Louis Paulsen (15 janvier 1833 - 18 août 1891)
Louis Paulsen (15 janvier 1833 - 18 août 1891)
Louis Paulsen - un « hypermoderne » très en avance sur son temps. « Il deviendra plus un penseur qu’un praticien. Téméraire et circonspect, effacé, introverti et secret... »

Lors d’un entretien au Cap d’Agde en 2013 avec l’un des joueurs les plus étonnants du top 10, Vassily Ivanchuk, ce dernier répondit d’abord distraitement à mes questions mais son attitude changea complètement lorsque je lui dis :

Vassily Ivanchuk

« Vous êtes sans doute l’un des joueurs les plus créatifs de notre temps comparable à ce que devait être Louis Paulsen au XIX siècle. Bien sûr pas sur le plan des résultats mais sur le plan de l’originalité, de la créativité et de la diversité du répertoire. De plus, Paulsen n’a presque rien écrit durant toute sa carrière, envisagez-vous au contraire de publier un recueil de vos meilleures parties ? »

Ivanchuk : « Pas pour l’instant, je suis trop occupé. Paulsen, intéressant, a-t-il joué en France ? »

Une question dont je n’avais pas la réponse mais il a probablement eu l’occasion de passer au célèbre « Café de la Régence » à Paris.

Puis Ivanchuk montra beaucoup d’intérêt pour l’histoire des échecs. La personnalité qui avait sa préférence était le champion du monde cubain Capablanca.

Ivanchuk : « Il avait un style de jeu très artistique. C’était un homme intelligent qui rencontrait beaucoup de succès auprès des femmes, ce qui est aussi une part importante de son image ! »

« Pourtant on prétend qu’il ne travaillait pas beaucoup les échecs. »

Ivanchuk : « Je pense que cela n’est pas vrai, c’est un mythe. Si vous regardez ses parties c’est impossible. Prenez par exemple son match contre Euwe en 1931 qu’il a gagné 6-4. Il était d’un niveau excellent et après Capablanca n’a pratiquement pas joué pendant plus de trois ans. C’est impossible de jouer à un tel niveau sans être préparé, surtout contre Euwe qui était d’une grande rigueur avec une cartothèque très à jour. »

Louis Paulsen (1833-1891) était un joueur particulièrement discret, peu compris par ses pairs dont le style révolutionnaire échappait complètement aux critères de l’époque.

« Il deviendra plus un penseur qu’un praticien. Téméraire et circonspect, effacé, introverti et secret, il s’est certainement rendu compte qu’il n’aurait jamais le brio d’un Morphy ou d’un Anderssen. Il ne pouvait compenser cette lacune que par une laborieuse étude de la théorie. Il suffit de regarder quelles variantes il choisit à l’occasion de chaque tournoi pour s’apercevoir que ce n’est jamais le résultat du hasard. Paulsen était méthodique comme tous les comptables. » J. Le Monnier (Europe Echecs 363 mars 1989)

Il se fit remarquer à Londres en 1862 par une victoire originale contre Steinitz (1836-1900). Apparemment sa seule victoire contre le futur champion du monde.

Le jeune Steinitz

Steinitz,William - Paulsen,Louis
London, 1862
Sicilienne Dragon Hyper Accélérée [B27]

 

1.e4 c5 2.f3 g6!?

« Un coup qui ne figure dans aucun livre, mais, ne l’ayant pas analysé, nous sommes dans l’incapacité de donner une opinion sur son bien-fondé. » Le livre du tournoi

 

3.c3 g7 4.c4 f6 5.e5

« L’avance de ce pion est justifiée car les noirs perdent un tempo. » Bachmann

 

5...g8!?

« Incompréhensible de la part d’un joueur de la force de Paulsen; pourquoi pas 5...g4 qui gagnait un pion avec une position saine ? » Lowenthal. Pas du tout comme le remarquait Bachmann à cause de 6.xf7+! xf7 7.g5+ g8 8.xg4 etc.

 

6.0–0 c6 7.e2 h6

8.e4

Une invitation pour l’adversaire à prendre le pion.

 

8...0–0

8...xe5 9.d4 g7 10.xh6 xh6 11.d6+ f8 12.xf7 +–Lowenthal; 8...xe5 9.xe5 xe5 10.d4 g7 11.d6+ +– Bachmann

 

9.xc5 d5?!

