Les Huit Mercenaires
C'est dans l'attaque sur le roque que le pion a de grandes occasions de mettre le point final au combat. Comme dans les deux articles précédents (« Progresser débutant »), cette partie complète va nous montrer comment un pion, parti de sa case initiale, est littéralement mis sur orbite par la fusée d'une attaque.

Les Huit Mercenaires ? Et pourquoi pas? Les trois Mousquetaires étaient bien quatre! Nous avons pratiquement tout dit au sujet du pion : il peut être faible comme il peut être fort, isolé, arriéré, passé, doublé, triplé, avec ses congénères, il peut composer des chaînes et des phalanges, et au terme d 'une véritable ascension sociale qui le conduit sur la rangée de base du camp adverse - rares sont ceux qui y parviennent car ils tombent bien avant au champ d'honneur - il est l'objet d'une brillante promotion - il devient figure. Il possède bien d'autres particularités! Il avance pas à pas sauf à son premier coup où il a toute liberté d enjamber une case. C'est également la seule pièce qui ne prenne pas dans le sens de sa marche. Finalement, il ne recule jamais. Nous avons vu que ce fantassin modeste et anonyme accrochait parfois à son tableau de chasse un gibier de choix: le Roi lui-même qu'il mate à bout portant. Avec cet article, nous terminons également l'examen des mats que nous avons étudiés. Nous les rencontrerons fréquemment au gré des parties, mais très souvent, ils n'apparaîtront que comme menace à éviter. Et tous ces mats sans exception pourront être classés selon les schémas que nous avons répertoriés. Une bonne connaissance des tableaux de mat favorise la découverte des combinaisons les plus ingénieuses et la réalisation d'attaques qui deviennent toutes naturelles. N'oublions jamais que le mat est inscrit dans le destin de tous les Rois, même s'ils abdiquent souvent bien avant que ne leur soit porté le coup fatal.

Kapsenberg - Norman
Défense Est-Indienne, Hastings, 1948

1.c4
Plusieurs premiers coups d'ouverture sont équivalents à condition de répondre aux exigences du contrôle central. 1.e4, 1.d4 et 1.ç4 sont les plus courants et les meilleurs, tandis que 1.Cf3 pareillement valable mène d'ordinaire par transposition à tous les types de « Jeux Fermés ». Notons qu'il est très rare que 1.Cf3 soit joué sans être suivi à un moment donné par ç4.

Le coup du texte donne lieu à la Partie Anglaise, en particulier si les Noirs occupent la partie du centre qui est laissée à leur discrétion par 1...e5. Mais comme c'est le cas dans tous les Jeux Fermés (Tous les premiers coups autres que 1.e4.), les transpositions possibles sont nombreuses.

1.ç4 déjà mentionné par des manuscrits anciens, doit son nom de Partie (ou Ouverture) Anglaise au grand champion anglais du 19e siècle Howard Staunton, qui l'employa souvent. Ajoutons que Staunton a aussi prêté son nom à la forme actuelle des pièces d'Echecs utilisées dans le monde entier et qui a fini par remplacer les jeux « Régence » ainsi nommés en souvenir du célèbre café parisien « De la Régence » où se retrouvaient tous les passionnés d'Echecs de la capitale française ou de passage à Paris.

1...f6
Par 1...e5 ou 1...ç5 les Noirs contrôleraient la case d4. Par le coup du texte, ils empêchent momentanément les Blancs de pousser un autre pion central en e4. Cela donne généralement lieu aux « Défenses Indiennes » (Une défense est toujours un système appliqué par les Noirs). Ce type de défense fut peu pratiqué avant la Première Guerre Mondiale, encore que Louis Paulsen, le maître qui a finalement tout inventé ou presque dans le domaine de l'ouverture, l'appliqua dès le siècle dernier. Comme nous le disent Le Lionnais et Maget dans leur « Dictionnaire des Echecs », « la révolution hypermoderne l'apporta dans ses bagages ». Alors que l'Ecole Classique ne considérait comme correcte que l'occupation du centre par les pions, des joueurs comme Réti ou Nimzovitch, pour ne citer que les plus grands qui ont laissé leur marque dans l'évolution du jeu d'Echecs, ont reconnu que le contrôle du centre à distance par les figures était tout aussi efficace.

2.c3
Un coup naturel, les Cavaliers d'abord - qui renforce l'influence exercée par les Blancs sur le centre. Notons que 2.Cf3 est parfaitement jouable, et 2.d4 rentre dans des positions généralement obtenues par l'ordre de coups 1.d4 et 2.ç4.

