Les sacrifices de Tal (1)

Michael Tal (1936-1992)

Le 8e champion du monde, Michael Tal (1936-1992) aurait fêté ses 80 ans en novembre dernier. Tal se distinguait par ses incroyables sacrifices qui alimentaient les revues du monde entier.

Le huitième champion du monde de l’Histoire, Michael Tal (1936-1992) aurait fêté ses 80 ans en novembre dernier. Par rapport aux légendaires Korchnoï (1931-2016) ou Taïmanov (1926-2016) il semble issu d’un passé lointain. Pourtant, il était leur cadet et sa disparition survenue le 28 juin 1992, il y a déjà un quart de siècle, le rend d’autant plus légendaire.

Michael Tal (1936-1992)

C’était avec Bobby Fischer (1943-2008), l’un des joueurs les plus populaires et admirés de la deuxième moitié du XXe siècle. Tal se distinguait par ses incroyables sacrifices qui alimentaient les revues du monde entier et créaient la controverse pendant des mois.

Michael Tal et Bobby Fischer en 1962

Le renouveau du romantisme

La première partie de Tal qui m’avait totalement abasourdi fut celle-ci, face à l’un des meilleurs joueurs hongrois, Lajos Portisch (né en 1937).

Lajos Portisch

PORTISCH – TAL, Amsterdam 1964, Est-indienne

1.f3 f6 2.g3 d6 3.d4 g6 4.g2 g7 5.0-0 0-0 6.c4 g4

Expérimental pour sortir des sentiers battus car Portisch est un joueur très bien préparé sur le plan théorique.

7.c3 c8 8.e1

Un coup de tour qui n’a rien de mystérieux, les blancs veulent éviter l’échange du fou de cases blanches, ce qui permet après 8…Fh3 de retirer le fou sur h1.

8...e8 9.b3!?

La pression exercée sur l’aile dame s’oppose à la poussée 9…e5.

9...c6 10.d5 a5

« Aujourd’hui j’ai du plaisir à jouer, j’espère qu’il va se passer quelque chose. » Tal dans le livre du tournoi.

11.a4 b6 12.d2!

Anticipe le coup suivant en protégeant c4. « Un joueur dans le style de Botvinnik aurait certainement remarqué le trou en c6 et placé son cavalier sur d4. » Flohr

12...d7 13.c2 c6

« 13…c5 était objectivement meilleur, la positon des noirs, avec leur cavalier mal placé sur a5, n’est pas satisfaisante. » Flohr

14.b4 xc4?!

« Tal a atteint son but, il se passe vraiment quelque chose ! » Flohr Evidemment le coup logique était 14…Cb7 car ce sacrifice spéculatif, qui n’offre que deux pions pour la pièce, est insuffisant.

Portisch - Tal, après 14...Cxc4?!

15.xc4 cxd5 16.a3 d4?!

Dans la salle de jeu la rumeur se répandait « Tal a sacrifié une pièce ! » C’était sans compter avec ce sacrifice de la qualité, pour le moins imprévisible, joué naturellement comme si de rien n’était ! Il allait déstabiliser complètement le champion hongrois qui ne pouvait y croire… Tal a avoué après la partie que ce n’était pas un sacrifice mais un coup de bluff, car il avait prévu de jouer 16…Ce4 avant de se rendre compte que 17.Cxd5 gagnait pour les blancs, alors que faire ?

17.xa8 xa8 18.cb5 c8 19.d1

Les blancs ont renforcé leur avantage matériel, menacent le pion d4 alors que les noirs ont développé toutes leurs pièces avec des menaces fantomatiques, provoquées par l’absence du fou défenseur du roque, qui se dessinent sur les cases blanches. C’est un peu mince mais c’est surtout le fait que le conducteur des pièces noires n’est autre que le 8ème champion du monde de l’Histoire, surnommé déjà le Magicien de Riga, qui posait un vrai problème psychologique.

19...e4

Tal avait envisagé 19...g4 avec le joli piège 20.b2? (20.xd4+-) 20...e3! et les menaces deviennent réalité, les noirs triomphent sur les cases blanches.

20.f3

A l’analyse, après avoir retrouvé son sang-froid, Portisch confia à Tal qu’il pensait avoir terminé le travail et que l’abandon allait suivre rapidement. Affaiblir le roque est pourtant la justification de la poursuite de la lutte par rapport à 20.Cxd4 !