« Préférable devait être 9...d6 par exemple 10.exd6 exd6 11.b3 d5 avec une bonne partie. » Lowenthal

 

10.b5 b6 11.a4 a5 12.d4 f5 13.c3?!

Plus précis 13. Fd2 qui renvoyait la dame sur une case moins active.

 

13...d7 14.xc6

« Si 14.b4!? les noirs peuvent répondre avec 14...cxd4!? » Bachmann (14…Dc7? 15. Cc5 +– Lowenthal) si 15.bxa5 Cxe2 16.Fxe2 Fxa4 17.g4 Ch6 18.h3 les blancs sont mieux.

 

14...xc6 15.c5 b5 16.d3 a6 17.d1

17...e6

Trop statique, compliquer avec 17...a4!? semblait la suite critique après 18.d2 (18.e1 b5; 18.b3!? xb3 19.axb3 xa1 20.g4!?) 18...h6 19.c5 c6 20.d3 b5 21.xh6 xh6 (21...xd3 22.d2!) 22.c4! xc4 23.d2 f5 24.c3 et les blancs sont un peu mieux.

 

18.g4!

« Joué avec beaucoup de jugement. Ce coup n’est pas réalisé avec l’objectif d’attaquer ou de refouler le cavalier, mais avec l’intention d’avancer le pion sur g5. » Lowenthal

 

18...e7 19.g5 f5 20.c2 ac8 21.a4 e8?! 22.b3 d7

« Les blancs menaçaient 23. Fa3! » Bachmann

 

23.a3 fd8 24.h4 c6 25.b2 b6 26.c5 e8

« Monsieur Paulsen a une telle prédilection pour conserver sa paire de fous, qu’il accepte des inconvénients temporaires pour cela. » Lowenthal

 

27.g2

« Pour faire de la place à la tour qui, une fois installée sur h1, contribuera grandement à l’attaque blanche. » Lowenthal

 

27...c7 28.b4?!

Il n’y avait aucune objection à poursuivre le plan visant à ouvrir la colonne h donc 28. h5! gxh5 29.Th1 etc.

 

28...e7 29.h5 gxh5 30.h1 h4 31.d2 h6

32.ag1

« On peut voir que les blancs ne peuvent capturer le pion h sans désavantage. » Lowenthal. A démontrer après 32.xh4!? hxg5 (ou 32...xh4+ 33.xh4 hxg5 34.g4 f6 35.e1 et les blancs conservent des chances d’attaques.) 33.xf5 exf5 34.b5

 

32...hxg5 33.f1 b6 34.d3 f6 35.exf6 xf6 36.de5 h5 37.xg5 c7 38.e1?!

« Pour esquiver l’échec du cavalier sur g3. » Bachmann

Les blancs disposaient du sacrifice de déviation 38.xe6! xe6 39.g5 avec attaque double 39...f8 40.xh5 et les blancs sont mieux.

 

38...f8 39.h2

« Cette manœuvre permettra de doubler les tours sur la colonne g. » Lowenthal

 

39...a5 40.b5 h6 41.c1 f6?! 42.h3?!

Plus précis 42.Dc2! avec des menaces sur la diagonale b1–h7.

 

42...fc8 43.f4? e8?

43...xd4!? 44.xd4 xc3 amenait des complications favorables aux noirs.

 

44.b2 d6 45.hg2 f5

« L’attaque est passée du côté noir. » Bachmann

 

46.e3 b1+ 47.c1?

« Une erreur de calcul qui perd la partie sur le champ; les blancs auraient dû interposer la dame, et la position aurait été assez saine. » Lowenthal

Après 47.c1! les blancs étaient clairement sur le chemin de la victoire 47...xc1+ (47...e4+ 48.f1+–) 48.xc1 h3 (48...f5 49.xe6 h3 50.xc7+–) 49.xh3 f5 50.b2 +– grâce à la puissante batterie sur la colonne g.

 

47...f5 48.d2?

Ne sauvait pas la partie 48.xg7+ xg7 49.xg7+ xg7 50.d2 e4+–+

 

48...xc3 49.xg7+ xg7 50.xg7+ xg7 51.xe6+

« Après 51.h5+ les blancs avaient encore des chances de d’obtenir la nulle. » Bachmann Très optimiste mais pas impossible après : 51...g8? 52.g5+ g6 53.f6+ g7 54.h5+ g8 55.f6+ et suit un échec perpétuel. Pourtant après 51...f8! 52.f4+ e7 le roi noir s’échappe victorieusement.

