Le Tournoi de Londres 1851
Howard Staunton et Bernhard Horwitz
Ce premier tournoi « moderne » apparaissait aux yeux de la France comme le diamant « Hope », également l’un des clous de cette manifestation. Par Georges Bertola.

Le premier tournoi de l’histoire moderne

Crystal Palace

Il fut organisé dans le cadre de la première grande exposition universelle tenue à Londres en 1851, au Crystal Palace. Cette exposition témoignait du progrès de la révolution industrielle. C’était aussi l’expression de la domination de la puissance technique et colonisatrice de l’Occident. Ce premier tournoi « moderne » apparaissait aux yeux de la France comme le diamant « Hope », également l’un des clous de cette manifestation. Le plus grand diamant bleu de l’histoire qui fut acheté par Louis XIV, puis volé et considéré ensuite comme disparu, réapparu à cette grande occasion, retaillé et exposé aux yeux des visiteurs.

Il en était de même de l’héritage des échecs de Philidor et La Bourdonnais, qui, sur la couronne portée par Staunton, ne scintillait plus avec autant d’éclat et de brillance.

Le Diamant Hope

A l’égal du pouvoir de malédiction attribué au diamant « Hope » vis-à-vis de ses propriétaires, le tournoi de Londres fut aussi pour Staunton une désagréable surprise. Il fut éliminé en demi-finale par la nouvelle étoile venue d’Allemagne, Adolph Anderssen (1818-1879), puis défait encore dans la petite finale par son compatriote et ancien élève Elijah Williams (1809-1854).

Ambiance du Café de la Régence

Pourtant dans « La Régence » son directeur, Lionel Adalbert Bagration Felix Kieseritkzy (1808-1853), se fit l’avocat de Staunton :

« Que dirais-je de M. Staunton, si rudement éprouvé dans ce fatal tournoi ? A Dieu ne plaise qu’un revers de la fortune me pousse à diminuer la valeur d’un homme qui occupait jusqu’ici à tort ou à raison, peu importe, dans l’opinion publique la première place parmi les joueurs d’échecs. La multitude juge d’après le résultat et ne compte que par les chiffres; c’est donc pour elle que M. Anderssen aujourd’hui est le plus fort joueur. Je suis loin de partager cette manière de voir; je n’ai jamais exagéré le mérite de M. Staunton, et je n’ai rien vu dans cette affaire de nature à faire changer mon opinion à son détriment. Aujourd’hui comme auparavant, il est à mes yeux incontestablement un des premiers joueurs de l’époque : s’il n’a pas été heureux dans ce combat, s’il ne s’est pas montré tel qu’il a été à mainte occasion, c’est que des occupations ou plutôt des préoccupations ont considérablement influencé son jeu. Tous ceux qui profitent de sa mésaventure pour « désapprécier » son talent auraient donc grandement tort, et j’aime à croire qu’en France on sera plus juste; si pourtant M. Staunton mérite un blâme, c’est pour l’extrême lenteur qu’il a mis dans ses parties : huit, douze, seize heures pour une seule partie ! Vraiment c’est intolérable. »

Felix Kieseritkzy au Café de la Régence

Voici ce qui est aujourd’hui considéré comme un chef d’œuvre de modernisme de la part de Staunton. Cette partie a dû influencer considérablement les « Hypermodernes » de la trempe de Nimzovich, Breyer ou Réti.

Howard Staunton et Bernhard Horwitz

Staunton,Howard - Horwitz,Bernhard
Londres knockout (2.7), 1851

Partie Anglaise [A10]

 

1.c4

Mentionné déjà par Lucena au XV siècle, ce coup fut employé six fois par Staunton contre Saint-Amant en 1843, justifiant ainsi son appellation ultérieure d’ « Ouverture Anglaise ».

 

1...e6

« La monotonie qui caractérise la majorité des ouvertures de ce match est une source de regret pour moi, car elle porte atteinte à leurs valeurs. » Staunton

 

2.c3 f5 3.g3 f6 4.g2 c6

« Horwitz a choisi un schéma agressif de la défense Hollandaise contre l’ouverture Anglaise, mais il va bientôt compromettre sa position en traitant la variante avec une prudence excessive. » Keene

 

5.d3 a6 6.a3 e7 7.e3 0–0 8.ge2 c7 9.0–0 d5 10.b3

Ce début rampant, avec un centre retenu et des fous en « fianchetto », caractérisera la révolution hypermoderne mais il faudra attendre le milieu des années 20 du siècle suivant pour qu’elle s’accomplisse.