2...g6
Introduit la Défense Est-Indienne, appelée dans les autres pays qui n'attribuent pas à l'échiquier les points cardinaux d'une table de bridge, « Indienne du Roi ». Le Fou-roi noir sera développé sur la grande diagonale a1-h8. Les Noirs ne font rien pour s'opposer à l'occupation du centre par l'adversaire, car leurs intentions sont basées sur des techniques de contre-attaque.

3.e4
Les Blancs n'attendent pas pour occuper complètement le centre. Ce coup évite la Défense Grünfeld tactiquement dangereuse qui se produirait après 3.d4 d5.

3...d6
Il faut empêcher la poussée e4-e5 qui déposterait le Cf6.

4.d4 g7
Voici une des positions de base de la défense Est-Indienne.

5.f3
Le point de départ d'une dangereuse attaque due au grand-maître allemand Friedrich Samisch (1896-1975). L'idée est de soutenir très solidement le pion e4 afin de pouvoir lancer une attaque de pions vers l'aile-roi noire affaiblie par 2...g6, qui permettra le moment voulu d'ouvrir la colonne « h ». Après Fe3 et Dd2 les Blancs font souvent le grand roque. L'autre coup le plus joué est 5.Cf3 qui a le mérite de développer une figure.

5...bd7
On préfère 5...0-0 suivi de Cç6 avec l'idée d'une action au centre par e7-e5 et à l'aile-dame par a6 et b5 propre à décourager les Blancs de risquer le grand roque.

6.e3
La case naturelle pour ce Fou qui protège le pion d4, et permet l'attelage Dd2 suivi ultérieurement de Fh6, en liaison avec l'ouverture de la colonne « h » par h4-h5xg6. Bien entendu, même si l'attaque blanche dangereuse a déjà été couronnée de maintes victoires brillantes, les Noirs ont des défenses tout à fait satisfaisantes, autrement l'Est-Indienne serait réfutée depuis longtemps.

6...0-0 7.d3
A l'époque où cette partie fut jouée, la précision dans le traitement des ouvertures passait au second plan. Les Blancs développent une figure, et ce respect sommaire des règles stratégiques suffit à leur bonheur. La plupart des joueurs jouent maintenant 7.Dd2.

7...b6
Apparemment pour développer le Fou-dame en b7, mais ce Fou mordra sur le pion e4 qui, dans l'attaque Samisch, est un véritable bloc de granit. La contre-attaque centrale 7...e5 est beaucoup plus naturelle. Certes, après 8. d5, les Noirs ont fermé eux-mêmes la diagonale du Fg7, mais ils ont aussi obtenu une stabilisation du centre qui leur permet d'entreprendre une action latérale par Ch5 et f7-f5 ; celle-ci se révèle d'autant plus dangereuse que les Blancs font le petit roque.

8.ge2
Puisque la case f3 est occupée par un pion que les Blancs n'ont pas encore l'intention de pousser en f4, la case e2 représente la sortie naturelle du Cavalier-roi. Après g2-g4, il pourra s'installer en g3 en exerçant un fort contrôle sur le centre et à l'aile-roi (e4, f5 et h5).

8...a5?
Un coup dénué de sens, même si les Noirs avaient peut-être à l'idée de développer leur Fou en a6. Dans cette position, la seule justification du coup ...b6 était de supporter la contre-attaque centrale 8...ç5. Etant donné la disposition adoptée par les forces blanches, il est assez évident que l'attaquant va monter à l'assaut de l'aile-roi. Une des clés de la stratégie est de contrer une attaque latérale par une action conduisant à une ouverture du centre, dont le modèle serait ici 8...ç5 9.d5 e6.

9.g4
Ce coup doit paraître maintenant bien naturel au lecteur !

9...c5
Mieux vaut tard que jamais. Notons que c'est le premier point de friction entre les deux positions: une tension est crée entre les pions d4/ç5. On constate que dans les Jeux Fermés, l'engagement se développe plus lentement que dans les Jeux Ouverts, mais comme nous allons le voir, l'attaque n'en est pas moins violente !

10.h4
A nouveau le coup d'attaque naturel. Objectivement, le jeu des Blancs est risqué : leur Roi est demeuré au centre et ne dispose plus d'une couverture de pions, au sens classique, suffisante. En outre, l'attaque sur l'aile n'a pas son corollaire habituel : le centre fermé. Mais comme après l'échange en d4, le centre reste de nature fermée, car les pions ç4 et e4 interdisent toute nouvelle ouverture dans ce secteur. Donc l'assaut blanc est parfaitement fondé et a pour but évident d'ouvrir des lignes sans lesquelles l'attaque ne peut aboutir, et les Noirs vont s'ingénier à les maintenir fermées.

