Les 100 ans de Keres
Alexandre Alekhine et Paul Keres à Salzburg en 1942.
« Pour moi, encore aujourd’hui, c’est un mystère comment Keres a pu survivre en 1945. » Boris Spassky (Den Sovjetiske Skakskole, E.A. Andersen)
Paul Keres 1938

Chronique des années de tous les dangers 39-45
« Quand l’autre arriva le lendemain, lui était déjà installé devant un échiquier, avec une partie opposant Keres à Euwe. - Ouverture indienne ? - demanda l’autre quand il s’arrêta pour regarder. - Oui. - Il prit un pion noir avec la tour blanche. - Les noirs doivent sacrifier la dame. -

- C’est également ce qu’a estimé Keres. - Il prit la tour blanche avec la dame noire et cette dernière avec la dame blanche. » 

Amours en fuite (Bernhard Schlink auteur du livre « Le Liseur »)

Keres et Euwe en 1940

Cette partie mémorable, entrée en littérature, se joua à Rotterdam le 5 janvier 1940. Keres revenait de l’Olympiade de Buenos Aires où il avait joué au premier échiquier de l’équipe d’Estonie. Elle réussit sa meilleure performance de l’histoire avec la médaille de bronze derrière la Grande Allemagne et la Pologne. Un passage sans transition de la chaleur d’un été austral à la température glaciale d’un hiver rigoureux. Pour la première fois depuis plus d’un siècle la Tamise avait gelé, alors que la mobilisation générale était décrétée dans tous le Royaume-Uni. La situation se dégradait de jour en jour, l’Estonie était occupée par les Soviétiques mais les Finlandais résistaient avec bravoure face aux avancées de l’armée rouge. Les nazis avaient institué un « Gouvernement général », confié à l’avocat d’Hitler, Hans Frank, et semaient la terreur dans les territoires polonais occupés.

Les Pays-Bas, qui avaient adopté une politique de neutralité, vivaient leurs derniers mois de paix. Ils verront déferler les troupes de la Wehrmacht dès l’aube du 10 mai 1940. « Ce fut seulement à partir de 1936 que l’alarme gagna l’opinion choquée par les agressions des dictatures et découvrant la vraie nature du régime hitlérien. Il était bien tard, l’effort d’équipement tardif et limité, n’avait pas remédié en 1940 à la vétusté de l’appareil militaire national. » ((Histoire des Pays-Bas Christophe de Voogd Fayard 2003)

Les Pays-Bas capituleront après une campagne de cinq jours face à la Wehrmacht.

Rotterdam 1940

Avant de quitter l’Argentine, Keres avait conclu un accord de principe pour disputer un match amical avec l’ex-champion du monde Euwe (1901-1981). Jusqu’ici les deux hommes s’étaient affrontés à cinq reprises et Euwe menait sur le score 3 à 2 ! Donnons la parole au jeune champion estonien :

« Même si du point de vue officiel il s’agissait d’un match amical, il fallait admettre qu’aux yeux du monde des échecs, le vainqueur aurait eu le droit moral de défier le champion du monde. Mes espérances de réaliser un tel projet après avoir remporté le tournoi de l’AVRO ne s’étaient malheureusement pas concrétisées. Face au défi que j’avais lancé au champion du monde à l’issue du tournoi, Alekhine avait répondu en fixant des conditions qui étaient inacceptables pour les organisateurs et ceci coupa court à toutes négociations ultérieures. J’étais en demeure de trouver d’autres voies pour parvenir à finaliser mon désir ardent de disputer le titre mondial. A Buenos Aires j’ai reçu un télégramme d’Euwe pour m’avertir que tous les préparatifs de notre match avaient été effectués et qu’il pouvait déjà débuter à la fin de l’année 1939. Je me dépêchais de rentrer à Amsterdam et dans les derniers jours de décembre nous étions face à face devant l’échiquier. »

Euwe et Keres Avro 1938

Euwe,Max - Keres,Paul
Rotterdam m Netherlands (9), 05.01.1940
Ouest-Indienne
[E19]

1.d4 f6 2.c4 e6 3.f3 b6 4.g3 b7 5.g2 e7 6.0–0 0–0 7.c3 e4 8.c2 xc3 9.xc3 d6

Une suite très à la mode à l’époque et qui ne trouve presque plus preneur de nos jours. Dans la 13ème du match Keres jouera 9…Fe4.

10.c2 f5 11.e1!?

Méritait considération 11.d5 e5 12.e4 fxe4 (meilleur 12...c8! 13.exf5 xf5 14.e2 d7 15.d2 g5 16.e4 xc1 17.axc1 a5 = Stean-Larsen, Lone Pine 1978) 13.xe4 d7 14.c2 += Keres

11...c8

Keres s’écarte de la partie qu’il avait jouée contre Alekhine à Buenos Aires 1939. Elle se poursuivit avec 11...xg2 12.xg2 et ici il recommandait 12...e5!? avec un contre-jeu intéressant au centre. Rien n’est clair après 13.dxe5 dxe5 14.e4!? (GM Wells)

12.e4

« Après 12.d5 les noirs aurait également continué avec 12...d7 et si 13.dxe6 c5 etc. » Keres

12...d7 13.d5?!