 

51...g8 52.g5+ g6 0-1

« Herr Paulsen est l’un des joueurs les plus originaux qui soit jamais apparu sur la scène échiquéenne. » Steinitz dans l’International Chess Magazine

Livre du tournoi
Samuel Boden

 

L’année précédente il avait remporté une victoire positionnelle en utilisant le fianchetto dans la variante Cozio (1715-1780) de l’Espagnole. Un traitement de l’ouverture du point de vue des noirs que le GM Dreev, qui vient de publier une monographie en 2014, cautionne complètement.

Son adversaire, Samuel Boden (1826-1882), était alors considéré comme l’un des meilleurs joueurs anglais.

 

Boden,Samuel Standidge - Paulsen,Louis
Bristol (3.1), 21.09.1861

Partie Espagnole [C60]

 

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 ge7 4.0–0 g6! 5.c3 g7 6.d4 exd4!

Permet de maintenir le fou de cases noires actif par rapport au naturel 6...0–0 7.d5 a6 (7...b8 8.d6!) 8.e2 a7 (8...b8 9.d6!) 9.c4 (9.d6 cxd6 10.xd6 b5! 11.xb5 axb5 12.d1 a6 13.b4 d5=) 9...d6 10.c3 += GM Dreev avec un centre solide qui assure un avantage d’espace sur l’aile dame.

 

7.cxd4 d5 8.exd5 xd5 9.e1+ e6 10.xc6+

Plus tranchant est 10.g5!? d6 11.bd2 0–0 12.e4 b4 13.xc6 bxc6 14.c1 fe8 et pour l’affaiblissement de la structure, les noirs ont la paire de fous et un excellent jeu de pièces. Cette position fait l’objet d’un débat qui est toujours d’actualité.

 

10...bxc6 11.c3

11.g5 0–0 12.xe6 fxe6 13.d2 (13.xe6?! h4!) 13...xd4 14.f3 g7 15.xe6 b8 avec un jeu dynamique qui offre suffisamment de contre-jeu. (GM Dreev)

 

11...0–0

Une position « moderne » avec une paire de fous qui compense le dommage structurel. Les blancs vont se montrer passifs sans véritable plan, alors que le jeu de pièces des noirs va peu à peu progresser pour s’imposer.

 

12.h3 c5!? 13.e3?! c4?!

Logique était 13…Cxe3 qui forçait 14.fxe3 cxd4 et ouvrait la position au service de la puissante paire de fous.

 

14.xd5 xd5 15.c1 ab8 16.c2?! b5 17.a4?

Un affaiblissement de l’aile dame inutile.

 

17...b3 18.e5 b4 19.d2 fb8

Victoire positionnelle, les noirs dominent avec une pression terrible sur l’aile dame affaiblie.

 

20.c6!?

Les blancs cherchent le salut dans des complications tactiques quelque peu hasardeuses.

 

20...xc6 21.d5 xa4?!

Plus simple 21...xd5 22.xd5 xb2 et le pion c4 passé devient très dangereux.

 

22.dxe6 xd1 23.exf7+?!

Après 23.exd1! fxe6 (23...xb2?? 24.d8+ gagnait pour les blancs) 24.d8+ xd8 25.xd8+ f7 26.d7+ et les noirs doivent se contenter de répéter les coups 26...g8 (26...f6 27.d4+ e5 28.c3 b7 29.f4) 27.d8+ =

 

23...xf7 24.exd1 xb2

Avec à nouveau un puissant pion c passé.

 

25.d7+ g8 26.xa7 c8 27.e1 c3 28.ee7?

Une erreur typique provoquée par l’état d’esprit du XIXème siècle, les possibilités défensives sont sous-estimées, les blancs projettent une attaque de mat illusoire.

Il fallait interposer 28.d4! c2 29.xb2 xb2 30.h2 et les blancs ont des chances de tenir la position 30...b1 (30...b5 pour défendre depuis la colonne h 31.c1) 31.ee7 =

 

28...c2 29.e3 c3

Plus précis 29...f6! 30.e6 (si la tour quitte la colonne e il y a 30…Te4) 30...b6–+

 

30.xh7 b1+ 31.h2 e1 32.f4 c1

32...f8! gagnait sur le champ.

