Mar del Plata 1941
Les participants de Mar del Plata 1941.
Si en 1928 tous les participants étaient issus du continent sud-américain, cette 4ème édition (après celles de 1934 et 1936), atteignit un niveau jusqu’ici sans précédent.

Le prolongement de la guerre par d’autres moyens

La Rambla, Mar del Plata 1915

C’est à Mar del Plata, une cité balnéaire à quelque trois cents kilomètres au sud-est de Buenos aires, qu’eut lieu en 1928 le premier tournoi international joué en Argentine. Certainement les répercussions logiques du fameux et mémorable duel opposant Alekhine et Capablanca à Buenos Aires l’année précédente.

Le livre du tournoi avec signature

Si en 1928 tous les participants étaient issus du continent sud-américain, cette 4ème édition (après celles de 1934 et 1936) atteignit un niveau jusqu’ici sans précédent. La direction du tournoi fut confiée à Nestor Dupetit, champion de Mar del Plata appuyé par le dynamisme de Roberto Grau, cheville ouvrière du tournoi des Nations de 1939 et véritable patron des échecs argentins. Les meilleurs joueurs européens avaient été invités à cette occasion, une conséquence de l’Olympiade qui s’était achevée en pleine confusion alors que débutait la seconde guerre mondiale.

Dans ces temps troublés de nombreux participants avaient choisi de rester en Argentine. Parmi eux plusieurs joueurs avaient la stature de candidat au titre mondial. L’un des plus talentueux était Erich Eliskases (1913-1997) qui avait contribué, au premier échiquier, à la victoire de la grande Allemagne en compagnie de Ludwig Engels (1905-1967) et Paul Michel (1905-1977) inscrits également dans le tournoi.

L'équipe d’Allemagne Buenos Aires 1939

Ces derniers, pourtant très attendus pour être fêtés en Allemagne, étaient dans l’expectative, peu enclins à rejoindre le vieux continent. Une attente qui leur sauva probablement la vie. En juin 1941 devait débuter la guerre la plus meurtrière de l’histoire, avec l’invasion de l’URSS par les armées nazies. Le Dr. Becker (1896-1984), capitaine de l’équipe, écrivit dans le numéro de juin 41 du « Deutsche Schachzeitung » :

« Eliskases vient de terminer un voyage d’exhibition d’échecs à l’intérieur du pays avant de revenir à Buenos Aires pour terminer son dernier livre d’échecs qui devrait être publié aux éditions Walter de Gruyter. Le texte original allemand a été envoyé par avion à Berlin, rien n’a encore été décidé pour la publication en espagnol. Les activités échiquéennes de Paul Michel ont consisté surtout à participer au championnat organisé par le club allemand de Belgrano (Buenos Aires) où il obtint 100% des points. Le plus important pour Engels en 1940 fut d’apprendre à nager. »

Selon un témoignage de A.D. de Groot, participant de l’Olympiade au sein de l’équipe hollandaise à Buenos Aires, tous les membres de l’équipe allemande, à l’exception du Dr. Paul Michel, affichaient leurs sympathies pour le national socialisme. Le capitaine, le Dr. Becker, originaire d’Autriche, était le plus zélé. C’est lui qui, pour ne pas être en désaccord avec la politique hitlérienne, s’était excusé au nom de l’équipe, auprès de la « Schachbund Grossdeutsche » de n’avoir pas osé revenir en Allemagne devant le danger que représentait la traversée de l’Atlantique sous le feu de la « Royal Navy ».

Eliskases, par contre, manifestait plus de retenue, toujours très poli et sans la moindre arrogance face à ses adversaires. Il était pressenti par le régime nazi et la fédération allemande des échecs, comme un futur candidat potentiel au titre mondial. Alekhine lui-même pensait, qu’avec Keres, ils pourraient être deux de ses plus dignes successeurs. Le champion du monde compara le style de Keres à celui de Morphy, brillant et spectaculaire mais il jugea le jeu d’Eliskases plus universel, plus complet.

Pour l’instant échafauder un tel match était totalement irréalisable. Alekhine était au Portugal avec l’intention de rejoindre les Amériques et Eliskases hésitait à revenir au pays. 28 ans c’était un âge idéal pour retrouver l’uniforme de la Wehrmacht et se transformer en chair à canon.