« Avec cette poussée les blancs compromettent leurs chances pour obtenir l’avantage, qu’ils pouvaient conserver après 13.exf5. Par exemple, après 13…exf5 d5 ou 13…Fxg2 14.Cxg2 exf5 15.d5 les noirs devaient lutter avec difficulté, tenant compte de la faiblesse de la case e6. En conséquence ils auraient dû poursuivre avec 13…exf5 14.d5 c6! et de bonnes perspectives de contre-jeu au centre assuraient l’égalité des chances. » Keres

13...fxe4!

« Cet échange met l’adversaire devant un choix difficile ; si 14.Fxe4 Cf6 les blancs doivent pratiquement céder leur fou de case blanche et si 14.dxe6 les noirs obtiennent une excellente position après 14…Cc5. » Keres

14.xe4 c5 15.e2 f6 16.h3

« Les blancs poursuivent leur plan de manière cohérente, mais ce clouage n’apportera pas le résultat espéré. Ici le mieux était de renoncer à toutes ambitions pour un avantage et de poursuivre simplement avec 16.dxe6 Fxg2 17.Cxg2 Cxe6 18.Fe3 et les chances sont égales. L’excellent développement des noirs ne permet pas aux blancs de jouer pour un avantage. » Keres

16...e8!

« Introduit la menace tactique 17…exd5! qui pourrait suivre après 17.Cd3 par exemple. » Keres

17.e3 d8 18.xc5 exd5!

« Avec ce coup intermédiaire les noirs se libèrent de tout soucis et démontrent l’insuffisance de la conduite du jeu de l’adversaire. » Keres

19.e6+?

« Cette erreur va provoquer la perte d’un pion. Les blancs devaient songer à maintenir l’équilibre et procéder de manière suivante 19.Fe3 d4 20.Fg2 Fxg2 21.Cxg2 dxe3 22.Cxe3 Fd4 23.Tae1 Fxe3 24.fxe3 Te5 avec une finale légèrement supérieure pour les noirs. Maintenant la balance va pencher définitivement du côté noir. » Keres

19...h8 20.d1 dxc5 21.g2 d4?!

« Cette poussée limite l’action du propre fou de case noire et complique de manière significative la valorisation de l’avantage obtenu. Le coup juste était 21…Fd4 (21…Fxb2!? GB) pour donner un maximum d’efficacité à la paire de fous après l’échange sur c4. » Keres

22.f4?!

Plus précis était 22.Tfe1 qui renforçait la position du fou.

22...d3!?

Les noirs profitent de cette occasion pour ouvrir à nouveau la diagonale.

23.xd3

23...xd3!?

Spectaculaire sacrifice positionnel de dame mais le simple 23...d4+ 24.h1 f6 25.f5 ad8 était également très fort.

24.xd3 d4+ 25.f2

Si 25.Rh1 Txe6 suivi de 26…Tae8 et 27…Te2, les fous et les tours noires dominent l’échiquier.

25...xe6 26.f1 ae8! 27.f5

Plus coriace 27.d2!? pointé par Nunn mais après 27...e4! 28.b3 f5! 29.f3 h3 30.d1 e4 suivi de 31…g5 et l’aile roi ne résistera pas à l’attaque.

27...e5 28.f6 gxf6 29.d2

Sans espoir était 29.f4 e2 30.xe2 xe2 31.xe2 xg2–+; 29.xf6? xg2+ 30.xg2 e2+–+

29...c8 30.f4 e3 31.b1 f3+ 32.g2 xf4! 33.gxf4 g8+ 34.f3 g4+ 0–1

Keres remporta la suivante et, à l’issue de la 13ème partie, il avait gagné le match en totalisant les 7,5 points nécessaires. Euwe, pour l’honneur, remporta la 14ème et dernière partie et réduisit le score final à 7,5-6,5. Après celle du tournoi de l’AVRO en 1938, cette victoire contre l’ex-champion du monde mettait à nouveau Keres en situation de prétendant légitime pour disputer le titre mondial !

Du 5 septembre au 3 octobre 1940 Moscou accueillait le 12ème championnat d’URSS. Plusieurs représentants « étrangers » renforcèrent le niveau du tournoi, car devenus citoyens soviétiques. Le 21 juillet 1940 les pays baltes furent officiellement annexés à l’URSS, occupés depuis juin par l’armée rouge. L’Estonien Paul Keres devint citoyen soviétique. Il en fut de même pour le Letton Petrovs (1908-1943), le Lithuanien Mikenas (1910-1992) et le Polonais Gerstenfeld (1915-1941?), qui en 1939, avait fui les Allemands pour se retrouver dans la zone d’influence soviétique après la partition de la Pologne avec les nazis. Le Hongrois Lilienthal (1911-2010) par contre, qui avait déjà participé au 10ème championnat d’URSS en 1937, avait obtenu la nationalité soviétique de son plein gré depuis 1939.

Après un mauvais départ, Keres fut satisfait de sa 4ème place derrière Bondarevsky (1913-1979) et Lilienthal 1er ex-aequo alors que le jeune Smislov (1921-2010), révélation du tournoi, occupait la 3ème place du podium. Keres reçut un prix de beauté pour sa victoire contre Petrovs et curieusement elle n’est pas publiée dans le recueil de ses meilleures parties. Il faut préciser que peu après Petrovs fut déporté en Sibérie et toutes les traces de son existence furent radiées des publications soviétiques.