 

33.xc1 xc1 34.h6 e5+ 35.g3 c6 36.h4 d6 37.hh7 xd7 38.xd7 c5 39.f4 g7 40.d2 c4 41.c2 c3 42.g2 d8 43.f3 d3+ 44.g4 d2 45.c1 c2 46.g5 b2 0-1

Blomberg milieu XIX

Louis Paulsen est né le 15 janvier 1833 à Gut Nassengrund près de Blomberg, dans la Principauté de Lippe. A l’époque cette région était dénommée comté de Lippe-Detmold.

Dans la 1ère biographie signée Ludwig Rellstab (1904-1983) Weltgeschichte des Schachs 6 Morphy/Paulsen (publiée en 1967), la date de naissance indiquée est 22 juin 1837 !

Louis Paulsen a grandi dans une famille de joueurs d’échecs, ses frères Wilfried (1828-1901), Ernst (1829-1899) ainsi que ses sœur Amalie (1831-1869) et Emilie (1835-?) s’adonnaient tous avec passion au jeu.

Son père Carl, un original peu conformiste, était un lettré, Docteur en Philosophie, qui avait choisi de diriger une exploitation agricole.

En 1853 la maladie de la pomme de terre frappe l’Europe et la situation matérielle de la famille se dégrade. Il faut trouver d’autres débouchés. En 1854, peu après la mort de sa mère, le jeune Paulsen, 21 ans, émigre aux Etats-Unis et rejoint son frère Ernst qui s’était installé quelques années auparavant à la tête d’un négoce de tabac à Dubuque dans l’Iowa.

Dubuque 1850

Ceci explique la présence de Louis Paulsen au premier tournoi important joué aux Etats-Unis à New York en 1857.

Il perdra en finale contre le génial Paul Morphy (1837-1884), 20 ans, qui lui aussi faisait son entrée sur la scène internationale. Une partie d’anthologie les opposa qui marquera les esprits du XIX siècle comme plus tard la défaite de Bardeleben face à Steinitz à Hastings 1895.

Steinitz fit du diagramme de la position critique la couverture de son livre « Modern Chess Instructor ».

Modern Chess Instructor

Paulsen,Louis - Morphy,Paul
New York (4.6), 1857

Partie des 4 Cavaliers [C48]

 

1.e4 e5 2.f3 c6 3.c3 f6 4.b5 c5 5.0–0 0–0 6.xe5 e8 7.xc6 dxc6 8.c4 b5 9.e2 xe4 10.xe4 xe4 11.f3 e6 12.c3?

« Une gaffe positionnelle typique des adversaires de Morphy. » GM Fine Correct était 12.d3 suivi des poussées c2–c3 et d3–d4 avec un bon contrôle du centre.

 

12...d3! 13.b4 b6 14.a4 bxa4 15.xa4 d7

« 15…Fb7!? Pour contrôler a6 était meilleur. » GM Barcza

 

16.a2?

Impératif était 16.Da6! pour simplifier ou se dégager avec la poussée d2–d4.

 

16...ae8 17.a6 xf3!!

Morphy utilisa une dizaine de minutes avant de sacrifier sa Dame et Paulsen plus d’une heure un quart avant de l’accepter ! « Evident mais toujours attractif. » GM Nunn Ce diagramme est pourtant celui qui figurera en couverture du « Modern Chess Instructor » de Steinitz.

 

18.gxf3 g6+ 19.h1 h3 20.d1 g2+ 21.g1 xf3+ 22.f1 g2+

Ici 22.Tg2! indiqué par Maroczy forçait le mat.

 

23.g1 h3+ 24.h1 xf2 25.f1 xf1 26.xf1 e2 27.a1 h6 28.d4? e3 0-1

Paulsen - Morphy

Paulsen fut aussi l’un des meilleurs joueurs à l’aveugle et son prodigieux talent en simultanée, les yeux bandés, étonna même Paul Morphy qui lui rendit publiquement honneur lors du tournoi de New York 1857.

Durant le tournoi une anecdote amusante fut rapportée. Alors que Paulsen défiait régulièrement cinq joueurs à la fois (en 1859 il était capable de jouer simultanément 15 parties, un record pour l’époque), un jour il eut l’audace de demander à Morphy s’il voulait faire partie du groupe. Morphy accepta, ajoutant toutefois une condition, il voulait lui aussi jouer sans voir. Au 25ème coup Morphy annonça un mat en cinq !

