Les échecs à Saint-Pétersbourg avant 1917 (1)

Tolstoï

La présence à St-Pétersbourg des meilleurs joueurs de Russie, notamment Alexandre Petrov, Sergueï et Dmitri Urusof, Ilia Choumov et Viktor Mikhaïlov eut pour conséquence la création en 1853 du premier club d’échecs russe.

Les échecs à Saint-Pétersbourg avant la révolution de 1917

Saint-Pétersbourg 1850

Le tsar Nicolas 1er exerce le pouvoir en autocrate dans cette ville somptueuse, capitale de l’Empire, fondée en 1703 par Pierre le Grand. C’est aussi l’année où Gogol, après avoir non sans quelques difficultés obtenu le visa du censeur, dresse dans « Les âmes mortes » un sombre tableau de la vie russe au temps du servage.

L’année 1842 voit aussi la publication à St-Pétersbourg en langue française d’un ouvrage remarqué « Analyse nouvelle des ouvertures du jeu des échecs » par le Major C. F. de Jaenisch (1813-1872).

Traité de Jaenisch

Militaire de carrière en Finlande, qui depuis 1809 était devenue un Grand-duché autonome de l’Empire russe, Jaenisch s’était depuis peu retiré de l’armée pour se consacrer entièrement aux échecs. Il écrivait en guise de préambule dans son traité : « Qu’on sache donc que, malgré les travaux éminents de toutes les nations depuis le XVIème siècle, des Lopez, des Salvio, des Ponziani, des Philidor, c’est encore de nos jours que se sont faites les découvertes les plus étonnantes dans la théorie des échecs, sans qu’on puisse même prévoir qu’elle se trouve jamais épuisée. »

Traité de Bilguer 1843

Une publication certes importante mais de là à affirmer comme le font Kotov et Youdovitch dans « Le jeu d’échecs en Union Soviétique » :

« Le livre de Jaenisch servit de base et de prototype aux manuels des ouvertures parus ultérieurement dont le célèbre Handbuch des Schachspiels de Bilguer » est loin de la vérité comme le rectifie Jaenisch lui-même dans sa préface :

« Pendant notre dernier séjour à Berlin, nous avons travaillé conjointement avec Mr. Heydebrand de la Lasa à plusieurs ouvertures du jeu qui paraissent tant dans notre traité, que dans l’ouvrage tout à fait supérieur que Mr. Heydebrand imprime en ce moment en langue allemande. Nous devons aussi beaucoup de remerciements à Mr. Bledow pour la gracieuse obligeance avec laquelle cet estimable savant a mis à notre disposition les trésors de sa bibliothèque. »

Jaenisch

Heydebrand de la Lasa

Jaenisch,Carl – Lasa,Heydebrand, Berlin, 1842, Gambit Roi [C35]

1.e4 e5 2.f4 exf4 3.f3 e7

« Le gambit de Cunningham est mauvais, 3... g5 est le coup juste pour les noirs, le seul qu’ils aient pour se défendre convenablement. » Jaenisch

4.c4 h4+ 5.g3?!

Dans son traité Jaenisch recommandait : « 5.Rf1 ; vous pousserez plus tard d4 et, quoiqu’ils fassent, vous reconquerrez le pion du gambit à cause de la mauvaise position de leur fou h4. »

5...fxg3 6.0-0 gxh2+

Après 6...gxh2+

En 1982 le GM Gallaher remarquait : « Au siècle passé beaucoup de courtes victoires ont été obtenues avec des sacrifices spectaculaires, mais les techniques défensives modernes ont rendu 5.g3 inoffensif. De nos jours, les joueurs ne prennent pas tout ce qui est offert comme s’il s’agissait d’une question d’honneur, mais restituent, ou du moins en partie, le matériel au moment opportun pour neutraliser l’attaque. Ici 6...d5! au lieu de 6.gxh2 7.xd5 f6 8.xf7+ (8.xh4 xd5 9.exd5 xh4 10.e2+ d8 est bon pour les noirs.) 8...xf7 9.e5 h3 10.exf6 xf1 11.xf1 gxh2+ 12.h1 xf6 avec un net avantage matériel. Krejcik-Schlechter (Vienne 1918) »

7.h1 f6

Parmi la dizaine de coups possibles, le mieux est à nouveau 7...d5! 8.xd5 f6 9.xf7+ (9.xh4 xd5 10.exd5 xh4 11.e2+) 9...xf7 qui transpose dans la variante précédente.