20...a6 21.xd4 d5 22.e3 c3

Tal cherche d’abord à éviter de jouer des coups évidents en créant de nouveaux problèmes à chaque fois, forçant ainsi l’adversaire à prendre des décisions sur des coups qu’il n’avait pas prévu.

23.dc2

Le livre du tournoi rapporte une anecdote étonnante. Après la partie on demanda à Tal ce qu’il aurait joué après le « simple » 23.fxe4 xe4 24.f2 qui permet de replacer le cavalier en défense sur f3? « Ce que j’aurai fait - J’avais préparé quelque chose de très astucieux - j’aurai abandonné ! »

23...f5 24.g4

« Que Tal calcule bien, voit de nombreuses variantes, ceci est bien connu. Mais pour son bonheur, son adversaire aussi voit trop loin et parfois des fantômes. » Flohr Portisch réfléchit longuement avant de jouer ce coup qui est correct mais, pour la deuxième fois, il choisit d’affaiblir le roque…

24...e6 25.d4 h5!!

« Naturellement les deux points d’exclamation n’ont rien à voir avec la valeur de ce coup. Quoi qu’il en soit, les noirs n’avaient objectivement pas de bon coup dans cette position. On ne peut qu’admirer la confiance de Tal en lui-même et ses pièces. Elles sont, comme de loyaux serviteurs, prêtent à sacrifier leur vie pour leur commandant en chef. » Tukmakov

26.xg7 hxg4 27.d4!?

Portisch choisit à nouveau de jouer les prolongations, après 27.xc3! g3! 28.d4! gxh2+ 29.h1 g3+ 30.xh2 h3+ 31.g1 h1+ 32.f2 h2+ 33.e3 f5+ les noirs gagnaient la dame mais devaient payer un très lourd tribut ; 2 tours et 2 cavaliers !

27...d5 28.fxe4 xe4 29.f3

« Portisch avait ici plusieurs possibilités. Les analyses ont démontré que 29.Fh6 allait ; certains tenaient 29.e3 pour plus convaincant. Mais à ce moment, Portisch était déjà psychologiquement miné par l’attitude du grand Tal. Le drapeau de la pendule menaçait de tomber, la partie prit la tournure d’un blitz. » Le livre du tournoi

29...e3+ 30.h1 c6??!

C’est le genre de coup qui rendait Portisch de plus en plus nerveux, les noirs ne se préoccupent aucunement de récupérer du matériel mais accentuent les possibilités d’attaque sur le roi.

Portisch - Tal, après 30...Fc6??!

31.f1?

Après 31.xc3?! gxf3 32.exf3 xf3+ 33.xf3 xf3+ 34.g1 xc3 les noirs récupéraient avantageusement le matériel. Pourtant 31.c2! f2 32.d4! gxf3 33.xf2 fxe2+ 34.g1 restait complètement gagnant pour les blancs.

31...xa3?! 32.c1?! gxf3 33.xc6 xe2 34.g1 xg7

Portisch - Tal, après 34...Rg7

Maintenant Tal n’a plus qu’une tour de moins. L’excitation des spectateurs était à son comble. Seul des grands-maîtres de l’envergure du professeur Euwe ou Donner était à même de comprendre ce qui se passait réellement dans cette partie dramatique et passionnante. Pour beaucoup, Tal avait été chanceux et il ne pouvait masquer la tension extrême qu’elle provoquait chez lui en allumant cigarette après cigarette. Portisch, anxieux, fixait le drapeau sur le point de tomber et était incapable d’évaluer correctement cette position car il répéta rapidement les coups…

35.ae1 d2 36.d1 e2 37.de1 d2 38.d1 e2 39.de1 ½-½

Une nulle explosive comme rarement jouée à un tel niveau. Le tournoi était qualificatif pour désigner les prochains candidats au titre et Tal partagea la première place en compagnie de Smyslov, Larsen et Spassky.

Michael Tal en 1964

« Que faire quand il y a nécessité de vaincre ? Tenter de jouer pour annoncer l’échec et mat ? Mais l’adversaire anticipe l’attaque et adopte toutes les mesures nécessaires. Exploiter les faiblesses positionnelles ? Mais l’adversaire ne songe même pas à nous en fournir. De plus, de nos jours, les joueurs s’aventurent rarement hors des schémas universellement reconnus et se réfugient dans l’épaisseur des forêts des variantes inexplorées, sur un étroit sentier où il n’y a de la place que pour un. Dans le domaine des échecs ils sont désormais trop à bien connaître, non seulement les tables de multiplication mais aussi les logarithmes, c’est pour cette raison que pour obtenir le succès il est parfois nécessaire de démontrer que deux et deux font cinq… Il est clair que pour jouer de cette manière, sont requis un grand effort physique et mental, des nerfs d’acier parce que le pourcentage des erreurs possibles augmente automatiquement. Toutefois des parties de ce genre procurent beaucoup plus de satisfactions… » Tal

Pourtant cette partie est une exception, elle provoque un déséquilibre matériel sans véritables compensations si ce n’est sur le plan psychologique et la pression du temps.

