Les sacrifices de Tal (2)

Mikhaïl Tal

« Afin de réussir aux échecs il faut les aimer immensément et avoir du talent. On peut naître bon joueur mais, grand, il faut le devenir. » Mikhaïl Tal en 1979. Par Georges Bertola.

« Tal apparut sur la scène échiquéenne avec l’éclat d’un météore. En quatre ans, à partir d’un statut de maître ordinaire, il a atteint le sommet le plus élevé, celui de champion du Monde. En raison de la rapidité avec laquelle il s’est imposé sur la scène internationale, beaucoup d’experts l’ont comparé à Morphy ou voyait en lui un hypnotiseur. Les magnifiques combinaisons avec lesquelles Tal stupéfiait le monde des échecs évoquaient la maîtrise sans pareil d’Alekhine. » Euwe

Le jeune  Mikhaïl Tal

UN FEU D’ARTIFICE

L’une des parties les plus extraordinaires jouée par Tal fut sa victoire contre le maître suisse Dieter Keller (né en 1936) au tournoi de Zürich 1959.Tal pourtant refusa de commenter ce chef-d’œuvre digne d’un magicien et, lorsqu’on lui demanda pourquoi, il répondit : « bien, vous comprenez…je ne voulais pas donner des analyses incorrectes, et plancher sur ce sujet jusqu’à sa conclusion n’était, je le crains, guère possible. »

Tal, à peine rentré du tournoi, confia à son entraîneur Aleksander Koblenz :« Heureusement que vous n’étiez pas là. Mon jeu vous aurait donné trop de soucis.»

En 2012 Robert Hübner (né en 1948), plusieurs fois candidat au titre mondial, s’attela à cette tâche et son regard apporta un éclairage très intéressant :« De mon point de vue, les parties que Tal gagna jusqu’à la conquête du titre mondial sont celles qui sont les plus importantes pour le développement du savoir échiquéen. Avec elles, il a montré à nouveau comment en sacrifiant du matériel on pouvait créer à long terme des perturbations dans la coordination entre les forces opposées, que ce soit parce que le roi adverse était en danger, ou pour d’autres raisons qui ont empêché les pièces de collaborer ensemble harmonieusement. Il n’y a aucun doute qu’il était un pur tacticien comme beaucoup de critiques l’ont dit avec admiration ou en le dénigrant. Quiconque pense qu’il terrassait ou embrouillait ses adversaires avec des sacrifices pour ensuite, lorsqu’ils étaient sous le choc, les duper avec des ressources tactiques, n’ont pas compris la manière de jouer de Tal, qui était essentiellement une méthode de nature stratégique. Quelquefois il l’appliquait correctement, quelquefois de façon inappropriée, comme n’importe quel stratagème qui peut être utilisé à bon ou mauvais escient. Ce qui l’a aidé à réaliser ses objectifs était sa capacité rapide et peu courante pour déceler les éléments tactiques importants dans chaque position. Probablement qu’il ne calculait pas autant que cela mais immédiatement il percevait les variantes les plus importantes. »

Dans « The Magic Tactics of Mikhael Tal » (Karsten Müller & Raymund Stolz New in Chess 2012) Robert Hübner analyse cette incroyable partie de la page 194 à 239, sans doute un record ! La voici avec quelques arrêts sur image pointé par Hübner !

Dieter Keller en 1959

Tal,Mihail - Keller,Dieter, Zürich (7), 1959, Semi-Slave

1.f3 f6 2.c4 e6 3.c3 d5 4.d4 c6 5.g5 dxc4 6.e4 b5 7.a4 b6 8.xf6 gxf6 9.e2 a6 10.0-0 b7 11.d5 cxd5 12.exd5 b4

« Détruit l’équilibre de la position, après les blancs sont gagnants. »

Après 12.b4

13.a5 c7 14.dxe6 bxc3 15.d4 g8 16.a4+ d8 17.g3 d5 18.fd1?

« Une erreur, 18.Tad1 conservait l’avantage.»

Après 18.Tfd1?

18...c8

« Erroné et une fois de plus les blancs reprennent la main avec des possibilités gagnantes. »

19.bxc3

« Passe à côté de 19.De8 +- et à nouveau une position aux chances égales est survenue. »

19...c5 20.e7?!

« Imprécis, 20.Fxc4 était plus prometteur. »

Après 20.e7?!

20...c6?!

« Les noirs avaient la vie plus simple après 20…Fxe7. »

21.g4+ b7 22.b5?

« Aurait pu amener à une partie perdue. »

22...e5 23.e1 e4?!

« 23…Dg5! pointé déjà par Unzicker en 1959 ! »

24.ab1 xg4 25.xe4 xe4 26.d6+ c7 27.xe4 xe4 28.d1 e5?

« Après le gain, ce coup laisse échapper la nulle. »

Après 28...Te5?

29.b7+ xb7 30.d7+ b8 31.e8+ xe8 32.xe8+ b7 33.d7+ b8 34.xc6 1-0

Tournoi de Zurich 1959

Le commentaire de Koblenz à propos du fatal 28…Txe5 est instructif alors qu’il y avait 3 manières de prendre le pion e7 pour annuler.