8.e5! e7

Une variante très analysée à l’époque, les blancs ont trois pions de moins mais une avance de développement appuyée par des pièces mobiles et une puissante force de frappe sur f7. La position offre de réelles possibilités pour conclure une attaque de mat comme le montre la partie Lasa-Jaenisch (Berlin 1842) 8...xe5 9.h5 e7 10.xf7 c5 11.f8+ e7 12.d4 xd4 (12...xc4? 13.e8+ d6 14.xe5+ c6 15.a3+-) 13.g5+ f6 (13...d6! 14.c3!? et toutes les pièces jouent face à un roi noir très exposé.) 14.xf6+? (14.f7+! d6 15.c3+-) 14...gxf6 15.f7+ d6 16.c3 xf8? (16...xc4! 17.xc4 xf8 avec avantage matériel noir.) 17.xf8+ c6 18.b4 d5? 19.b5+ b6 20.a4#

9.xf7+ d8 10.d4 xe5?!

Critique est 10...c6! ou 11...d6 et les noirs faisaient mieux que résister.

11.dxe5 xe5 12.c3 f6 13.f4 e7

Après 13...De7

14.e5! xf7 15.exf6 gxf6? 14.e5! xf7 15.exf6 gxf6?

Plus résistant 15...d6

16.e5 f8

Si 16...g8 17.xf6+ xf6 18.xf6 g1+ 19.xg1 hxg1+ 20.xg1 c6+- ne sauvait pas la partie.

17.xf6 g7 18.xc7+ e8 19.e2+ e7 20.e1 c6 21.h5+ f7 22.xf7# Une belle illustration des échecs romantiques ! 1-0

Jaenisch aborde des sujets pertinents et apporte des réponses qui ont survécu à l’épreuve du temps comme par exemple :

« La question qui se présente avant toutes les autres, c’est de savoir quel est le meilleur coup à jouer de la part de l’attaquant. Ce n’est pas 1.d4, car votre fou du roi resterait enfermé et d’ailleurs, en poussant 1…d5, ils l’empêcheraient de se placer sur c4 ».

Il en déduisit que pour les noirs trois coups étaient supérieurs à tous les autres, 1…e5 qui renonce à intercepter l’attaque du fou ennemi, mais donne lieu aux combinaisons les plus intéressantes, 1…e6 pour couvrir la diagonale du fou et 1…c5 pour empêcher l’avancement du pion « d ».

1853 Premier club d’échecs russe

La présence à St-Pétersbourg des meilleurs joueurs de Russie, notamment Alexandre Petrov (1794-1867), les frères Sergueï Urusof (Ouroussov) (1827-1097) et Dmitri Urusof (1830-1903), Ilia S. Choumov (1819-1881) et Viktor M. Mikhaïlov (1828-1882) eut pour conséquence la création en 1853 du premier club d’échecs russe. Jaenisch en fut le secrétaire et rédigea ses statuts.

Saint-Pétersbourg A Toselli milieu du XIXe

1859 « Shakhmatnyj Listok »

Shakhmatnyj 1859

1859 voit la naissance d’une revue de qualité « Shakhmatnyj Listok » (bulletin des échecs) financée par un riche et passionné amateur G.A. Kushelev-Bezborodko. Jusqu’en 1863, elle apportera à ses lecteurs des contributions sur l’étude des débuts, des problèmes et des parties qui retracent les exploits de Morphy et de ses contemporains.

Alexandre Dmitrievich Petrov

Le maître de Jaenisch fut Alexandre Dmitrievich Petrov, considéré comme le premier grand joueur russe. Il fut l’un des pionniers du travail théorique de la défense Russe qui porte aussi son nom et il publia en 1824 à St-Petersburg le premier traité important en Russie « Le jeu d’échecs mis en système et illustré par des parties de Philidor ».

D’origine noble, fonctionnaire de l’Etat, il fut longtemps en poste à Varsovie. Dès 1840, il fut nommé sous-secrétaire d’Etat dans une Pologne assujettie à l’Empire russe. Face à l’insurrection polonaise de 1830, durement réprimée, Petrov fut confronté aux problèmes posés par la guérilla des résistants polonais, qui combattaient par petits groupes armés soutenus par les paysans, avant de finir des jours tranquilles à St-Petersburg.

Sur le plan échiquéen, admirateur de Philidor, il se distança de l’idée prédominante de construire une ouverture basée essentiellement sur une solide chaîne de pions sans se soucier du développement des pièces. Il s’opposa notamment au jugement de Philidor, quelque peu dogmatique, qui désavouait le coup 2.Cf3 après 1.e4 e5 2.Cf3 parce ce coup s’opposait à l’avance du pion f2!