Voici un exemple plus « rationnel » du jeune Tal face au champion de Lettonie Mark Pasman (1932-2011).

ÉTONNANT DÉBUTS

« Mon adversaire était un des plus forts joueurs lettons. Il avait déjà participé avec succès aux demi-finales du championnat de l’URSS. Pasman est un adversaire qui joue avec un plan clairement défini et c’est avec un plaisir particulier que j’ai essayé d’amener le jeu dans des complications tactiques estimant que c’est uniquement de cette façon que je pouvais espérer remporter la victoire. » Tal

Tal - Pasman, 1953

Tal « commente »

TAL – PASMAN, Championnat de Lettonie 1953, Sicilienne

1.e4 c5 2.f3 d6 3.d4 cxd4 4.xd4 f6 5.c3 a6 6.f4

« Cette continuation était l’une des plus populaires à l’époque. Maintenant, sans aucune raison particulière, elle est jouée plutôt rarement. »

6...e5 7.f3 bd7 8.d3

La pratique retient 8.a4 pour freiner l’expansion sur l’aile dame qui est sans doute plus précis.

8...e7 9.0-0 0-0 10.h1 b5 11.a3 c7 12.fxe5 dxe5 13.h4 c5

« Hélas M. Pasman ne souhaite pas s’impliquer dans un débat théorique. Maintenant en réponse à 14.Cf5 les noirs en aucun cas ne retirent le fou sur d8, mais peuvent obtenir une partie confortable après 14…Fxf5 15.Txf5 Tad8. A partir d’ici, j’ai dû commencer à réfléchir par moi-même. »

14.g5 d8

« 15.Fxf6 suivi de 16.Cd5 menaçait. 14…Fe6 15.Cf5 perdait un tempo alors que 14…Td8 affaiblissait la case f7. »

15.f5 xf5 16.xf5 fd7

« Je n’étais pas du tout effrayé par 16…Cxd3 qui permet aux blancs de se débarrasser de leur mauvais fou et renforce le pion e4. Toutefois, même maintenant, les noirs rencontrent certaines difficultés, bien qu’ils réussissent à parer les menaces contre leur roi. »

17.xe7 xe7 18.d5 d6 19.g4

« Les blancs regroupent simplement leurs pièces sur l’aile roi ennemie. Plus dans l’esprit de la position était de jouer 19.b4! e6 (19...xd3 20.xd3 et au vu de la menace 20…Cf6 les noirs ne peuvent empêcher l’avance du pion "c".) 20.c4 (20.xb5! gagne un pion. Georges Bertola) 20...bxc4 21.xc4 avec une pression exercée par les blancs. »

Tal - Pasman, après 19.Dg4

19...g6 20.af1 f6 21.h4?

« Plus prudent et meilleur était 21.b4 xd3 22.cxd3 h8 23.5f2 f5 24.h4 avec un avantage minimal pour les blancs. J’étais attiré, toutefois, par le sacrifice de deux pièces. Après vingt ans passés, il est devenu évident que cette idée était incorrecte. Maintenant la suite est plus ou moins forcée… »

21...h8 22.5f3?! f5 23.exf5

« Il est facile de voir que les blancs n’avaient rien de mieux.  »

23...xd5!

« Une autre possibilité était 23...gxf5 24.xf5 xd5 25.xh7!? mais 25...c4! forçant les simplifications échappa à Tal.(mais pas 25...xh7?? 26.h5+ g7 27.g3# »)

24.fxg6 xf3

« Au vu de la menace 25.g7, les noirs n’ont pas le temps de capturer le dangereux fou blanc. »

25.g7+ g8 26.xh7+?!

Cette partie révèle, pour la première fois, de manière limpide les capacités exceptionnelles du jeune Tal. Son talent à créer des complications sur le plan tactique. La difficulté de la combinaison est due au fait qu’elle n’implique pas un caractère forcé. [Une autre variante était 26.xf3 e4 27.f5 xd3 28.xd5 f2+ 29.g1 xg4 30.xd7 f6 avec des simplifications qui laissaient les noirs avec une pièce de plus.