Koblenz et Tal

« Plus d’une fois les adversaires de Tal ont commis des erreurs de ce type. -Tal hypnotisait ses adversaires- en ont conclu ceux qui ne pouvaient comprendre les causes réelles des erreurs « inadmissibles » des adversaires de Tal. Benko en est arrivé à une conclusion pratique lors du tournoi des candidats au titre mondial de 1959. Il a joué les deux dernières rondes affublé de lunettes noires. Il ne faut pas oublier, et c’est le point crucial de la question, que les erreurs furent commises par des adversaires qui devaient repousser une série continue d’attaques. Ils ont dû soutenir une lutte intense, longue et constante et, pendant un instant, ils ont relâché leur attention. Aux échecs une seule erreur est plus que suffisante pour ruiner le fruit d’un long et tenace combat. De plus, il faut tenir compte du fait que Tal obligeait ses adversaires à entrer dans des positions compliquées, qui nécessitaient d’être étudiées en utilisant beaucoup de temps. En conséquence, ils se trouvaient souvent en grave crise de temps. La partie contre Keller en est l’illustration. Jusqu’ici, les noirs avaient surmonté courageusement les difficultés, et lorsque les possibilités combinatoires des blancs semblaient épuisées, et aussi parce que fatigués, ils n’ont pas remarqué qu’un sacrifice qui n’avait rien de compliqué, décidait subitement de l’issue de la partie. »

LA PSYCHOLOGIE DANS LE TEMPO

Le champion d’origine hongroise Pal Benko (né en 1928) rencontra Tal pour la première fois lors du championnat par équipes des étudiants à Reykjavik en 1957. Il jouait au premier échiquier, devant Portisch, et c’est à cette occasion qu’il choisit de quitter le bloc de l’Est pour rejoindre l’Occident. Cette décision faisait suite à l’échec de l’insurrection de Budapest dirigée contre l’occupation soviétique durement réprimée en 1956.

Benko et Tal en 1959

« J’obtins rapidement l’avantage mais à un certain point je me trouvais à court de temps. Eh bien, c’est justement dans ce pire moment en ce qui me concerne que Tal sacrifia une pièce. Avec trop peu de temps pour calculer, je ratai le coup gagnant. » Benko

Benko,Pal C - Tal,Mihail, WchT U26 04th Reykjavik (10), 1957. Anglaise

1.c4 f6 2.g3 e5 3.g2 c6 4.f3 e4 5.d4 d5 6.cxd5 xd5 7.c2 h5 8.h3 c5 9.c3 f5 10.e3 xe3 11.dxe3 0-0 12.c2 e8 13.f4 a6 14.g4 b4 15.a4 c5 16.a3 bd5 17.d1?!

Contrairement à ce que prétend Benko, les blancs sont loin d’avoir l’avantage et le coup de la partie qui entrave la communication des pièces contribue à la division des forces blanches.

Après 17.Cd1?!

17...d7!?

C’est le moment que choisit Tal pour sacrifier un pion. L’idée est de provoquer l’ouverture de la colonne "e" sur laquelle se trouve le roi blanc…

18.xe4 e7 19.f3 c5 20.c2 a5 21.f2 a4

La pression, exercée sur l’aile dame et la colonne "e", offrait des compensations pour le pion et c’était sans doute le moment de se dégager en restituant le pion pour provoquer des simplifications avec la poussée 22.e4 !?.

22.b1

Mais, comme le montre son commentaire, il surestimait ses possibilités.

22...b6

Pour permettre au fou de cases blanches de s’installer sur la diagonale a6-f1.

23.d2?!

A nouveau, il n’était pas trop tard pour jouer 23.e4.

23...a6 24.g2 b3 25.e1 ad8 26.e4 d4 27.c1 b3

Méritait considération, dans le style de Tal 27...h4!? mais 28.f2 amène une situation peu claire.(28.exd5? xe2!-+)

28.c2 f6

Refusant la répétition, Tal joue pour le gain.

29.e3!

Mais les blancs améliorent la coordination des pièces.

29...xe4 30.xe4 xe4+ 31.xe4 xe4 32.xb6 de8 33.c3 xf4 34.bd1

Les noirs ont rétabli l’équilibre matériel, mais les simplifications ont permis aux blancs d’activer leurs pièces.

34...c5?!

34…h5 pour éviter des surprises sur la 8e traverse était plus sûr selon le GM Khalifman.

35.g3

Le zeitnot se faisait sentir. Plus pointu 35.e4! qui exploitait la faiblesse du pion a4 avec des problèmes pour conserver l’équilibre après 35...h6 36.c7 f6 37.xa4 et les blancs regagnent le pion avec avantage.

35...f6? 36.d5!

Evite le piège 36.xa4? b5 37.xc5 xb6 38.xb3 a4 et les noirs récupèrent avantageusement le matériel.

36...fe6 37.c7 e3+ 38.f2 xe2+ 39.xe2 xe2+

Avec le drapeau sur le point de tomber Benko craque…

Après 39...Txe2

40.g3?!

Après 40.g1! les noirs ne pouvaient à la fois parer le mat du couloir et sauver le fou. Ce n’était donc pas un sacrifice de pièce de la part de Tal mais plutôt cette capacité de contraindre l’adversaire à des décisions difficiles lors du contrôle du temps, donc au pire moment.

Il y avait d’autres variantes pour se tromper, par exemple 40.f3? d2+! 41.f4 e4+! 42.g3 d4 43.xa6 e4+ 44.f3 xd1 45.xe4 d6+-

40...e3+ 41.f2

Activer le roi avec 41.Rf4 était meilleur.

41...d3 42.e1?

