L'ombre de Réti
Richard Réti
C’est beaucoup plus tard qui je me suis rendu compte que j’avais acquis un petit trésor. Du moins sur le plan affectif, un livre qui avait appartenu à Richard Réti ! Georges Bertola.
Richard Réti

Peu après la chute du mur de nombreux joueurs venu de l’Est hantaient les Open, reléguant ainsi les titrés occidentaux à la portion congrue. Il n’était pas rare de voir des dizaines de grands-maîtres, venu souvent de l’ex-Union soviétique, occuper les premières tables pour tenter d’obtenir un des prix conséquents, qui souvent, se comptaient à peine sur les doigts d’une main.

Plusieurs joueurs vendaient également des livres et c’est beaucoup plus tard qui je me suis rendu compte que j’avais acquis un petit trésor. Du moins sur le plan affectif, un livre qui avait appartenu à Richard Réti!

Il retraçait l’exploit d’Edgar Colle (1897-1932) face à George Koltanowsky (1903-2000) dans sa conquête du titre de champion de Belgique en 1925.

« Précédemment le titre de champion de Belgique s’obtenait à la suite d’un tournoi. Le nouveau règlement de la Fédération Belge des Echecs a changé cet état de chose et le match, dont nous publions plus loin les parties, est le premier qui figure au palmarès des championnats de Belgique. » (Le livre du match)

Les propos d’une petite préface du Président de la Fédération Belge J. Tackels, méritent d’être rapportés. Se référant à une conférence d’un illustre confrère mathématicien voici sa réflexion :

Jules Tackels Président de la Fédération Belge des Echecs

« Il y a de très belles combinaisons dans le jeu d’échecs. Il est certain que ce jeu, même pour ceux qui ne le connaissent pas beaucoup, procure des satisfactions esthétiques. Elles sont inférieure à mon avis, à celles des mathématiques, mais cela tient probablement à ce que j’ai passé dans ma vie moins de temps à jouer aux échecs qu’à faire des mathématiques, et il est probable qu’un joueur qui aurait au contraire très peu fait de mathématiques, serait alors d’un avis exactement inverse.

Mais alors quelle est donc ma situation à moi mathématicien, vis-à-vis du joueur d’échecs, qui me permette de dire aux pouvoirs publics: c’est moi qu’il faut subventionner, c’est à moi qu’il faut procurer des élèves, ce sont mes livres qu’il faut publier et non pas ceux du joueur d’échecs. Je trouve inutile que l’Etat y contribue, qu’il fasse acheter des livres d’échecs pour des bibliothèques, qu’il donne des bourses à des étudiants en échecs, tandis que je trouve tout naturel qu’il en donne à des étudiants en mathématiques. Pourquoi? Je crois que la seule raison qu’on puisse donner est la raison d’utilité, à savoir que le mathématicien fait des travaux qui auront peut-être un jour une utilité pratique.

Et vous considérez cette conclusion comme un argument en faveur des échecs me dira-t-on?

Eh oui! Puisque dans une controverse restée célèbre, des sommités ont affirmé que l’étude du latin et du grec favorise grandement la compréhension des mathématiques, ne suis-je pas en droit de faire remarquer qu’il se pourrait tout de même bien que le jeu d’échecs constituât la préparation idéale de ce terrain merveilleux qu’est le cerveau et le rendit plus apte à concevoir les arides démonstrations mathématiques ? »

Le match fut une véritable débâcle pour Koltanowsky qui encaissa 4 défaites pour n’obtenir que 3 nulles ! Ce dernier minimisa le succès de son grand rival car en 1924 il n’avait pratiquement pas joué, astreint à accomplir son service militaire :

Georges Koltanowski

« Un match avait été organisé entre Colle et moi car je n’avais eu aucune chance de pouvoir rivaliser dans le championnat de Belgique de 1924 après avoir gagné le titre en 1923. J’ai accepté le match en dépit du fait que je n’avais pas joué de partie sérieuse pendant presqu’un an. J’ai été sévèrement battu. Colle avait un certain nombre d’idées originales qu’il a appliqué avec succès. Mais ses succès dépendaient essentiellement de son état de santé. »