Petrovs et Keres

Flohr « commente »

Keres,Paul - Petrovs,Vladimirs
URS-ch12 Moscow, 1940
Gambit du Roi
[C32]

1.e4 e5 2.f4

« Servir un gambit roi dans cette période moderne, c’est vraiment un délice ! Keres a récemment étudié le gambit roi et il a fini par penser que cette ouverture est aussi jouable que beaucoup d’autres. Dans le championnat de Russie, il a voulu essayer plusieurs fois de le jouer mais c’est seulement dans la dernière ronde qu’il a « pris le risque » car il a fallu attendre qu’un de ses adversaires répondent à 1.e4 avec 1…e5. »

2...d5 3.exd5 e4 4.d3 f6 5.d2

« C’est le coup de Keres. Il pose des problèmes plus difficiles que 5.De2 ou 5.Cc3 »

5...exd3

Intéressant était 5...e3!? 6.c4 xd5 7.xe3 (7.f3!? e7 8.xe3 xe3 9.xe3 0–0 10.f2 suivi de 11.Cf3 += Taïmanov) 7...xf4 8.g3 g6 9.g2 d6 10.f3 0–0 11.0–0 Keres-Stalda (Correspondance 1933)

6.xd3 xd5?!

« Correct était 6…Cxd5, sur d5 la dame n’est pas au mieux. »

7.gf3 c5?!

Keres recommandait 7...c6 8.e2+ e7 9.0–0 (9.e5!?) 9...0–0 10.b3 g4 et les noirs ont obtenu un développement harmonieux.

8.e2+ e6 9.e5 0–0 10.e4 xe4 11.xe4 g6

« Cet affaiblissement est forcé, 11…f5 serait encore plus précaire après 12.De2 »

12.b4

« Dans le plus pur style de Keres ; le fou se développe avec gain d’un tempo sur b2. »

12...e7 13.b2 f6

Il est logique de tenter de contrôler la grande diagonale, Taïmanov analyse 13...c6 14.0–0–0 xb4? (14...xe5! [Georges Bertola]) 15.c4 f5 (15...b6 16.xf7!) 16.g4! xg4 (16...xe4 17.h6#) 17.e5 et le mat est imparable.

14.0–0–0 c6

Si 14...xa2? 15.c4 a4 16.xf7+! xf7 17.d5 e8 18.xf7 xf7 19.xf6+–

15.h4 h5?

Un affaiblissement, intéressant cette fois 15...xa2 car si 16.c4 f5! avec des complications peu claires.; 15...xe5 16.fxe5 g4 += Soltis

16.g4!

« Initie un triple sacrifice de pion pour ouvrir les lignes au service des tours blanches. »

16...xe5 17.fxe5 xg4 18.e3 xb4

Tenter d’empêcher l’ouverture de la grande diagonale a1–h8 était insuffisant 18...e6 19.hg1 xh4 20.h6 e7 21.df1 avec attaque gagnante. (21.xg6!?) ; Ou 18...e6 19.h6 xb4 20.hf1 suivi de l’arrivée de la tour sur f6.

19.e6!

« Le troisième pion ! »

19...d5

« Perd immédiatement. Il n’y avait plus de défense crédible pour enrayer l’attaque blanche. Après 19...xd3+ 20.cxd3 (Voici une jolie variante proposée par Houdini 20.xd3! fxe6 21.g1 f4 22.xg6+ h7 23.g7+ h6 24.xf4+ xf4 25.d8 f1+ 26.d2 e5 27.xe5 d1+ 28.xd1 g4+ 29.xg4 xd8+ 30.d4+–) 20...fxe6 21.df1 (pour empêcher 21…Df4) et les noirs ne peuvent rien faire contre les menaces 22.Thg1 et 23.Dh6. » 21...f5!? 22.hg1 proposé par Taïmanov n’est pas encore aussi évident 22...h7! 23.xg4 xf1+ 24.d2 hxg4 25.e2 f7 26.xg4 f2+ 27.c1 f1+ 28.c2 f2+ 29.b3 xb2+ etc.

20.exf7+ xf7

Si 20...xf7 21.xg6+ xg6 22.xd5 +– Taïmanov

21.c4!!

« Un coup splendide. »

21...c6

« Sur l’acceptation du sacrifice de dame 21...xe3 suivait 22.d8+ h7 23.h8#; Ou 21...xc4 22.e8+ f8 23.xg6# »

22.xd5 xc4 23.e8+ 1–0

« Un chef-d’œuvre de Keres qui va ravir tous les amateurs d’échecs. Cette partie va certainement plaire au vieux maître Spielmann, spécialiste incontesté du gambit roi. »

Moscou 1941

En 1941, Botvinnik, qui n’avait obtenu que le 6ème rang du 12ème championnat de l’URSS, imposa la mise sur pied d’un tournoi quadruple ronde du 22 mars au 30 avril, incluant les six meilleurs joueurs du XIIe championnat soviétique. Botvinnik distança alors Keres, son plus proche poursuivant de 2,5 points.

De retour en Estonie, Keres assista à l’arrivée des troupes de la Wehrmacht alors que les troupes soviétiques évacuaient par mer dans la plus grande confusion.

