Triche à Khanty-Mansiysk: Les 3 joueurs accusés condamnés en 1ère instance. Les éléments clé de l'audience et, en exclusivité, les attendus de la décision.
Comme prévu, la réunion tant attendue de la commission de discipline a commencé à 10h30, dans les salons d'un hôtel parisien, en présence d'une trentaine de personnes.
Les articles précédents L'affaire en quelques dates (selon les témoignages)
du 19 septembre au 4 octobre 2010 Olympiade de Khanty-Mansiïsk (Russie), jours de repos les 26 septembre et 2 octobre 2010.
Le compte-rendu de la commission de discipline Les défendeurs : les 3 joueurs mis en cause (Sébastien Feller, Arnaud Hauchard et Cyril Marzolo) ne sont pas dans la salle, mais ils sont représentés par leurs conseils respectifs: Maîtres Charles Morel, Anthony Bem et Hadrien Gillier. L'avocat d'Arnaud Hauchard excuse l'absence de son client en raison de son état psychologique fragile, attesté par un certificat médical.
Le Président Antoine Canonne expose le déroulement de la journée: La procédure commence avec l'examen de la demande de renvoi présentée par les défenseurs. La commission la rejette au motif que la prochaine tenue du Championnat d'Europe à Aix-les-Bains ne permet pas de trouver de date convenable. Les accusations de la FFE Son 1er argument est juridique : il s'agit de savoir si la commission de discipline est compétente pour juger l'affaire. Pour la FFE, la commission est évidemment compétente, comme le reconnaissent les textes (art. 2-2-1 du règlement). Elle peut donc juger valablement les 3 joueurs. Le 2e argument concerne les faits eux-mêmes. Selon la FFE, la triche est établie par la reconnaissance par des faits lors d'une réunion entre les joueurs et les dirigeants le 11 octobre 2010, et elle est corroborée par la facture détaillée du portable qu'utilisait Cyril Marzolo. Durant les Olympiades, près de 200 sms ont été envoyés à Arnaud Hauchard et Sébastien Feller. Ces échanges n'avaient lieu que les jours où Sébastien Feller jouait, pendant les parties, avec plus d'une vingtaine de SMS par partie envoyés par Cyril Marzolo. La triche est donc, selon l'accusation, établie grâce aux éléments ci-dessus. Il s'agit d'une atteinte très grave à l'éthique sportive qui mérite d'être sanctionnée. Après l'exposé de l'avocat, Léo Battesti, porte-parole de la FFE dans cette affaire, fait un plaidoyer pro domo (pour sa propre cause). Il souligne que la FFE n'avait aucun intérêt à dénoncer ses propres joueurs et il rend un hommage appuyé au courage de Jean-Claude Moingt et de Joanna Pomian. Il conclut en mettant en cause le cynisme des joueurs.
Les arguments de la défense Arnaud Hauchard, représenté par Maître Bem
Selon lui, le rapport d'instruction établi par Jean-Luc Hinault ne contient aucune preuve de la tricherie alléguée. C'est écrit 6 fois dans le rapport de l'instructeur fédéral. Le Procès-verbal de la commission de la FFE qui a auditionné les joueurs au retour des Olympiades le 11/10 n'est, selon lui, que mensonges. De plus, la FFE est à la fois celle qui se plaint et celle qui fournit les preuves, ce qui laisse planer un doute sur la véracité.
Sur l'aspect juridique, voici les arguments de l'avocat d'Arnaud Hauchard :
Cyril Marzolo, représenté par Maitre Gillier
Outre l'attestation de Madame Pomian, les 3 autres attestations constatent uniquement que Madame Pomian a fait état de soupçons de triche. Enfin, il conclut en remarquant que Cyril Marzolo n'a jamais été interrogé par l'instructeur fédéral. Il n'existe aucune preuve que durant les parties de Sébastien Feller, Cyril Marzolo analysait les dites parties avec un ordinateur.
L'avocat de la FFE intervient brièvement pour rappeler que Marzolo a été convoqué par l'instructeur, et qu'il n'a pas répondu.
Sébastien Feller, représenté par Maître Morel Comme ses collègues, il commence par s'attaquer à la procédure. Il s'agit de savoir si selon les textes en vigueur, la commission est compétente. Ce n'est pas le cas de son point de vue, les Olympiades n'étant pas organisées par la FFE et ne se déroulant pas sur le territoire français. Ceci justifie à ses yeux l'incompétence de la commission de discipline.