Koltanowsky l’a dépeint comme un homme très estimable mais peu chaleureux :

« Il mesurait environ 1 mètre 65 avec des cheveux blonds et un visage pincé. Il était très nerveux et fumait constamment. Il tenait une rubrique d’échecs (parfois mordante) dans le journal de Bruxelles, « Le Soir ». Il devait décéder des suites d’une opération pour un ulcère gastrique à l’âge de 34 ans. Après sa mort j’ai continué à jouer le système Colle en son honneur, et avec l’expérience et la pratique j’ai amené un nombre important d’idées et de variantes. J’ai publié un livre sur le système Colle et je peux également préciser que ce livre a été un succès. Huit éditions ont déjà été publiées. » Source: With the Chess Masters Koltanowsky Falcon Publishers 1972

Colle quant à lui minimisa sa victoire :

« Les sept parties du match n’offrent que peu d’intérêt au point de vue de la théorie des débuts: il n’y eut aucune nouveauté intéressante, car on ne peut pas considérer comme telle les quelques coups qui furent essayés la première fois et qui doivent plutôt être classés dans la catégorie des fautes. »

Edgar Colle

La cadence était de 30 coups en 2 heures puis 15 coups à l’heure.

Colle « commente »

Colle,Edgar - Koltanowski,George
BEL m Belgium (3), 17.11.1925
Gambit Dame [D67]

1.d4 d5 2.f3 f6 3.c4 e6 4.c3 bd7 5.g5 e7 6.e3 0–0 7.c1 c6 8.d3 dxc4 9.xc4 d5 10.xe7 xe7 11.e4

« Le coup d’Alekhine, qui jouit d’une grande popularité dans les tournois belges. En évitant tout échange, ce qui faciliterait le jeu des noirs, les blancs rendent le développement du fou dame particulièrement difficile. »

11...b6

« Le plus fort semble ici 11...b4+ 12.d2 xd2+ 13.xd2 et les noirs pourront se défendre. (Cette suite se rencontrera dans la 6ème du match Alekhine-Capablanca Buenos Aires 1927). Le coup du texte n’est certes pas recommandable, car il crée des faiblesses sur l’aile dame. »; De nos jours est considéré critique 11...5f6 12.xf6+ (12.g3 e5) 12...xf6 13.0–0 e5 avec un léger avantage blanc.

12.0–0 b7 13.e2

« Obligeant les noirs par la menace 14.Fa6 à la triste retraite du cavalier à d7. »

13...c7?!

Plus actif 13...ad8 14.a3 (14.a6 a8) 14...5f6 15.g3 c5! 16.a6?! xf3! forçant les blancs à affaiblir l’aile roi s'ils ne veulent pas perdre un pion. (Polougaïevsky)

14.d3 c5?

« Une manœuvre prématurée qui perd finalement un pion, mais la combinaison qui suit est jolie et intéressante. »

15.dxc5 f5?

« La continuation conséquente de la manœuvre des noirs qui affaiblit leur position. 15...xc5 16.xc5 bxc5 et le pion faible sur la colonne c sera bientôt intenable. Euwe. Il est vrai que les noirs n’avaient pas examiné la combinaison jusqu’au bout, et croyaient avoir une suite gagnante. »

16.c6

16...fxe4 17.cxb7

« 17.Fxe4 serait évidemment mauvais à cause de 17…Fa6! »

17...exd3

« 17…exf3 ne sauve pas la partie non plus, les blancs répondant simplement 18.gxf3 Tad8 19.Txc7 etc. »

18.xd3 c5 19.xc5!?

