Le match Steinitz-Zukertort (2ème partie)
Wilhelm Steinitz à la Nouvelle Orléans en 1883.
La 7ème partie inaugura un débat sur la force ou la faiblesse du pion "d" isolé qui allait perdurer tout au long du XX siècle et, de nos jours, la question reste ouverte !

Steinitz impressionnait par sa force de caractère et son calme olympien. Voici le portrait qu’en fit le grand-maître Marshall, âgé de 16 ans, lors d’une simultanée à Montréal : 

Steinitz en simultanée en 1897

« Je peux encore voir Steinitz comme il m’apparut à cette époque (1893); un homme petit, à la démarche pesante, barbu avec une grosse tête. Je m’aperçus qu’il boitait légèrement en déambulant le long des tables. Myope, il devait se pencher sur chaque échiquier, scrutant attentivement les pièces. Chaque fois qu’il parvenait devant mon échiquier, il esquissait un sourire encourageant. Etant pourtant l’un des joueurs les plus patients de tous les temps, il brûlait d’une telle envie de vaincre que, même dans les simultanées, il détestait faire nul. »

La 7ème inaugura un débat sur la force ou la faiblesse du pion d isolé qui allait perdurer tout au long du XX siècle et, de nos jours, la question reste ouverte !

« Si les connaissances d’un individu ne sont pas mise en système, plus il connaîtra et plus il y aura de confusion dans ses pensées » Herbert Spencer (1820 - 1903)

Dans l’excellent « Guide des Echecs » (Nicolas Giffard & Alain Biénabe, Robert Laffont 1993) l’apport fondamental de Steinitz est mis en exergue avec une grande clarté :

« Ayant approfondi les thèses de Philidor relatives aux pions, Steinitz fut le premier à formuler des principes mettant en rapport le placement des pièces et la structure de pions. Par exemple, le blocage d’un pion isolé, ou plus généralement la fixation d’une faiblesse de pion dans le camp ennemi. On lui doit également la notion de case forte, c’est-à-dire de case où l’on peut installer une pièce sans que l’adversaire puisse la chasser au moyen d’un pion, ce qui est caractéristique de la case située devant un pion arriéré du camp adverse, enfin la grande nouveauté introduite par les idées de Steinitz fut l’importance matérielle d’un simple pion. »

Steinitz allait notamment apporter une réponse moderne pour combattre le pion Dame isolé et il fut sans doute le premier à trouver comment placer efficacement les pièces pour neutraliser son potentiel et le réduire ainsi à une faiblesse.

 

Zukertort,Johannes Hermann - Steinitz,William
World Championship 01st USA (7), 05.02.1886

Gambit de la Dame [E57]

 

1.d4 d5 2.c4 e6 3.c3 f6 4.e3 c5 5.f3 c6 6.a3

« Dans le but de continuer par 6.dxc5 Fxc5 7.b4 suivi de 8.c5. Cette manœuvre qui permet d’obtenir une majorité de pions sur l’aile dame, alors que le centre des noirs est sans importance puisque le fou blanc peut s’installer sur b2, a été adoptée par M. Steinitz contre Anderssen dans le tournoi de Vienne 1873. » Steinitz

 

6...dxc4!?

Entre dans le gambit dame accepté. De nos jours, un coup d’attente comme 6…a6 ou 6…cxd4 7.exd4 Fe7 pour prendre sur c4 lorsque le fou f1 se sera développé sur d3 ont la préférence.

 

7.xc4 cxd4 8.exd4 e7

« La meilleure case défensive pour le fou comme la poussée e5 peut être utile ou de l’échanger contre quelque pièce hostile venant s’installer au centre. » Steinitz

 

9.0–0 0–0

10.e3

Un coup de développement insipide. Meilleur 10.Te1 ou même 10.Dd3 suivi de Fg5 et, comme dans la partie, peut suivre la manœuvre Fc4–a2–b1 avec plus d’efficacité.

 

10...d7

Les noirs veulent centraliser les tours sur les colonnes c et d après avoir développé la dame sur a5 ou b6. Ils ne craignaient pas 11.d5 qui permettait de se débarrasser du pion isolé mais amenait une position symétrique avec peu de perspectives pour les blancs.

 

11.d3 c8 12.ac1?!

Plus logique 12.Tad1!?

 

12...a5

« La dame occupe ici une forte position, elle peut venir en aide du côté roi et elle arrête l’avance du pion central et des pions de l’aile dame. » Steinitz

 

13.a2

C’était le bon moment pour se débarrasser du pion isolé remarquait Rosenthal. Après 13.d5!? exd5 14.xd5 xd5 15.xd5 += les pièces blanches sont plus actives.