26...xh7 27.xf3

« La tentative pour obtenir un perpétuel échoue après 27.h5+ xg7 28.g5+ f7! 29.xf3+ e8-+ mais en toute honnêteté je n’avais pas considéré cette variante pendant la partie. C’est cette position que j’avais en tête lorsque j’ai joué mon 21ème coup. Il me semblait qu’il n’était pas facile pour les noirs de coordonner les actions de leurs cavaliers. »

Tal - Pasman, après 27.Txf3

27...e4!?

« J’avais prévu 27...d1+ 28.h2 d6 29.g8+ xg8 30.f7++-; Ou 27...e4 28.f5+- La réfutation de l’attaque des blancs se trouvait dans le coup 27...e6! 28.f5 (28.h5+ h6) 28...f6! 29.g5 ce4 et la situation était désespérée pour les blancs. »

28.h5 df6 29.g6+ g8 30.h6

« Une position plutôt curieuse est survenue. Les noirs se retrouvent dans une forme inhabituelle de « zugzwang ». Leurs cavaliers sont contraints de se défendre l’un l’autre, alors que la dame est forcée de garder la case f7. »

30...a7

« Jouer pour le gain va être fatal pour les noirs.  » Ici les noirs auraient pu probablement forcer la nulle en jouant 30...h7 31.f8+ xf8! (31...xf8 32.gxf8+ xf8 33.g7+ e8 34.h7 d1+ 35.h2 h5+) 32.gxf8+ xf8 33.xh7 avec une nulle probable. »; Avec la pesante et non moins efficace menace 31.Rh2 et 32.Th3 les noirs n’ont pas de coup satisfaisant, par exemple 30...d8 31.h2 et les noirs devront bientôt rendre la dame pour la tour et les deux pions passés en conjonction avec la dame blanche deviendront trop fort pour les forces noires éparses (PH Clarke). A démontrer après 31...d7! avec l’idée 32.h3?? (ou 32.h7+ xh7 33.xe4 d4-+) 32...g4+-+

31.h2!

Après ce coup tranquille les noirs n’ont qu’une seule défense qui n’est pas facile à trouver.

31...e7?

31...a8! 32.h3 h7 33.d3 b7 34.e6+ f7 35.c6 f4+ avec une nulle. Il faut ajouter que les noirs subissaient un sévère zeitnot. »; Pourtant la position est loin d’être perdue pour les noirs, au contraire elle reste compliquée après 31...d2! qui menace 32…Dxh6 car si 32.h3? (ou 32.h7+ xh7 33.xe4 h6+ 34.h3 f6!-+) 32...f4+ 33.g1 g5 gagne pour les noirs.

32.h3

« Détruisant la coordination des pièces noires. »

32...h7 33.d3 a8 34.xe4!

« Les pions vont s’avérer plus fort que les pièces. »

34...xe4?

« 34…Te8 était plus tenace. »

35.d8+ f7 36.g8+ f6 37.d6+ f5 38.g6+ f4 39.g3+ e3 40.d3+ xd3 41.xd3+ f2 1-0

Michael Tal - Prisma

« Lorsque j’ai débuté l’attaque avec 21.h4, je n’étais pas si sûr que les choses allaient se passer sans heurts, mais ce qui m’a donné satisfaction c’est que j’avais amené sur l’échiquier une idée courageuse et intéressante. J’étais très conscient que du point de vue pratique les noirs avaient beaucoup de problèmes difficiles à résoudre qui ont entrainé non seulement une perte d’énergie intellectuelle (ce qui est généralement le cas lorsqu’il faut conduire une défense difficile), mais aussi une perte de temps. Ce n’est donc pas étonnant que mon adversaire se soit retrouvé en crise de temps au moment critique. » Tal

Devant une victoire qui peut être qualifiée de chanceuse, on demanda à Tal qu’est-ce que la chance aux échecs ?

« Si vous attendez indéfiniment que la chance vous sourie la vie devient très fastidieuse. La chance favorise quelqu’un d’actif et qui va de l’avant mais pas celui qui croit bon de foncer tête la première dans un mur de briques. »

Tal se révéla d’abord comme l’un des plus grands attaquants de l’histoire des échecs. L’indicateur le plus important qui détermine la mise en œuvre de l’attaque est la position du roi et c’est souvent l’élément décisif qui offre une « compensation » pour le déficit matériel consenti.