La victoire de la barbarie sur la civilisation est un thème traité en filigrane dans ce qui sera le dernier ouvrage de Stefan Zweig « Le joueur d’échecs ». Stefan Zweig s’était réfugié au Brésil après « l’Anschluss » et avait abandonné tout espoir de retrouver « Le monde d’hier ». En septembre 1941, il entama son dernier roman et se suicidera par la suite, désespéré, à Petropolis le 22 février 1942. Sa secrétaire, devenue sa compagne l’accompagnera dans la mort. « Le joueur d’échecs » fut publié pour la première fois à Stockholm en 1943.

L’Allemagne triomphait en Europe sur tous les fronts en 1941. La « Wehrmacht » alignait les victoires et ses ressortissants vivant à l’étranger étaient confiants dans l’avenir et pensaient que la victoire de la Grande Allemagne était encore possible.

Les Allemands sur l’Acropole

Les joueurs de l’équipe allemande se voyaient opposés dans ce tournoi à plusieurs joueurs d’origine juive, qui eux vivaient sans nouvelles de leurs proches et ne pouvaient encore imaginer quel sort leur étaient réservés; notamment les Polonais Miguel Najdorf (1910-1997) et Paulin Frydman (1905-1982), le Letton Movsas Feigins (1908-1950) et dans une moindre mesure les « Palestiniens » (de nos jours Israéliens serait le terme utilisé) Moshe Czerniak d’origine polonaise (1910-1984) et Victor Winz né à Berlin (1906-?).

Déportation vers les camps

La tension qui régnait chez les protagonistes était perceptible mais n’engendra pas de conflits entre les joueurs. Sur le plan politique la position des Argentins était pour le moins ambiguë car le vice-président Ramon Castillo, qui remplaçait le président Roberto Ortiz gravement malade, était un homme d’extrême droite sympathisant des forces de l’Axe. « L’Argentine était, avec le Chili, l’un des deux seuls pays de l’Amérique latine qui n’avaient pas rompu avec les pays de l’Axe. Beaucoup de militaires étaient germanophiles, et quelques-uns pro nazi. Par contre, le général Justo, qui conservait de l’ascendant sur l’armée, était favorable aux Alliés. Une troisième voie, incarnée par un groupe d’officiers, le GOU (Grupo de Oficiales Unidos), préconisait la neutralité, suivant ainsi le précédent de 1914; le GOU n’était pas indifférent à l’idéologie fasciste, mais il subordonnait ses sympathies pour Mussolini au réalisme politique avec pour devise « gouvernement ordre et unité. L’éminence grise de cette organisation était le colonel Juan Perón qui avait obtenu le soutien à la fois d’Hitler et de Mussolini. La mort du général Justo, en 1943, lui ouvrit un espace inespéré. » (Source Histoire de Buenos Aires Carmen Bernand Fayard 1997)

Le Lieutenant Colonel Juan Perón en Italie du nord en 1939

Envoyé en mission d’étude en Europe, le futur Président de l’Argentine, Juan Perón, découvrit avec sympathie l’Italie mussolinienne dès 1938. Alors Lieutenant Colonel, il a servi dans l’armée italienne à Merano, à la tête de la division « Alpina Tridentina ».

Toutes les rencontres opposant les Allemands aux Polonais, si l’on ajoute encore le 3ème mousquetaire Franciszek Sulik (1908-1997), se soldèrent par la nulle. La seule exception fut la victoire de Najdorf sur Engels.

Le Mont Cassin avec le drapeau polonais

En 1943, F. Sulik s’engagera dans l’armée polonaise pour participer à la campagne d’Italie au côté des alliés.

« … Je tiens à vous dire que la prise du Mont Cassin est l’œuvre exclusive des Polonais. Je me réjouis que vous soyez ici en ce jour – qui est pour la Pologne un grand jour historique – de la prise du couvent du Mont Cassin par les soldats du 2e corps polonais. »

Extrait d’un courrier du 17 mai 1943 du Général Oliver au Général Anders.

Sonja Graf (1908-1965)

La seule féminine du tournoi, Sonja Graf (1908-1965), était également d’origine allemande mais elle s’était clairement démarquée du nazisme et joua sous les couleurs de la « Liberté » lors du tournoi des Nations. « Sonja Graf a forcé tous ses rivaux au travail et ce fut l’une des grandes attractions de l’évènement. Ses parties étaient suivies par l’ensemble des spectateurs. » Le livre du tournoi

Equipe de Pologne, Buenos Aires 1939. Manque Najdorf !

L’enjeu dépassait l’aspect purement échiquéen. La Pologne, vaincue et humiliée, tenait la dragée haute à la grande Allemagne. C’était aussi une petite revanche par rapport au match arbitré 2-2 sans jouer lors de la phase finale de l’Olympiade de Buenos Aires et qui permit aux Allemands de s’imposer avec un demi-point d’avance sur la Pologne.