 

10...e8?!

« Horwitz aurait dû saisir ce moment pour jouer 10…e5! » Keene

 

11.b2 f7?! 12.c1

« Une autre idée moderne, l’occupation d’une colonne qui peut potentiellement s’ouvrir. » Tartakower

 

12...d7

« Maintenant arrive la poussée centrale, d’autant plus forte étant retardée, annonçant que les blancs ont remporté la bataille de l’ouverture. » GM Keene

 

13.e4! fxe4 14.dxe4 ad8 15.e5

« Un plan limpide. Tôt ou tard les blancs réussiront à rouvrir la Diagonale. » Tartakower

 

15...fe8 16.f4 dxc4 17.bxc4

« La structure blanche sur l’aile dame est abîmée, mais la force de frappe des pièces blanches augmente. Imperceptiblement la guerre statique se transforme en guerre de mouvement. » Tartakower

 

17...c5+ 18.h1 e3

« Cette intrusion semble alarmante, mais c’est une politique à courte vue puisque la pièce sera bientôt repoussée avec perte de temps. » Keene

 

19.b1 g6

« Un affaiblissement inutile de la case f6 duquel Staunton va tirer profit de manière dramatique. » Keene

 

20.b3 c8 21.e4 b6 22.bd1 a6 23.c3 xd1 24.xd1

« Les blancs ont obtenu une belle position dominante. Ils seront en mesure d’installer un cavalier en d6 sans crainte d’être délogé, car si l’adversaire le capture, le pion avancé sur d6 et l’attaque menaçante de la batterie Dame + Fou, seront fatals. » Staunton

 

24...c5 25.d6 c7 26.c2

« Pour éviter les conséquences de 26…Ca4. » Staunton

 

26...g7 27.g4!?

Empêche la remise en jeu du cavalier tout en renforçant le danger d’une rupture de la part de la marée de pions blancs.

 

27...e7 28.d4

« Projetant de déloger le cavalier de c5 et ensuite de procéder à la poussée c5 étouffant l’adversaire. L’avantage blanc a atteint une proportion telle que céder la case d5 à un cavalier adverse n’a plus aucune signification. » Keene Coles

 

28...c7 29.a4

« Menaçant de gagner une pièce en avançant le pion a. » Staunton

 

29...a6 30.c5 a5 31.b3 b6 32.e4

« La conséquence logique de l’erreur noire au 19ème coup. » Keene et Coles en 1975. Un commentaire qui devient plus objectif en 1994 dans « Winning with the Hyper-Modern » « Avec les forces noires sur l’aile opposée, les blancs peuvent maintenant développer une attaque. »

 

32...bxc5 33.f6+ h8 34.h3

« Les blancs ont maintenant une partie gagnée.» Staunton

 

34...e8 35.a1 xf6 36.exf6 g8 37.e5 b7 38.e4 f7

39.g1!

« Ce cavalier est un auxiliaire indispensable pour conclure l’attaque. » Staunton. Une manœuvre de redéploiement à la Nimzovich, le cavalier se dirige vers e5 ou g5!

 

39...d8 40.g5 b7 41.f3 e8 42.d6!

« Offrant une case au cavalier, auquel rien ne pourra résister » Staunton

 

42...xf6 43.gxf6 xf6 44.g5 g7 45.e5 e7 46.xg6! 1–0

Le Livre du tournoi de Londres 1851

Staunton mentionnait dans ses commentaires, pour justifier son mauvais tournoi, qu’il souffrait d’indisposition et que son adversaire était prêt à bondir sur toutes opportunités provenant de son état de faiblesse pour inverser le cours de la partie. « Si la partie avait duré 6 ou 7 heures de plus, je l’aurais, selon toutes probabilités, perdue. » (Source Chess Tournament Staunton Londres 1852)

Dans le « Chess Player’s Chronicle » on pouvait lire, toujours à propos de son rédacteur : « Il peut être permis d’observer que depuis une maladie grave et presque fatale, notre champion anglais a été victime par intervalles d’une affection dangereuse et pénible du cœur, qui était parfois si grave pour le rendre incapable de tout effort mental. »