Pourtant son extrême lenteur dans les parties du tournoi exaspérait Morphy, qui avait la réputation d’être très correct devant l’échiquier. Il restait immobile, silencieux, attendant patiemment que son adversaire joue son coup mais il confia que jouer contre Paulsen lui était insupportable.

L’Américain Fiske (auteur du livre du tournoi) résuma le match : « M. Morphy est courageux et attaque; M. Paulsen est prudent et défensif à l’excès. »

Après l’avoir écrasé dans la finale à New York (+5 -1 =2), Morphy esquivera les propositions de Paulsen pour une revanche : « Paulsen a depuis défié Morphy pour jouer un match, mais ce gentleman a refusé de jouer avec égalité de matériel et Paulsen a refusé de recevoir un quelconque avantage. En conséquence le match n’a pas eu lieu. » (The Chess Player,s Chronicle 1861 p.289)

Paulsen ne lui en voudra pas comme le rapporta Mieses (1865-1954) : « Une fois je lui demandais - Qui est parmi tous les maîtres que vous avez rencontré sur l’échiquier, celui que vous considérez comme le plus fort ? - Louis Paulsen, qui était connu pour être très réservé, spécialement concernant des jugements sur les autres maîtres, répondit sans hésitation : - Morphy -. Pour étayer son opinion, il ajouta : - Si vous lui demandiez après la partie ce qu’il aurait répondu sur tel et tel coup, immédiatement il expliquait, sans donner trop de détails, les suites qu’il avait l’intention de jouer. Alors on pouvait se rendre compte, avec admiration, combien de possibilités il avait pris en considération et combien il avait calculé en avance… » (Kings, Commoners and Knaves – E. Winter – Russel Enterprises 1999)

Lorsqu’en avril 1861 débute la guerre de Sécession, provoquée par l’élection à la Présidence d’Abraham Lincoln opposé à l’esclavage, les Confédérés rassemblant onze Etats du Sud font sécession avec les Etats-Unis. L’Etat de Iowa avait pris fait et cause pour l’Union conduite par Lincoln en mobilisant plus de 75.000 hommes.

La guerre civile provoque le retour de Paulsen en Europe et, en mai 1861, il est en Allemagne et cherche à se mesurer aux meilleurs joueurs de son temps. En attendant, il s’adonne à la pratique répétée du jeu à l’aveugle.

« Chaque soir, de six à onze heures du soir, je m’entraîne aux échecs avec mon frère Wilfred, qui est aussi un bon joueur sans voir, comme il l'a récemment prouvé en jouant neuf parties simultanément, les yeux bandés. Il a battu tous ses adversaires après sept heures de jeu. Sur les quinze parties que nous avons joué un contre l'autre, j’en ai gagné neuf, perdu deux et fait quatre nulles. » Source « Illustrated London News » 7 mai 1861

« J’ai récemment pu devenir un familier de M. Paulsen, qui souvent me rend visite. Il est extrêmement timide, parlant rarement ou si peu. Son pouvoir de mémorisation est étonnant. Après son retour d’une simultanée ou il avait joué dix parties à l’aveugle, il vint me trouver, ceci quatre semaines après sa performance, et dicta les dix parties sans l’assistance d’un échiquier ou d’un joueur ! » Des propos rapportés par le correspondant de l’« Illustrated London News »

Paulsen partie à l’aveugle

« Cette partie est une curiosité échiquéenne. Ce fut la première et seule fois que j’ai mené une partie contre un joueur qui jouait à l’aveugle. M. Paulsen était à cette époque, avec M. Morphy, le plus grand expert de cette forme de jeu. Il a conduit simultanément dix parties les yeux bandés. » J. Blackburne

Paulsen,L - Blackburne,J
Manchester 1861
Simultanée à l’aveugle

 

1.e4 d6 2.d4 e6 3.d3 b6 4.e2 b7 5.0–0 g6 6.e3 g7 7.d2 d7

Ce schéma « hippopotamus » où les noirs jouent resserrés sur les 3 premières rangées sera redécouvert au XX siècle ! En 1966, Spassky en fera même usage dans un match pour le titre mondial !