« Il y a deux types de sacrifice aux échecs : ceux qui sont corrects et les miens. » Tal

Correct, pas correct, telle est la question ?

Mikhaïl Botvinnik observant Mikhaïl Tal

Le champion du monde Botvinnik avait apporté un début de réponse :

« Si Tal sacrifie une pièce, prenez-la, si Petrosian sacrifie une pièce, refusez-la ! »

« Tal a souvent été accusé de bluffer mais cette accusation oublie un point. Il était avant tout un grand praticien doté d’une imagination délirante. Il jouait avec toutes ses forces et posait les problèmes les plus compliqués possibles pour son adversaire qui devait les résoudre à l’échiquier. Tal prenait des risques calculés et la question de leur correction était d’une importance secondaire pour lui. » GM Joe Gallagher

« Les traits caractéristiques du talent de Tal c’est la recherche de l’inédit, l’audace en théorie, la soif d’initiative. » GM Kotov

Svein Johannessen en 1966

LA CASE ”F7” — Tal « commente »

TAL – JOHANNESSEN, Défense Grünfeld, Riga 1959

1.d4 f6 2.c4 c6 3.c3 d5 4.f3 g6

« La variante Schlechter, assez sûre, mais pas très prometteuse. Les noirs ont peu de chance pour créer un contre-jeu actif. »

5.f4 g7 6.e3 0-0 7.e2

« Une imprécision. Pour empêcher la poussée qui va suivre, j’aurai dû jouer d’abord 7.Tc1. »

7...c5!?

« Généralement dans cette variante cette poussé est un rêve difficile à réaliser. Les noirs peuvent se libérer même au prix du tempo à cause de l’inutile 7.Fe2 ». La théorie préfère gagner un tempo sur le fou avec 7…dxc4.

8.dxc5 a5 9.0-0 dxc4 10.xc4 xc5 11.e5

« Presqu’aucun autre grand-maître n’aurait joué ce coup, qui, après la réplique des noirs, semble obliger les blancs à échanger le cavalier, ce qui conduit à des simplifications. Ils auraient joué le simple 11.Fb3. Tal a une autre idée ! Il a déjà prévu les complications qui vont s’avérer difficiles à gérer pour son jeune adversaire. » Keres

11...Cbd7

Tal - Johannessen après 11...Cbd7

12.xf7+!?

« Des sacrifices comme celui-ci ne demandent pas un profond calcul. Il suffit d’observer la position pour être sûr que le sacrifice est correct. Toutefois quelle sorte de sacrifice est-ce que cela ? Les noirs obtiennent deux pièces mineures pour une tour et un pion. Selon tous les livres de théorie, les noirs ont gagné un demi-pion. » Tal

« Il est difficile d’arriver à la conclusion que ce sacrifice est parfaitement correct. Les blancs n’ont pas de réelles menaces et les noirs ont un net avantage matériel mais ils ont un problème difficile à résoudre, le développement de l’aile dame. » Keres

12...xf7 13.xf7 xf7 14.b3+ f8 15.ac1

« Les pièces blanches occupent des positions idéales, alors que les pièces noires de l’aile dame sont encore endormies. La tour a8 et le fou c8 vont rester passifs pour un bon moment, et ici il y a déjà une menace 16.Cb5 Db6 17.Cc7 suivi par 18…Ce6. »

15...a6?!

« Parant la menace mentionnée ci-dessus. Mais le cavalier blanc regarde les deux côtés de l’échiquier. » « Une meilleure défense aurait été 15...b6 mais le simple 16.c4 conservait la meilleure position. » Pas vraiment clair après 16...c5!? 17.b4 (17.fd1 e6) 17...a6 18.a3 e6 etc.

16.fd1 a5?!

« Maintenant les noirs n’ont besoin que d’un coup 17…Cc5 et tout est bon pour eux. C’est pourquoi j’ai joué… »

17.c4!?

A considérer 17.d5! xd5 (17...c5 18.b6!+-) 18.xd5 d8 et le clouage est très gênant.

17...f5

« Les noirs n’arrivent pas à trouver un moyen pour développer les pièces. » « Mauvais 17...c5? 18.b4; ou 17...b6 18.d8+; ou 17...e5? 18.xe5; ou encore 17...b5? 18.c6 Le coup de la partie ne promet pas beaucoup non plus, mais dans cette position un bon conseil est déjà aussi précieux que de l’or. »; L’ami Fritz indique 17...c5!? avec une position peu claire.