Encore plus fort 19.bxa8 xd3 20.xa7 xc1 21.xc1+–

19...xc5

« Les noirs avaient cru gagner la partie par 19…Tad8 mais virent à temps que les blancs gagnent une pièce par 20.b8=D Txd3? 21.Txc7! »

20.bxa8 xa8 

« Voilà le calme rétabli; un pion noir manque à l’appel et le pion e6 est bien malade. La partie est gagnée facilement, et il suffit aux blancs de renforcer leur avantage de position par l’attaque sur le pion faible, pour entrer dans une fin de partie, qui n’offrira aucune difficulté. »

21.h4

« Menaçant 22.Cg5 g6 23.Dd7 »

21...h6 22.d2 d5 23.c1 e7 24.d4 d8 25.e5 f6 26.d4 g4

« Il n’y a plus de défense du pion e6, si 26...d6 27.f5; ou 26...f7 27.c6

27.c7

« serait évidemment une grave erreur, à cause de 27.xe6+ xe6 28.xe6 d2 égalisant facilement. »

27...f6 28.xf6 gxf6 29.g7+

« La fin; la tour doit être prise et la finale de cavaliers avec deux pions de moins, sans une seule contre-chance, est désespérée. »

29...xg7 30.xe6+ g6

« Une poursuite du cavalier, pour amener le roi sur l’aile dame, reste sans succès 30...f7 31.xd8+ e8 32.c6 le cavalier s’installe sur d4 et les pions sur b3 et a4. »

31.xd8 e5 32.b3 f5 33.f3 h5 34.f1 d3 35.c6 a6 36.d4+ g6 37.a3 a5 38.e2 e5 39.e6 b5 40.f4+ h6 41.d2 1–0

« Le roi blanc pénètre dans le jeu, tandis que le roi adverse, cloué à la défense du pion h ne peut intervenir. »

Colle « commente »

Koltanowski,George - Colle,Edgar
BEL m Belgium (4), 18.11.1925
Défense Stein en premier
[A03]

1.f4

« La défense Stein en premier, jouée il y a quelque quarante ans avec succès par le maître britannique Bird. Depuis de nombreuses années, elle a pour ainsi dire disparu complètement des tournois internationaux, car, contre une défense correcte des noirs, elle n’offre guère de chance. »

1...d5 2.b3 f6 3.b2 e6

« Une autre suite qui assure également aux noirs une partie satisfaisante consiste à développer le fou de cases noires en fianchetto. »

4.e3 a6!

« Un coup très important dans cette variante car il restreint l’action du fou f1 qui ne peut être développé qu’à e2. Ce fou d’ailleurs ne joue qu’un rôle secondaire dans ce début et les blancs ont tout intérêt à l’échanger contre le cavalier b8. »

5.f3 c5 6.c3

« Comme je ne trouve pas de bonne place pour développer mon fou f1, j’ai pris la décision d’amener mon cavalier sur l’aile roi via c3–e2–g3, si cette manoueuvre est correcte. » KoltanowskyCette manœuvre fut jouée dans la célèbre partie Lasker-Bauer (Amsterdam 1889)

6...c6 7.e2

« La partie Stein est un des débuts préférés de Koltanowsky, mais par le coup du texte, dont la faiblesse est évidente, il donne l’impression de ne pas la comprendre. En effet la possession et l’occupation de la case e5 constitue un avantage des plus importants que les blancs peuvent réaliser dans cette partie et par le coup Ce2, il renonce volontairement à l’occupation de cette case dont les noirs s’emparent tout de suite. Il fallait jouer 7.Fe2 et si 7…Fd6 alors 8.Ce5. »

7...d6 8.g3 c7

« Voilà le plan de développement des blancs réfuté, car le coup « e5 », par lequel les noirs vont s’emparer de l’initiative, ne peut être évité qu’au prix d’un affaiblissement de la position par d4. »

9.e2

Selon Koltanowsky, il fallait tenter 9.Fxf6 gxf6 10.Ch5 mais 10…De7 laisse les noirs avec la paire de fous, une colonne g ouverte et la possibilité de roquer sur l’aile dame.

9...e5 10.fxe5 xe5 11.xe5 xe5 12.xe5 xe5 13.0–0

« Bien que les blancs soient mieux développés que les noirs, leur position est nettement inférieure, car leurs fou et cavaliers sont mal placés, tandis que les noirs sont complètement maître du centre ; en outre ils sont menacés d’une attaque directe sur le roque que les noirs entreprennent aussitôt. »

13...h5 14.f3 g4!?