« Je ne voulais pas me résigner pour une nulle et j’insistais pour jouer. » Benko

42...d2+ 43.g3 e2 44.a6 c4 45.c5 xc5 46.xc5 xb2 47.d4 d2 48.e3 a2 49.f4 f6 50.h4 c3 51.g5 fxg5+ 52.hxg5 f7 53.e4 c2 54.c1 a1 55.e3

Après 55.Re3

55...xc1! 0-1

Après 56.Txc1 Fd1 paralyse la tour blanche et la majorité noire sur l’aile roi, appuyée par un monarque mobile, assure le gain.

« Comme l’ont démontré les analyses, le jeu de Tal était incorrect. Et alors ? C’est pourtant de cette façon qu’il a atteint son but. Peut-on parler de chance ? Je ne crois pas. Ce fut une démonstration parfaite de psychologie échiquéenne sur le champ de bataille. Son style audacieux et fantaisiste a fait de lui l’un des joueurs les plus populaires de l’histoire des échecs. Son style était basé sur des dons tactiques phénoménaux, son habileté à analyser de longues et compliquées variantes était vraiment impressionnante, son exceptionnel empressement, pour ne pas dire avidité, a provoquer des complications sauvages à la moindre occasion, et finalement son instinct quasi magique, son savoir faire, pour introduire des complications au pire moment pour l’adversaire. » GM Benko

Efim Geller

Efim Geller (1925-1998) était un théoricien qui, au contraire de Tal, recherchait la perfection du point de vue théorique et ici il obtient une position prometteuse mais, constamment soumis à des complications imprévues, il finit par craquer…

Tal,Mihail - Geller,Efim,  URS-ch25 Riga, 1958. Espagnole

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 f6 5.0-0 e7 6.e1 b5 7.b3 0-0 8.c3 d6 9.h3 a5 10.c2 c5 11.d4 b7 12.b4

Une innovation sans grande signification pour contester la domination du centre, plus théorique et usuel est 12.Cbd2.

12...cxb4 13.cxb4 c4 14.bd2 d5!?

« Il était possible de jouer d’abord 14…Cxd2, le coup de la partie conduit à un jeu tranchant.  » Tal

15.exd5

« Les blancs n’étaient pas satisfait par 15.xc4 bxc4 16.dxe5 xe4³ » Tal

15...exd4 16.xc4 bxc4 17.xd4 xb4

« Les deux pions blancs "b" et "d" étaient faibles mais on ne peut en capturer qu’un seul à la fois. Après une longue réflexion, Geller s’est décidé pour ce coup mais il est difficile de dire quelle était la meilleure suite. » Tal

Après 17...Fxb4

18.b1!?

Grâce à ce coup, les blancs sont en mesure de conserver l’initiative alors qu’un coup avec l’autre tour aplanirait la position. » Tal

Les blancs n’ont rien obtenu de l’ouverture mais dans cette position aux chances égales Tal réussit à compliquer par rapport au plus attendu 18.d1 xd5 19.b1 a5 20.xc4 xf3 21.gxf3 a3!= (Tukmakov)

18...xe1

Après 18...xd5 Tal avait prévu une dangereuse attaque, 19.xh7+ xh7 20.g5+ g8 21.h4 f6 22.xb4 mais en réalité il n’y a rien de décisif après 22...d5=

19.xb7 e8

L’objectif était atteint car ce coup fut joué près une très longue réflexion. Une certitude, le doute s’installait chez Geller confronté à des choix difficiles ! Tal indiquait 19...xd5 20.xd5 xd5 21.xe1 fb8 22.xb8+ avec une situation peu claire.;

Très intéressant était 19...a5 20.d6! b8 21.xb8 xb8 22.g5 d8 mais, après 23.h4 les pièces blanches peuvent inquiéter le roi avec des compensations suffisantes pour la qualité. 23...h5 24.xf6 xf6 25.xh5 g6 26.xg6! fxg6 27.xg6+ g7 28.g5 f6 29.h7+ f8 30.d7 d6 31.e4 xd7 32.h7+ f7 33.xc4+ e6 34.g5+ f6 35.xe6= (Analyse Tukmakov)

20.d6 c8 21.g5?!

Un sacrifice typique de Tal qui fit forte impression sur les joueurs et les spectateurs. Toutefois, après le coup normal 21.c7 e6 22.xc4 ad8 23.f4 (Tukmakov) les blancs conservaient les meilleures chances grâce au pion passé "d".

21...e2?!

« Un coup splendide, les noirs ne peuvent prendre la tour… » est un commentaire de Tal et ce jugement est corroboré par Boleslavski dans le livre du tournoi ! Pourtant après 21...xb7! 22.xf6 e6! (et non 22...gxf6 pointé par Tal.) 23.e5 (23.d7 gxf6 24.d8+ xd8 25.xd8+ g7-+) 23...a7! 24.h4 h6 25.d4 b8 26.d7 a5 (analyse Tukmakov) et l’attaque ne passe pas, alors que les noirs conservent un avantage matériel décisif.

22.c7 e6 23.xe1 xe1+ 24.h2 d8 25.xf6

Après 25.Fxf6

25...gxf6?