Alexandre Dmitrievich Petrov

Petrov,Alexander – Consultants, St-Petersburg 1837, Défense Russe [C43]

1.e4 e5 2.f3 f6 3.d4

La spécialité de Petrov, pourtant conscient de l’importance du centre car il édicta ce principe. « Il importe de soutenir en permanence le pion central. Quand un pion adverse attaque le centre, on doit se garder de le prendre avec un pion central afin de ne pas compromettre son centre. » Ce coup était destiné à rompre la symétrie tout en offrant beaucoup de possibilités pour compliquer.

3...xe4 4.d3 d5 5.xe5 d6 6.0-0 0-0 7.c4

Après 7.c4(!)

Près d’un siècle et demi plus tard, ce coup est gratifié d’un « ! » par le GM Forintos : « C’est le seul essai fondé pour obtenir l’initiative. »

7...f5 Recommandé par Jaenisch.

De nos jours, le débat théorique fait rage autour de la variante 7...xe5 8.dxe5 c6 9.cxd5 xd5 10.c2 b4 11.xe4 xc2 12.xd5 f5 13.g4 xg4 14.e4 xa1 et le cavalier ne ressort pas vivant mais les noirs ont la qualité avec un ou parfois 2 pions.

8.f4

« Si 8.cxd5 xe5 9.dxe5 xd5 10.xe4 xd1 11.xd1 fxe4=  » Jaenisch

8...c6 9.e3

9.b3 b6 10.xb6 axb6 11.cxd5 cxd5 Jaenisch

9...e6 10.cxd5 cxd5 11.c3 c6 12.c1 f6?!

12...c8!= Forintos

13.xe4 fxe4 14.b5

Après 14.Cb5

Chigorin recommanda 14...a6 mais cela semble dangereux après 15.xd6 xd6 16.g4 af8 17.f5 c8 18.g5 (18.f4 b4) 18...xe5 19.dxe5 xe5 20.xf6 gxf6 21.c5 d8 etc. et la compensation pour la qualité est insuffisante.

Intéressant est de conserver le fou après 14...f8!? 15.xc6 bxc6 16.xc6 b8 avec du jeu pour le pion sacrifié.

14...e7 15.xd6 xd6 16.g4 g6?!

Meilleur est 16...c8 selon Forintos 17.f5! xc1 18.xc1 c8 19.g5 f8 20.f4 c6 21.xc6 xc6 22.c1 avec initiative blanche.

17.f5! gxf5 18.g5 ff8 19.h6 fc8?!

Il fallait probablement sacrifier la qualité pour un pion avec une position inférieure.

20.d2!

Après 20.Dd2

La faiblesse des cases noires apporte un avantage décisif.

20...d8?!

Une partie Petrov-Jaenisch (St-Pétersburg 1844) s’était poursuivie avec 20...xc1 21.g5+ g6 22.xg6!! xf1+ (22...c7 23.e5+ h8 24.f6+ g8 25.xf5!) 23.xf1 d8 24.e7+ f7 25.h5+ (25.g7+ e8 26.g8! est encore plus fort.) 25...xe7 26.g5+ 1-0

21.xc8 xc8 22.gxf5 xf5

Si 22...xf5 23.g5+ g6 24.f6 suivi du mat.

23.g2+ h8 24.xf5 g8 25.f6 h3 26.g3 xg3+ 27.hxg3 Une partie étonnante de modernité ! 1-0

Une autre personnalité du monde des échecs était le Prince, Sergueï S. Urusov, brillant mathématicien et philosophe qui employa quelques temps Kolisch comme secrétaire et devint l’ami de Tolstoï. Durant la guerre de Crimée, lors du siège de Sébastopol, alors qu’il était colonel du régiment de Poltava, il fraternisa avec le jeune écrivain et débuta entre eux une chaleureuse et indéfectible amitié. (Source : Tolstoï Journaux et Carnets 1 Gallimard 1979 p.1206)

Tolstoï

Dans ses carnets, Tolstoï fait souvent allusion à des soirées qui se poursuivaient devant un échiquier dans sa demeure à Iasnaïa Poliana. Dans le grand salon où Tolstoï recevait ses amis se trouvait dans un coin, un canapé et des chaises capitonnées autour d’une table d’échecs. Tolstoï pratiquait le jeu pour développer ses facultés mentales témoigna l’écrivain Dominique Fernandez dans son ouvrage « Avec Tolstoï ». (Ed. Grasset 2009)

Voici la victoire du Prince Urusov contre le jeune Ignace Kolisch (1837-1889) qui était déjà une fine lame et qui, après sa victoire au grand tournoi de Paris 1867, entra au service des Rothschild à Vienne pour faire carrière dans la banque.