Le 28 août 1941 les Allemands sont accueillis, dans un premier temps, comme des libérateurs par une grande partie de la population. Très rapidement le régime nazi, à son tour, ne tarde pas à se rendre impopulaire en déportant plusieurs milliers d’Estoniens dans les camps de la mort à cause de leur comportement nationaliste.

En mai 1942 Keres réalise un sans faute dans le championnat d’Estonie, 15 points sur 15 possibles !

En juin 1942, il est invité à participer au tournoi de Salzburg où il retrouve le champion du monde Alekhine pour ensuite jouer, en sa compagnie, plusieurs tournois dans l’Allemagne nazie.

L’adversaire de Keres dans la partie suivante était son plus grand rival en Estonie. Les deux hommes avaient plusieurs points communs, ils étaient nés dans la même ville, Narva, la même année. Co-équipiers, ils s’affrontèrent à de nombreuses reprises dont un match en 1936 qui se termina sur une parfaite égalité (trois victoires, trois défaites et une nulle chacun).

Leurs chemins divergèrent au début de la seconde guerre mondiale. Paul Felix Schmidt (1916-1984), d’origine allemande, put s’enfuir sans trop de difficultés de l’Estonie occupée depuis l’automne 1939 par les Soviétiques. Conformément aux accords secrets du pacte germano-soviétique, les élites germanophones purent quitter en masse l’Estonie pour rejoindre l’Allemagne nazie.

Keres, au contraire, devenu citoyen soviétique, était revenu en Estonie qui allait être à son tour occupée par les armées allemandes. Sa présence dans les tournois joués en Pologne dénommée « Gouvernement général », à Prague devenue capitale du « Protectorat de Bohême Moravie » ou dans la « Grande Allemagne » qui avait annexé l’Autriche, faisait de lui un traître à sa « patrie ».

Débâcle allemande, Koursk 1943

En juin 1943 la Wehrmacht est en difficultés sur le front russe. Après la défaite de Stalingrad peu croient encore en la victoire de l’Allemagne. Keres sentait bien que sa présence dans les tournois allemands ne pouvait que lui amener des ennuis.

Alekhine et Keres à Salzburg 1942

Quelques mois plus tard, en octobre, lors du tournoi de Madrid il aurait confié à Alekhine :
« Si je retourne chez moi, les Russes me couperont la tête. »

Le champion du monde loin de le rassurer, lui répondit :
« Oui, ils te la couperont. »

(Rapporté dans « Mes grands prédécesseurs » G. Kasparov)

Keres 1941
Paul Schmidt 1941

Keres,Paul - Schmidt,Paul Felix
Salzburg, 1943
Sicilienne fermée
[B23]

1.e4 c5 2.e2 f6 3.bc3 e6 4.d4 d5 5.exd5 xd5

Préférable 5…exd5

6.xd5 xd5 7.e3 d7

Une case peu adaptée pour le cavalier. Un peu mieux 7…cxd4.

8.c3 d6 9.d5!

Il est une vérité universellement reconnue depuis Morphy que le joueur le mieux développé se doit d’ouvrir les lignes.

9...exd5

Si 9...e5 10.b5 b6 11.d6 +– Varnusz
Intéressant 9...a6!? (Brinckmann) 10.dxe6 xe6 11.d5 d6 12.c4 g6 offrait une meilleure résistance.

10.xd5 xd5 11.xd5 d6 12.0–0–0 a6

Après 12...0–0 13.b5 les problèmes s’amoncellent sur la colonne d ouverte.

13.b6 xb6 14.xd6 d7 15.e2 e7 16.hd1 b6

Le pion b6 est plutôt vulnérable mais il n’y a pas d’autres moyens pour achever le développement. Varnusz

17.g4 a7

18.c6!

Augmente la pression du jeu de pièces et empêche 18…Ce5.

18...e8

Si 18...d8 19.f4! f6 20.d6+ f7 21.c7!+–

19.g5+ f6 20.e1+ f7 21.xe8 xe8 22.xc8+ 1–0

Une miniature qui illustre parfaitement ce qui était le credo de Paul Morphy, la valorisation d’un avantage de développement au service de l’initiative. « Aidez vos pièces, elles vous aideront ».

Keres fut surnommé Paul II en référence au célèbre champion américain. Pourtant, durant cette période, Keres avait perdu confiance en lui alors qu’il est le seul capable, avec le jeune espoir du Reich Klaus Junge (1924-1945), de rivaliser avec Alekhine :

« Mes prestations durant la guerre ne peuvent être considérées comme satisfaisantes, ni sur le plan sportif, ni sur celui de la créativité. Toutefois ces tournois m’étaient nécessaires pour me maintenir en forme à un niveau relativement élevé et pour ne pas oublier complètement les échecs. »

Paul Keres à Poznań en 1943

Quelques mois auparavant, comme avant lui Alekhine, Keres avait dû se plier aux exigences de la propagande allemande. Voici ce qu’on pouvait lire le 24 mai 1943 dans les annales d’un journal au service des nazis, « l’Ostdeutscher Beobachter ».