Un autre point est soulevé : en faisant un communiqué, la FFE a jeté en pâture le nom des joueurs, contrairement à ses propres règlements et aux principes du droit. De plus, d'autres communiqués, repris dans le monde entier, ont mis en cause les joueurs et leur ont causé un préjudice considérable. Il ironise ensuite sur la conception variable de la présomption d'innocence de Léo Battesti, évoquant ainsi la supposée triche d'un joueur corse lors des Championnats de Paris, ce qui provoque l'ire du dirigeant corse, et un vif échange les oppose avant qu'Antoine Canonne ne ramène le calme. Selon Maître Morel, l'affaire de triche ressemble à l'affaire Renault : on met la pression sur les joueurs, on jette leur nom en pâture et on ne vérifie qu'ensuite la véracité des accusations. Il justifie la non-réponse de Sébastien Feller à Jean-Luc Hinault, l'instructeur fédéral. Cette lettre ne contenait aucune accusation précise, il ne pouvait donc pas se défendre. Le Procès-verbal du 11/10 (jour de la réunion au siège de la FFE des dirigeants et de Sébastien Feller et Arnaud Hauchard) est plein de contradictions selon lui et les sms, comme les factures détaillées, sont couvertes par le secret des correspondances, comme l'a établi le juge des référés et ne peuvent donc pas être évoqués. Il met en doute la véracité du témoignage de Madame Pomian, allant même jusqu'à la qualifier de "faussaire". Avant même le début des Olympiades, celle-ci consultait les textos du téléphone de Cyril Marzolo.
L'après-midi a été consacré à l'audition des témoins. Selon la procédure en vigueur, seuls les membres de la commission étaient autorisés à interroger les témoins, les 2 parties ne pouvant intervenir pour interroger les témoins. Les auditions L'audition de Joanna Pomian
La commission a d'abord demandé de préciser la date à laquelle elle avait découvert les faits. C'est le lundi 27 septembre 2010 qu'elle a pris connaissance du texto reçu par Cyril Marzolo, qui était passé à son domicile lui remettre des papiers. Les relations entre elle et Cyril Marzolo sont complexes : elle le connait depuis 2003, sa famille l'a hébergé pendant un temps et elle lui a trouvé un travail. Il a en effet travaillé au sein de la société de Madame Pomian, d'abord à temps partiel et ensuite à temps complet. Le contrat de travail a pris fin et Cyril Marzolo s'est retrouvé au chômage. Elle l'a réembauché en novembre /décembre 2010. Le travail de Cyril Marzolo était à temps partiel puis à temps plein à partir de 2009; il s'agissait d'un travail de classement de papiers, de retranscription d'entretiens et de calcul de T.V.A.. Le président a ensuite interrogé Madame Pomian sur la ligne téléphonique payée par elle mais utilisée par Cyril Marzolo. Elle précise qu'il s'agissait pour elle d'aider Cyril Marzolo, en proie à des difficultés financières et "blacklisté" chez les opérateurs de téléphonie mobile. C'est la raison pour laquelle elle a souscrit l'abonnement à son nom.
La commission l'a également interrogée sur le délai entre la découverte du sms (le 27/09), et la date à laquelle elle a prévenu la Fédération. La question suivante a pour objet de savoir comment elle a su que les textos étaient destinés à Sébastien Feller. Sa réponse est qu'elle savait que les 2 joueurs étaient très liés, par exemple, elle a été sollicitée pour aider à installer l'ordinateur de Sébastien Feller chez Cyril Marzolo. Elle fait également état de rumeurs qu'elle a entendu aux Championnats de Paris 2010 sur d'éventuels soupçons de triche. A l'occasion de cette compétition, Feller et Marzolo avaient lourdement insisté pour être hébergés par Madame Pomian et Feller se montrait très confiant en ses chances de victoire finale. Plutôt que l'affaire d'espionnage chez Renault, elle compare sa situation à celle du docteur Irène Frachon qui a révélé le scandale du Mediator. Antoine Canonne, médecin de profession, lui fait remarquer qu'une affaire de triche n'a que peu de rapports avec une affaire ayant causé plusieurs centaines de morts.