 

13...fd8 14.fe1

Plus précis 14.Tfd1 Minckwitz

 

14...e8!

« Ce coup rend le côté roi inexpugnable et inaugure l’attaque longuement préparée sur le pion dame. Au vu de cette variante les blancs auraient dû se débarrasser de leur pion isolé en l’avançant mais ils auraient obtenu à peine l’égalité car leur pion a3 étant avancé, leur aile dame restait affaiblie. » Steinitz

 

15.b1 g6 16.e2 f8 17.ed1

Les blancs sont conscients de la faiblesse du pion d et vont essayer de préparer sa poussée pour l’échanger.

 

17...g7 18.a2 e7

Les noirs au contraire verrouillent la case d5 pour le bloquer !

 

19.d2

Sans perspectives d’attaques les blancs n’ont pas de plan ! Horowitz jugeait se coup superficiel visant simplement l’échange des dames et proposa 19.Fg5!? avec l’idée de répliquer à 19…Cf5?! (19…h6!?) avec 20.d5!

 

19...a6

« La dame devait être retirée ou défendue car les blancs menaçaient 20.Cd5 et de prendre un des cavalier avec échec; la seule question était s’il fallait jouer la dame du côté roi ou de ce côté. Dans ce dernier cas, le poste choisi est le meilleur. » Steinitz

Le grand stratège n’est pas toujours au même niveau sur le plan tactique 19...f5!? était plus précis et si 20.d5? xd2 21.xf6+ xf6 22.xd2 xc1 23.xc1 xd4 avec un pion et une excellente position.

 

20.g5!? f5

« Une position difficile. Maintenant les blancs auraient dû se défendre avec 21.De1!? pour tenter de réaliser la poussée d5. » Lasker

 

21.g4?!

Zukertort ne comprenait pas la théorie des petits avantages de son rival et décide d’user de grands moyens tactiques pour égaliser. De son plein gré, il affaiblit la case f3 et toute son aile roi…

 

21...xd4! 22.xd4 e5 23.d5 xc1 24.xc1 exd4

25.xd4?

La variante critique était 25.e1! dans l’esprit de la vieille école romantique, attaquer le roi avec toutes les pièces et si 25...d6 pour éviter l’arrivée de la dame noire sur c7 26.xf6+ xf6 27.c4! et la case f7 ne peut plus être défendue, même si les noirs disposent d’un dangereux pion passé, par exemple 27...xg5 28.xe8+ xe8 29.xf7+ h8 30.xe8+ g7 31.f7+ h6 32.xb7 d3 33.g8 e7 34.b3 d2 35.f3 et on ne voit pas comment éviter la nulle.

 

25...xd5! 26.xd5

« Mais pas 26.xd8? xd4 27.xd5 d6 (27.De2! Pritchett) gagnant une pièce. » Steinitz. Ce n’est pas aussi simple après 28.c4!

 

26...xd5 27.xd5 e2

Avec attaque double des pions g4 et b2, les noirs ont exploité habilement l’imprécision de l’agressif g4.

 

28.h3?!

28.xb7 offrait plus de résistance mais probablement sous la pression du contrôle du temps les deux joueurs multiplient les imprécisions.

 

28...h6?

« Steinitz ne jouait pas les finales au mieux parce qu’il n’avait pas besoin de cet art en quelque sorte mécanique, il gagnait sans cela; deuxièmement parce que sa riche imagination n’aimait pas le simple calcul. » Lasker

« Il était important de faire de la place pour le roi face aux imprévus, en particulier contre la venue de la dame sur c8, par exemple 28...xb2 29.c8 d1+ 30.h2 xd5 (même pire est 30...e5+ 31.f4 d2+ 32.g3 = !! » A nouveau sur le plan tactique, Steinitz sous-estime la puissance du jeu de pièces, l’atout principal de son adversaire, car après 32...e3+ 33.g2 d4! 34.h4 e2+ 35.h3 g1 c’est le triomphe d’une attaque de mat.) 31.xe8+ g7 32.e7 e5+ 33.g1 et les noirs peuvent difficilement obtenir plus que la nulle. Les noirs entendaient capturer le pion le prochain coup, pour forcer la ligne de jeu mentionnée, avec la différence en leur faveur que leur roi se retrouvait plus en sécurité sur h7. » Steinitz

 

29.c4??