« Les journées consacrées aux échecs pour la Wehrmacht débutaient le dimanche après-midi dans la grande salle de la « Reichsuniversität » (avant et après la guerre dénommée l’Université d’Adam Mickiewicz). Ce jour-là une simultanée donnée par Paul Keres sur quarante échiquiers était accompagnée de celles de trois maîtres Eysser (Bayreuth), Rogmann (Berlin) et le Docteur Kraemer (Posen) sur 20 échiquiers, avec comme adversaires, principalement des soldats. »

Keres fut le héros du jour, sa notoriété et son talent focalisaient les regards et il obtint 32 victoires, 3 nulles et seulement 5 défaites.

Les jours qui suivirent, il remporta toutes ses parties contre une sélection de maîtres venus du Reich avec à leur tête Ernst Grünfeld (1893-1962)

Ernst Grunfeld 1943

Voici une vision édulcorée mais peut-être le premier aveu de cette période sombre vécue par Paul Keres de la part d’un Grand-Maître soviétique connu pour ses nombreuses publications.

« Parce ce que son pays a été occupé, Keres devait se soucier de son gagne pain. Ceci l’a amené à participer quelques fois pendant la période 1942-43 à des tournois dans l’Allemagne fasciste. »

Le GM Suetin en 1987 

Biographie de Paul Keres

Il obtint une victoire convaincante au tournoi de Madrid joué en octobre 1943. Depuis le début de la guerre, le dictateur Franco avait adopté une politique de neutralité qui devint après la défaite de la France la « non-belligérance ».

L’un des plus illustres spectateurs du tournoi n’était autre que le champion du monde Alekhine. Il signa par ailleurs le livre du tournoi.

Le Livre du tournoi de Madrid 1943

« J’ai bien joué, m’adjugeant la première place avec 12 victoires et seulement 2 nulles. » Keres

Alekhine, pourtant, s’attarda à l’analyse sur la partie jouée dans la première ronde. Une nulle mouvementée contre le joueur catalan Antonio Medina (1919-2003)

Antonio Medina 1943
Paul Keres 1943

Alekhine « commente »

Medina Garcia,Antonio Angel - Keres,Paul
Madrid (1), 1943
Défense des 2 Cavaliers [C56]

1.e4 e5 2.f3 c6 3.d4 exd4 4.c4 f6 5.0–0 xe4 6.e1 d5 7.xd5 xd5 8.c3 a5 9.xe4 e6 10.g5?!

Critique est 10.Ceg5 ou 13.Fd2.

10...h6 11.h4 b4 12.e2 g5 13.a3 e7 14.g3

« Jusqu’ici la variante est bien connue et considérée comme favorable aux noirs. La simple retraite du fou (au lieu de 14.b4 joué dans une partie antérieure,) est-elle capable de changer ce jugement ? C’est douteux. »

14...0–0–0!

« Keres aurait pu jouer 14...d5 15.xc7 c8 16.d6 h5 avec avantage. » Après le simple 17.xe7 xe7 18.exg5 les noirs sont mal.

15.b4 d5 16.e1 h5!?

Plusieurs ouvrages théoriques indiquent 16…The8 comme coup joué dont la célèbre Encyclopédie.

17.h4 g4 18.c4

« Bien joué, si 18…Dxc4 le simple 19.Ced2 et les blancs obtiennent deux pièces mineures pour la tour. »

18...f5 19.b5 xf3

« A nouveau les noirs manquent d’option. Si 19...b8 20.a5 d7 21.xd4 +– »

20.bxc6

« La pointe de la combinaison blanche. Si 20…Fxe2? 21.Db1! gagne la dame à cause de la menace 22.Cd6! »

20...d3?!

20...b6! 21.xc7 (21.gxf3 gxh4 et l’ouverture des lignes est à l’avantage des noirs.) 21...xe2 22.g3 e6 23.xd8 xd8 –+ les noirs sont sur le chemin de la victoire.; 20...bxc6!? 21.c5!? xc5? 22.a5

21.cxb7+ b8

Après 21...xb7 22.b2+ la situation restait peu claire car le roi noir est assez isolé face aux lignes ouvertes.

22.xc7+! xc7 23.g3 dxe2 24.xf5 d1 25.xe7 xe1+ 26.xe1 xb7 27.xe2 gxh4 28.h2 d8 29.f5 c8 30.e5 d2 31.f3 h3 32.xh3

« Ainsi toute l’ingénieuse combinaison conçue par les blancs leur a procuré un pion, qui devrait apporter la victoire, bien que ce ne soit pas facile. L’absence de technique va laisser échapper le gain ; dommage car cela aurait été une partie fantastique. »

32...d3 33.a4 d7 34.a5 c3 35.c5+ d8 36.h4 xf5 37.xf5 xc4+ 38.xh5 e7 39.b5 f6 40.g3 a4 41.f4 a3 ½–½

« Que risquaient les blancs en continuant la partie ? Après 42.Rh4 Keres m’a dit qu’il se serait trouvé dans une situation extrêmement difficile pour obtenir la nulle. Ce fut une réelle surprise pour lui lorsque, après l’ajournement, son adversaire se déclara satisfait avec la nulle. »

Alekhine cherchait à minimiser le succès du jeune champion estonien qu’il avait clairement dominé dans leurs rencontres précédentes (5 victoires, 8 nulles pour une seule défaite). Après le tournoi de Madrid, ils ne se reverront plus.