Laurent Vérat
Jean-Claude Moingt Il a été averti du soupçon de triche par Laurent Vérat le jour du match contre la Géorgie. Le lendemain il a espionné Arnaud Hauchard, dans l'espoir de le prendre sur le fait. Selon Jean-Claude Moingt, Arnaud Hauchard transmettait les coups en se positionnant successivement derrière des échiquiers pour indiquer la case d'arrivée de la pièce à jouer. N'ayant pas réussi à prendre les joueurs sur le fait, M. Moingt a demandé au capitaine de l'équipe de France Arnaud Hauchard de sortir Sebastien Feller pour le dernier match. La commission l'interroge ensuite sur les conditions de sécurité des Olympiades, notamment pour savoir si les joueurs étaient fouillés. Le Président de la FFE explique que les gens devaient passer sous des portiques, mais il s'agissait de rechercher des armes ou des explosifs. On pouvait librement entrer avec son téléphone portable.
On lui demande ensuite pourquoi il n'a pas averti l'arbitre de la compétition de ses soupçons. Il répond en expliquant que la situation est parfois délicate en Sibérie et qu'il ne sait pas ce qu'il serait advenu de la délégation française si l'affaire avait été rendue publique. Il a averti, sans donner les détails de l'affaire, Roberto Rivello, le président du comité d'éthique de la Fide, lors de son retour à Moscou (alors que se disputait la dernière ronde des Olympiades), qui lui a conseillé de traiter l'affaire en interne.
Romain Edouard Il revient ensuite sur la dernière ronde. Cette dernière ronde était précédée d'une journée de repos. La veille de ce jour de repos l'équipe de France avait perdu contre l'Ukraine. La composition de l'équipe, qui devait être déposée dans la matinée de la journée de repos, a été faite comme d'habitude en concertation avec les joueurs et le capitaine. Romain Edouard devait jouer au 3e échiquier avec les pièces blanches. Il sort le soir en compagnie de Maxime Vachier-Lagrave et rentrent tard. Il se rend compte qu'Arnaud Hauchard a tenté de le joindre. Le lendemain (journée de repos), il constate avec surprise que selon le site officiel, il joue au 4e échiquier avec les pièces noires. Il va alors voir Arnaud Hauchard afin d'obtenir des explications. Ce dernier le renvoie vers Jean-Claude Moingt et explique que Sébastien Feller a été malade. Romain s'est demandé s'il ne s'agissait pas d'une simulation de Sébastien Feller, celui-ci cherchant ainsi à assurer sa médaille d'or au 5e échiquier. Début janvier 2011, Romain apprend l'accusation portée par la FFE. Il convient d'un rendez-vous avec le Président de la Fédération. Dans l'intervalle, il déjeune à Paris en compagnie de Maxime Vachier-Lagrave et Arnaud Hauchard. Au cours du déjeuner, ce dernier leur avoue avoir triché. Quant au niveau de jeu de Sébastien Feller durant la compétition, il a remarqué que ce dernier était en bonne forme, mais les coups joués n'établissent pas qu'il y ait eu triche, un fort Grand-Maître peut jouer ce type de coups.
Maxime Vachier-Lagrave Interrogé par la commission, il précise qu'avant le début des rondes, Sébastien Feller confiait son téléphone au capitaine Arnaud Hauchard. Il a, tout comme Romain Edouard, été très surpris par la soudaine indisposition de Sébastien Feller lors de la dernière ronde. Il souligne également que durant la compétition, Arnaud Hauchard, qu'il connait bien puisqu'ils collaborent depuis 2003, était extrêmement tendu, même si c'est une personne qui a toujours tendance à stresser pendant un tournoi. Tout comme Romain Edouard, c'est le 5 janvier 2011 qu'il a été informé de "l'affaire". Alors qu'il se préparait en compagnie d'Arnaud Hauchard pour le tournoi de Wijk an Zee, Jordi Lopez l'a appelé. Informé de la présence d'Arnaud Hauchard, Jordy Lopez a alors expliqué à Maxime qu'il le rappellerait plus tard. Juste après cet appel, Arnaud Hauchard a alors avoué de lui-même à Maxime qu'il y avait eu triche durant les Olympiades, mais qu'il n'y avait pas participé activement, qu'il avait juste fermé les yeux. Maxime Vachier-Lagrave prévient alors Laurent Fressinet.