Ignace Kolisch
Prince Urusov

Urusov,S – Kolisch,Ignace, Berlin 1862, Espagnole [C84]

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 f6 5.0-0 e7 6.d4

Cette attaque centrale provoque des complications intéressantes.

6...exd4 7.e5 e4 8.xd4 xd4 9.xd4 c5 10.c3 0-0 11.e3

La théorie juge cette position égale après 11.g5 xg5 12.xc5 e7 13.e3 d5 14.ad1 c6 etc.

11...d6 12.ad1 xa4 13.xa4 d7 14.e4

Après 14.b3 c6 15.d5 dxe5 16.f6+ xf6 17.xd8 axd8 les noirs ont suffisamment de matériel pour la dame.

14...c6 15.d5 dxe5 16.xe5 d6 17.h5 e8 18.c4 e4!?

Les noirs ont l’initiative et menacent 19…Th4.

19.d4 e5

Intéressant 19...g6 20.d1 xd5 avec la création d’un pion isolé mais les cases noires du roque sont affaiblies.

20.f3 c5 21.g4?!

Après 21.Tg4?!

Plus prudent était 21.d2 mais les blancs ne veulent pas reculer, au contraire, ils veulent attaquer.

21...xe3?

Critique était 21...xd5 car l’attaque avec 22.g3 est insuffisante à cause de 22...xe3! et les noirs font mieux que se défendre.

22.fxe3 xd5 23.g3!

Avec attaque double.

23...e7

Permet la destruction du roque. 23...xe3 24.xe3 e6 avec un pion pour la qualité offrait encore de la résistance.

24.xg7+ h8 25.cxd5 xe3 26.gxf7! xg3

Après 26...xf7 27.xf7 xg3 28.hxg3 d8 29.xc7 la finale restait pénible pour les noirs.

27.xe7 g7 28.ff7

Les tours en septième font la différence et forcent une finale gagnante.

28...ag8 29.xg7 xg7 30.e8+! g8 31.xg8+ xg8 32.f2

Avec une finale assez simple qui nécessite la centralisation du roi pour valoriser ensuite la majorité de pions. 1-0

Shakhmatnyj Listok illustre bien le caractère singulier de Saint-Pétersbourg, véritable porte sur l’Occident, car la revue était écrite en caractère cyrillique, héritage de l’empire byzantin (notamment via les frères saints Cyrille et Méthode) et la notation des parties apparaît en notation algébrique attribuée au Syrien Stamma et utilisée par Philidor dans la première édition de « L’Analyse ». Jusqu’en 1700, les Russes n’utilisaient pas les chiffres arabes mais des caractères cyrilliques avec des équivalents numériques. Ici c’est une variante très simplifiée qui se limitait à indiquer la case de départ et d’arrivée sans préciser le type de pièce.

Notation simplifiée

1873 Les débuts de Chigorin au Café Dominique

Immeuble Café Dominique

Le joueur qui deviendra le plus important pour la Russie du XIX siècle, Michael Chigorin (1850-1908), fréquentait aussi l’élite des joueurs de St-Pétersbourg. Ces derniers se réunissaient au café « Dominique », ouvert depuis 1841, par un Suisse Dominic Ritz Aport, sur la perspective Nevski 24. Il fermera ses portes en 1917. Un établissement comparable à celui de « La Régence » à Paris. Voici une peinture de Mokovsky (1897) qui illustre l’ambiance animée du Café Dominique.

Addendum : « j’ai lu avec un grand intérêt votre article - je suis allé 2 fois à Saint-Pétersbourg - et il semble que le nom du fondateur du café Dominique soit Riz a Porta, si l’on en croit ceci https://www.geni.com/people/Dominic-Riz-a-Porta Le nom semble d’ailleurs toujours porté. Ce nom a des origines dans les Grisons, à Guarda. Mais Wikipedia en russe dit qu’il était originaire de Sar, également dans les Grisons. Par ailleurs, on voit bien le café-restaurant sur cette photo; ce n‘est pas à l’angle qui apparaît sur la photo contemporaine d’Europe-Échecs http://p3.citywalls.ru/photo_13-13755.jpg et http://p0.citywalls.ru/photo_13-13764.jpg » Alain Pallier

Makovsky 1897

A partir de 1874 des tournois furent organisés au Café Dominique. Un tournoi quadrangulaire, l’un des premiers de ce niveau joué à St-Pétersbourg fut celui de 1876. Il opposait Schiffers, Choumov, Chigorin et Ascharin (1843-1896). Andrej Ascharin, un Balte d’origine allemande s’imposa. C’était un professeur de langues établi à Riga et il fut l’un des premiers à traduire en allemand les œuvres de Pouchkine et Lermontov.