« Comment expliquer cette gaffe ridicule ? » Tukmakov « Geller avait vu la simple variante 25...xf6 26.xf6 gxf6 27.d7 f8 28.xh7 e5 29.g3 e7 30.xc4 xd7 avec une nulle probable. Mais au cours des changements sismiques affectant la position, il perdit le contrôle des événements, et, de plus, il voulait vraiment gagner cette partie au vu de sa situation dans le tournoi. Et lorsque quelqu’un désire beaucoup, alors que ce n’est pas possible, de tels drames se produisent parfois. » Tukmakov

26.e7 xd6+ 27.xd6 xd6 28.xe1 d2 29.c1 xf2 30.e4 xa2 31.xc4 a5 32.c8+ g7 33.c7 1-0

La méthode de Tal n’est pas d’avoir tenté de faire du jeu d’échecs un jeu de hasard mais, au contraire, il a valorisé deux facteurs importants pour faire bouger les limites d’une attitude rationnelle face aux problèmes posés sur l’échiquier. Amener par des coups souvent imprévus des positions déséquilibrées et, avec la pression exercée par l’initiative et le temps, provoquer le chaos sur l’échiquier au moment adéquat. Ceci au moyen de sacrifices « positionnels » qui n’avaient pas un caractère forcé et dont la complexité les rendaient le plus souvent insolubles pour l’adversaire à cause du peu de temps à disposition pour en calculer correctement les conséquences. Curieusement, les erreurs décisives survenaient lorsque l’adversaire, croyant avoir résolu l’essentiel des difficultés, se relâchait et commettait l’irréparable avec une erreur d’apparence grossière…

« Les adversaires de Tal se retrouvent souvent en zeitnot à force d’envisager toutes les combinaisons tactiques éventuelles. Ils ont l’impression de voir des dangers là où il n’y en a pas. » GM Krogious

Le grand-maître Aleksei Suetin (1926-2001, dans son livre « Stratégie échiquéenne des champions du Monde » intitule son chapitre dédié à Tal « Sturm and Drang » (tempête et passion) en référence au romantisme soit le sentiment, l’individualité et l’expérience personnelle opposés à la philosophie de la raison et des Lumières. Aux échecs le classicisme de Steinitz, Tarrasch et l’école soviétique conduite par Botvinnik représentaient un carcan trop étroit pour le génie de Tal en rupture avec l’aspect trop « scientifique » du jeu basé uniquement sur la raison.

« Les échecs représentent une création spécifique dans laquelle le joueur est tout à la fois auteur, critique et acteur. Ce qui m’attire le plus dans ce jeu, se sont le choc des intellects, le combat des idées et la lutte des caractères.Les échecs sont un miroir pour l’être humain, qui renvoie ses traits caractéristiques. Je crois que jamais la machine ne pourra acquérir les traits spécifiques de l’individu ni se lancer dans la lutte des idées. Afin de réussir aux échecs, il faut les aimer immensément et avoir du talent. On peut naître bon joueur mais, grand, il faut le devenir. » Tal en 1979

LE DYNAMISME DE LA DEFENSE BENONI

« Dans les monographies dédiée aux ouvertures, on rencontre rarement des systèmes qui portent le nom de Tal, pourtant toute son approche de la phase initiale de la partie a été originale et en harmonie avec les tendances néo-romantiques des années 50-60. » I. Linder

Tal fut l’un des principaux joueurs à promouvoir la Benoni, une défense de réputation douteuse à l’époque, pour en faire une arme redoutée et populaire.

« Par essence elle est risquée sur le plan stratégique car les blancs, en poussant simplement les pions centraux, obtiennent vite l’avantage. » GM Löwenfisch

Tal a porté la Benoni sur le devant de la scène à la fin des années 50. Il révéla ses possibilités de contre-attaque en conduisant un jeu extrêmement dynamique comme le montrent les deux parties qui vont suivre.

Bukhuti Gurgenidze

Son adversaire Bukhuti Gurgenidze (1933-2008) était un multiple champion de Georgie.

Gurgenidze,Bukhuti - Tal,Mihail, URS-ch24 Moscow (18), 1957. Benoni

1.d4 f6 2.c4 c5 3.d5 e6 4.c3 exd5 5.cxd5 d6 6.f3 g6 7.e4 g7 8.e2 0-0 9.0-0 e8 10.d2

Le cavalier vise la case c4, une position critique du système classique de la Benoni moderne.

10...a6 11.e1

Consolider le centre avec 11.f3 est la variante principale.

11...c7 12.a4 b6 13.c2 g4 14.h3?

Après 14.xg4! xg4 15.c4 suivi de l’arrivée du fou sur f4 avec pression sur d6, les noirs avaient des problèmes car 15...f6 16.e3 d7 17.d2 laisse les noirs sans contre-jeu selon Psakhis.

Après 14.h3?

14...xf2!!

Un sacrifice d’attraction correct qui permet de tirer profit de l’affaiblissement du roque et des cases noires en particulier.

15.xf2?!

Pour une fois refuser le sacrifice était une possibilité intéressante mais probablement insuffisante après 15.f3 xc3 16.bxc3 xe4 17.d3 car les possibilités d’attaque ne compensent pas la perte de deux pions après 17...f6 (17...g3?! 18.g5 f6 19.xg6!?)

15...h4+ 16.f1 d4 17.d1

Nécessaire pour parer le mat !

Après 17.Cd1

17...xh3!!

L’acceptation conduit au célèbre tableau de mat de Boden !

18.f3 h2 19.e3

19.f2 xd5! 20.exd5 xe1+ 21.xe1 g1+ 22.f1 a6-+

19...f5!

