Entretien avec Vladimir Kramnik
La conversation suivante a eu lieu le 28 décembre 2008, très tard dans la nuit. Voici la seconde partie que nous avons laissé plus ou moins telle que la conversation originale s'est déroulée.

Frederic Friedel: Pouvons-nous parler du Championnat du Monde de Bonn ?

Vladimir Kramnik: Bien sûr que oui, sans aucun problème, même si beaucoup de choses ont déjà été dites à ce sujet.

Frederic Friedel: Bien, avant le match on pensait : "Anand aussi pourrait l'emporter, mais la préparation théorique sera décisive et celle de Kramnik est habituellement impressionnante". Mais ce fut le contraire : Anand t'a vaincu concernant la préparation ! Comment cela est-il possible ?

Vladimir Kramnik: C'est possible. Durant les dernières années Vishy a pris beaucoup plus au sérieux sa préparation. De plus, il y a aussi comme une légende que ma préparation est la meilleure, peut-être après celle de Kasparov, alors que celle de Vishy était un peu indécise. Cela était sans doute vrai dans les années 90, mais les choses changent et Vishy a clairement travaillé très dur. Bon, moi aussi j'ai beaucoup travaillé, mais peut-être que durant la dernière année mon travail ne fut pas, comment dire, efficace, et pour plusieurs raisons. Il y a un an il paraissait que j'avais une très bonne préparation, avec beaucoup de nouveautés, mais malgré tout, l'année ne fut pas excellente. Sans doute j'avais choisi une mauvaise direction et la méthode de travail ne fut pas la plus appropriée. En tout cas, il est clair que lui m'a vaincu dans la préparation et dans ce type de duel, à ce si haut niveau, où la différence entre les joueurs est si minime, que le match ne dure pas longtemps, cela est décisif. Je devrai analyser en détail pourquoi c'est arrivé et en tirer les conclusions pour que cela ne se reproduise pas dans le futur.

Frederic Friedel: Tu ne les as pas encore tirées ? Anand a clairement dominé le duel à tout moment...

Vladimir Kramnik: Peut-être qu'il semblait qu'il le dominait, mais tu sais, quand les choses se passent de manière tordues, il est difficile de montrer le meilleur de toi-même. C'est plus facile de bien jouer si tu as de bonnes positions et ça je crois que je l'ai montré dans la deuxième moitié du match. Une fois que j'obtenais des positions raisonnables, je ne jouais pas moins bien que lui. Mais l'histoire est différente si toutes les deux parties tu as une heure de retard à la pendule et que la position est désagréable. Il est beaucoup plus difficile de produire quelque chose de brillant dans ces circonstances. Ça c'est la raison pour laquelle je ne sais pas si réellement j'ai bien ou mal joué. Je ne peux simplement pas en être certain, parce que pratiquement je n'ai pas eu la possibilité de montrer un bon jeu parce que justement les positions n'étaient pas très belles et presque toujours je manquais de temps et je devenais nerveux. Évidemment, Anand fut meilleur dans ce duel, ça c'est clair, mais je crois que les ouvertures ont joué un rôle très important. C'est ce qu'il a réussi et il me reste simplement à le féliciter parce qu'il a fait du bon travail. Je ne me plains pas, c'est de ma faute, et je dois simplement apprendre de cette leçon. J'ai encore très envie de continuer à jouer au plus haut niveau et je crois que je pourrais le faire. La fin du duel a montré que je suis capable de vaincre Vishy quand je joue très bien. Ainsi je ne suis pas pessimiste au sujet de mes opportunités futures, mais il est clair que je dois revoir sérieusement mon travail dans les ouvertures et changer de direction, parce que ça ne c'est pas très bien passé pour moi dernièrement. Il est clair que ces derniers temps j'ai moins d'idées neuves que Anand ou Topalov, par exemple. Ils ont commencé à me dépasser dans la préparation. Ainsi que, si j'ai des ambitions, et je les ai, je dois éliminer cette distance.

Frederic Friedel: Et comment as-tu prévu de le faire? Avec des ordinateurs ou avec des entraîneurs humains ?