« Menaçant 15…Cxh2 16.Rxh2 h4 etc. obligeant ainsi les blancs à ouvrir la colonne h. »

15.xg4 hxg4 16.e1 e6 17.d4 c7 18.dxc5 xc5

« La continuation de l’attaque bien que tentante, ne paraît pas donner de résultat décisif : Si par exemple 18...0–0–0 19.d4 g5 (19...xh2? 20.xh2 h8+ 21.g1 xg3 22.f4) 20.f6 h7 21.xg5 dh8 22.f4

19.d4

« Les blancs se réfugient dans une finale qui n’est pas moins désespérée que le milieu de partie. »

19...xd4

Mais pas 19...xc2? 20.e4!+– et le jeu s'ouvre.

20.exd4 d7

« Cette finale devrait être gagnée par les noirs sans grande difficulté. Les blancs ont deux pions faibles h et c, dont la défense immobilisera bientôt toutes leurs forces. »

21.a4?! ac8 22.e2 c6

« N’importe quel coup de tour ou 22…Rd6 était évidemment suffisant. »

23.c4 hc8

« Le gain est devenu difficile, mais le coup du texte empêche la consolidation des pions de l’aile dame, car si 24.c5 a5! suivi de 25…b6. Evidemment pas 23…dxc4 24.d5 Fxd5 25.Td1 Tc5? 26.bxc4. » Il est possible de renforcer la dernière variante mais le jugement de Colle reste pertinent après 25…Td6 (au lieu de 25…Tc5?) 26.Cf5 cxb3 27.Te7 Rd8 28.Te5 Rd7 29.Txd5 Txd5 30.Txd5 Rc7 31.Td3 +–

23...dxc4 24.d5 xd5 25.d1 c5 (25...d6 26.f5 cxb3 27.e7+ d8 28.e5 d7 29.exd5 xd5 30.xd5+ c7 31.d3+–) 26.bxc4

24.ae1

24.c5 a5!

24...dxc4

« Par cette combinaison les noirs perdent une pièce ou l’échange, mais gagnent en compensation trois ou deux pions, amenant une finale forcément gagnée. »

25.d5 xd5 26.d2?!

« La suite ne change guère si les blancs jouent 26.d1 les noirs répondant simplement par 26...cxb3 (tandis que la suite27.Cf5 c3 28.Te7 Rc6 29.Tc1 Fe6 30.Txc3 (rien n’est vraiment clair après 30…Rb6! 31.Txb7 Ra5 32.Txc8 Td1 33.Rf2 Fxc8 34.Txf7 etc.) » 26...d6?! perdrait 27.f5 c3 28.e7+ c6 29.c1 e6 30.xc3+ (rien n’est vraiment clair après 30...b6! 31.xb7+ a5 32.xc8 d1+ 33.f2 xc8 34.xf7 etc.) ») 27.xd5+ d6 28.xd6+ xd6 29.b2 c1+ 30.f2 c2+ etc. (Pourtant après 31.xc2 bxc2 32.e2 les blancs sont en mesure d’arrêter le pion passé et le jugement de Colle est cette fois trop optimiste GB)

26...d6 27.ed1?

Critique était 27.f5 cxb3! 28.e7+ c6 29.e3 dd8! 30.e7+ c5 31.xc8 xc8 32.c3+ c4 33.b2 b4–+

27...cxb3 28.xd5 xd5 29.xd5+ e6

Et non 29...c6 30.d3! b2 31.b3

30.d2

30...c4?

« Les noirs pouvaient forcer le gain par 30...c2! ainsi que l’on peut s’en rendre compte, le roi noir pénétrant sur l’aile dame jusqu’à b2 31.xc2 bxc2 32.e2 d5 33.f2 c4 34.e3 b3 35.a5 b2 36.f4! c1+ 37.xc1 xc1 etc. Koltanowsky). Pourtant la démonstration mérite que l’on s‘y attarde par exemple 38.xg4 b2 39.h4 b3 40.h5 b4 41.f4 xa5 42.g4 b5 43.g5 b4 44.h6 gxh6 45.gxh6 b3 46.h7 b2 47.h8 b1 avec deux pions de plus mais encore quelques difficultés techniques.