« Le principe que l’attaquant doit s’efforcer d’ouvrir les lignes, le défenseur fermer la position est applicable dans pratiquement toutes les positions sans exception. Avec ce coup, Tal détruit le centre ennemi, la seule barrière entre ses pièces et le roi blanc. » P. Clarke

20.dc4

L’autre possibilité était 20.e2 mais le roi blanc au cœur de la bataille est mal placé après 20...xe3! 21.xe3 xd5+ 22.e2 b4 23.b3+ d5 24.d1 a6! et les pièces blanches embouteillées, mal coordonnées, ne communiquent pas après 25.f1 e5 26.d2 c4 27.c3 xc3 28.bxc3 b3+ 29.e2 c2-+

20...fxe4 21.xe4 a6!

Le fou trouve ici une excellente case. Les blancs doivent faire face à trop de problèmes, notamment les clouages sur des colonnes et diagonales ouvertes.

22.f3 e5!?

Pour renforcer la pression en doublant les tours.

23.a3 ae8 24.d2?!

Après 24.e2 xe3 25.xe3 (25.xe3 h4!!) 25...xe3+ 26.xe3 f4 récupère la pièce avec avantage gagnant.

Après 24.Fd2?!

24...xd5!

« Un tel affrontement puissant des pièces est un spectacle rare. Il nous donne une merveilleuse occasion d’étudier et de comparer les forces agressives et défensives des pièces. Bien que toutes les pièces blanches soient en jeu, elles sont totalement impuissantes ! » PH Clarke

25.xd5+ xd5 26.e2 xe3 27.xe3 xc4+! 0-1

La prise du fou permet un mat en deux ! 27...xc4+ 28.xc4 xg2+ 29.d1 xd2#

L'élite soviétique en 1953

Averbakh,Yuri L - Tal,Mihail, URS-ch25 Riga, 1958. Benoni

1.d4 f6 2.c4 e6 3.c3 c5 4.d5 exd5 5.cxd5 d6 6.e4 g6 7.e2 g7 8.f3 0-0 9.0-0 e8 10.c2 a6

Ce coup a plus de potentiel que dans la partie précédente à cause de la possibilité de gagner un tempo sur la position de la dame blanche.

11.f4 b4 12.b1

Après 12.Db1

12...xe4?!

« Un sacrifice douteux typique de Tal basé principalement sur la création de problèmes tactiques et sur la difficulté de leur trouver une solution pratique. Tal a peut-être aussi considéré l’aspect psychologique : Averbach avait un score négatif dans les deux premières rencontres qui les avaient opposés et Tal était pour lui un adversaire qu’il redoutait. » GM Suetin

13.xe4 f5 14.fd2 xd5 15.xd6?

La position critique survenait après 15.g3! mais restait compliquée comme l’a démontré le maître Tibor Karolyi un demi-siècle plus tard ! Voici la variante principale. 15...h6 (Tal avait envisagé 15...e7?! mais 16.f3 ad8 17.e1 proposé par Kholmov est à l'avantage blanc.) 16.b5!! xd2 17.xe8 xe8 18.xd6 xb1 19.xe8 c2!? (19...d3 20.fd1 xe8 21.xd2 Petrosian-Hodos URSS 1964) 20.d6 b4 21.xb7 d3 22.fd1 h6 23.xd3 xd3 24.xc5 f5 et les noirs doivent être capables de lutter avec un pion de moins grâce à leur puissante paire de fous.

15...f6! 16.f3 xe4 17.xe4 xe4 18.xe4 xd6

Les noirs sortent des simplifications avec un pion de plus et des pièces actives.

19.c2 e7

« Le grand-maître Averbach aime les positions essentiellement techniques mais certainement pas celle qu’il doit défendre ici, même s’il y a des fous de couleurs différentes, elle est mauvaise pour les blancs. Tal a un plan pour réaliser l’avantage matériel qui est parfaitement dans ses cordes. Il est basé sur la position exposée du roi blanc et l’attaque qui va suivre est très instructive. » GM Suetin

20.f3 ae8 21.ad1 d4 22.a4 b6 23.b3 e5 24.d2 h5 25.e2

Les blancs cherchent les échanges pour réduire la puissance de l’attaque.

25...xe2 26.xe2 h4 27.h1 f4 28.g3

Éviter l’affaiblissement de l’aile roi n’est pas satisfaisant après 28.d1 g7 29.f3 e6 30.d5 f6 et un deuxième pion va tomber inévitablement.

28...f6 29.d1 d8! 30.g4?!

Les pièces noires exercent une terrible pression et ici 30.Dd3 ! évitait un désastre immédiat.

Après 30...Fg4?!

30...xf2!! 31.e2 d2!!

Un sacrifice de déviation qui ne peut être accepté sous peine de se faire mater via la case c6 !

32.e8+ g7 33.gxh4 d4 34.h3 d3 35.g2 d1 0-1

Mark Dvorestsky

Le célèbre coach Mark Dvorestsky (1947-2016), récemment disparu, m’avait raconté une anecdote intéressante sur la manière dont « Misha », c’est ainsi qu’il nommait Tal, percevait les échecs. Au début des années 70, après avoir bien joué dans un tournoi en Estonie, Tal lui demanda de lui indiquer une bonne partie pour être publiée. Mark lui proposa une partie où l’avantage positionnel lui permis de réaliser une bonne prestation technique et remporter facilement la victoire. Tal fit une moue dubitative :« Je pense qu’il n’y a rien de spécial dans cette partie. »

Et il lui proposa de publier une autre partie dont j’ai oublié le nom de l’adversaire.« Mais il y a beaucoup trop d’erreurs ! » objecta Mark. « Peut-être, mais elle est très plaisante ! » répliqua Tal.