Le tournoi de Londres devait être aussi l’occasion de structurer le monde des échecs avec cinq points ambitieux qui devaient être traités par les participants, venus de nombreux pays, grâce aux facilités accordées par l’exposition universelle. Ce sont en effet plus de 40 nations, 13’937 exposants dont près de la moitié provenant de l’étranger et quelque six millions de visiteurs qui ont participé à l’évènement jusqu’ici sans précèdent. (Source La reine Victoria R. Marx Fayard 2000)

Exposition universelle

Voici l’ordre du jour :

  1. Fondation d’un empire universel des échecs, qui existe déjà, mais qui n’est convenablement constitué.

  2. Conseil d’état et parlement échiquéen, convocation annuelle, lieu de réunion, mode d’élection.

  3. Election de l’Empereur, ou lutte pour la couronne.

  4. Uniformité de langage, de notation et de lois.

  5. Tribunal échiquéen dans les Etats particuliers et cour suprême de l’empire; forme de procédure.

Portrait de Lionel Adalbert Bagration Felix Kieseritzky

Tout ceci ne fut que vœux pieux, Kieseritzy rapporta dans « La Régence » :

« Avec M. Staunton, je n’ai eu l’avantage que d’échanger deux mots pour lui remettre une pièce d’or, avec laquelle un amateur anglais résidant à Paris avait souscrit pour les frais du tournoi. Quant aux arrangements pour le tournoi, je regrette de dire qu’il y régnait la plus grande confusion; rien n’était préparé. Je n’ai pas eu le plaisir de voir le duc de Marlborough, dont le nom se trouve, comme vous le savez, à la tête du comité anglais. Il est vrai que M. Keon, secrétaire du comité, s’efforçait de réunir les avis des combattants sur les dispositions à suivre, mais je regrette que cela eût lieu d’une manière si peu conforme à la situation. Au lieu de dresser une table à laquelle nous aurions pu délibérer sous la présidence d’un membre du comité, d’émettre nos vœux à l’égard du tournoi, du règlement, des lois, de la notation, etc. et de tenir un procès verbal sur ces questions importantes; au lieu de tout cela, M. le secrétaire se bornait à aller de l’un à l’autre pour leur faire des propositions contraires au programme. »

Howard Staunton

Le comité fit l’impasse sur tous les objectifs qu’il s’était fixé. D’abord il fut prévu de jouer selon un système d’élimination directe avec 32 joueurs puis cela fut réduit à 16 devant le manque d’inscription. Saint-Amant était en Amérique, Cochrane aux Indes, Lasa retenu par ses obligations professionnelles, le Major Jaenish ne put se rendre à temps pour participer à la première ronde. Pour faire face, le club de Saint-Georges, seul organisateur, préféra qualifier des inconnus comme Brodie ou Muchlow par rapport à des joueurs de premiers plans comme Buckle, Mongrédien ou Harwitz. Les appariements furent laissés au choix du hasard avec des confrontations qui voyaient certains favoris se rencontrer dès le 1er tour. Le problème posé par le temps de réflexion ne fut pas abordé, tout ceci provoqua l’ire de George Walker qui titra dans « Bell’s Life » : « Le ridicule tournoi d’échecs national »

George Walker

Les règles de qualification furent modifiées passant de 2 victoires pour se qualifier à 4 au 2ème tour. Ceci permit à Anderssen de se qualifier au détriment du Hongrois Jozsef Szen (1805-1857), l’un des grands favoris, qui menait par deux victoires pour une défaite avant de s’incliner sur le score de 4-2 !

Le maître hongrois Szen, natif de Pest, issu de la petite noblesse était, avec Löwenthal, l’un des plus forts joueurs de son pays. Son match avec Anderssen fut le plus disputé du tournoi. Dans la première partie survint un incident curieux.

Adolf Anderssen
Jozsef Szen

Anderssen,Adolf - Szen,Josef
Londres knockout (2.1), 1851
Défense Française [C01]

 

1.e4 e6 2.d4 d5 3.exd5 exd5 4.c4 b4+ 5.c3 e7+ 6.e3 f6 7.h3

Plutôt passif, 7.d3 0–0 8.ge2 dxc4 9.xc4 bd7 10.0–0 avec des chances égales.

 

7...e6 8.b3 dxc4?!