 

8.f4 h6 9.f3 f5 10.e5 e7 11.d2 f7 12.ad1 0–0–0 13.a4 dxe5 14.fxe5 h6 15.a5 b5 16.a6 a8 17.xb5 dxe5 18.xe5 xe5 19.c3 g4 20.f4 e5 21.dxe5 xe5 22.d4 c5 23.fe1 xd4 24.xd4 f3+ 25.gxf3 xd4+ 26.g2 h4 27.g3

« Ici j’aurai dû me contenter des échanges qui gagnaient pour les noirs, mais comme beaucoup de jeunes d’aujourd’hui, j’ai joué pour la galerie. A partir d’ici M. Paulsen va jouer magnifiquement. » Blackburne

 

27...g4 28.b3 f4 29.c4 g5 30.g8 e3 31.xe3 fxe3 32.b8+ d7 33.xa7+ 1-0

Joseph Henri Blackburne (1841-1924) deviendra l’un des meilleurs joueurs anglais de la fin du XIX siècle.

Son côté taciturne le fit apparaître quelquefois suffisant mais son grand point faible était la lenteur avec laquelle il débitait ses coups. Que ce soit dans ses exhibitions en simultanée, qui parfois duraient pas moins de vingt heures, ou dans les parties de tournoi.

L’introduction des pendules et du contrôle du temps lui causèrent beaucoup de problèmes et altérèrent la qualité de son jeu.

Mac Donnel rapporte l’anecdote suivante :

Alors que Paulsen s’éternisait à fixer une position complètement nulle et que son drapeau était sur le point de tomber, son adversaire lui demanda avec courtoisie :

« Sur quoi réfléchissez-vous ? »

Paulsen répondit en se levant :

John Owen

« Si nous faisons nul, j’ai le trait dans notre prochaine partie et je réfléchis sur le type d’ouverture que je dois jouer. »

Et tandis qu’il restait debout son temps a expiré et il a perdu la partie !

Tirée du tournoi de Londres 1862, cette partie est l’une des premières illustrations de comment faire un usage positionnel de la paire de fous.

Son adversaire John Owen (1827-1901) jouait régulièrement le fianchetto dame et cette défense porte aujourd’hui son nom.« Commentaires » Löwenthal

Paulsen,Louis - Owen,John
Londres, 1862

Défense Owen [B00]

 

1.e4 b6 2.g3 e6 3.g2 b7 4.c3 f5 5.ge2 f6 6.d3 b4 7.0–0 xc3?

Logique était 7…0–0. La défense des noirs qui aujourd’hui porte le nom de Owen est caractéristique du style hypermoderne. Paulsen n’aurait jamais joué ce coup conscient de la valeur de la paire de fous. En général, cet échange trouve sa justification dans un affaiblissement structurel.

 

8.xc3 fxe4?!

A nouveau 8…0–0 était indiqué.

 

9.xe4 xe4 10.h5+!

« Jusqu’ici, malgré son caractère fermé, la partie devient animée et intéressante. »

 

10...g6 11.e5 0–0 12.dxe4 c6 13.c3

L’absence du fou de cases noires pose des problèmes très difficiles pour assurer la défense du roi.

 

13...e5 14.h6 f7 15.f4

« Aussi insignifiant que ce coup apparaisse, il est la clé d’une remarquable combinaison. Celle-ci, selon notre opinion, est l’un des plus beaux échantillons du jeu de M. Paulsen. »

 

15...a6?

« Les noirs semblent inconscients du danger qui les menace; ils auraient dû préférer 15…De7. »

15...e7 Après 16.fxe5 xe5 17.b3 d8 18.ad1 c6 19.d2 e6 += les noirs pouvaient encore tenir la position.

 

16.fxe5! xf1 17.xf1 e7

Si 17…Txf1?? 18.Fxf1 et le roi noir reste crucifié devant la puissante paire de fous.

 

18.xf7 xf7 19.e6!!