Mark me confia que Tal avait raison car cette victoire acrobatique resta longtemps imprimée dans sa mémoire pour avoir procuré des sensations intenses, alors qu’au contraire la supériorité écrasante qu’il avait obtenue dans l’autre partie s’estompa rapidement pour ne laisser aucun souvenir.

LA CASE G7

Après f7, la case g7 eut les préférences pour conduire l’attaque de mat dans de nombreuses parties jouées par Tal. Voici sa victoire obtenue dans la dernière ronde contre le Hongrois Gedeon Barcza (1911- 1986). Un joueur positionnel qui se voit rapidement contraint d’entrer dans des complications tactiques dont la maîtrise lui échappe…

Gedeon Barcza

Tal,Mihail - Barcza,Gedeon, Varna ol (Men) fin-A Varna, 1962. Française

1.e4 e6 2.d4 d5 3.c3 f6 4.g5 dxe4 5.xe4 bd7 6.xf6+ xf6 7.f3 e7 8.d3 c5 9.e2 cxd4 10.0-0-0 a6

Sur 10...0-0 11.h4!? fut recommandé par Tal.

11.he1 d7?!

Après un traitement passif de l’ouverture, les noirs ont un retard dans le développement. C’était sans doute le dernier moment pour jouer 11…0-0!?

12.xd4 a5 13.f5! h6?!

Plus coriace 13...g6 14.g7+ f8 15.h6 xa2 avec une situation peu claire.(15...g8 16.c4+-)

14.xg7+! f8 15.xf6 xf6 16.c4!

Les blancs ne perdent pas de temps pour sauver le cavalier mais au contraire renforcent la puissance de l’attaque.

16...g5+?

Insuffisant était 16...b6 17.c3 a4 18.xe6+! fxe6 19.f3+- et les blancs ont une attaque et 2 pions qui compensent largement la pièce sacrifiée. Le roi noir est trop exposé, une variante possible 19...e5 20.d5 e8 21.dxe5 xe5 22.xe5 d8 (22...g7 23.e7++-) 23.e6+-

17.b1 b5 18.xb5 xg7

« Si Barcza avait prévu le coup suivant, il aurait probablement joué 18…Rxg7 mais, même dans ce cas, les blancs, avec l’attaque et un pion de plus, étaient sur le chemin de la victoire. » Neishtadt

19.a4

Pour s’opposer à 19…Fxb2 avec 20.De4 et les menaces 21.Dxb7 et 21.Db4.

19...b5 20.b3 xb2?! 21.e4

Plus précis était 21.f3! qui attaquait la tour et exploitait l’erreur adverse en exerçant un clouage sur e6 avec une suite gagnante forcée après 21...e8 22.xe6 xe6 23.xe6 f6 24.d8+ g7 (24...e7 25.b7+ xe6 26.d5+ e7 27.d7#) 25.g4+ g6 26.xh8 xh8 (26...xg4 27.xg4 xh8 28.xb2+-) 27.xg6 fxg6 28.xb2+-

21...e8

Si 21...c8 22.xe6! et le roi noir est sans défense, par exemple 22...a3 23.d4! e8 24.f3! et toutes les pièces attaquent, sans compter la menace 25.Dxa3.

22.b4+ g8 23.e3

Les menaces qui surgissent sur la colonne "g" décident de l’issue de la partie.

23...h7 24.g3 e5 25.f4 e2 26.xb2 a5

Si 26...xd1? 27.e4+ f5 28.b7+ suivi du mat.

Après 26...a5

27.d7! Une conclusion brutale avec deux possibilités de faire mat ! 1-0

Mihail Tal & Evgeni Vasiukov

Dans la suivante le sacrifice sur g7 est plus inattendu, la voici avec des commentaires de Tal. Son adversaire Evgeny Vasiukov (né en 1933), sacré 6 fois champion de Moscou est un des nombreux grands-maîtres soviétiques qui n’a eu que peu de possibilités de briller à l’étranger car dans l’ombre des super-grands.

« Qu’est-ce exactement que le risque aux échecs ? Un joueur prend-t-il sciemment des risques ? Si nous examinons d’une manière ou d’une autre le concept de la connaissance avec une démarche scientifique et la notion d’intuition avec celui de la créativité, alors il est possible, par analogie, d’associer le risque avec le sport. Il est même possible de se remémorer ce dicton – celui qui ose gagne -. Je voudrais également ajouter, en ce qui me concerne, qu’un joueur prend sérieusement des risques uniquement lorsqu’il est conscient de ce qu’il risque. » Tal

Tal,Mihail - Vasiukov,Evgeni, URS-ch32 Kiev (4), 1964. Caro-Kann

1.e4 c6 2.c3 d5 3.d4 dxe4 4.xe4 d7 5.f3 gf6 6.g3 e6 7.d3 c5 8.0-0 cxd4 9.xd4 c5

« Jusqu’ici tout est conforme aux critères de la théorie de l’époque. Dans la partie Bilek-Smyslov (Tel Aviv 1964), les blancs avaient joué ici 10.Cb3 mais après 10…Fb6 il s’est avéré évident que les noirs avaient une excellente position. Les possibilités d’un jeu actif des blancs sur l’aile roi sont affectées par l’absence du cavalier, tandis que sur l’aile dame, ils sont gênés par sa présence ! Mon prochain coup est plus logique. »

10.f3 0-0 11.e2 b6

« La première imprécision même si, pour l’instant, elle est sans importance. Dans cette variante, la place pour la Dame noire est sur c7 où elle empêche le fou blanc de cases noires d’occuper l’importante diagonale h2-b8. »

12.f4 b7

« Après ce coup, il devient difficile pour les noirs de se défendre. Il était nécessaire d’ennuyer le fou immédiatement avec 12...d5 13.g5 c7 14.e4 5f6! et les noirs faisaient face avec succès à l’incursion adverse après 15.xa8 b7 16.xa7 a8 17.xa8+ xa8 et grâce au soutien des pièces légères, la Dame noire est sensiblement plus forte que les tours blanches peu mobiles. »

13.ad1

« Inférieur était 13.c4 à cause de 14…Dc8 suivi de 15…Dc6. Maintenant cette manœuvre s’avère impossible à cause de Fb5. »

13...d5 14.g5 c7 15.h5!