« 8…0–0 était plus fort. » Le livre du tournoi

 

9.xc4 xc4 10.xc4 c6 11.f3 bd7 12.0–0 0–0 13.ae1

« Il valait mieux jouer ici l’autre tour. » Gottschall

 

13...d6 14.e5 xc3

« Cet échange n’est bon que pour les blancs, meilleur 14…Fa5 suivi de 15…Fc7. » Gottschall

 

15.bxc3 d5

« Naturellement pas 15…Cxe5 16.dxe5 Dxe5 17.Fc5 etc. » Gottschall

 

16.c1 fe8 17.xd7 xd7 18.b3 h6 19.c4 f6 20.d1 ad8 21.b2 b5 22.cxb5 cxb5 23.d5!

Cette partie illustre un thème toujours actuel : Comment évaluer la force ou la faiblesse du pion isolé ? Un sujet de discorde qui divisera par la suite de nombreux théoriciens dont Tarrasch et Nimzovich. Ici les blancs le sacrifient pour dégager la grande diagonale.

 

23...e4

L’acceptation du sacrifice permettait d’attaquer via les cases noires avec un fou devenu monstrueux comme le montre la variante 23...xd5 24.g3 g6 25.xd5 xd5 26.c3 f8 27.g7+ e7 28.f6+ récupère le matériel mais avec le roi noir au centre les blancs ont les meilleures possibilités.

 

24.d4 f6?!

Un affaiblissement douteux provoqué par la longue portée du fou pour éviter une mauvaise surprise sur le point g7.

 

25.fd1 f5?!

Maintenant le pion isolé est solidement soutenu et il fallait le bloquer avec 25…Cd6.

 

26.d6+ h8 27.f3 g5 28.d5?

« Faible car cela va permettre à la dame d’occuper une meilleure case et le pion b5 ne pourra être pris. » Gottschall

Critique était 28.d7! e7 (28...e2 29.f1) 29.h4! etc.

 

28...f4 29.c2 g3 30.h1

Ici se déroula un incident curieux alors que Szen était plongé dans une profonde réflexion. Un spectateur excité s’exclama : « L’Allemand est perdu ! Cavalier prend pion ! » Szen poursuivit sans broncher son analyse, médita longuement car il n’y avait pas de contrôle du temps et finalement joua un coup perdant.

 

30...e1+?

Lorsqu’à l’issue de la partie, on interrogea le champion hongrois : « Vous n’avez pas vu le gain ? » Szen répliqua : « Non seulement je l’ai vu mais aussi entendu ! » Il expliqua alors qu’il s’était refusé à jouer un coup soufflé par un spectateur car c’était contraire à son éthique.

Voici une variante critique 30...xf3!? 31.gxf3 xh3+ 32.g1 xf3 (32...g3+ 33.g2 xg2+ 34.xg2 e2+ 35.g3 xb2 36.e1 et le pion passé offre des ressources.) 33.5d3 g4+ et les noirs, avec trois pions et un roi blanc exposé, ont des compensations suffisantes pour la pièce sacrifiée.

 

31.xe1 xe1+ 32.h2 e8 33.c7 d7 34.c6 e6?! 35.xb5 f7 36.a3 h7 37.d3+ g6 38.f4 f5 39.b2!

A nouveau le fou de cases noires joue un rôle décisif via la grande diagonale.

 

39...d8

Si, 39...xd6 40.c3! g5 (40...g8 41.xd6 xd6 42.c7++–) 41.xd6 xd6 42.h8+ g6 43.g8+ h5 44.e8+ g6 45.g4+!+–

 

40.c3 g5

N’allait pas 40...g8 41.e5 f7 42.e7+–

 

41.xf5 g8

41...xf5 42.h8+ g6 43.g8+ h5 44.g4++–

 

42.e5 1–0

La deuxième fut également très intéressante.

Szen,Josef - Anderssen,Adolf
Londres knockout (2.2), 1851

Défense Sicilienne [B44]

 

1.e4 c5 2.f3 c6 3.d4 cxd4 4.xd4 e6 5.b5

Un coup « moderne » qui défie le principe basique du développement; « éviter de jouer plusieurs fois la même pièce dans l’ouverture » et trouve sa justification dans l’exploitation de l’affaiblissement de la case d6.