18.h3

« Il est possible que ce simple coup soit la meilleure façon de mettre l’accent sur l’énorme avantage blanc. Maintenant il y a aussi une menace 19.g4 car 18…h5 affaiblirait trop l’aile roi. Les noirs vont donc essayer de regrouper leurs forces. »

18...e8 19.d5 e6 20.b4 b5?

« Le grand-maître Keres a suggéré 20.Fe5 mais après 21.Tc4 la position noire est désespérée à cause de la faiblesse de la case e7. »

Tal - Johannessen après 20...b5?

21.c6!

« Gagnant le tempo décisif. Il est intéressant que la combinaison finale arrive juste au moment où les noirs semblaient sur le point de résoudre leurs principales difficultés. Le reste de la partie a un caractère plus ou moins forcé. »

21...f7 22.c7 xc7 23.xc7 e6 24.dc1 b6 25.xe7 d5 26.xe6+ xb4 27.d6+ 1-0

Que nous montre cette victoire contre le maître international Svein Johannessen (1937-2007) ? Tout d’abord que l’avantage matériel d’un demi- pion n’est pas une réalité sur l’échiquier alors que sur le plan pratique, le sacrifice de Tal posait d’énormes difficultés à son adversaire, effet de surprise, problèmes de développement pour contrer l’initiative, insécurité du roi face à une attaque menée dans un style romantique, même si en théorie, le doute subsistait sur sa correction. Il était impossible de tout calculer et Tal avait fait appel à son intuition pour sacrifier. Le goût du risque est le moteur nécessaire pour entreprendre ce genre d’aventure et, comme aimait à le dire un de ses grands prédécesseurs pratiquant l’art du sacrifice, Rudolf Spielmann :

« Il faut avoir foi en sa position et en soi-même pour jouer de cette façon ! »

Qu’est-ce l’intuition aux échecs ? « Saisie immédiate de la vérité sans l’aide du raisonnement, faculté de prévoir, de deviner. » C’est du moins la définition qu’on lui prête.

« Aux échecs l’intuition se manifeste d’abord et avant tout dans la capacité, d’une manière quelque peu inconsciente et, avec un haut degré de précision, de choisir entre différentes lignes de jeux. » GM Valeri Beim

Dans la partie suivante contre le Tchèque Miroslav Filip (1928-2009), la case f7 sera à nouveau l’objet du délit.

Miroslav Filip et Mikhaïl Tal

D’après les commentaires de Alexander Koblencz

TAL – FILIP, Moscou 1967, Caro Kann

1.e4 c6 2.d4 d5 3.c3 dxe4 4.xe4 d7 5.f3 gf6 6.g3 e6 7.d3 e7 8.e2 c5 9.0-0 0-0 10.d1 cxd4 11.xd4 e8 12.b3 b6 13.b2 f8 14.f3

« Les noirs ont obtenu une position resserrée mais solide. Les pièces blanches exercent une nette domination et avec son dernier coup Tal veut recentrer son cavalier sur une meilleure case. »

14...d7 15.e5 ad8 16.e4

Un coup sans prétention qui vise à échanger un défenseur du roque.

16...xe4 17.xe4 c8

Les noirs poursuivent tranquillement avec l’intention de simplifier la position.

18.h5!?

C’est le moment que choisit Tal pour accentuer l’initiative et s’opposer à une égalisation trop facile.

18...g6!

Faible était 18...g6?! 19.xg6! xg6 20.xg6 et l’affaiblissement des cases noires permet de récupérer la pièce avec avantage décisif.

Tal - Filip après 18...Cg6!

19.xf7!?

Un sacrifice intuitif mais il y a aussi une autre raison. Son adversaire, candidat au titre mondial à Curaçao en 1962, était un partisan du jeu positionnel, basé sur des considérations strictement logiques et rationnelles. Ce sacrifice audacieux a certainement dû le déconcerter sur le plan psychologique car c’était justement la voie qu’il cherchait à éviter.

19...xf7 20.xh7 e5 21.xd8 xd8

Intéressant 21...xd8!? 22.d5+ e6 23.e4 c8 avec des chances égales.