Keres commenta dans la revue suédoise « Tidskrift för Schack » (décembre 1943) sa victoire contre le jeune prodige espagnol Arturito Pomar (né en 1931) qui avait suivi des leçons particulières avec Alekhine !

Arturito Pomar

Keres « commente »

Keres,Paul - Pomar Salamanca,Arturo
Madrid (11), 1943
Espagnole fermée
[C78]

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 f6 5.0–0 b5 6.b3 xe4 7.a4

« Les blancs auraient pu entrer dans l’usuelle Espagnole ouverte après 7.d4 d5 8.dxe5 mais je voulais éviter les variantes connues face à un jeune adversaire de 12 ans. Objectivement 7.d4 est meilleur. »

7...b7!

« Normalement le fou n’est pas particulièrement bien sur b7 dans l’Espagnole mais, dans cette position, il est très bien placé pour gêner les blancs. L’avantage de ce coup est d’appuyer le cavalier en avant-poste sur e4. »

8.d4 exd4?!

« Ce coup ne peut pas être qualifié de faute décisive mais il va causer beaucoup de problèmes. »
« Plus difficile pour les blancs était 8...xd4 (8...a5!?) 9.xd4 (9.xf7+? xf7 10.xe5+ e6 11.xd4 c5–+) 9...exd4 10.e1 suivi de 11.Dxd4. »

9.e1 d5 10.xd5

« Intéressant était 10.g5!? mais les noirs pouvaient se défendre de manière adéquate avec 10...e5 11.xd4 d6! Avec le coup de la partie les blancs vont obtenir une initiative durable. »
La variante indiquée par Keres n’est pas convaincante après 12.axb5 axb5 13.xa8+ xa8 14.f4 f6 15.a7+–

10...xd5 11.c3 d8?!

« Peut-être que 11...f5 était meilleur. J’aurais poursuivi par 12.xe4 e7 (Cependant les noirs pouvaient renforcer avec 12...0–0–0! qui amenait des complications majeures. Maintenant les noirs vont se retrouver avec une position jouable mais difficile à cause de leur 8ème coup. ») 13.h4 avec un excellent jeu. »

12.xe4 e7 13.c5 b8 14.axb5 axb5 15.xb7 xb7 16.a6 b4?

« Une gaffe qui perd immédiatement. »

« Après 16...b8 les noirs ne pouvaient roquer après 17.g5! xa6 (17...c5 18.a8 f6 19.f4+–) 18.xe7+ xe7 19.xe7 xe7 20.xd4 (20.e1+! suivi de 21.De5 avec net avantage. »

« Correct était 16...b6! 17.xb6 cxb6 18.d3 d5 19.e3 qui regagnait le pion avec une position légèrement supérieure mais les noirs pouvaient encore se défendre. Maintenant c’est un désastre. »

17.xe7+! xe7

« Si 17...xe7 18.e1+ suivi de 19.Dxb4 est sans espoir. »

18.a8+ d7 19.xh8 a7 20.xd4! d5 21.g4+ f5 22.xf5+ d6 23.d8+! xd8 24.e6+ c5 25.b3+ 1–0

En décembre 1943 Keres visite la Finlande pendant plus de deux semaines, il donne de nombreuses simultanées et dispute quelques parties à la pendule contre les meilleurs joueurs finlandais.

Il se rend plusieurs fois sur le front de l’Est car depuis 1941 les Finlandais sont aux côtés des Allemands pour récupérer une partie de leurs territoires, notamment la Carélie, cédée aux Soviétiques après la signature du traité de Moscou le 12 mars 1940.

Viborg, le 31 août 1941
Eero Böök

Le 8 décembre 1943 Keres est à Vyborg à 130 km au nord-ouest de Leningrad assiégée et affamée. Il joue une simultanée sur 37 échiquiers (+26 -4 =7) opposé à des militaires et remporte le lendemain une victoire contre le maître Toivo Salo (1909-1981).

Le 18 décembre à Helsinki, il s’impose dans une belle partie contre le meilleur finlandais, le capitaine Eero Böök (1910-1990)
 

Book,Eero - Keres,Paul
H
elsinki, 1943
Partie Espagnole

 

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 f6 5.0–0 e7 6.e1 b5 7.b3 0–0 8.d4

Permet d’éviter le gambit Marshall.

8...xd4 9.xd4 exd4 10.e5 e8 11.xd4 d6

Keres recommandait 11...c5 avec le piège 12.d5? (mais 12.e4 c7 13.c4! restait tout-à-fait intéressant pour les blancs.) 12...c7 suivi de 13…c4.

12.f4

A considérer 12.De4!?

12...f5 13.e3?! d5 14.c3 c5 15.d2 c7 16.g3 d7

Les noirs ont pleinement égalisé avec une majorité sur l’aile dame qui offre les meilleures perspectives.

17.a3

Après 17.f3 d4 18.cxd4 c4 19.d1 d5 20.c1 b4 avec gain de la qualité. 21.f1 d3

17...a5 18.ad1 b4 19.axb4

Book avait analysé après la partie 19.cxb4! a4 20.a2 cxb4 21.c4 e6 22.d6 c2 23.c1 b3 24.b1 xb1 25.xb1 et la percée des noirs était prématurée.

19...a4! 20.a2 d4 21.f4 cxb4 22.cxd4?