« Tirant profit de l’éloignement des pièces noires de l’aile roi, les blancs commencent immédiatement à créer des menaces. » — « Le coup de la partie présente pourtant un inconvénient : le cavalier h5 peut être considéré comme voué à la mort, étant donné que son devoir sera de se sacrifier sur la case g7. »

15...h8

« Un coup utile sous tous ses aspects. La menace d’un possible sacrifice sur h7 n’est plus si terrible s’il vient à manquer l’échec dans la variante 16.c4 C5f6 17.Cxf6 Cxf6 et les noirs sont prêts, après l’échange sur f6, à mettre la tour sur g8. »

« Si 15...ae8 planait dans l’air, la combinaison thématique 16.c4 b4 (Si les noirs répondent 16...5f6 17.xf6 xf6 18.g5 h6 19.xf6+ gxf6 20.h7 gagne la qualité. Georges Bertola.) 17.xh7+! xh7 18.xd7! xd7 19.e5 d4 20.f6+! gxf6 21.h5+ suivi du mat en quelques coups.

16.e4

« Durant la partie, je suis resté longtemps indécis entre le coup du texte et l’agressif 16.fe1 Peut-être que 16.Fe4 est effectivement plus fort parce qu’après 16.Tfe1, les noirs auraient répliqué avec 16...ae8 17.e4 f5! Après la partie Vasiukov m’a dit qu’il ne craignait pas le sacrifice de dame 18.xd5 xd5 19.xd5 exd5 20.xe8 xe8 21.xe8+ f8 et probablement il avait tout-à-fait raison. »

16...f6

« A nouveau, Vasiukov opte pour ce qui est probablement la meilleure suite. Si les blancs réussissent à jouer 17.c4 leur avantage deviendra décisif. Après 16...f5 17.xd5 xd5 18.f4 c4? échoue à cause (18...ae8) 19.xd7! »;

A considérer 16...ae8!? 17.c4 f5! selon Psakhis.

17.h4

« Si les blancs s’étaient laissés séduire par le gain d’un pion avec 17.f4 xf4 18.xf4 xf4 19.xb7 ad8 20.xe6 e5 leur avantage aurait soudain disparu, n’était pas possible 21.xd8 xd8 22.xe5? à cause de 22...xf2+! »

17...d6!?

« Un très bon coup. Si maintenant les noirs réussissent à jouer 18…Cc5, ils s’empareraient de l’initiative. La réplique des blancs est forcée. » Meilleur 17...f5!? 18.xd5 xd5 19.c4 xf3 20.xf3 ae8 avec une position peu claire selon Psakhis.

18.c4 a6

« Comment les blancs doivent ils continuer ? Défendre le pion c4 avec la tour serait une démonstration d’incohérence parce que le clouage demeurerait. Si 19.Fd3 Cf4 20.Cxf4 Fxf4 21.Dxe6 Cc5. Des mesures drastiques s’imposent car ne suffit pas 19.Fxh7 Rxh7 20.De4 Rh8 21.Dxe6 Fxc4 etc. Il ne reste qu’une possibilité. »

Après 18...Fa6

19.xg7!!

Plongé dans une longue réflexion, Tal décida de sacrifier son cavalier, une intuition sans vraiment calculer les variantes avoua-t-il. « Le jour suivant, j’ai eu le plaisir de lire dans le journal – Après 40 minutes de réflexion, Tal a fait un sacrifice de cavalier parfaitement bien calculé ! »

19...xg7

« Forcé, il n’est pas possible de jouer 19…Cf4 à cause de 20.Dd2 ou 19…Fxc4 20.Cxe6. »

20.d4 c5 21.g4+

Dans un des derniers livres dédié à Tal, ce coup est jugé imprécis par Lakdawala qui indique la variante 21.xe6+ xe6 22.xd5 g5 23.xg5 (23.xa8! xa8 24.fe1 Psakhis) 23...fxg5 24.xa8 xa8 25.g4 et le roi noir exposé est en danger.

21...h8 22.xe6 xe6 23.xe6 ae8 24.xd5 xh2+ 25.h1

« Voici la position qui est amenée de façon plus ou moins forcée auquel je m’attendais après le sacrifice sur g7. »

25...f4

« Cela semble très tentant. Les noirs attaquent les fous mais ils ont de toute évidence sous-estimé la réplique de l’adversaire. » « Maintenant les noirs ne peuvent jouer 25...xc4 à cause de 26.f5 avec les menaces 27.Fxf6 et 27.Td7. »;

« Peut-être que le coup le plus sûr était 25...xc4 forçant le passage en finale, qui demeure de toute manière légèrement favorable aux blancs après 26.xc4 xc4 27.fe1 même si cela a clairement l’aspect d’une nulle. »

26.h5

« Maintenant on ne peut jouer 26…Txe4 à cause de 27.Td7. »

26...xe4 27.fe1 g6 28.xg6?