Laurent Fressinet Il décide alors d'examiner toutes les parties (à partir du 12e coup) de son coéquipier durant le tournoi à l'aide du logiciel "Firebird", le moteur à la mode chez les GMI. Il s'aperçoit que dans deux parties (contre la Russie et la Géorgie), Sébastien Feller a systématiquement joué le 1er choix du moteur d'analyse, que contre Howell il n'a dévié qu'au 37e coup pour faire une répétition de coup lui permettant de passer le contrôle de temps. A l'issue de ces témoignages, un incident de procédure oppose les 2 parties. La FFE veut soumettre à la commission un témoignage écrit d'une centaine de pages de Maxime Vachier-Lagrave, transcription de ses conversations sur MSN avec Arnaud Hauchard. La défense s'y oppose vigoureusement, arguant du fait qu'elle n'a pas eu le temps d'examiner cette pièce. Le président rejette cet élément, expliquant que la commission n'a pas le temps matériel de l'examiner. Maxime reprend la parole pour signaler qu'il avait mis la pièce à disposition la semaine précédente, mais que des problèmes matériels ont empêché la bonne réception. C'est alors le temps pour chaque partie de présenter ses conclusions, avant que la commission ne se retire pour délibérer.
Les conclusions des parties
Point de vue de la FFE, représentée par Me Nicolas La FFE demande une sanction exemplaire.
Point de vue de Cyril Marzolo, représenté par Maitre Gilliet
Point de vue de Sébastien Feller, représenté par Maitre Morel Alors que la FFE a pu exposer sereinement ses arguments, la défense a été interrompue à 3 reprises par des membres de la FFE qui réagissaient vivement aux arguments des représentants des joueurs. Le verdict La commission relève que les témoignages concordants ainsi que l’évidence de la multitude de messages envoyés par M Marzolo pendant la durée des parties de l’olympiade (environ 150 vers le téléphone de M Feller, environ 30 vers le téléphone de M Hauchard) ont été pris en compte. « La commission relève qu’un tel nombre d’envois vers un joueur en train de jouer constitue une faute contre l’éthique de la part d’un joueur, maître international lui-même, qui ne peut que connaître les règles en la matière. La commission considère qu’il y a faute contre l’éthique pour l’émetteur, que celui-ci ait l’intention d’aider illicitement ou au contraire de nuire au receveur en cherchant à le faire prendre. »
La commission relève aussi que « la qualité sans faille de nombreuses parties de M Feller, premier choix du logiciel pour l’ensemble des coups joués (et non pour un grand nombre de coups mais pas tous, ce qu’on attendrait d’un joueur à 2650 elo), en particulier la partie de la ronde 5. » La commission relève encore une situation de « négligence grave » et s’en émeut au point d’en faire état dans ses conclusions. La commission considère [concernant Madame Pomian] que « prévenir le président fédéral était une priorité. » La Commission fédérale de discipline, après en avoir délibéré, statuant publiquement et en premier ressort: Concernant Monsieur Marzolo : Considère que l’incrimination de faute contre l’éthique sportive est caractérisée, et prononce une suspension de licence (règlement disciplinaire, article 3.2. 2/e) d’une durée de cinq ans ferme. Concernant Monsieur Feller : Considère que l’incrimination de faute contre l’éthique sportive est caractérisée, et prononce une suspension de licence (règlement disciplinaire, article 3.2. 2/e) d’une durée de cinq ans, dont 3 ans ferme, suivi si accord de l’intéressé et de son représentant légal de 2 ans d’accomplissement d’activités d’intérêt général au bénéfice de la FFE ou d’une association sportive choisie par elle. (disposition prévue à l’article 3.2.2, dernier alinéa.
Concernant Monsieur Hauchard, capitaine et sélectionneur de l’équipe de France, considère que l’incrimination de faute contre l’éthique sportive est caractérisée, mais pas de même nature, à savoir comportement non-conforme à ce qu’on doit attendre d’un capitaine soucieux de l’éthique et de la réputation de l’équipe de France, à savoir, La commission a souligné qu'elle a tenu compte de l'âge de Sébastien Feller dans la peine choisie.
Cependant, Maître Morel a d'ores et déjà annoncé qu'il allait faire appel de cette décision. Episode suivant lors de la commission d'appel.
Selon le règlement qui se trouve sur www.echecs.asso.fr/Reglements/131.pdf: Le système de triche
Selon Jean-Claude Moingt, le système de triche révélé lors de la réunion du 11 octobre 2010, était le suivant:
Ils en parlent sur leur blog Publié le 23/03/2011 - 14:15 , Mis à jour le 26/11/2012 - 02:55
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