Böök a suggéré 22.e6!?

22...c2 23.c1 b3 24.b1 e6 25.e3 xd4 26.f3 xf3+ 27.xf3 ac8 28.e2

28...b4! 29.e6 fxe6 30.xe6+ xe6 31.xe6 f5! 0–1

Keres rejoint l’Estonie par avion le 20 décembre 1943. Il retrouve sa femme et ses deux enfants.

Leningrad 1943

En janvier l’Estonie est toujours occupée par les Allemands qui se voient contraint de lever le siège de Leningrad. Le 14 janvier, 200.000 Soviétiques sont aux portes de Narva, la ville natale de Keres, prêts à reconquérir les pays baltes. Si l’on tient compte des troupes qui participent à l’offensive pour dégager Leningrad, les effectifs dépassent les 400.000 hommes.

Tallin 1944
Folke Ekström

Les Allemands et leurs alliés opposent une farouche résistance avec plus de 100.000 hommes dont près de 40.000 volontaires estoniens. En mars la capitale Tallin est abandonnée par ses habitants, elle subit d’intenses bombardements. Au sol, la Wehrmacht repousse les assauts de l’Armée rouge qui devra patienter jusqu’au 22 juin avant de lancer une offensive décisive.

« Keres en Suède » c’est ce qu’on peut lire dans le magazine « Tidskrift för Schack » de mai 1944.

« A plusieurs reprises, il a été question que l’Estonien Paul Keres allait séjourner en Suède mais chaque fois on a été leurré sur la visite de cette célébrité. Les causes sont faciles à comprendre. Encore une fois nous avons osé répandre la rumeur et maintenant, en effet, elle paraît plus probable que jamais. Keres se trouve à nouveau en Finlande et l’Association des échecs de Stockholm a entamé des tractations pour le faire venir au milieu du mois de juin. »


Le 16 juin Keres est à Stockholm, pays neutre et le seul de toute la Scandinavie épargné par la guerre. Du 17 au 22 juin, il gagne avec facilité un match contre Folke Ekström (1906-2000) 5-1 (+4 =2).

Keres,Paul - Ekstrom,Folke
Stockholm m (5), 21.06.1944
Gambit Dame
[D53]

1.c4 f6 2.c3 e6 3.d4 d5 4.g5 e7 5.e3 bd7 6.c2 c6 7.f3 e4 8.xe7 xe7 9.a3

Pour éviter si immédiatement 9.xe4 dxe4 10.xe4 b4+ etc.

9...f5!? 10.d3 0–0

Les noirs ont transposé dans une formation Stonewall de la défense hollandaise.

11.e5!?

Les blancs évitent 11.0–0 car ils ont projeté un plan agressif sur l’aile roi.

11...xe5 12.dxe5 d7

Plus sûr était 12...xc3 même si les noirs restaient avec une position resserrée. (Tidskrift för Schack)

13.e2!? h8?!

Les noirs n’ont pas de plan et attendent passivement.

14.h4!? e8 15.f4 f7 16.g4!?

16...c7?

La lutte restait incertaine après 16...fxg4!? (16...ac8!?) 17.0–0–0 (17.xe4 dxe4 18.0–0–0 ad8 19.xe4 xd1+ etc.)

17.cxd5 xe5?

17...exd5 18.e6!+–

18.dxe6 xe6

Perd une pièce mais la position était sans espoir. (Tidskrift för Schack)

19.xe6 1–0

Keres en Suède en 1944

Du 25 juin au 2 juillet 1944, Keres participe à un petit tournoi à Lidköping, sans convaincre, et se classa 2ème derrière Stig Lundholm (1917-2009).

Depuis juillet, les troupes soviétiques avaient repris l’offensive en Carélie obligeant les Finlandais à conclure une paix séparée, au grand dam de son allié Adolphe Hitler, abandonnant les territoires conquis par l’URSS en 1940. Le front estonien, à son tour, est menacé d’effondrement avec la prise de Narva.

Dans ces circonstances, Keres n’avait plus la tête à jouer aux échecs.

« Cela était compréhensible car l’Estonie en guerre était à nouveau au centre des combats. Depuis la Suède, Keres revint en Estonie pour porter secours à sa famille. » Esmo Ridala (Keres Vinner Bokförlaget Upsala 1960)

Keres et ses enfants

En septembre 1944 la situation était chaotique en Estonie. Du 17 au 22 septembre les Estoniens tentent de constituer un gouvernement indépendant.

« Un gouvernement présidé par le juriste Otto Tief, ancien député à l'Assemblée Nationale, ancien ministre du Travail, de l'Éducation, puis de la Justice dans l'entre-deux-guerres, a été constitué dans le plus strict respect des règles constitutionnelles. Le premier acte de ce gouvernement estonien libre issu de la Résistance a été d'exiger des forces allemandes encore présentes dans le sud et l'ouest du pays qu'elles le quittent immédiatement et sans conditions. Puis il a lancé un appel solennel au gouvernement soviétique pour qu'il reconnaisse dès à présent, et sans attendre la fin des combats, l'indépendance de la république estonienne, et par conséquent pour qu'il commande à ses troupes d'en respecter les frontières historiques au cours des opérations de guerre contre la Wehrmacht. Cet appel a été lu aussitôt à la radio, puis répété plusieurs fois. Le texte en a été également diffusé sous la forme d'un tract, autant qu'il était possible dans la situation chaotique qui régnait alors. Ordre a été donné ensuite aux militaires estoniens de tous grades et de toutes armes, à ceux qui se trouvaient dans les unités allemandes aussi bien qu'à ceux qui étaient encore en Finlande, de rentrer sans délai dans leur pays, par tous les moyens possibles, afin de constituer le noyau d'une nouvelle armée nationale capable de s'opposer à toute nouvelle invasion. » (Les cinq jours où l’Estonie à retenu son souffle Bernard Le Calloc’h)