31.b2 xa4

« Et quand même il fallait jouer d’abord 31...b4 pour continuer après 32.f1 par 32...xa4 avec un temps de plus gagné par le déplacement du cavalier. »

32.xb3 b5 33.e2 f5

« Il est probable que la partie soit encore gagnante pour les noirs. Le plus simple serait de conduire le roi sur l’aile dame, mais ils craignaient de donner ainsi quelque chances à l’adversaire et préféraient adopter un jeu sûr, afin de ne pas compromettre l’avance qu’ils avaient réalisée au cours du match. »

34.f2 f4 35.h3 f5 36.c3 gxh3 37.gxh3 g5 38.c5+ g6 39.c6+ h5 40.c8 b4 41.b8 a5 42.b5 a2 43.f3 a3+ 44.f2 a2 45.f3 a3+ (contrôle du temps) 46.f2

« Si 46…Rh4 47.Cd4 menaçant 48.Cf3 suivi de 49.Txg5. »

46...h6 47.h4 gxh4 48.xf4 b3 49.h5+ g7 50.d3 a4

« Il n’y a plus de variante gagnante si 50...a2+ 51.e3 b2 52.xb2 xb2 53.xh4; Ou si 50...h3 51.xh3 b2 52.g3+ h8 53.xb2

51.b5 a2+ 52.e3 a4 53.c5

« Forçant la nullité par le sacrifice du cavalier pour les deux pions. »

53...g2

53...h3 54.xa4! h2 (54...xa4 55.xb3 h2 56.b1 h4 57.h1=) 55.h5 xa4 56.xh2=

54.xa4 g6 55.f4! Ici la nulle fut conclue ! ½–½

La qualité des commentaires de Colle est remarquable et, même si ces deux parties sont loin d’être des modèles elles sont très intéressantes.

Elias Stein

Pour la petite histoire Elias Stein (1748-1812) était un maître d’origine alsacienne mais qui s’installa en Hollande pour devenir le tuteur des enfants de Guillaume V d’Orange. Il publia en 1789 le « Nouvel Essai sur le jeu des échecs avec des réflexions militaires relatives à ce jeu » Il recommanda notamment de jouer face à 1.d4 f5!? et, par la suite, cette défense fut appelée Hollandaise et non plus défense Stein.

Voici un témoignage de Max Euwe (1901-1981) sur Colle, qui avait noué avec ce dernier une solide amitié, et fut l’auteur de la première biographie de Colle qui, contrairement à Koltanowsky, le décrit plus espiègle et convivial :

« Pendant les tournois auxquels nous participions tous deux, nous étions continuellement ensemble, et notre amitié se distinguait par une grande gaîté. Il était très spirituel, et savait toujours, de toute chose, relever finement le côté humoristique. A Weston Supermare, où nous jouions en 1926, nous devions payer deux à trois pence chaque fois que nous voulions nous rendre sur la jetée. Colle finit par la trouver mauvaise, et un jour que nous y retournions, il montra, au lieu d’un ticket d’entrée, sa carte de presse belge. On l’examina avec attention, et Colle put passer librement. Je trouvais très amusant qu’une carte de presse ait un tel prestige international, mais Colle avait sur la chose une autre opinion. « Le gaillard n’y a rien compris, et c’est là le motif pour lequel il me laisse passer. » Et pour me le prouver, il entra la fois suivante en produisant un libre parcours pour un passage sur la Meuse! »

Edgar Colle

Une miniature à la gloire du système Colle.

Euwe « commente »

Colle,Edgar - Euwe,Max
Hastings 1923/1924 (7)
Début Colle
[C10]

1.d4 d5 2.f3 f6 3.e3 f5

« Une des meilleures défenses contre l’ouverture Colle. »

4.c4 c6 5.c3 e6 6.d3 xd3 7.xd3 bd7 8.0–0 d6

De nos jours l’aventureux 8...b4!? 9.d2 a5! (9...0–0?! 10.xd5!) 10.a3 e7 a la préférence car si 11.e4 (11.b3 0–0 12.fd1 e8) 11...c5!? 12.dxc5 dxe4! 13.xd8+ xd8 14.xe4 xe4 15.xa5 a8 avec des chances égales.