« Une erreur qui donne aux noirs des arguments pour instaurer une attaque décisive contre le roi mais leur position était inférieure. Si 29.d2 b5 suivi de 30…Fxb2 avec un pion de plus et une bonne partie. » (29...xd2 30.xd2 xb2 31.xb7 xa3 32.a6! bloquant le pion passé et menaçant à la fois 33.Fxh6 et 33.Fe3 = Pritchett) La réalité est légèrement différente 30.e3! xb2 31.a4! xa4 32.xb2 d1+ 33.h2 xd5 34.xh6 = avec une menace de mat qui permet de gagner le pion b7. Les noirs peuvent forcer le perpétuel avec 34…Dd6 35.Rg1 Dd1 mais prétendre jouer pour le gain est une autre histoire.; « Ou 29.e3 xb2 30.b1! (30.c8? d1+ 31.h2 xd5) 30...h7 31.xb7 b5 suivi de 32…Fd3 avec une excellente partie. » Steinitz

 

29...f3 30.e3 d1+ 31.h2 c6! 32.e7

Si, 32.xh6? xh6 33.xh6 h1+ 34.g3 g1+ 35.h4 xf2+ 36.g5 e3+ etc.

 

32...e5+!

Le coup sous enveloppe.

 

33.f4

« Si 33.xe5 h1+ 34.g3 g2+ 35.h4 xf2+ 36.g3 g5+ gagnait la dame. » Steinitz

 

33...xf4+ 34.xf4 h1+ 35.g3 g1+ 0–1

Après 36.h4 e1+ 37.g3 g5+

« L’axiome de Steinitz, que le plan doit se faire en fonction des caractéristiques de la position, nous semble une vérité de La Palisse, car c’est l’aboutissement logique des méthodes modernes d’action, mais à la fin du XIX siècle cette affirmation a causé une petite révolution dans la pensée échiquéenne. » Euwe

La 9ème partie permit à Steinitz d’égaliser au score et fut considérée par la suite comme la plus instructive du match, elle symbolisait le plus haut degré de la lutte des idées, celles du grand stratège Steinitz opposées au génie tactique de Zukertort.

Zukertort - Steinitz

Zukertort,Johannes Hermann - Steinitz,William
World Championship 01st USA (9), 10.02.1886

Gambit de la Dame [D26]

 

1.d4 d5 2.c4 e6 3.c3 f6 4.f3 dxc4 5.e3 c5 6.xc4 cxd4 7.exd4

Remettant l’ouvrage sur le métier. Steinitz pensait que le pion d isolé était une faiblesse sur le plan positionnel et il était d’autant plus convaincu que le rôle de la défense était préférable tant que son aile roi n’était pas affaiblie. Zukertort, au contraire, était d’avis que le pion d était un élément dynamique associé au développement rapide des pièces pour attaquer sur l’aile roi grâce aux diagonales b1–h7 et c1–h6 avec éventuellement la case e5 disponible pour un cavalier.

 

7...e7 8.0–0 0–0 9.e2 bd7

Trop passif, la pratique retient 9...c6! qui attaque d4 et fut l’objet de nombreux duels au 20 siècle, voici un déroulement logique 10.d1 a5 11.d3 b6 12.g5 b7 13.ac1 d5 14.e4 f6? (il faut se résoudre à affaiblir le bastion royal avec 14...g6!) 15.h4 h6 16.xh6! gxh6 17.xh6 suivi de 18.Cg5 avec une attaque gagnante. Cette variante illustre les propos de Lasker sur la conduite à adopter de la part des blancs : « Une telle stratégie a ses avantages du moment qu’elle permet aux blancs d’avoir un développement libéré de toute contrainte. On peut dire sans exagérer que le plan dans l’ouverture devrait être celui d’un développement rapide et rien d’autre. »

 

10.b3

« Si les blancs voulaient se débarrasser de leur pion isolé, ils pourraient le faire maintenant en l’avançant mais bien sûr, après cela, ils perdraient toute possibilité de démonstration d’une attaque. » Steinitz

 

10...b6 11.f4?!

Poursuivre la lutte pour la case d5 était plus précis 11.d1 (11.Fg5 Lasker) 11...bd5 12.g5 a5 13.ac1 etc. += Tarrasch, qui soutiendra plus tard la thèse du pion isolé comme une force, affirma : « Les blancs possèdent une compensation, ils amèneront leur cavalier en e5 où il se trouvera très bien placé. Il ne pourra pratiquement être délogé, sauf par le desserrement de l’aile roi avec la poussée f6. Si, comme c’est fréquemment le cas, on a obtenu un avantage de développement ou d’espace en échange du pion isolé, celui-ci constitue un élément important pour une attaque ultérieure. »

 

11...bd5

C’était l’objectif initié au 9ème coup, installer un puissant cavalier au centre dans le rôle de bloqueur, plus tard sujet de prédilection de Nimzovich.