 

5...d6 6.f4 e5

La majorité centrale des pions noirs est une petite compensation mais maintenant le pion d6 est arriéré et la case d5 faible.

 

7.e3 a6 8.5c3 e6!? 9.d5!?

Empêche la poussée d5 avec le petit piège 9…Cf6? 10.Fb6! suivi de 11.Cc7 +–

 

9...xd5 10.xd5?!

« 10.exd5 méritait considération. » Gottschall

 

10...f6 11.b3 d5!

Cette poussée libératrice est la solution positionnelle qui permet aux noirs d’égaliser.

 

12.xb7?!

Une aventure hasardeuse au détriment du développement car la dame va se retrouver exposée.

 

12...b4 13.a3 xe4 14.c3 b8! 15.a7 d4!?

Intéressant et prometteur était 15...c8! 16.cxb4 xb4+ 17.d1 xa3 18.xa6 d8 19.bxa3 d4 et les blancs doivent sans doute restituer la pièce sacrifiée sinon 20…0–0 permet de mobiliser toutes les forces noires avec un roi blanc au milieu de l’échiquier.

 

16.c4! d6?!

16…Fe7!? est la suite critique 17.cxd4 0–0 et les pièces noires mieux coordonnées offrent une compensation suffisante pour le pion en développant une dangereuse initiative.

 

17.cxb4 xc4?

Meilleur 17...dxe3 18.0–0! et les blancs mieux développés ont un léger avantage. (Si 18.xe3?! xc4 19.xc4 xb4+ « et les noirs ont de bonnes chances d’attaque. » Gottschall.)

 

18.xc4 dxe3 19.0–0! e2

« Afin d’empêcher l’ouverture de la colonne f. Plus simple 19...xb4 20.fxe3 0–0 21.xe5 (21.ad1!?) 21...b6? etc. » Gottschall. Une variante qui perd la qualité après 22.xb6 xb6 23.d7 mais 21…Dg5! offre du contre-jeu.

 

20.fe1 xb4 21.xe2 f6?

Le seul moyen de poursuivre la lutte était d’abandonner le pion pour sécuriser le roi après 21…0–0. Maintenant la partie est perdue même si Anderssen ne se défend pas au mieux et que Szen ne joue pas les coups les plus précis.

 

22.xg7 f8 23.xh7 d5 24.h5+ d8 25.c2 e7? 26.e3 e4 27.c7+ e6 28.c4 b7 29.d1 f5 30.g4 f4 31.d5 1–0

Szen remporta la suivante et le tournant du match fut la quatrième. Le champion hongrois, 46 ans, joua nerveusement, peu confiant car éprouvé par la tension nerveuse et la fatigue provoquée par des parties qui pouvaient durer plus de 10 heures sans contrôle du temps. Anderssen, 33 ans, avait conservé toute sa fraîcheur et fut éblouissant. Il égalisa au score avec une victoire spectaculaire.

« Les deux dernières parties montrèrent Szen à bout de force, complètement effondré par deux défaites qui l’obligèrent ainsi à se battre dans la deuxième moitié du classement pour les places cinq à huit. » I. Bottlik

 

Szen,Josef - Anderssen,Adolf
Lond
res knockout (2.6), 1851
Défense Sicilienne [B44]

 

1.e4 c5 2.d4 cxd4 3.f3 c6 4.xd4 e6 5.e3 f6 6.d3 e7

Logique est 6...d5 7.exd5 xd5 8.xc6 bxc6=

 

7.0–0 0–0 8.c3 d5

Les noirs ont égalisé facilement avec une certaine prépondérance au centre.

 

9.xc6

« Meilleur 9.exd5 que de permettre aux noirs d’obtenir un fort centre de pions. » Chess Player’s Chronicle

 

9...bxc6 10.e5 e8 11.f4 f5 12.d2 c5 13.g4

« Ce coup, dans les circonstances présentes, semble assez sûr et calculé judicieusement pour apporter un avantage aux blancs. » Chess Player’s Chronicle

Avis divergeant de Gottschall car l’aile roi et la grande diagonale a8–h1 se retrouvent trop affaiblis.

 

13...g6 14.g5?!

Ralentit le processus de l’attaque en reportant l’ouverture des lignes via la colonne h, ce qui semble plutôt lent.