Vladimir Kramnik: Je suppose que ça devra être un mélange des deux. Tu sais que j'ai toujours beaucoup travaillé, et pour le match contre Vishy peut-être que j'ai travaillé comme jamais auparavant. Mais il semble que la méthode ne fut pas la plus adéquate.

Frederic Friedel: Et concrètement, ce serait...?

Vladimir Kramnik: J'ai quelques idées, mais si ça ne te dérange pas, je n'ai pas envie de les partager avec le public ni avec mes adversaires. Je sais en moi-même ce que j'ai fait mal et ce que je dois changer. Je suis assez sûr de le savoir très concrètement.

Frederic Friedel: Ainsi tu ne te sens pas abattu ou démoralisé et tu penses que tu pourras de nouveau participer au championnat du monde ? Crois-tu que dans un nouveau duel contre Anand tu aurais de bonnes opportunités?

Vladimir Kramnik: Je crois que j'aurais mes chances, absolument. Je sais que quand je suis dans ma meilleure forme et bien préparé, je peux battre n'importe qui. Je n'en n'ai pas le moindre doute. La prochaine fois, s'il y en a une, si j'arrive à me qualifier, j'aurais appris ma leçon. C'est que j'ai l'expérience, un avantage de l'âge. Et, en plus, j'ai une personne de plus pour me guider (il rie).

Frederic Friedel: D'accord, je comprends. Un grand avantage. Vraiment. Maintenant, un dernier sujet et ensuite je te laisserai retourner vers le nouveau membre de ton équipe. Carsten Hensel: tout à coup, et à la surprise de beaucoup de gens, tu as décidé de ne plus collaborer avec lui, après autant d'années. Pourquoi?

Vladimir Kramnik: A la base ce fut une décision mutuelle que nous avons prise il y a déjà quelque temps. Nous avons collaboré pendant longtemps, depuis 2001, et nous avons vécu des moments historiques et aussi difficiles, comme à Elista, ou lors de mon match contre Peter Leko, qui ne se passait pas très bien. Et tout un tas de politique échiquéenne, comme Prague et d'autres choses. La collaboration avec Carsten a été une partie très importante de ma carrière, mais tout dans la vie, à un moment donné, doit avoir une fin.

Frederic Friedel: Pourquoi rompre? Quelle fut la raison concrète?

Vladimir Kramnik: Et bien, simplement nous avions la sensation... [il reste pensif un moment]. Non, il n'y a aucune raison de très concrète. Carsten et moi nous nous entendons parfaitement bien, nous avons de bonnes relations et il n'y a aucun problème personnel entre nous. Mais j'avais la sensation qu'il me plairait de réorganiser certaines choses dans ma vie. La vérité est que nous avons parlé de ça à l'été 2008 et, particulièrement après Bonn, j'avais de plus en plus cette sensation et ensuite nous en avons reparlé et nous sommes arrivés à la conclusion que ce serait une bonne idée de le faire. En premier lieu, Carsten est de plus en plus occupé à organiser de grands évènements échiquéens et il est toujours l'agent de Peter Leko. Tu sais, ces dernières années, j'avais besoin d'avoir un représentant, simplement parce que je n'avais le temps pour rien à jouer dans les championnats du monde, le match contre l'ordinateur, etc. Je n'avais pas le temps de communiquer avec le monde, pour le dire ainsi. C'était aussi quelque chose qui me manquait. Je suis très content de discuter avec toi ou de parler avec des organisateurs de tournois d'échecs. J'adore communiquer. Je connais beaucoup de gens et j'ai de bonnes relations. Maintenant au moins j'ai du temps, chose que je n'avais pas depuis pas mal de temps. En plus, j'avais aussi la sensation générale que j'avais besoin de quelque chose comme un nouveau départ. Après tous les récents évènements, et en prenant aussi en compte la naissance de ma fille, qui définitivement changera beaucoup de choses dans ma vie, et aussi que je ne vais pas utiliser tout mon temps disponible pour me préparer pour un match pour le titre mondial dans un avenir proche, du moins pas cette année. J'avais la sensation que je devais changer quelque chose dans ma vie et rompre avec la routine. Maintenant j'ai plus de temps pour le monde qui est « là-dehors ». Je n'aurais pas à me préparer aussi intensément cette année...