 

12.g3

« Il est difficile de voir un but, une séquence logique dans les coups de Zukertort. Il met simplement ses pièces sur des cases où elles ont de la mobilité et espère des complications dans lesquelles il pourra exercer son talent combinatoire. » Lasker

 

12...a5 13.ac1 d7 14.e5 fd8 15.f3!?

« Deux fous étant considérés plus forts que deux cavaliers, à considérer 15. Cxd7, il est possible cependant que les blancs n’aient pas voulu fournir à leur adversaire l’occasion de doubler ses tours. » Mackenzie La menace est 16.Cxd5 qui forçait 16…exd5 et ce coup n’est pas forcément aussi fautif que le remarquait avec sévérité Fine : « Typique du désordre de la pensée sur le plan positionnel. Si il y a quelque chose à faire ici cela doit passer par la poussée f2–f4–f5 et Fh4. »

 

15...e8!

« La meilleure case pour le fou dans ce type de position qui, ici, non seulement n’entrave pas la mobilité des pièces noires mais plus important devient le principal défenseur du point f7. » Euwe

 

16.h4!

« Au moins un semblant de plan; avec 18.Fxf6 les blancs veulent éloigner le cavalier de sa position dominante. » Lasker

 

16...xc3

« C’était la meilleure réponse et, même si le centre est renforcé, les pions blancs sur l’aile dame sont vulnérables. » Steinitz

Si 16...ac8? 17.xd5 xd5 18.xe7 xe7 19.xb7 est pointé par Kasparov

 

17.bxc3

« Les noirs convertissent leur avantage positionnel exercé sur le pion isolé dans un autre type d’avantage en créant des pions pendants. » Euwe

 

17...c7

« Avec le but de protéger le fou e7 lorsque l’on jugera bon de proposer un autre échange avec Cd5. » Steinitz

 

18.fe1 ac8 19.d3?!

« Une imprécision. Maintenant que le fou de la dame avait mené à terme son objectif, le coup naturel était 19.g3 d6 20.c4 Il fallait faire en sorte que les pions centraux fassent quelque chose. » Lasker. Kasparov poursuit avec 20...d7 21.xd7 xd7 22.d5! xg3 23.hxg3 exd5 24.e3! b8 25.cxd5 += avec un pion passé isolé qui est loin d’être une faiblesse bien au contraire.

 

19...d5! 20.xe7 xe7 21.xd5?

« Donnant un fou mobile contre un cavalier qui ne voulait éviter l’échange. » Lasker « Aucun maître moderne de la stature de Zukertort ne pourrait concevoir une telle gaffe. » Un commentaire sentencieux de la part de Fine. A l’époque cette erreur passa inaperçue, l’une des raisons principales était que Zukertort croyait aux vertus du cavalier qui était souvent une pièce décisive pour amener le coup de grâce dans le jeu combinatoire. Dans l’esprit d’un attaquant 21.c2 pour provoquer un affaiblissement du roque après 21...f6 22.g4 g6; Ou le plus positionnel 21.c4! f6 22.cd1 étaient les coups candidats selon Kasparov avec des chances réciproques.

 

21...xd5 22.c4 dd8 23.e3?!

Toujours joué dans l’esprit de la vieille école, la recherche de l’attaque de mat. Le matériel réduit rend ce projet peu réaliste et il fallait songer à jouer la position, ce que Zukertort ne pouvait concevoir. Euwe a suggéré 23.Ted1 avec l’idée Db3, c4–c5, Ce5–c4–d6, mais 23…b6 pointé par Kasparov rendait ce plan difficile à réaliser. Ce dernier optait pour 23.d5!? b5 (Steinitz) 24.Dh3 avec une position incertaine.

 

23...d6

Steinitz poursuit son attaque sur les pions pendants dont il disait : « Si un pion est placé plus en arrière, c’est lui le pion faible; si les deux pions se placent côte à côte, ils sont faibles tous les deux. Plus on approche de la finale plus cette faiblesse s’accentue. »

 

24.d1

24.h3! était plus précis et forçait 24...h6 tout en tendant un piège car après 24...xd4? 25.xh7+ f8 26.e3! l’attaque blanche devenait une réalité.

 

24...f6 25.h3!