« Les noirs n’étaient pas disposés à échanger la dame pour 2 tours, leur roi se trouvait en fait dans une position trop dangereuse. Ayant projeté cette position, il me fallait jouer ici 28.xf6+ xf6 29.xe8 d6 30.xf8+ xf8 31.e1 (31.g1! Psakhis) 31...xf2! mais les noirs se défendaient avec succès. Cependant mon adversaire, en grand zeitnot, redoutait 28.Fxf6 et, lorsque je jouais le coup de la partie, il répliqua à tempo… »

28...hxg6?

Naturellement 28…Txe1 assurait la nulle.

29.xf6+ g8 30.xe8 xe8 31.xh2 xc4 32.d7 e6 33.c3 xa2 34.xa7 c4 35.g3 d5 36.f3 f8 37.d4 b5 38.f4 c4 39.g5 e8 40.a8+ f7 41.a7+

« Le coup sous enveloppe. Malgré la présence de fous de couleurs opposées, la position est perdue pour les noirs. Les blancs combinent les menaces contre le roi avec l’idée de sacrifier la qualité pour gagner le pion g6. Les noirs ne sont pas en mesure de faire front à tous les problèmes. »

41...e8 42.b4 d5 43.a3 f7 44.g4 e2 45.c5 e5+ 46.h6 e6 47.d3 c6 48.d8 e8 49.d4 e6 50.f4 e8

Après 50...e2 51.d6 e4 52.d8 h2+ 53.g5 g2 54.d7+ g8 55.f6! (la menace était 55…Txg4 56.Rxg4 Ff5) 55...xg4 56.g7+ h8 57.d6 et bientôt l’arrivée du fou sur e5 permettra de réaliser l’idée de Tal avec un roi noir aux abois.

51.g7 e4 52.b6!

Une invitation à échanger les fous qui ne peut être acceptée.

52...f3

52...xb6 53.xe4+ d7 54.f5 gxf5 55.gxf5 et le pion passé décide.

53.d8+ e7 54.d3 e2

Si 54...xg4 55.d8+ e8 56.g5+-

55.d8+ e8 56.d2 e3 57.g5 d3 58.f5 1-0

Après 58.f5 1-0

« J’aime beaucoup cette partie malgré les nombreuses erreurs. Vous ne pouvez qu’admirer l’imagination et l’intuition de Mikhael Tal, le sacrifice du cavalier sur g7, en lui-même, est d’un grand mérite. Pour ce qui est des erreurs… qui est vraiment intéressé par leur nombre, alors qu’elles surviennent au cours d’une partie aussi compliquée ? Comme le dit le vieil adage, les seules personnes qui ne font pas d’erreurs sont celles qui ne font rien. » GM Psakhis

Mikhaïl Tal en 1958

Voici un propos intéressant de Tal sur ce genre de sacrifice (dans ce cas sur g7) :« Lorsque des décisions similaires sont prises, fréquemment l’on parle d’un joueur au style intuitif. Il faut remarquer par ailleurs que cette mystérieuse intuition se manifeste de différentes façons. Alors qu’un joueur peut avoir un sens bien développé de l’intuition, un autre ne peut pas toujours être en mesure de trouver le moyen le plus sûr et le plus rapide de conduire l’attaque mais, en compensation, il peut prévoir et déceler remarquablement les plus petits signes de danger potentiel. D’autre part, un autre joueur, pourra visualiser de manière intuitive comment et où ses pièces seront le mieux placées. »

L’un des secrets de Tal, qui le distinguait du commun des mortels, était son imagination sans borne pour traiter le milieu de partie. Un « déviationniste » coupable de ne pas s’être laissé enfermer par les dogmes de « l’Ecole d’échecs soviétiques » et de son mentor, l’ex-champion du monde Botvinnik. Il a élargi le champ de vision avec un savant dosage de tactique et de stratégie, un mélange souvent explosif.

Averbach et Tal en 1965

« Sa manière d’analyser était absolument unique. Alors que dans un premier temps, Botvinnik essayait de trouver le plan le mieux adapté, la disposition de ses forces la plus rationnelle, l’homme de Riga considérait au contraire le plan le plus agressif, conduisant à un jeu tranchant, riche en possibilités combinatoires. Tandis que Botvinnik cherchait à établir la règle, Tal cherchait les exceptions. » Averbach

J’ai été surpris de découvrir ce propos attribué au père de la psychanalyse Sigmund Freud :« Celui qui tente d’apprendre dans les livres le noble jeu des échecs ne tarde pas à découvrir que seules les manœuvres du début et de la fin permettent de donner de ce jeu une description schématique complète, tandis que son immense complexité, dès après le début de la partie, s’oppose à toute description. » (Source Le divan de Staline de Jean-Daniel Baltassat Seuil 2013)

Je tiens à remercier Gérard Demuydt pour la mise en ligne de mes articles et le Musée Suisse du Jeux de La Tour-de-Peilz pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld. www.museedujeu.ch

Georges Bertola

 
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Publié le 06/03/2017 - 18:00 , Mis à jour le 06/03/2017 - 18:13
Les réactions (2)
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caillou1212 - 07/03/2017 23:15
Encore un article digne de vous... et quel joueur... ce Tal... un grand monsieur que j'ai eu la chance de voir jouer lors du tournoi des candidats sur Montpellier.
Merci pour vos articles... Toujours heureux de vous lire.