 

14...c7 15.h4 b7 16.f3 d7 17.f2

« Le roi est bien placé ici et offre l’opportunité aux blancs de poursuivre l’attaque sur cette aile avec vigueur. » Chess Player’s Chronicle

 

17...c6 18.e2

« Une erreur inexplicable. En jouant 18.Rg3 M. Szen aurait écarté tout danger immédiat de la part de l’attaque des noirs et aurait eu toute liberté pour poursuivre la sienne. » Chess Player’s Chronicle

 

18...ad8

19.c2?!

« Une erreur, aux échecs comme dans la vie, est très souvent suivie par une autre. Après ce coup malheureux, les noirs vont obtenir une attaque irrésistible. Après 19.Tc1, les blancs échappaient à la vigueur de l’assaut et obtenaient une forte partie, non seulement en force mais aussi sur le plan de la position. » Chess Player’s Chronicle

 

19...d4!

La mauvaise coordination des pièces blanches permet cette rupture décisive.

 

20.cxd4 cxd4 21.xd4

« Il est évident que les blancs ne peuvent échanger les dames car le coup intermédiaire 21…dxe3 capture le fou avec échec, et nous pouvons percevoir maintenant l’importance de notre recommandation de placer le roi sur g3 au 18ème coup. » Chess Player’s Chronicle

 

21...g2+ 22.e1 b4+ 23.d2

« Sur 23.d1 suit 23...xd4+ 24.xd4 d8 etc. » Gottschall

 

23...xd4 24.xb4 xb4 25.xc7 xb2 26.f2 g1+ 27.f1 g3+ 28.d1 xe2 29.xe2 a6+ 30.d2 d3+ 0–1

Pour la petite histoire, Szen et Anderssen, qui se respectaient mutuellement, avaient décidé avant le tournoi de diviser leurs gains pour alléger le fardeau financier, quelque soit le vainqueur. Ils partageaient aussi la même chambre d’hôtel ! Anderssen encaissa 183 Livres et Szen 20 Livres avec le 5ème prix. Anderssen restitua un tiers de son prix et Szen toucha plus que le finaliste Wywill qui dut se contenter de 55 Livres. (Quarterly for Chess History 9/2004 p.126)

Les échecs ambiance aristocratique

Le vainqueur, Anderssen, formula aussi quelques critiques sur l’organisation de ce premier tournoi international dans la « Deutsche Schachzeitung ». Il s’était joué dans des conditions loin d’être confortables, Les tables et les chaises étaient petites et basses, les échiquiers, trop grands, débordaient des deux côtés des tables, rien n’avait été offert aux joueurs pour soutenir l’effort pendant ces longues batailles. « Anderssen a étonné les joueurs d’échecs en se montrant aussi fort; il n’était connu jusqu’ici plutôt que comme auteur d’un livre de problèmes que comme fort joueur devant l’échiquier. Nous avons vu quelques parties du tournoi et nous les regardons comme un bel échantillon de talent, et rien de plus. Il n’est pas permis de les écrire; ce droit est le privilège de M. Staunton. Voilà pour la liberté de la presse en 1851. » Une précision apportée par le « Bell’s Life » en juin de la même année.

Anderssen s’imposa en finale (+4 =1 -2) contre l’Anglais Marmaduke Wyvill (1815-1896) qui lui aussi n’était pas non plus un favori et signa à cette occasion son meilleur résultat.

Voici la dernière victoire décisive de l’Allemand qui révèle ses qualités d’attaquant.

Löwenthal, A. de Rivière et Wywill

 

Anderssen,Adolf - Wyvill,Marmaduke
Lond
res knockout (4.7), 1851
Défense Sicilienne [B20]

 

1.e4 c5 2.c4

« Anderssen a joué souvent cette variante populaire à l’époque, même si ce n’est pas la suite la plus forte. » Gottschall

 

2...a6 3.a4!? c6 4.c3 e6 5.d3 g6 6.ge2 g7 7.0–0 ge7 8.f4 0–0

Wyvill avait la réputation d’un joueur positionnel, élève de Staunton, qui comprenait bien les jeux fermés issus de l’Anglaise ou de la Sicilienne.

 

9.d2 d5 10.b3 d4 11.xd4 xd4+

« Il aurait été beaucoup mieux, je crois, de prendre avec le pion, forçant le cavalier à se retirer. » Staunton

 

12.h1 d7?!