 « Une offre alléchante et ingénieuse d’un sacrifice qui, si il avait été accepté, aurait mis les noirs en sérieuse difficulté et, en tous cas, les auraient privé de toutes chances de gain. » Steinitz

 

25...h6!

Si 25...fxe5?! 26.xh7+ f8 27.g3! qui gagne dans toutes les variantes à l’exception de 27...d7! 27…Td7! » Zukertort. Jugement correct repris par Kasparov qui poursuivait avec 28.h8+ e7 29.h4+ f7 30.h7 e7 31.h4+ = forçant les répétions de coups.

 

26.g4 f4

« Les noirs veulent prévenir les sacrifices qui forceraient le changement du cours logique de la partie. » Lasker

 

27.e3

« L’attaque est partie en fumée. » Lasker

« Si 27.g3 b5! exploite le thème tactique du mat du couloir. 28.cxb5? xd4! 29.xh6+ f8 30.a3+ d6! –+ » Steinitz

 

27...a4!

« Les noirs initient la contre-attaque, vu que la tour est mal placée sur l’aile roi, en chassant l’autre tour de la première rangée. » Lasker

 

28.f3?!

« Il aurait été plus difficile pour l’adversaire de trouver une attaque efficace si les blancs avaient joué 28.d2 mais ils auraient eu quand même une mauvaise partie après 28...b5 29.f3 b8 (29...bxc4?! 30.a3) 30.cxb5 (La vision stratégique de Steinitz lui faisait souvent sous-estimer les ressources tactiques de l’attaque comme le pointa Kasparov après 30.g6! et le roi noir resté, sans défenseur, était en danger comme le montre les variantes qui débutaient par : 30...h8 (30...bxc4? 31.g4!) 31.xf6!?) 30...c1+ 31.d1 e5 menaçant 32…Txd4 avec une attaque irrésistible. » Steinitz

 

28...d6 29.d2 c6?!

« Installe le fou sur la plus importante diagonale. » Steinitz

Pourtant ce coup était une imprécision qui entrave la dynamique des pièces. Vukovic proposait 29...b5!? qui s’en prenait logiquement aux pions pendants. Mais la lutte restait incertaine si les blancs se concentraient sur l’aile roi avec 30.g6!? e7 (Kasparov) 31.g4 xc4 32.h3 et tout était possible.

 

30.g3?!

« Il n’y avait aucun moyen de déloger le fou, si 30.d5 exd5 (30...e5!? Nejstadt) 31.cxd5 (A nouveau Steinitz ne considérait que l’aspect positionnel mais le tactique 31.f5!? (Nejstadt), toujours pour attaquer le roi, trouvait sa justification dans des variantes de calculs concrets comme par exemple 31...f8 (31...d7? 32.g3 dxc4? 33.xh6+ h8 34.g6 e8 35.h4+–) 32.g3 Kasparov indique comme correct 32...d7 33.xh6+ h8 34.g4 e8 35.e3 dxc4 36.xc4 f7 37.h3+ g8 38.h4 g6 39.c4+ f7 =) 31...xd5 32.xd5 c1+ 33.d1 xd1+ 34.xd1 xd5 avec un pion de plus et une position supérieure. » Steinitz

 

30...f5! 31.g6?

« Il n’y a rien de mieux car 31…f4 menaçait. » Steinitz.

« Les forces blanches sont en déroute et doivent se replier, ou devraient le faire, par exemple 31.d1 Mais Zukertort cherche des combinaisons. » Lasker Après 31...f4!? la position de la tour devenait problématique (31...e4 32.b3!? Rosenthal) 32.h3 e5! 33.d5?! d7 34.h4 e4! 35.d4 (35.xe4? e8) 35...f5 avec la menace 36…g5 mais rien n’était vraiment forcé.; Kasparov préfère 31.c5 e7 32.f4 e4 33.e2 f6 34.f2 b6 et les blancs ont une position inférieure mais jouable.

 

31...e4 32.b3 h7

Le roi se soustrait du champ de bataille si 32...f4?! 33.c5 fxe3 34.cxd6 exd2 35.xe6+ h7 36.xh6+ gxh6 37.f7+ et les blancs se sauvent avec un échec perpétuel.

 

33.c5 xc5 34.xe6

34.xe6 c1+ 35.f1 xe6 36.xe6 d5 suivi bientôt par Fc4.

 

34...c1+ 35.d1?!

