13.Cf6 mat. »

 

10...fxe4?

« La prise du cavalier nous paraît fort dangereuse, il aurait peut-être mieux valu jouer 10…Dc7. »

 

11.f7+ d7 12.e6+ c7

12...e8 « En revenant avec le roi sur sa case, les noirs s’exposaient à un autre danger. La suite aurait pu être 13.f7+ d7 14.dxe4 et les blancs regagnaient la pièce perdue, gardant une position supérieure. »

 

13.xe5+ d6 14.xd6+ xd6 15.f7+ e6 16.xh8 exd3 17.cxd3 f6 18.b4 e6 19.e1 g8 20.b2+ g5 21.e5+ h6 22.c1+ g5 23.xg5 1–0

« Terminant brillamment cette jolie partie qui aurait fait honneur à nos meilleurs amateurs. »

(A suivre)

 

Je tiens à remercier Dominique Thimonier, le Musée Suisse du Jeux de La Tour-de-Peilz www.museedujeu.ch pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld.

Georges Bertola


Publié le 28/11/2015 - 10:19 , Mis à jour le 29/11/2015 - 10:24
Les réactions (2)
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europeechecs - 25/11/2015 20:01
@SundgauEchecs : Toutes les parties peuvent être visualisées dans l'applet en bas de l'article.

SundgauEchecs - 25/11/2015 19:55
article sympa mais vraiment dommage de ne pas pouvoir faire défiler les parties