« Le fou doit être développé sur b7. » Gottschall
Les fous sur les grandes diagonales, le credo des hypermodernes !

 

13.exd5 xc3

« La triste conséquence de l’erreur précédente. Les noirs sont contraints à cet échange s’ils ne veulent pas perdre un pion. Cet échange prive le roi de son meilleur défenseur, le fou d4. Il est bien connu que le fou a une très grande valeur pour défendre la position du roi lorsque, comme ici, il est développé en fianchetto. » Gottschall

 

14.xc3 exd5?

14...xd5! , qui forçait le fou à quitter la diagonale et libérait l’accès à l’aile roi pour la dame, était meilleur.

 

15.f6!!

Un clouage qui ne permet plus d’enrayer l’attaque sur cases noires.

 

15...e6?

Si 15...e8 16.f5! (16.xd5? b6!) 16...xf5 17.xf5+–; Ou 15...c6 16.e2 e8 17.ae1+– avec un clouage décisif.

 

16.f5!

« Un excellent coup. » Staunton

 

16...xf5

« M. Wyvill était manifestement inconscient de la raison pour laquelle les blancs ont avancé le pion f, ou alors il aurait certainement retiré son fou à ce moment, bien qu’au prix d’un pion. » Staunton

Le juste prix est 17.Dd2! qui coûte la dame ou le mat !

 

17.xf5 gxf5 18.h5 d6 19.h6 xf6 20.xf6 1–0

Anderssen remporta encore le tournoi qui eut lieu dans les locaux du « London Chess Club » peu après et, avant de quitter Londres, il reçut la missive suivante de M. Staunton, irrité par l’ombre que lui faisait le jeune champion allemand.

Ambiance club londonien 1850

« Cher Monsieur,

La septième clause du règlement du tournoi des échecs, oblige celui qui aura gagné le premier prix, à se tenir prêt à être provoqué par tous ses compétiteurs à un match de 100 Livres. Vous le savez, une indisposition sérieuse et l’incessante attention que réclamait l’organisation de tous les détails du congrès m’ont rendu complètement incapable d’être content de moi-même, dans la dernière rencontre si courte et si acharnée. J’éprouve donc le plus vif désir en trouvant l’occasion de jouer avec vous un match plus significatif et, dans ce but, j’invoque la clause mentionnée plus haut, pour vous proposer une lutte de vingt-et-une parties et de 100 Livres : lutte qui commencera au « Club Saint-Georges » aussitôt que tous les matchs et les affaires du congrès seront terminées. Ce sera, je présume, vers le milieu du mois prochain. Le temps intermédiaire vous procurera du repos et me permettra, je l’espère, de rétablir ma santé.

Veuillez me croire votre tout dévoué. H. Staunton »

Anderssen accepta en imposant 3 conditions :

« 1. La lutte commencera au plus tard lundi prochain 21 juillet. 2. On jouera cinq jours par semaine; toute séance à laquelle un des joueurs manquerait lui sera comptée pour une partie perdue. 3. Avant l’ouverture de la lutte, l’enjeu sera déposé, de part et d’autre, et confié au comité. »

Campagne anglaise

Staunton fit savoir par l’intermédiaire de M. Lewis qu’il voulait d’abord se reposer quelques semaines à la campagne et que M. Anderssen n’était aucunement tenu de l’attendre. Il n’y eut aucune suite pour organiser ce match attendu. Plus tard avec Morphy ce fut à nouveau une dérobade de la part du champion anglais qui, sur le plan des résultats, n’était pas à la hauteur de ses ambitions et, pour reprendre une formule de Chateaubriand; « était écrasé par le poids de son esprit » !

Staunton devait donc rester sur une défaite face au jeune phénomène venu de Breslau !

Biographie de Staunton par D.N.L Levy.

 

Anderssen,Adolf - Staunton,Howard
Lond
res knockout (3.1), 1851
Défense Sicilienne [B43]

 

1.e4 c5 2.d4 cxd4 3.f3 e6 4.xd4 c5!? 5.c3

De nos jours, refouler d’abord le fou est considéré comme plus adéquat après 5.b3 b6 6.c3 e7 mais les noirs ont une ligne de jeu qui reste jouable, 2 exemples : 7.e2 (7.d3 0–0 8.0–0 f5! etc.) 7...0–0 8.e3 bc6 9.0–0–0 f5!? avec un léger avantage blanc.