Plus résistant était 35.f1 f4! 36.e3 c7 et la menace 37…Dc4 ne laisse pas d’espoir –+

 

35...f4 36.b2 b1 37.c3 c8 38.xe4 xe4! Evente un dernier petit piège, si 38...fxe4 39.xc8 xd2 40.f5+ avec un échec perpétuel. 0–1

Couverture du match presse de Varsovie

Cette victoire, la 3ème à Saint-Louis, a clôturé la deuxième partie du match. Le 26 février débuta la 3ème phase à la Nouvelle-Orléans dans un grand salon du « New Orleans Chess Checkers and Whist Club ». L’accès était interdit au public, seul les membres du Club pouvaient assister au match et une centaine d’amateurs étaient présents lors de la première partie. Ces deux dernières phases furent un calvaire pour Zukertort qui n’enregistra qu’une seule victoire dans les quinze dernières parties alors que Steinitz s’imposait à six reprises !

Nouvelles-Orléans le club d’échecs (Le lieu du match)

A la fin du match Zukertort n’était plus que l’ombre de lui-même :

« M. Zukertort n’était plus en bonne santé. Sa figure était pâle et décomposée, ses yeux étaient cernés et il était encore plus nerveux que d’habitude. M. Steinitz a toujours le même calme, la même impassibilité; une seule chose l’émeut; c’est lorsque par mégarde il laisse marcher sa pendule pendant que M. Zukertort réfléchit. La 20ème et dernière partie, qui devait se jouer le 26 mars, a été retardée au 29, M. Zukertort ayant produit un certificat de médecin constatant qu’il était atteint de fièvres intermittentes. » La Stratégie

 

Zukertort,Johannes Hermann - Steinitz,William
World Championship 01st USA (19), 24.03.1886
Gambit de la Dame
[D53]

 

1.d4 d5 2.c4 e6 3.c3 f6 4.g5 e7 5.f3 0–0 6.c5?!

Certainement échaudé par ses défaites sur le thème du pion isolé, Zukertort coupa court à la possibilité 6…dxc4!?Cette poussée fut sanctionnée par « ?? » de la part de Schallop dans le livre qu’il a consacré au match. Il attribuait cette répétition du désastre de la première partie à son attitude apathique et à son esprit de battant totalement brisé par le déroulement de la fin du match.Ce n’est au pire qu’une erreur positionnelle qui prive les blancs de toute initiative. « Une tentative peu avisée de gagner de l’espace sur l’aile dame. Cette poussée a l’inconvénient de relâcher la pression sur d5 et donne aux noirs l’opportunité de s’emparer du centre. » Lalic

 

6...b6 7.b4 bxc5 8.dxc5

« Pourquoi pas 8.bxc5!? » était la question posée par « Chess Monthly ». Certainement supérieur à l’abandon du centre. La réponse de Steinitz n’était pas pleinement satisfaisante : 8...a6 9.g3 c6 (Euwe améliora avec 9...e4!? 10.xe7 xe7 11.xe4 dxe4 12.d2 f5 avec l’idée de pousser e5.) 10.g2 e4 11.xe7 xe7 avec une excellente partie. »

 

8...a5 9.a3 d4!

Le début d’une contre-attaque jugée très solide par Steinitz.

 

10.xf6

La position blanche est en ruine après 10.xd4 axb4; Ou 10.xd4? xd4 11.xd4 axb4

Steinitz préférait 10.a4 car le coup de la partie renforçait le centre noir mais après 10...axb4 11.axb4 d5! les noirs conservaient l’initiative.

 

10...gxf6!?

« Comme les blancs n’ont pas de pièces en jeu pour attaquer sur l’aile roi, les noirs peuvent se permettre ce renforcement du centre. Leur roi est parfaitement en sécurité. Outre que 10…Fxf6 11.Ce4 gagnait un tempo, maintenant les blancs sont obligés de mettre le cavalier dans une position inférieure. Evidemment si 10.Cxd4? axb4 –+ » Chess Monthly

 

11.a4

D’autres coups n’évitaient pas la mainmise sur le centre, si 11.b5? e5 suivi de 12…c6.; Ou 11.e4 f5 Ou encore 12.ed2 (12.g3 f6 selon Minckwitz.) 12...axb4 (12...f6) 13.axb4 xa1 14.xa1 c6 15.b5 b4! proposé par Euwe.