Chigorin vs Andrej Asarin, 1892 à Riga

Le tournoi se joua par élimination, Schiffers s’inclina contre Chigorin et le général Schoumov fut vaincu par Ascharin. Voici la partie décisive de la finale jouée le 2 novembre 1876.

Chigorin « commente »

Chigorin,Mikhail - Ascharin,Andrej, St-Petersburg, 1876, Gambit roi[C30]

1.e4 e5 2.c3 c5 3.f4 d6

Transpose dans un gambit roi refusé.

4.f3 c6 5.c4 f6 6.d3 g4 7.h3

7.a4 « Le meilleur coup était 7.Ca4 pour échanger le fou sur c5. »

7...xf3 8.xf3 e7

Après 8...De7

« Si 8...d4 les blancs répondaient 9.g3 xc2+ 10.d1 xa1 11.xg7 f8 (Pillbury tenta de renforcer avec 11...d7 12.fxe5 dxe5 13.f1 e7 Chigorin, M-Pillsbury,H Hastings 1895 14.g5 h5 15.xf7 e8 16.e6+ d8 17.b5 c6 18.f7!+-) 12.fxe5 dxe5 13.f1 e7 14.g5 h5? 15.xf7+ d7 16.xe5+-

9.e2

« Ici aussi 9.Ca4 était meilleur. »

9...0-0-0 10.c3 he8 11.b4

« Si 11.e3 xe3 12.xe3 exf4 13.xf4 d5! avec une forte attaque. »

11...b6 12.b5

« Un peu mieux 12.Fd5. »

12...d5! 13.xc6

Si 13.fxe5 xe5 14.f5+ fd7 suivi de la poussée c7-c6. » Si 15.exd5 g6 suivi de 16…a6 et l’ouverture de la colonne "e" met les blancs en difficultés.

13...bxc6 14.fxe5 xe5 15.f4?

« Meilleur 15.Df5 pour échanger les dames. »

15...dxe4 16.g3 e6 17.d4 h5 18.e3 xf4 19.xf4 c4 20.d1 f5!

Menace 21…g5 suivi de 22…e4.

21.e2 xa2 22.0-0 f8-+

Après 22...Tf8

Les blancs ont sécurisé le roi mais ils ont deux pions de moins.

23.f2 e6 24.g3 g6 25.f1 de8 26.e2 f4 27.a6+ b8 28.d2 f7 29.c4 c8 30.a4 f6 31.a5 d7 32.b3 f3 33.c5 c8 34.a6+ a8 35.c4 ef8 36.c5 fxg2 37.xf6 xf6 38.cxb6 cxb6 39.xg2 f5 40.a1 f3+ 41.h2 e2+ 42.h1 f1+ 43.xf1 xf1+ 44.h2 b7 45.a2 e3 0-1

Lors de ses débuts en 1873, le plus fort joueur du Café Dominique, Emmanuel Stepanovich Schiffers (1850-1904), son contemporain, lui rendait un cavalier mais rapidement l’élève fut en mesure de dépasser le maître. Chigorin devait débourser 25 kopecks pour jouer et profiter de l’enseignement de son mentor, ce qui souvent le mit dans l’incapacité de s’offrir un sandwich pour savourer ses premières victoires.

« Mes progrès étaient évidents, je jouais avec passion et chérissait les échecs. Ma première victoire contre le plus fort joueur Russe, loin d’être chanceuse, m’a apporté énormément de joie et prédestina ma vie… Que de nerfs d’acier et de sang froid il fallait pour jouer au Café Dominique ! » (Source Shakhmatnyj Listok 1876 no.1)

« Depuis longtemps déjà, le lieu de réunions des amateurs d’échecs Pétersbourgeois était presque exclusivement le café restaurant Dominique, malgré les conditions désavantageuses qui leur étaient faites. Comme il n’y avait pas d’autre emplacement convenable, les amateurs, peu nombreux, qui pouvaient supporter la fumée du tabac et braver le bruit continuel des joueurs de dominos et de billards, étaient obligés de s’en contenter ; le confortable brillait par son absence, et cependant on payait une taxe exorbitante de 20 copecks par heure et par échiquier.