9.e4

« La suite la plus naturelle, qui donne aux blancs la plus grande liberté d’action, bien que le pion d4 puisse devenir faible. »

9...dxe4 10.xe4 xe4 11.xe4 0–0 12.g5!

« Très fort et en tout cas meilleur que 12.Fd2, qui fut joué dans une partie Lasker-Capablanca. »

12...e7

Forcé. Car si 12...c7 perd une pièce après 13.c5; Tandis que si 12...a5 13.c5! est très fort avec la suite possible 13...c7 14.e7 fe8 15.g5 g6 16.h4 h5 17.e4 donnant une bonne attaque. »

13.d2!

« La meilleure suite; les blancs amènent leur fou vers c3, où la présence de cette pièce constituera un appui sérieux pour une attaque éventuelle sur le roi adverse et corrigera d’autre part la faiblesse de d4. »

13...e8 14.c3 c7 15.ac1

« Préférable eut été directement 15.Tad1. »

15...ad8 16.fe1 f8 17.h4!

« Un de ces coups d’attaque dangereux qui caractérisent si souvent le jeu de Colle. Le coup ne comporte pas de menace directe, mais le pion h4 est prêt à refouler immédiatement le cavalier f8 s’il venait à se poser sur g6. »

17...f6 18.h2!

« Joué à nouveau de façon ingénieuse; le cavalier se dirige sur g4 pour chasser le fou f6. »

18...b6

« Les noirs essaient de maintenir l’équilibre par une contre-attaque sur le centre et l’aile dame. »

19.cd1 a6

« Double attaque sur a2 et c4. Mais à présent les blancs prennent l’offensive. »

20.g4 e7

« Les noirs n’ont rien d’autre. Après 20...xh4 21.h6+!; Ou après 20...xc4 21.xf6+ gxf6 22.g4+ h8 23.f3 et l’aile roi des noirs est fortement affaiblie, tandis que l’avantage matériel ne peut être maintenu. »

21.d5!

« Coup décisif: le fou c3 entre en activité et la menace noire f5 est parée par la même occasion, à cause de la riposte 22.De5. »

21...cxd5 22.cxd5 exd5 23.xd5 d6?

« Un coup faible qui permet l’élaboration d’une jolie combinaison 23…Td5 n’était pas plus satisfaisant. »

A considérer 23...xh4!? 24.xe8 xd5 proposé par Burn (24...xe8!? 25.xe8 a4 26.a8 xg4 27.d4 g5 28.b4 h5 29.xf8+ h7 30.xf7 c1+ 31.h2 f6 semble favoriser les noirs.)

24.g5!

« Un joli sacrifice de dame. »

24...xe4?

« Les noirs donnent la préférence à une fin rapide. Essayer de se sauver n’est plus de mise dans pareille situation : 24...g6 25.xe8+ xe8 26.xe8+ f8 27.h5 h6+– (et ici le plus précis 28.c5 a4 29.cc8 d1+ 30.e1 ) »

25.h6+! 1–0

Pour conclure un témoignage de Fred Reinfeld (1910-1964), qui pointe du doigt le plus grand ennemi de toute la carrière de Colle et par ailleurs il lui a consacré une biographie en 1936.

« Avec cette partie l’élégance fougueuse du jeu d’attaque de Colle devint connue dans le monde entier. J’ai fait sa connaissance à Baden-Baden 1925. Le pauvre Colle était malade. Je ne l’ai jamais vu dans un autre état. Son esprit brillant et son âme ensoleillée ont été enchaînés à un petit corps exsangue, faible, toujours tremblant de froid et toujours tiraillé par la douleur. Rarement il était en mesure de prendre un solide repas. Et pouvoir jouer dans cet état ? Colle jouait. Je ne l’ai jamais entendu se plaindre; je ne l’ai jamais entendu user de l’excuse qu’il était malade. Au contraire, il nous assurait toujours qu’il se sentait bien; et lorsqu’il perdait il a toujours explicitement attribué cela à son mauvais jeu. Ceci bien qu’il fut généralement sous le contrôle d’un médecin. » Fred Reinfeld (1910-1964)