 

11...e5

Steinitz tenait pour supérieur 11...axb4!? 12.axb4 c6 13.b5 b4 qui défend indirectement le pion d à cause de la fourchette sur c2 14.c1? (14.b1!?) 14...d5–+

 

12.b5 e6

« Les noirs négligent de prendre les précautions dues à l’importance de ce match en omettant de simplifier à leur avantage avec 12…Dd5 à la suite de quoi les blancs ne peuvent défendre leur pion c5, les noirs peuvent poursuivre avec …Fe6 et ….Db3 et une partie supérieure. » Chess Monthly

Cela reste à démontrer, voici une variante instructive 12...d5 13.e3! xc5 14.c2 d7 15.c4 d6 16.e4 suivi de 17.Fd3 et les blancs tirent profit de l’affaiblissement de l’aile roi avec une position peu claire.

 

13.g3

Steinitz pensait qu’ici les noirs étaient mieux, et que, même si avancer les pions loin de leur base à un stade si précoce, la meilleure chance pour les blancs était 13.c6!? qui bloquait le cavalier et la tour adverse. Il était alors difficile de trouver une bonne suite : 13...d5 (13...c4 14.e3! xf1 15.xf1 d5 16.d3! (meilleur que 16.e2 b3! proposé par Steinitz) et si 16...e4? 17.c3!+–) 14.e3 dxe3 15.xd5 exf2+ 16.xf2 xd5 et les blancs jouent pratiquement avec une pièce de plus pour un pion.

 

13...c6 14.bxc6

Plus ou moins forcé comme les blancs ne pouvaient soutenir les deux pions après 14.b6 Ca6 15.Tc1 Dd5 pointé par Steinitz.

 

14...xc6

La paire de fous et le centre assurent un net avantage aux noirs.

 

15.g2 b8 16.c1?

Sur le logique 16.0–0? b3!–+; Mais 16.d2 c7 17.0–0 était plus résistant.

 

16...d3!

« Alors que ce pion ne peut être pris sans désorganiser complètement le jeu blanc, les noirs vont pouvoir établir une formidable phalange de pions au centre. » Steinitz

 

17.e3 e4 18.d2 f5 19.0–0

Sur 19.g4 Steinitz avait projeté 19...d4 20.exd4 xd4 21.c3 f6 22.db1 xb1 23.xb1 xc3+–+

 

19...e8!

« Les noirs ont une position écrasante. Leur imposant centre de pions est profondément implanté en territoire ennemi, alors qu’il ne subsiste qu’un pion passé isolé sur l’aile dame qui est plus une faiblesse pour les blancs qu’un danger pour les noirs. Les blancs, toutefois, ont encore une importante ressource qui consiste à jouer f3 ou g4 pour démolir le centre et mettre ainsi le roi noir en danger. Le coup subtil des noirs prévient cette variante en consolidant le pion e avec l’idée …Fd5. » Euwe

 

20.f3?

Sur 20.g4 Steinitz avait prévu 20…Ff6. Le coup de la partie est plus faible et perd sur le champ.

 

20...d4! 21.exd4 xd4+ 22.h1 e3!

Une percée centrale exemplaire.

 

23.c3 f6 24.db1 d2 25.c2 b3 26.xf5 d1 27.xd1 xd1 28.c3 e2 29.axd1 xc3 0–1

 

Le coup de grâce fut donné dans la 20ème partie. Steinitz, qui conduisait les blancs, utilisa une ouverture « romantique » qu’il avait jouée la première fois à Dundee en 1867 où il défendait le principe des plus controversés que « Le roi est une pièce forte capable de se défendre lui-même. »

Steinitz, Nouvelle-Orléans, 1883. Standing : Leon L. Labatt, James. G. Blanchard, James. D. Seguin, Charles F. Buck, Fernand Claiborne, unknown. Sitting : Charles A. Maurien - Steinitz.

 

Steinitz,William - Zukertort,Johannes Hermann
World Championship 01st USA (20), 29.03.1886

Partie Viennoise [C25]

 

1.e4 e5 2.c3 c6 3.f4 exf4 4.d4 d5!?

Certainement très ambitieux par rapport à 5…b6 ou 5…d6.

 

5.exd5 h4+ 6.e2 e7+

A Londres en 1872, les deux hommes avaient poursuivi avec de folles complications par 6...g4+ 7.f3 0–0–0? 8.dxc6! c5 etc.

 

7.f2 h4+ 8.g3 fxg3+ 9.g2 xd4 10.hxg3 g4 11.e1+ e7 12.d3 f5?

A considérer 12...f8!?

 

13.f3 d7?! 14.f4 f6

Si 14...0–0–0 15.e5 gagnait la dame.

 

15.e4 gh6??