22.h5

« C’est l’idée du sacrifice. Le clouage sur le cavalier est très déplaisant pour les noirs et il n’est pas facile pour eux de se libérer.  » Tal « Si un sacrifice expose le roi ennemi et que les pièces de l’assaillant sont positionnées de façon à exploiter la position faible du roi, alors un sacrifice intuitif peut devenir un arme très rentable, peu importe s’il apparaît à première vue à double tranchant. » Koblenz

Tal - Filip après 22.Dh5

22...e6

Pour se dégager avec 23…Dg4 (si 22…Df6 23.f4!). L’Informateur suggérait 22...d7 23.xe5 e8 mais 24.c7+- gagnait du matériel.; Tal pensait que 22...d2 23.f1 c5 qui attaquait le point le plus vulnérable de la position blanche était une option supérieure mais c’était sans tenir compte de 24.xe5! e6 pourtant jugé favorable aux noirs par le GM Khalifman car 25.f4! forçait des échanges à l’avantage blanc.

23.h3 c5

Un coup logique. Tal indiquait pour libérer le roi 23...d6 24.e1 g8 (mais pas 24...f8? 25.xg6 xg6 26.h8++-) 25.a3 f4 26.h7+ f7 27.xd6 xd6 28.f3² et dans cette position compliquée les blancs ont les meilleures chances selon le GM Psakis.; Khalifman pointe 23...d7! et la position reste incertaine, (il poursuit avec 24.f4 mais 24…Th8! fait mieux que résister) par exemple 24.e1 c6 25.f5 f6 26.xe5 d1+! 27.xd1 xe5 et les noirs sont mieux selon le GM Psakhis. Une constante dans les sacrifices de Tal, ils produisent un déséquilibre dans des positions qui offrent plusieurs variantes possibles et augmentent ainsi les marges d’erreurs !

24.h1!

« Maintenant le pion f est prêt pour avancer. » Tal

24...d4?

Il fallait selon Tal faire précéder ce coup de 24...d6 (pour éviter le clouage) avec la variante possible 25.f4 exf4 26.xc5 xe4 27.xd6 xh3 qu’il jugeait peu claire. Pourtant après 28.d2 les noirs doivent démontrer qu’il existe une compensation pour la perte de la qualité.; Selon Psakhis 24...d2 25.e1 b6 résiste 26.xg6+ xg6 27.xe5 avec la menace 28. De8 cela reste très compliqué.

25.d1 d6?

Les noirs ont craqué sous la pression des menaces et du temps. Un moindre mal était 25...f6 26.xd4 xd4 27.xd4 exd4 28.f4 et les blancs récupéraient la pièce avec avantage.

26.a3 a6 27.xd4! 1-0

Si 27...exd4 28.d5 et c’est encore un clouage, mais décisif cette fois !

Robert Hübner et Vassily Smyslov

« Je considère que le jeu de Tal était incorrect. Je pense qu’il était de mon devoir, en qualité de Grand Maître, de le vaincre correctement. » Smyslov

Pourtant la plupart des Grands-Maître se retrouvaient dans l’incapacité de le démontrer. Son adversaire Anatoli Bannik (1921-2013) est un multiple champion d’Ukraine.

« Tant que mon adversaire n’a pas roqué, je cherche un prétexte pour lancer une offensive même si je réalise que son roi n’est pas en danger. » Tal

Anatoli Bannik en 1957

TAL – BANNIK, Leningrad 1956, Partie Espagnole

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 d6 5.c3 d7 6.d4 ge7 7.b3 h6 8.h4 exd4 9.cxd4 xd4 10.xd4 c6 11.xf7+?!

La théorie retient 11.d5 xh4 12.xf7+ d8 13.c3 e5 14.d5 g4 15.0-0 c6 16.d1 avec des chances à peu près égales.

11...xf7 12.d5+ e6 13.h5+ g8 14.0-0?

Le roi noir est en sécurité, par contre le cavalier blanc sur h5 est très mal. Un peu mieux 14.g6 e8 15.f4 xh5 16.xh5 b4 qui gagne le pion a2 assure un jeu nettement favorable aux noirs.

Tal - Bannik après 14.0-0?

14...e5

Menace 15…Fg4!

15.f5 g6 16.h3 gxf5 17.exf5 c4 18.f4

Soustraire la tour avec 18.Td1 était plus logique mais comme à l’accoutumée Tal cherche à poser des problèmes plus compliqués.

18...d7

Jugé comme une grave erreur par Hajtun dans son livre consacré au jeune Tal publié en 1961, il indique 18...xf1 19.fxe5 dxe5 20.b3+ h7 21.xf1 d7 et les blancs n’ont aucune compensation pour la qualité. Pourtant ce coup est loin d’être une erreur car il conserve la pièce de plus sans véritable compensation.

