Le Sacrifice de Dame - Objectif mat !
Le « plus beau coup de tous les temps » a-t-il été joué par Frank Marshall, à Breslau en 1912 ? Le champion américain (ci-contre) était un attaquant d'une virtuosité redoutable.

Le sacrifice de Dame est le coup le plus excitant des échecs. Il soulève l'enthousiasme des foules. Son auteur peut être fier : c'est le sacrifice royal !

La Dame est la pièce la plus puissante du jeu depuis la réforme des règles primitives de déplacement des Fous et de la "Reine", qui avait été fixée à la Renaissance. Elle rayonne sur l'échiquier. Dans l'absolu, cette "Dame enragée" dispose de 27 cases potentielles à partir de l'une des 4 cases du centre (21 au minimum sur toutes les autres cases).
Sa puissance de feu s'accroît au fur et à mesure que « les lignes s'ouvrent », c'est-à-dire que les pions et les pièces disparaissent de l'échiquier. Conséquence logique : les menaces d'échecs, voire de mat, commencent à planer sur le Roi ennemi.
C'est à ce stade qu'un sacrifice de Dame peut survenir, prenant souvent la forme d'une combinaison forcée. On peut bien sûr « donner » sa Dame pour se sortir d'une situation désespérée, mais c'est le sacrifice d'attaque qui nous intéresse ici.

Sacrifice positionnel

Certaines positions critiques mériteraient une évaluation approfondie. Il y a de nombreuses pièces encore en lice (et notamment les Fous et les Cavaliers) et les deux camps sont au contact. L'équilibre de la position est fragile. Les protections peuvent être mal assurées et des pièces mineures peuvent se retrouver en surcharge.
On peut alors envisager de sacrifier sa Dame contre une série X de pièces adverses. Cette décision radicale doit avoir pour objectif de s'assurer le contrôle durable de la position et, si possible, de l'initiative. Après la simplification, la Dame de l'adversaire est comme Gulliver empêtré. Ce géant aux pieds d'argile est impuissant pour briser la belle coordination des pièces ennemies.
Les sacrifices positionnelles de Dame interviennent essentiellement en milieu de parties. Ils peuvent survenir en finale, par exemple, pour forcer un blocus ou pour assurer la promotion d'un pion en faisant sauter le verrou d'une bloquade. Ils sont cependant réservés aux meilleurs techniciens, car le plus difficile reste toujours d'en évaluer les conséquences en profondeur.
Face à une Dame, gare aux faiblesses du type pions isolés, Fous et Cavaliers non protégés.
Un dernier conseil : liez vos Tours !

Objectif mat

C'est le Roi des sacrifices, car s'il est correct, il force l'admiration... et la décision. L'idée cachée de la combinaison se révèle instantanément. Le but est de briser la résistance adverse.
En offrant sa Dame, l'attaquant élimine la clé de voûte de la défense. Cela peut être un simple pion protégeant le Roi, comme dans le sacrifice d'attraction. Le plus souvent, la partie s'achève sur le champ, car la Dame est « tabou » ou « imprenable ». Autrement dit, l'acceptation du sacrifice signifierait l'abandon immédiat.
Les ressorts dynamiques sont trop puissants... la forteresse explose !

Le chef d'œuvre de Marshall

Le « plus beau coup de tous les temps » a-t-il été joué par Frank Marshall ? Ce champion légendaire était un attaquant d'une virtuosité redoutable. Son tempérament fougueux lui a permis d'être sacré champion des Etats-Unis de 1909 à 1936, record à battre !
En 1912, Frank Marshall (1877-1944) affronta Stepan Levitzky (1876-1924) lors de la 6e ronde du tournoi de Breslau, en Allemagne. Le Russe perdit rapidement l'initiative. Les Noirs étaient à l'attaque, et c'est alors que le miracle se produisit !
Voici le récit de ce sacrifice de Dame éblouissant. La chronique relate que les spectateurs exultèrent, au point de recouvrir l'échiquier de Marshall d'un monceau de pièces d'or.

S. Levitsky - F. Marshall
[B40] Défense Française
Breslau 1912

1.e4 e6 2.d4 d5 3.c3 c5
La « Variante Marshall » de la Défense Française. Ce coup a été popularisé à haut niveau par Marshall en 1905. Cette rupture radicale porte depuis lors sa signature. La poussée thématique du pion « c » a pour effet de miner le centre blanc en formation. Il vise à contrer la solide Variante Paulsen, introduite par 3.c3.

4.f3
Ou encore 4.exd5 exd5 clarifiant la position au centre avec l'idée d'isoler le pion noir en d5 ; autrement 4.b5+ accélérant le développement suivi par exemple de 4...d7 5.exd5 xb5 6.xb5 a6.

4...c6 5.exd5 exd5 6.e2
Un coup passif alors que les Blancs avaient l'initiative par 6.b5 a6 7.e2+ e7 8.xc6+ bxc6 9.dxc5.

6...f6 7.0-0 e7 8.g5 0-0 9.dxc5 e6
Ou encore 9...xc5

10.d4 xc5

11.xe6 fxe6
Les Blancs ont gagné la paire de Fous, mais ils ont concédé le centre.

12.g4 d6 13.h3 ae8 14.d2 b4 15.xf6 xf6 16.ad1 c5
Fixant le pion faible en f2.

17.e2?!
Les Blancs lâchent un pion inutilement. Il fallait tenter 17.a3, avec l'idée d'aplanir la position en provoquant un échange massif en c3.

17...xc3 18.bxc3 xc3 19.xd5
La pointe tactique récupérant le pion, mais c'était Marshall le Roi du jeu d'attaque !

19...d4 20.h5?
La faute décisive, alors que 20.e4 offrait encore quelques chances de survie, même si après 20...f4 21.e5 (21.xf4? e2+) 21...h6, les Blancs n'ont quasiment plus de bon coup.

20...ef8 21.e5

Et maintenant, le début d'une combinaison foudroyante. Les Noirs délaissent le pion f2 pour orchestrer une attaque de mat.

21...h6
Ou encore 21...xf2, mais Marshall avait vu plus loin : le Fou h3 est perdu.

22.g5
22.g4 f3+! et les Noirs gagnent.

22...xh3! 23.c5

Que jouer d'autre ? La Tour est imprenable : 23.gxh3? f3+! 24.g2 xg5 et les Noirs ont gagné la Dame.

23...g3!!
Ce coup extraordinaire menaçant mat en h2 scelle le sort de la partie, car cette fois, c'est la Dame qui est imprenable : 24.fxg3 e2+ 25.h1 xf1 mat ; 24.hxg3 e2 mat ; et si 24.xg3 e2+ 25.h1 xg3+ 26.g1 e2+ 27.h1 c3 et les Noirs ont liquidé la position en conservant un Cavalier net de plus. 0-1


Publié le 09/06/2006 - 11:21 , Mis à jour le 09/08/2006 - 12:13