16.xh6 xh6 17.xh6! gxh6 18.xf6+ 1–0

Le Livre du match
L'auteur Johannes Minckwitz

C’est le genre de partie qui faisait la fierté de Steinitz. Un jour au Simpson’s Divan, devant un auditoire qui comprenait plusieurs très forts joueurs dont Bird et Mackenzie, il défendit cette idée novatrice et lorsqu’un spectateur sceptique lui fit remarquer qu’elle était en contradiction avec Morphy, il s’exclama:

Wilhelm Steinitz

« Je joue mon roi sur tout l’échiquier; j’en fais un véritable combattant. Que faisait Morphy, il roquait ! Il mettait son roi en sécurité dans un angle ! »

Alors Mackenzie, après avoir soufflé un imposant nuage de fumée, posa tranquillement son cigare pour lui faire remarquer que : « Ce n’était pas vraiment une mauvaise idée ! »

Le 29 mars 1886 on pouvait lire dans la presse américaine : « Le match entre le Dr. Zukertort et M. Steinitz pour le titre de champion du monde, avec un enjeu de 4000 dollars, s’est conclu aujourd’hui. M. Steinitz a remporté la 20ème partie et, de ce fait, gagné le match car s’était la dixième victoire à son actif. »

Zukertort ne retrouva jamais son statut de prétendant au titre et mourra deux ans plus tard âgé seulement de 46 ans. Etonnamment dans cette Angleterre victorienne prospère, c’était à peine au-dessus de l’espérance de vie moyenne qui se situait vers 48 ans. La conséquence d’une société très inégalitaire où l’aristocratie et la « gentry » s’enrichissaient alors que les classes laborieuses travaillaient quelque dix heures par jour et vivaient souvent dans des conditions d’insalubrité notoire et pour beaucoup au-dessous du seuil de l’indigence.

1ère biographie de Zukertort

Voici les derniers instants de Zukertort rapporté par « The Chess Monthly » :

« Le mardi 19 juin 1888 il passa son après-midi au British Chess Club parlant librement avec l’un ou l’autre, observant des positions sur plusieurs échiquiers. Il s’en alla quelque peu après 7 heures pour apparaître au Simpson’s Divan deux heures plus tard. Et pendant qu’il disputait une partie avec Mr. Sylvain Meyer, il fut frappé par une attaque qui paraissait de nature sérieuse. Comme toujours dans les cas d’urgence, chacun essaya de l’aider même si ce n’était pas de la bonne manière. Au lieu d’appeler un médecin, il fut transporté au British Chess Club dans un état inconscient. Ici un médecin l’attendait mais devant l’anxiété des nombreux amis présents et de son état comateux qui se prolongeait, Le Dr Cassidy, un membre de Club, pensa qu’il était plus judicieux d’envoyer le patient à l’hôpital Charing Cross. Il ne devait jamais reprendre connaissance et mourut le mercredi matin à dix heures des suites d’une hémorragie cérébrale. »

Le GM Stuart Conquest devant la tombe restaurée de Zukertort

La supériorité du jeu positionnel de Steinitz ne fut pas toujours perçue par ses contemporains. Car si la modernité de ses idées s’imposa par la suite, dans ses parties il n’était pas toujours en mesure de le démontrer clairement sur l’échiquier. Voici ce qu’écrivait le journal « Standard «  de Londres :

« La victoire qu’il vient de remporter lui permet d’affirmer qu’il est le meilleur joueur actuel mais, en fait, cela prouve que le style lourd est un élément de force et que le génie n’est pas indispensable. M. Steinitz n’est pas brillant; il joue pour gagner et laisse aux autres les combinaisons hardies ou aventureuses, il ne cherche qu’à ne pas faire d’erreur et attend patiemment la première défaillance de son adversaire, puis alors il lance ses forces avec promptitude et précision sur le point faible. »

Le mot de la fin revenait à deux amateurs discutant au « Café de la Régence » :

- Enfin, d’après vous, quel est le plus fort joueur d’échecs depuis La Bourdonnais ?

- C’est Steinitz !

- Mais Morphy ?

- Oh ! Paul Morphy… C’était le DIEU des échecs !!

1ère biographie Paul Morphy

Cette chronique est dédiée au GM Stuart Conquest qui, lors de notre dernière rencontre, m’avait parlé avec enthousiasme d’un projet qui lui tenait à cœur et qu’il a pu mener à bien; la restauration de la tombe de Zukertort.

Je tiens à remercier Gérard Demuydt pour son aide régulière dans la mise en ligne de mes articles et le Musée du Jeu de La Tour-de-Peilz pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld. www.museedujeu.ch

Georges Bertola


Publié le 02/06/2015 - 09:00 , Mis à jour le 02/06/2015 - 09:03
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