Tout cela n’était qu’illusion, très rapidement les Soviétiques prirent le contrôle de l’Estonie. Ils découvrirent au passage des camps de prisonniers soviétiques, contraints au travail forcé et de nombreux charniers, beaucoup de cadavres de juifs liquidés par les « unités mobiles SS d’extermination » assistées parfois par les Estoniens. Suivirent de terribles représailles et les exécutions, les déportations se comptèrent par milliers parmi les Estoniens. La vie de Keres ne tenait plus qu’à un fil.

« Pourtant, aux derniers jours de l’été 1944, Paul Petrovic retourna à Tallin pour sa femme et ses deux enfants, afin de pouvoir retourner avec eux en Suède par la mer. Malheureusement, le bateau longuement attendu, n’arriva jamais… Beaucoup de gens, avec un curriculum vitae comme le sien, dans ces années furent fusillés ou disparurent dans les goulags staliniens, mais Keres a seulement été interrogé par le NKVD, ne fut pas admis au championnat de l’URSS de 1945 et, particulièrement plus injurieux et humiliant, fut exclu du premier grand tournoi international de l’après- guerre à Groningue en 1946. » (Mes grands prédécesseurs vol.2 G. Kasparov 2003)

« Pour moi, encore aujourd’hui, c’est un mystère comment Keres a pu survivre en 1945. » Spassky (Source Den Sovjetiske Skakskole, E.A. Andersen - Edition C.A.Reitzel 2001)

Qui furent ses « protecteurs » ?

Dans un premier temps, il est à peu près certain qu’il doit beaucoup à un dirigeant communiste estonien qui avait trouvé refuge à Moscou pendant l’occupation allemande.

Le 3 octobre, les dirigeants communistes estoniens, sous la conduite de Johannes Vares Barbarus, premier ministre fantoche installé par les Soviétiques lors de l’annexion de l’Estonie en 1940, arrivent à Tallin, emmenés par des fourgons militaires de l’armée Rouge pour prendre possession de l’Estonie « libérée. »

Parmi eux un admirateur de Keres, Nikolaï Karotamm (1901-1969) premier secrétaire du parti communiste d’Estonie, qui lui épargnera sans doute le sort habituellement réservé aux traîtres. Plusieurs témoignages attestent également de l’intervention du meilleur joueur soviétique, Mikhaïl Botvinnik (1911-1995), au plus haut niveau pour sauver la tête de Keres. (Voir mon article dans Europe-Echecs janvier 2016).

« Pendant des années, il a été raconté que Keres aurait dû être fusillé dans le cadre du programme de dénazification soviétique. Botvinnik intercéda auprès des plus hautes autorités, ce qui a évité la fin brutale de la carrière de Keres. » (Impact of Genius R.E. Fauber ICE 1992)

Prisonniers allemands à Riga en 1944

En décembre 1944, Keres peut participer au tournoi de la Baltique qui se joue à Riga en Lettonie. A quelques dizaines de kilomètres, les armées allemandes se sont réfugiées dans la poche de Courlande. Elles poursuivent les combats confinées au bord de la Baltique par les Soviétiques. Il restera encore 180.000 hommes lors de la capitulation allemande le 8 mai 1945.

Keres, cette fois, était du bon côté !

« La terre est le lieu de la vie et non du jugement. » Nikolaï Tchernychevski

Paul Keres en 1975

Je tiens à remercier Gérard Demuydt pour la mise en ligne de mes articles et le Musée Suisse du Jeux de La Tour-de-Peilz www.museedujeu.ch pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld.

Georges Bertola

 

Publié le 12/01/2016 - 09:05 , Mis à jour le 12/01/2016 - 10:00
Les réactions (6)
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HADES2 - 07/01/2016 12:13
Merci Monsieur BERTOLA pour vos articles toujours passionnants et riches d'information ! Surtout continuez !!

neustrien - 07/01/2016 10:54
Monsieur Bertola ...votre rubrique est à elle seule une des raisons essentielles de mon abonnement à EUROPE echecs.

Icare - 07/01/2016 10:44
Merci pour cet article de grande qualité, sur l'histoire des échecs et des grands champions, avec leurs parties exceptionnelles, le tout replacé dans l'Histoire tout court.

estamuybien - 07/01/2016 08:06
un remarquable travail d'une rigueur exceptionnelle, une fois de plus ! La richesse de notre jeu est aussi son histoire, riche et variée, peuplée de tant d'anecdotes auxquelles vous donnez de la saveur. Monsieur Georges, merci !

patbru54 - 07/01/2016 06:38
Bravo pour ce pan d'histoire des échecs recadré dans la grande histoire !
Bonne année 2016 M Bertola !