Actuellement, grâce à l’amabilité de M. Prater, lui-même grand amateur d’échecs, les joueurs Pétersbourgeois ont trouvé un rendez-vous très commode, dans son café restaurant, situé en face de la grande cathédrale Saint-Isaac. Maintenant, une salle est spécialement désignée pour les échecs, et les luttes sont d’autant plus animées, que beaucoup d’amateurs, qui ne se risquaient pas auparavant à aborder le café Dominique fréquentent volontiers la nouvelle arène ; prochainement M. Prater concédera encore plus d’espace aux joueurs et augmentera le nombre des échiquiers. Shakhmatnyj Listok espère que ces favorables conditions contribueront considérablement à l’établissement d’une série de tournois, comme ceux déjà célèbres du café de la Régence. » La Stratégie 1877 p.311

Ivan Tourgueniev

Ce café était aussi le lieu de rendez-vous des personnalités du monde des arts et il n’était pas rare de rencontrer des célébrités comme Ivan Sergeïevitch Tourgueniev (1818-1883) intéressé par le jeu, sans trop le pratiquer. Il avait toutefois contribué aux côtés de son Excellence le Prince Michel Stourdza de Moldavie à l’organisation de l’un des premiers tournois de l’histoire, celui de Baden-Baden joué en 1870. Il s’était terminé dans une grande confusion alors que débutait la guerre franco-allemande qui allait provoquer la chute du Second Empire et l’exil de Napoléon III.

Chigorin fourbissait ses armes au cercle d’échecs de St-Pétersbourg et quelques mois auparavant il avait joué une excellente partie, un morceau de résistance, qui retint l’attention.

Le jeune Chigorin

Choumov,Ilia – Chigorin,Mikhail, St-Pétersbourg 1876, Sicilienne[B44]

1.e4 c5 2.f3 e6 3.d4 cxd4 4.xd4 f6 5.d3 c6 6.e3 e7

Plus actif 6…d5.

7.0-0 0-0 8.f4 d5 9.e5 d7 10.c3 c5 11.xh7+!?

Un sacrifice dans le style romantique de l’époque !

11...xh7 12.h5+ g8 13.f3 xd4 14.cxd4 e4 15.h3 f5 16.d2 xd2 17.xd2 b6 18.c3 d7 19.f1 Les blancs jouent pour le gain.

19.g6 e8! 20.h7+ f7 21.h5+ forçait le perpétuel.

19...ac8 20.h7+ f7 21.h5+ g6 22.h7+ e8 23.xg6+ d8

Les blancs n’ont que deux pions pour la pièce et le roi a pu s’extraire du réseau de mat avec avantage.

24.h7 e8 25.g3 c7

Un plan prometteur était 25…Tf7 suivi du transfert du roi sur l’aile dame via d8-c7-b8 pour ainsi lier les tours.

26.e1 c8 27.d2 c6?

Une imprécision qui expose inutilement la dame sur la colonne "c" et permet ainsi aux blancs de compliquer.

28.xe7! xe7 29.b4

Après 29.Fb4

29...c7?!

29...d7 offrait plus de possibilités pour conserver l’avantage.

30.d6!?

Une autre possibilité était 30.c1 c6 31.d6 d7 32.xc6+ bxc6 33.b4 et la menace de mat récupère une tour.

30...d8 31.c1+ c6 32.b4!?

Toujours avec l’intention de jouer pour le gain par rapport aux simplifications qui découlaient de 32.b4! d7 33.b5 xb5 34.c7+ avec des chances à peu près égales.

32...ff7 33.c5 d7 34.b4 xd6! 35.exd6 b8 36.b5 d7 37.a4 a5!? 38.c7+?

Les blancs optent pour un passage en finale très optimiste, critique 38.h4!?

38...xc7 39.xc7 e8 40.xf7 xf7 41.f2 c8 42.g3 d7 43.h4 xd6 44.g5 e7 45.h4

Après 45.h4

45...f8?

Après 45...e8! pour faciliter le passage du roi, les noirs gagnaient avec l’idée si 46.h5 xb5!! 47.h6 f7 48.axb5 a5! et la création d’un pion passé sur l’aile dame leur assuraient le gain.

46.h5 g8?!

Une erreur, après 46…Fe8! les noirs conservaient des chances de gain.

47.f6 f7 48.h6 g8 49.a5 b6 50.a6!

Les noirs se retrouvent « zugzwang ».

50...h7 51.xe6 e8 52.f6

Plus simple 52.xd5 d7 53.e5 e7 54.d5+-

52...f8 53.g3?

Les blancs retournent le compliment 53.Re5! +-

53...g8 54.e7 Ici les noirs abandonnèrent à tort ! 1-0

Par exemple 54...g6 55.d7 (55.d6? e8!-+) 55...h7 56.c7 e8 57.b7 xb5 58.xa7 c6 59.xb6 a8 60.c5 xh6 61.d6 g6 62.e6 c6=

Ilya Shumov

Très rapidement Chigorin s’afficha comme le meilleur joueur de St-Pétersbourg. En 1878, il affronta Schiffers qui était encore largement favori. Chigorin remporta assez facilement le premier match avec sept victoires pour trois défaites. Dans le second, joué peu après, il sous-estima son adversaire et dut s’incliner sur le score serré de sept défaites pour six victoires et une nulle.