« Une jolie pointe. »

 

19...e7 20.exd7 e5

« Si 20…Dxd7 21.e5 gagnant au moins le cavalier. »

 

21.h3 g5

Si 21...c5+ 22.xc5 bxc5 23.e6+ h8 (23...f7 24.g5 et le pion coûte la tour) 24.f4 xd7 (24...c6 25.d5) 25.xd7 et la paire de fous de Paulsen gagnera immanquablement contre la tour, bien que cela prendra un peu de temps. »; Une autre variante publiée à l’époque est 21...c5 22.b3+ c4 (22...h8 23.d5 d8 24.f4+–) 23.b5 d8 24.d5+ f7 25.e6 c5+ 26.xc5 bxc5 27.g5+–

 

22.xc7 g4 23.d8+ xd8 24.g7# 1-0

Livre Défense Owen

Ce qui différenciait Paulsen des autres forts joueurs était, bien qu’il ait compris qu’une attaque était le chemin usuel pour vaincre, qu’il accordait beaucoup plus d’importance à concevoir d’abord une bonne défense.

De plus, comme Steinitz, il élaborait un plan et sa vision stratégique était celle d’un homme du XX siècle comme va le démontrer la partie suivante, avec des roques opposés. Paulsen engage une course contre la montre sur les ailes et forcera l’adversaire à affaiblir ses défenses. Ignace Kolisch (1837-1889) était avant tout un brillant attaquant peu enclin à s’attarder sur des coups défensifs… Le résultat final du match fut 7 victoires pour Paulsen, 6 défaites et 18 parties nulles !

Ignace Kolisch
Caricature Paulsen par Zinser

Paulsen,Louis - Kolisch,Ignatz
Mondres, 1861

Défense Française [C10]

1.e4 e6 2.d4 d5 3.c3 dxe4 4.xe4 f6

Une suite marginale abandonnée de nos jours.

5.xf6+ xf6 6.d3 d6 7.f3 h6

Nécessaire pour assurer la position de la dame.

8.0–0 c6 9.c3 d7 10.e1 0–0–0

« Le roi noir n’aurait pas eu la paix sur l’aile roi après 10...0–0 11.c2 e7 12.e5 fd8 13.g4 h4 14.e4 avec une puissante initiative pour les blancs. Unzicker Durao Nice 1974 » GM Psakhis

11.b4!

Les pions blancs se lancent à l’assaut de l’aile dame pour ouvrir les lignes et affaiblir les remparts du roi.

11...g5 12.b5 e7 13.e5

« Avec une meilleure partie pour les blancs » Jugement de Psakhis en 2004 sans se référer à cette partie « historique ».

13...b8

Le « Deutsche Schachzeitung » tenait 13...d5?! comme supérieur mais après 14.c4 f4 15.f3! les noirs ont des problèmes pour s’opposer à la poussée c4–c5–c6.; 13...g6 Rellstab 14.a4! xe5 15.dxe5 xe5 16.xa7+–

14.c4 g7 15.b1 xe5 16.dxe5 g6 17.a4!

Un sacrifice de pion pour conforter durablement l’initiative sur l’aile dame.

17...xe5 18.e4

Menace 19.Fxb7 Rxb7 20.Da6 Rb8 21.Fe3 +–

18...b6

Un affaiblissement de l’aile dame presque fatal, mais si 18...c8 19.e3 forçait la poussée b7–b6.

19.b3

Menace 20.Dxa7!! suivi du mat, ce qui permet de maintenir le fou sur la puissante diagonale, sinon 19…f5 rendait la situation incertaine.

19...a5

Si les blancs avaient joué 19.Tb4! cette défense n’était pas possible après 20.bxa6ep Fxa4 21.a7 Rxa7 (22…Rc8 23.a8=D suivi de 24.Dxa4) 22.Txa4 suivi du mat.

20.c5 c8

Si 20...f5? 21.b2 fxe4 22.cxb6 suivi de 23.Dxe4 +–

21.b2!? f6 22.c3

Avec l’idée de sacrifier sur a5.

22...b7?

Plus résistant 22...d7! qui amenait une pièce de plus en défense.

23.xb7 xb7 24.c6+ a7 25.xa5! a8 26.xb6+! b8

Si 26...xb6 27.d4+ avec un mat forcé.

27.a5 g4 28.xe5 fxe5 29.b6 a6 30.bxc7+ a8 31.b5 1–0

Les remparts du roi blanc sont intacts et ce n’est que désolation du côté des noirs.

Hambourg fin XIX

Paulsen, au contraire, trouvait beaucoup de ressources pour tenir une position difficile. Voici un petit chef d’œuvre qui l’oppose au célèbre « romantique » Adolf Anderssen (1818-1879), apôtre de l’attaque à tout prix.

