L'effet visuel de la position
A Lausanne, le GMI Robert Fontaine lui demanda selon quels critères elle établissait ses jugements d'évaluation. Jolanta lui répondit qu'elle se fondait en premier lieu sur sa perception visuelle de la position.

La jeune joueuse polonaise Jolanta Zawadzka, 18 ans, sait de quoi elle parle. Championne du Monde des moins de 18 ans en 2004, elle a réalisé une norme de MI lors du tournoi Maîtres contre Espoirs de Lausanne, en septembre 2005. Ce fut un plaisir d'interviewer cette ravissante joueuse au micro des commentateurs.
Le GMI Robert Fontaine lui demanda notamment selon quels critères elle établissait ses jugements d'évaluation. Jolanta lui répondit qu'elle se fondait en premier lieu sur sa perception visuelle de la position. Comment ? Tout simplement en déterminant quel camp a le plus de pièces positionnées dans le camp adverse. C'est bien vu ! Quand d'autres se contentent d'un rapide coup d'œil, Jolanta considère que cet effet visuel mérite une plus grande attention. Ce balayage est une première base de référence. C'est l'instinct qui parle.
Que voit-on lorsqu'on balaie ainsi une position ? Quelles sont les questions à se poser ? Cette première évaluation va permettre d'établir un diagnostic précis.

Notions de Temps

L'œil peut déjà vérifier la pendule : y-t-il un avantage au temps ?
En se plongeant sur l'échiquier, il peut également voir une première série d'indications utiles, en rapport direct avec la phase où en est la partie (ouverture, milieu de jeu, finale) : L'un des deux camps a-t-il un avantage de développement ? Qu'en est-il des roques ? La position est-elle sur le point de s'ouvrir ? Est-ce mon pion le plus avancé ou est-ce celui de mon adversaire qui est le plus près de sa case de promotion ?

Notions d'Espace

Qui occupe le terrain ? L'œil prend pour ainsi dire la température des deux ailes, du centre, et plus largement, des rangées, des colonnes et des diagonales, voire des cases stratégiques.
On peut parler de zones froides (désertées par les deux camps), de zones tièdes (où peut se déployer une offensive) et de zones chaudes (où le combat fait rage). Ces informations sont traitées instantanément par le cerveau, comme le contrôle des colonnes ouvertes dans certaines ouvertures. Il les compare avec ses schémas de position en mémoire (soit les parties déjà jouées ou analysées). Ce qui facilite et accélère la réflexion !
Sur quelles rangées sont situés les Fous, les Cavaliers, voire la Dame et les Tours ? L'un des deux camps dispose-t-il d'un avant-poste ancré dans la position adverse ? Ce Cavalier positionné en avant-poste peut-il être soutenu ? L'un des deux camps contrôle-t-il les cases blanches ou les cases noires du camp adverse ? Si un camp est à l'attaque, où est située l'avant-garde de ses forces (et notamment ses pions) par rapport au Roi ennemi ? Ce qui permet d'évaluer rapidement le danger.

Notions de Matériel

Ce balayage permet également de mesurer la qualité des forces encore en lice. Y a-t-il un déficit matériel ? L'un des deux camps a-t-il sacrifié ? Si oui, quelles en sont les conséquences ? Combien de pions reste-t-il ? Quel est l'état des structures ? Y a-t-il des pions passés ? Ai-je un bon Fou, un mauvais Fou ? Ce Cavalier a-t-il de bonnes cases ? Le Roi adverse est-il isolé ?
Comme on le voit, le nombre de questions à se poser est infini.
Le plus fascinant reste que ce flot d'informations est traité par les cerveaux analytiques des champions en une fraction de seconde, soit le temps d'un coup d'œil. L'expérience est un paramètre décisif.
Ce diagnostic sera d'autant plus fiable que le nombre de schémas comparables enregistrés par le cerveau est important. On réfléchit naturellement dans la bonne direction. C'est sur la base de cet effet visuel produit instantanément que l'analyse proprement dite s'engage. Bien vu, Jolanta !


Publié le 19/05/2006 - 18:52