Très influencé par Steinitz, il s’en écartait par sa prodigieuse créativité cherchant toujours à ne pas se laisser enfermer dans une posture dogmatique et ceci nous est révélé dans ses toutes premières grandes confrontations.

« Chigorin était le grand artiste, le poète qui aspirait seulement à la liberté de rêver. » Santasiere

Emmanuel Schiffers

Chigorin en défense et contre-attaque !

Schiffers,Emanuel – Chigorin,Mikhail, St-Pétersbourg 1878, Espagnole [C77]

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 f6 5.d3 d6 6.xc6+?!

Sur les traces d’Anderssen, les blancs se séparent d’un bon fou pour créer une faiblesse structurelle. Mais Schiffers savait aussi que Chigorin avait une légère préférence pour les cavaliers.

6...bxc6 7.h3 g6 8.c3 g7

Chigorin suit le développement utilisé à plusieurs reprises par Steinitz.

9.g5 h6 10.e3 0-0

10…c5 voir Anderssen - Steinitz (Londres 1866)

11.d2 h7 12.g4 g8

Initie une manœuvre joué par Steinitz au tournoi de Vienne 1873. Intéressant 12...d5!? 13.c5 e8 Minckwitz - Anderssen (Barmen 1869)

13.0-0-0 c5 14.dg1 c6

14...e7 avec l’idée d’installer le cavalier sur d4 était le plan de Steinitz mais ici joué dans de moins bonnes conditions car les blancs ont une dangereuse initiative sur l’aile roi.

15.h4 f6 16.e2 e7 17.c3

Faible selon Bogoljubov qui préférait 17.c4!? visant à stabiliser la position.

17...b8 18.h2

Bogoljubov recommandait ici 18. h5

18...f5 19.gxf5?!

Après 19.h5! f4 20.hxg6+ les noirs avaient de grosses difficultés devant l’inévitable ouverture de la colonne h. Par exemple 20...xg6 21.d2 f6 22.f3 g5 23.xg5 hxg5 (23...xg5 24.g3!) 24.f3 suivi du doublement des tours sur la colonne "h".

19...gxf5 20.exf5 xf5 21.g3

Après 21.Cg3

21...b4!? 22.e4

Critique devait être 22.xf5 xf5 23.a3 e4 24.c3 b6 25.dxe4 xe4 26.f1 d3 27.d2 e7 aux chances approximativement égales.

22...xe4 23.dxe4 e6! 24.b3 xe4 25.d3 d5 26.xa6 xh4 27.c4?

Met la dame blanche hors-jeu. La partie restait équilibrée après 27.d1 e4 28.b7 e8 selon Chigorin.

27...d3

La position du roi se retrouve considérablement affaiblie.

28.b7?

Les blancs ont perdu le sens du danger, impératif 28.Da5 pour ramener la dame en défense.

28...c3+ 29.d1

Après 21.Rd1

29.b1 e4-+

29...d4+!! 30.xd4 xd4+ 31.c1

Du côté de la mort mais si 31.e1 xf2+ 32.d1 f7-+

31...a1+ 32.d2 xf2+ 33.e3 d4# La célèbre statue de Pierre le Grand a-t-elle inspiré Chigorin dans la conduite intrépide de son cavalier ? 0-1

Le cavalier d'airain

Chigorin à l’attaque

Chigorin,Mikhail - Schiffers,Emanuel, St-Pétersbourg 1879, Espagnole [C68]

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.xc6

« Les conceptions du jeu de Chigorin étaient tout-à-fait originales. Contrairement aux idées admises alors, il prétendait que le cavalier est plus fort que le fou. Aussi dès le début de la partie, il sortait ses fous et les échangeait contre les cavaliers adverses. » N. Giffard

4...dxc6 5.d3

Le coup de la partie est solide et maintient le jeu fermé pour valoriser les cavaliers. Lasker jouera 5.d4 exd4 6.xd4 xd4 7.xd4 d6 8.c3 e7 9.0-0 0-0 10.f4 etc. Lasker-Capablanca (St-Pétersbourg 1914).

5...c5

Luttant pour l’initiative, si 6.Cxe5 Dd4!

6.c3 g4 7.h3 xf3 8.xf3 e7 9.e2

Le cavalier se dirige vers « f5 ».

9...0-0 10.g4!