 

5...a6

Solide mais la suite critique est 5...b6! Un exemple historique 6.e3 xb2? (6...c6!) 7.db5 xe3 8.b1+– qui gagne la dame Morphy-L.Paulsen (New York 1857).

 

6.e3 a7 7.d3

Les blancs se développent avec l’intention de roquer du petit côté. 7.Dd2!?, pour roquer du grand côté, était sans doute plus agressif.

 

7...e7 8.0–0 0–0 9.h5

Anderssen projette une attaque de mat sur l’aile roi, une vision romantique et un thème qu’il affectionnera tout au long de sa carrière avec un certain succès.

 

9...g6?!

Ce coup n’entrave en rien l’attaque.

 

10.e5 c7

Dans le livre du tournoi Staunton prétendait à l’égalité, pourtant les pièces adverses sont très actives alors que les siennes sont pour l’instant réduites à la passivité.

 

11.ae1!

Défend indirectement le pion e5.

 

11...b5 12.f4

Pour amener la tour sur la colonne h via f3–h3. Prometteur était aussi 12.Cf3! avec l’idée d’alimenter l’attaque depuis g5.

 

12...b7 13.e4 xe4 14.xe4 c6 15.xc6 dxc6 16.g4!?

Toujours avec l’idée d’amener la tour sur la colonne h et répliquer à la poussée h6 avec g5.

 

16...ad8

Ralentir l’exécution du plan adverse par 16...xe3+ 17.xe3 b6 suivi de 18…Tad8 était à considérer.

 

17.h1 c5!?

Staunton initie un plan défensif intéressant en libérant la dame de la défense du pion c pour des tâches plus ambitieuses.

 

18.f3 a5 19.ef1

19...a4?!

Une position critique, 19...b4!? offrait plus de possibilités car la dame pouvait revenir en défense comme le montre la variante 20.d3 c4! 21.h3 h6 22.xg6 fxg6 23.xg6 xe3 24.xe3 xb2 25.xe6+ h8 26.f5 (26.e2!? xf4 27.xf4 c1+ 28.g2 xf4 29.f5 avec un léger avantage blanc. [Georges Bertola]) 26...xc2 27.f6 d2 28.fxg7+ xg7 29.e7+ g6 et c’est l’équilibre de la terreur. (Analyse Pritchett)

 

20.d3 xa2?!

Si 20...c4 21.h3 h6 22.xg6 fxg6 23.xg6 xe3 la forte réplique 24.g5! décide après 24...xf4 25.xf4 d1+ (25...xf4 26.xh6!+–) 26.g2 g1+ 27.f3 xf4 28.xe6+! f8 29.g6 xg6 30.f5+ g8 31.xg6 avec une position gagnante. (Analyse Pritchett)

 

21.h3 h6 22.g5 xd3

« Les noirs pouvaient abandonner ici. Le sacrifice de qualité, qui permet d’éliminer le dangereux fou blanc, était probablement nécessaire. » Gottschall

 

23.cxd3 d5+ 24.ff3 e7?

Plus résistant 24...xd3 25.gxh6 d1+ 26.g2 d8 et les blancs ont une position gagnante après 27.f5!

 

25.gxh6 g6 26.h7+ h8 27.g5 f5 28.f6+ g7 29.f5! b3 30.h6 d1+ 31.g2 e2+ 32.f2 g4+ 33.g3 1–0

Staunton, mauvais perdant, jugea cette partie, digne de joueurs de café alors qu’il avait été surpassé par le déroulement d’une attaque fondée sur le plan positionnel et rondement menée.

Howard Staunton

Je tiens à remercier Gérard Demuydt pour son aide régulière dans la mise en ligne de mes articles et le Musée du Jeux de La Tour-de-Peilz pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld. www.museedujeu.ch

Georges Bertola


Publié le 09/05/2015 - 06:00 , Mis à jour le 09/05/2015 - 08:39
Les réactions (2)
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europeechecs - 17/05/2015 21:56
Nous avons corrigé la partie, le bon coup était ...Dd6 au lieu de ...De6. Merci pour le message.

renaudmorel1703 - 17/05/2015 21:33
Il y a une erreur dans la partie Anderssen Szen, au 14eme coup, je ne vois pas pourquoi les blancs ne peuvent pas jouer Dxb4...