C’était la deuxième réunion annuelle de la Fédération des Echecs de l'Allemagne du Nord et Paulsen obtint le 2ème prix derrière Anderssen mais devançant Schallopp, Zukertort et Minckwitz.

Adolf Anderssen (1818-1879)

 

Anderssen,Adolf - Paulsen,Louis
Hambourg, 27.07.1869

Parties Espagnole [C77]

 

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 f6 5.d3 d6 6.xc6+ bxc6 7.h3

Une spécialité d’Anderssen, ce n’est pas joué avec l’idée d’empêcher le fou de venir sur g4 mais au contraire de préparer une attaque sur l’aile roi avec la poussée g4.

 

7...e7 8.c3 0–0 9.0–0 c5 10.h2

Libère la case g1 pour l’arrivée d’une tour. Une partie du même tournoi se poursuivit avec 10.h2 b7 11.e2 d7 12.f4 exf4 13.xf4 f6 14.d2 e5 avec des chances égales Zukertort-Paulsen (Hambourg 1869)

 

10...b7

L’idée des noirs est de fragiliser le centre avec la poussée c4 et la manœuvre Cf6–d7 suivi de la poussée f7–f5. Un centre peu stable rend une attaque sur l’aile très hasardeuse.

 

11.e2 d7 12.g4!?

A double tranchant, affaiblit l’aile tout en empêchant la poussée f7–f5.

 

12...b6

Maintenant la poussée d6–d5 est un objectif possible.

 

13.b3 d7 14.d2 ae8 15.g1 c6

On pourrait penser que la poussée d6–d5 est le but de ce coup mystérieux.

 

16.g3

Les blancs n’ont qu’un but, développer une attaque de mat sur l’aile roi.

 

16...d8 17.ag1

17...a8!

« Une manœuvre que Nimzovich ou Petrossian n’auraient pas désavouée : le cavalier vise d4. » J. Le Monnier. Maintenant le cavalier dispose de la case c7 pour se redéployer vers le centre via e6!

 

18.g5 c7 19.g4?!

A leur tour, les blancs pouvaient envisager de centraliser leur cavalier c3 avec la manœuvre Cd1–e3.

 

19...f5!

« Pour être en mesure de protéger la case h7, qui n’était pas facile à défendre. » Gottschall

 

20.gxf6 xf6

Il peut sembler paradoxal d’avoir faciliter l’ouverture de la colonne g mais la colonne f offre suffisamment de contre-jeu.

 

21.h4 e6 22.f5 d4?!

C’était le but mais 22…Rh8 était sans doute meilleur.

 

23.xg7!?

Il a été recommandé 23.Cxd4 cxd4 24.Cd1 comme supérieur mais 24…d5! infirme ce jugement.

 

23...xg7!

Risqué était 23...xe2?! 24.xe8+ f7 25.xf6 xf6 26.xe2 c8 27.f4! et le roi noir exposé offre des chances de gain pour les blancs.

 

24.xg7+ xg7 25.xg7+ xg7 26.h5

Plus précis 26.Dg4 Rh8 27.Fe3 qui permettait de consolider la position.

 

26...e6! 27.f4 exf4 28.xf4 g6 29.g3 c8!

Toutes les pièces noires contre-attaquent !

 

30.e2

30.d1 f3!–+

 

30...f3+ 31.g2 g5

Les noirs récupèrent avantageusement la dame.

 

32.xf3 xh3+ 33.f2 xf3+ 34.xf3 g4+ 35.f4 g6 36.c3 h5 37.h4 f7 38.g5 e6 39.a4 d1 40.c3 h4 41.b2 h5 42.c4 h3 43.e3 h2 0–1

« Paulsen, dix ans avant Steinitz, fut le réel créateur de ce que j’appellerai l’école moderne de défense. Avant lui, Philidor et Staunton s’attachèrent à cette tâche ingrate. » J. Le Monnier

Dans la prochaine chronique je traiterai de son plus grand succès, le tournoi de Leipzig 1877.

Je tiens à remercier Gérard Demuydt pour son aide régulière dans la mise en ligne de mes articles et le Musée du Jeu de La Tour-de-Peilz pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld. www.museedujeu.ch

Georges Bertola


Publié le 01/07/2015 - 09:00 , Mis à jour le 01/07/2015 - 11:26
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