Frederic Friedel: Sérieusement ?

Vladimir Kramnik: Oui, bien sûr. Avant tout je compte avec une sérieuse préparation, celle que j'ai réalisée pour le match contre Anand et de cette manière je peux prendre une année sabbatique. Enfin, pas tout à fait, mais au moins un peu et pour ça j'ai décidé d'être mon propre représentant, au moins pendant un an.

Frederic Friedel: Ah! J'étais sur le point de te demander qui serait ton nouveau représentant, mais alors la réponse est : Vladimir Kramnik!

Vladimir Kramnik: Correcte. Ce n'est pas que j'ai changé de représentant, simplement je quitte le précédent et je me place moi-même comme tel. C'est une autre histoire. Évidemment, je suppose que pendant quelque temps certaines personnes m'enverront des choses par l'intermédiaire de Carsten et, bien entendu, nous nous sommes arrangés pour qu'effectivement il me fasse suivre tout type d'information qui me serait adressé, mais dans le futur les gens devront se mettre en contact directement avec moi.

Frederic Friedel: Une chose qui me choque un peu. Carsten t'a fait gagner une “montagne” d'argent. Je me réfère au duel contre l'ordinateur, au championnat du monde et d'autres évènements avec des prix très importants. Et je croyais que c'était lui la personne qui avait trouvé tous ces sponsors, ou tout du moins qui était chargé de les trouver.

Vladimir Kramnik: Oui, c'est la vérité, à la base c'est lui qui a trouvé les sponsors...

Frederic Friedel: C'est à dire que tu es en train de délaisser une source sûre de rentrée d'argent et il est possible que tu perdes de l'argent si tu es ton propre représentant?

Vladimir Kramnik: Ahhh, d'accord. Tu sais Frederic, en ce moment la dernière chose à laquelle je pense c'est à l'argent. Si l'argent m'intéressait, probablement que je ne me serais pas tourné vers le jeu d'échecs, sinon que j'occuperais une place confortable chez Gazprom [il rie]. Crois-moi, ça serait beaucoup plus lucratif. Ce n'est pas une question d'argent. Oui, je sais que je gagnerais moins d'argent qu'avant, mais ça ne me préoccupe pas tant que ça. Ce qui me préoccupe le plus est que je veux réussir quelque chose et mes prochains objectifs importants sont des choses comme devenir numéro un mondial, ou être couronné champion du monde, ou mieux encore, les deux à la fois.

Frederic Friedel: Alors l'argent est secondaire pour toi ?

Vladimir Kramnik: Je crois que pour tous les joueurs de premier rang c'est la même chose, ou au moins pour la majorité d'entre eux. Je pense qu'en premier lieu tu dois aimer le jeu d'échecs et tu dois vouloir autre chose que simplement gagner de l'argent. Je suis convaincu que tu dois avoir le désir d'être le meilleur, améliorer ton jeu, frôler la perfection, parce que ça c'est le plus important dans une carrière de joueur d'échecs. Si en premier lieu tu te préoccupes de l'argent, si c'est ça ton critère principal, je suis absolument convaincu que jamais tu n'arriveras au sommet. Tu peux obtenir de bons résultats, mais jamais tu ne pourras être dans les meilleurs. Pour ça il faut autre chose. Et pour cette raison je suis sûr que tous ceux qui sont arrivés au sommet mondial ne se sont pas préoccupés d'abord de l'argent. Ça c'est ce que je pense. Je n'essaye pas d'être un saint et il n'est pas nécessaire qu'ils me canonisent lors de la prochaine réunion du Vatican. Je crois que ce que je ressens est quelque chose de normal. En tout cas, il est plus facile d'avoir ce genre d'attitude quand l'argent ne te manque pas.

Frederic Friedel: Merci beaucoup pour cette entretien avec des conclusions aussi profondes. Et c'est génial de savoir que nous serons en contact plus fréquemment à l'avenir.

  Traduction libre de l'article paru, en espagnol, sur ChessBase.com
  La première partie de l'entretien en espagnol
  La première partie de l'entretien en anglais


Publié le 23/01/2009 - 00:50