Biographie d'Edgar Colle

Dans les années vingt Réti était au sommet de son art, c’était un homme courtois et cultivé. Il était l’un des fondateurs de l’école hypermoderne qui révolutionna le monde des échecs dans les années vingt. L’une des parties qui contribua à le rendre célèbre fut sa victoire contre Capablanca au tournoi de New York 1924. Alekhine avoua qu’il était « le seul maître dont les coups le prenaient parfois complètement au dépourvu ».

La première rencontre qui opposa Richard Réti (1889-1929) à Colle eut lieu justement au tournoi de Baden-Baden. Réti joua son ouverture favorite et semblait en mesure de s’imposer de manière scientifique :

Richard Réti (1889-1929)

« Les chances de placer une combinaison ne se présentent qu’en de très rares occasions, ou pour le dire d’une autre façon, très rarement, le coup à jouer se déduit de nos calculs. Sans les principes généraux qui nous orientent, nous serions souvent indécis pour choisir un coup entre plusieurs à réaliser. La manière de jouer, basée sur des principes généraux, s’appelle jeu de position pour la différencier du jeu de combinaison. » Réti

Caricature de Colle

Reti,Richard - Colle,Edgar
Baden-Baden (4), 20.04.1925
Ouverture Réti
[A11]

1.g3 d5 2.g2 c6 3.c4 dxc4 4.a3 e6 5.c2 g6 6.xc4 g7 7.f3 d7 8.0–0 b6 9.xb6 axb6 10.d3 h6 11.d2 c8 12.c3 f6

« Les blancs ont une bonne position. Ils pourraient continuer avec 13.Tfe1, sauvegarder a3, lutter pour des points centraux tels que d4; bref avec pour objectifs de petits avantages. Mais maintenant ils conçoivent le plan ambitieux de gagner un avantage décisif sur b6. Ils vont réussir, en contrepartie leur adversaire obtiendra du jeu sur l’autre aile. » Lasker

13.d2!? h3 14.c4 a6 15.a4 h5! 16.d2 h4 17.e3 f8!

La menace était 18.Cd6.

18.xb6 xb6?!

« Les blancs ont enfin obtenu ce qu’ils voulaient. M. Réti semble croire au principe éthique du jeu des échecs qui consiste à récompenser le joueur le plus scientifiques, tandis que précisément ses défaites célèbres contre Wolf (Teplitz 1922) et contre Marshall (New York 1924) devraient lui rappeler que les échecs ne sont pas autant une science qu’un combat. Maintenant nous assistons à la manière ingénieuse dont le jeune maître belge mène la contre-attaque. » Tartakover

19.xb6 hxg3 20.fxg3 xg2 21.xg2 h3+ 22.f2 g4+?! 23.e1 xc3+ 24.bxc3 xh2 25.g1 e6 26.d8+ g7 27.d4+ g8 28.d2??

Le jeu des noirs, construit sur des menaces essentiellement tactiques face à la logique scientifique de son adversaire, vivait ici le moment de vérité après 28.e4! b3 29.c1! et la perte de la qualité n’aurait procuré aucune véritable compensation si 29...b2 (Tartakover) 30.f2!+–

28...f3+!! 0–1

« Une situation des plus originales dans la littérature échiquéenne. Le cavalier menace toute la famille impériale et doit être pris, mais 29.exf3 Th2 30.Rc1 De2 31.Dd8 Rh7 et le mat est inévitable. » Tartakover

Akiba Rubinstein, Salo Landau, Edgard Colle et Xavier Tartakover en 1931

Je tiens à remercier le Musée du Jeux de La Tour-de-Peilz pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld. www.museedujeu.ch

Georges Bertola


Publié le 16/03/2015 - 09:45 , Mis à jour le 25/03/2015 - 19:54
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