19.f3 g7 20.c3 f6 21.e3 c5

« Initiant la mise en mouvement de la majorité sur l’aile dame au mauvais moment, car le développement de l’attaque blanche va être plus rapide. Il était préférable d’organiser la défense avec 21…De7 suivi par 22…Te8. » Hajtun

22.f2 b5

Hajtun pensait que les noirs couraient à la catastrophe en poursuivant leur jeu sur l’aile dame. Rien ne semble plus faux car pour l’instant l’attaque blanche n’est qu’un fantôme.

Tal - Bannik après 22...b5

23.h4 b4?!

Cette fois c’est prématuré, il était plus prudent de se déclouer avec 23…Df8.

24.e4 d5 25.xf6?!

Plus tenace 24.Te3 même si les blancs étaient encore loin d’avoir égalisé mais ils conservaient plus de possibilités pour embrouiller la position.

25...xf6 26.e1 d4+ 27.h1 h7 28.g3+ g7 29.g6

« Les noirs doivent se débarrasser de cette terrible tour qui menace 30…Txh6 et 31…Th8. Mais ce faisant ils raccommodent la structure de pions de Tal. Les pions passés liées de Tal prouveront bientôt être une compensation adéquate pour la pièce. » Hajtun

29...xg6 30.fxg6 f8

Meilleur était 30...e7! avec un clouage décisif après 31.xh6 g7-+ qui démontre que l’attaque blanche n’est qu’un rêve…

31.d7 g7 32.g3 d8 33.g4 e8 34.d1 xa2 35.f5 c4?!

Après avoir éventé les embûches tactiques les noirs se retrouvent avec une pièce de plus sans aucune compensation pour l’adversaire et il n’y avait aucune objection à 35…Fxb2.

Tal - Bannik après 35...c4?!

36.h4 d5 37.f1 f6 38.d1

« L’ensemble de la manœuvre de la dame blanche, ce coup et le suivant, méritent des points d’exclamation. Le roi noir ne peut défendre des deux côtés. » Hajtun

38...d4?

A nouveau rien n’est plus éloigné de la vérité que le commentaire précédent. Après 38...c3! qui accentue la puissance des fous, les noirs sont complètement gagnant après 39.b3 d6 40.h5 d4-+ Le coup de la partie, au contraire, limite l’action des fous.

39.a4 b3 40.c6!?

Insuffisant était aussi 40.d7 e7 41.h5 xd7 42.xf6+ h8 43.xd7 c3 44.f6 c8 et les pions noirs de l’aile dame ont plus d’avenir que les pions blancs de l’aile roi.

40...e7 41.h5 f8 42.d5+ h8 43.xf6 xf6?!

Supérieur était 43...xf6 44.xd4 a4 45.f2 b5 et les noirs conservaient les meilleures possibilités.

44.b7 g7 45.xb4 g8 46.h5

Maintenant les pions passés liés sur l’aile roi permettent de maintenir l’équilibre.

Tal - Bannik après 46.h5

46...d7?

L’erreur décisive, 46...d3! 47.d6 f6 48.d8+ f8 49.d7 force la répétition avec 49...g7 50.d8+=

47.f6 g4 48.f7+ g7 49.c5 h4+ 50.g1 1-0

« Ses parties étaient caractérisées par une absence totale de logique conduite habituellement avec des sacrifices intuitifs de pions ou même de pièces, incalculables engendrant un chaos total sur l’échiquier. Mais la plupart du temps, de la manière la plus surprenante, il se sortait des positions les plus difficiles, alors que ses adversaires commettaient parfois des erreurs incompréhensibles. » Tukmakov

Mikhaïl Tal à l'analyse...

C’est le genre de partie qui irritait plus d’un Grand-Maître. En 1957 Tal remporta le championnat de l’URSS et Taïmanov déclara :

« Si Tal remporte à nouveau un titre de champion de l’URSS avec un jeu aussi aventureux je promets de cesser de jouer aux échecs ! »

Tal remporta le titre l’année suivante et Taïmanov continua de jouer…

Mark Taïmanov en 1953

Je tiens à remercier Gérard Demuydt pour la mise en ligne de mes articles et le Musée Suisse du Jeux de La Tour-de-Peilz pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld. www.museedujeu.ch


Georges Bertola

Georges Bertola

 
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Publié le 10/02/2017 - 08:00 , Mis à jour le 10/02/2017 - 11:59
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