Verrouille la case clé « f5 ».

10...d7 11.e3 b4+!?

Pour provoquer c3 et affaiblir d3.

12.f1!? ad8 13.g3 e6 14.h4 a5 15.g1 h8 16.f5!

Mission accomplie et c’est une invitation à l’échange pour ouvrir la colonne « g ».

16...g6 17.a3! d6 18.e2!?

Après 18.Re2!?

Permet de lier les tours. Une position critique.

18...gxf5?!

Il fallait probablement chercher à déstabiliser le centre avec la poussée du pion « c6 » ou 18…Cg8 (Bogoljubov).

19.gxf5 d7 20.h6

Sur 20.g4 Chigorin avait prévu 20...g6 mais 21.h5! réfute facilement après 21...f4+ 22.xf4 f6 23.h6 g8 24.h4!+-

20...g8 21.g5 xg5 22.hxg5 c5 23.h1 g8 24.f6

Avec la menace 25.Txh7!

24...f8

Pour s’opposer à 25.Txh7 Rxh7 26.Th1 avec 26…Fh6!

25.h3!?

Plus pointu était 25.Dg3! c4 26.Tag1 avec à nouveau la menace 27.Txh7!

25...c4 26.ah1 cxd3+ 27.cxd3 h6 28.g6 fxg6 29.f7 e7?

Après 29.f7

29...e7?

Les noirs pouvaient encore se défendre avec 29…Fg7 ou 29…Dd4.

30.xh6+ xh6 31.f8+ xf8 32.xf8+ g8 33.xh6+ 1-0

1876 Renaissance de Shakhmatnyj Listok

Shakhmatnyj Listok 1876

En 1876, Chigorin fit renaître « Shakhmatnyj Listok ».

« Le premier numéro d’un nouvel organe d’échecs, imprimé en langue russe à St-Pétersbourg, vient de paraître sous la direction d’un jeune amateur distingué, M. Michael Chigorin. Chaque numéro de ce journal, qui est composé de 32 ou 48 pages, est exclusivement consacré aux échecs. Son titre est Shakhmatnyj Listok ; le premier numéro, paru en septembre, contient un choix de parties fort remarquables. La rédaction est excessivement soignée, l’impression et le papier son beaux, et la notation algébrique qui a été adoptée permet aux personnes qui ne connaissent pas le russe, de lire très facilement les parties. Le prix de l’abonnement est de cinq roubles pour toute l’Europe. » La Stratégie

Mais ses ressources très limitées posèrent immédiatement des problèmes de trésorerie. Chigorin ne pouvait soutenir cette publication que par ses abonnés et, en 1878, il dut interrompre la publication pendant plusieurs mois. Chigorin confiait à ses lecteurs : « Pour poursuivre Shakhmatnyj Listok, il nous faudrait au moins 250 abonnés, alors que l’an dernier nous n’en avons eu que 125. »

1879 voit quelques améliorations pour appâter les joueurs étrangers ; le nom des lutteurs est imprimé en lettres latines, en même temps qu’en lettres russes.

Après cinq ans de lutte, en 1881, dans cette ville qui comptait déjà plus de 150.000 habitants, Chigorin dut abandonner la partie. Nouvelle tentative encore plus éphémère avec « Shakhmatnyj Vestnik » de 1885 à 1887.

Saint-Pétersbourg XIXe A Toselli II

À cette époque les échecs restaient marginaux et on peut lire cette information intéressante dans « Shakhmatnyj Vestnik » : Les clubs de St-Pétersbourg auraient rassemblé quatre-vingts personnes et ceux de Moscou soixante.

L’opiniâtreté de Chigorin trouvera finalement sa récompense avec l’obtention d’une rubrique tous les lundis et jeudis en avril 1890 dans l’un des journaux russes les plus prestigieux, « Novoe Vremja ».

Il collaborera également à « Schakhmathy », fondé en 1890, et présenté dans « La Stratégie de 1890 » comme « une magnifique revue publiée à St-Pétersbourg par M. N. Mitropolsky, un tout jeune amateur et déjà l’un des meilleurs joueurs russes. Le prix de l’abonnement est de 6 roubles par an. »

Chigorin

Cet article est une version enrichie et augmentée par rapport à celui publié dans la revue Europe-Échecs N° 580 de septembre 2008.

Je tiens à remercier Gérard Demuydt pour la mise en ligne de mes articles et le Musée Suisse du Jeux de La Tour-de-Peilz pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld. www.museedujeu.ch

Georges Bertola

 
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Publié le 17/04/2017 - 00:12 , Mis à jour le 17/04/2017 - 00:16
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