10...h5
Une réaction classique pour st l'attaque quand les Noirs ont développé leur Fou-roi en fjanchetto et que les Blancs essayent d'ouvrir la colonne «h». 11.gxh5, Cxh5, les Blancs auraient beaucoup de mal à forcer le blocus. Néanmoins, une action centrale plus directe était probablement indiquée : 10...çxd4 11.Cxd4 Ce5, et comme c'est le cas dans la variante Dragon de la Défense Sicilienne (1.e4 Cf3 d6 3.d4 çxd4 4.Cxd4 Cf6 5.Cç3 g6) où les Blancs lancent le même type d'attaque, les Noirs peuvent fort bien sacrifier une figure en g4 et obtenir de bonnes contre-chance en tirant parti de la démolition complète de la structure de pions adverse. Le mieux était alors 12.Fe2, Noirs continuant par 12...Fb7 et Blancs doivent encore montrer que leur attaque poursuivie par 13.h5 va aboutir.

11.g5
Les Blancs gagnent de l'espace en dépostant le Cf6, ce qui relâche la pression sur e4 et permettra plus facilement de continuer l'attaque par f4-f5.

11...e8

12.f4!
La présence d'un pion avancé. Ici g5, implique que pour obtenir le maximum d'efficacité dans un assaut de pions, le pion d'une des colonnes voisines, ou même les deux quand c'est possible - abondance de biens ne nuit pas - doit remonter à sa hauteur et constituer ainsi une phalange (que l'on nomme aussi duo de pions) qui permet à l'un des pions du couple de poursuivre son attaque. Le pion «h» étant définitivement bloqué (h5 et h4 forment des pions en «béliers», pour utiliser la terminologie de Hans Kmoch dans «L'Art de Jouer les Pions"), c'est donc le pion «f» qui doit venir en f5.

12...cxd4 13.xd4
Dans cette position, il fallait jouer maintenant 13...Fb7 non seulement pour presser sur le pion e4 mais aussi pour empêcher l'intrusion du Cavalier blanc en ç6. Au lieu de cela, les Noirs réagissent de façon classique qui donne de bons résultats en pareil cas mais qui se heurte ici à une réfutation tactique.

13...e5? 14.c6! c7

15.d5!
Le premier coup réellement tactique de la partie et un exemple parfait de deux Cavaliers se faisant la courte échelle. Si 15...Dxç6?? 16.Ce7+ et 17.Cxç6.

15...b7 16.ce7+ h7
Les Noirs renoncent à 16...Rh8, car après 17.f5 les Blancs menaceraient déjà d'un gain de pion décisif en g6.

17.f5 h8
Les Noirs obtiennent la case f8 pour le Fou en prévision de 18. f6. Jusqu'à présent, le cours de la partie a été essentiellement stratégique. 18.f6 Ff8 serait une banale continuation positionneIle obtenant bien un avantage d'espace considérable mais ce serait oublier que toute avance de pion est aussi destinée à ouvrir des lignes. C'est ainsi que l'on voit souvent le maître effectuer un simple échange là où l'amateur pousse un pion et ferme la position en ne voyant que la création de l'atout traditionnellement formidable d'un pion passé protégé.

La première idée est d'essayer 18.fxg6+ fxg6 19.Cxg6 Rxg6 20.Df3 avec l'idée amusante 21.Ce7+ Rh7 22.Dxh5+ Fh6 23.Dxh6 mat, ce qui serait par exemple le cas sur 20...Tf8. Un joueur un peu exercé remarquera même que «dans l'absolu», 22.Dxh5+ n'est même pas nécessaire, puisqu'il y a 22.g6 mat! Voir le diagramme d'analyse ci-dessous.

Tiens donc, il y a un mat de pion inscrit dans la position! Les Noirs ont cependant une défense: 20...Cf8 et toutes les cases aux abords du Roi noir sont pour le moment suffisamment défendues. Après 21...Fg4 que les Blancs ne peuvent empêcher, plus question même de parler d'attaque blanche.

Le Roi noir étant pris dans un étau, le problème consiste donc à libérer le pion g5, et le mat est alors donné en g6 par le pion «f» qui aura relayé le pion «g» après la prise forcée. La solution paraît alors tout à fait évidente.

18.xh5+ !! gxh5
18...Fh6 19.Dxh6 mat est un autre tableau de mat facile à prévoir.

19.g6+ fxg6 20.fxg6#

Une superbe position de mat qui s'inscrit parfaitement dans notre thème. Le Ce7 et le Fe3 sont indispensables pour prendre au Roi noir ses deux cases de fuite.

Article de Sylvain Zinser, paru dans la revue Europe-Echecs N° 399 de Mars 1992.


Publié le 08/03/2007 - 17:37 , Mis à jour le 08/03/2007 - 18:26