Cette victoire face à Ludwig Engels, qui avait réalisé la meilleure performance au 3ème échiquier de l’équipe allemande, n’était que le prolongement de la guerre par d’autres moyens, pour reprendre une formule chère à Carl von Clausewitz.

« Le style agressif qui caractérise le maître allemand Engels, apporte dans la plupart des cas, une note intéressante à ses parties » rapportait le livre du tournoi. Najdorf, quant à lui, était perçu déjà comme un très grand joueur. « Ce fort maître polonais possède une extraordinaire rapidité d’analyse et ses parties sont caractérisées par une tendance à combiner. » (Le livre du tournoi) Najdorf conduisit avec succès une attaque ambitieuse sur le roque qui lui permit d’obtenir un puissant pion passé sur la colonne f avec une partie stratégiquement gagnée.

Najdorf,Miguel - Engels,Ludwig
Mar del Plata (5), 1941

Système Colle [D05]

 

1.d4 f6 2.f3 e6 3.e3 d5 4.d3 bd7 5.0–0 e7 6.bd2 0–0 7.b3 b6 8.b2 b7

Le système Colle-Zukertort.

9.e2 c5 10.e5

« Après que les noirs aient avancé le pion c5, ce coup est d’une grande efficacité dans cette variante. » Palau

10...cxd4

Voici une miniature instructive qui démontre que l’attaque blanche sur l’aile roi doit être prise très au sérieux. 10...c7 11.a3 a6 12.f4 b5 13.xd7 xd7 14.dxc5 xc5? (14...xc5 15.xh7+! xh7 16.h5+ g8 17.xg7! xe3+ 18.h1 f6 19.h6+–) 15.xh7+ xh7 16.h5+ g8 17.xg7! xg7 18.g4+ 1–0 (18) Filatov,L-Mayer,S Philadelphia 2000.

11.xd7 xd7 12.exd4 f6

La diagonale b8–h2 était plus prometteuse.

13.ab1 b8?!

« Pour améliorer la position du cavalier, les noirs perdent un temps important. » Palau

14.f4 c6 15.c3 e7 16.f3 a6 17.be1 b5 18.g5!?

Un sacrifice de pion pour renforcer l’initiative car le jeu noir sur l’aile dame n’offre rien de concret alors que les blancs exercent une nette domination sur le centre et l’aile roi.

18...g6

Une suite critique était 18...xg5 19.fxg5 xg5 20.c1 d8 (20...e7 21.g4 f5? 22.xf5!) 21.h5 g6 22.h6 e7 23.f3 avec une dangereuse initiative.

19.g4 fe8

Les noirs craignaient sans doute sur 19...h6 20.xe6 fxe6 21.xe6 f7 (21...g7 22.xc6 xc6 23.e6+) 22.xg6 g7 23.f5 avec 3 pions pour la pièce et des compensations plus que suffisantes.

20.h4!?

Décisif était 20.xh7! xh7 21.f5!+–

20...xg5

« Nécessaire (20…h5 21.g4!) car les pièces blanches étaient trop agressives. » Palau

21.fxg5 e5 22.e3 c8 23.g4!?

« Les blancs attaquent avec vigueur. Il est nécessaire maintenant de se défendre avec précision pour les noirs. » Palau

23...d7?

Déclouer la dame sur f8 pour défendre le roi était plus coriace.

24.e2 exd4 25.h3! f6 26.gxf6 f7

Si, 26...xe2 27.f7+!+–

27.f3

27...a7

Etait sans espoir 27...dxc3 28.xd5! e6 29.xe6 xe6 30.xc3+– car le pion passé f6 est très fort et la partie stratégiquement gagnée.

28.cxd4 b4 29.g5 d7 30.a3 a5 31.xb4 axb4 32.g2 d6 33.hf3 ee6 34.3f2 b7 35.f4 h6

« Une tentative désespérée pour se sauver de la part des noirs mais les blancs vont poursuivre sans risque. » Palau

36.g5 hxg5 37.xg5 h7 38.h3 e4 39.f5! h4 40.xg6 h6 41.e5!? 1–0

Si 41…Dxg6 42.Tg2 Tg4 43.f7 gagne facilement.

Curieusement, alors qu’il avait la réputation d’être avant tout un tacticien, Najdorf commenta une de ses parties, essentiellement stratégique, avec un minimum de variantes dans le livre du tournoi. Comme bien souvent ce procédé pose plus de questions qu’il n’apporte de réponse…

Son adversaire et contemporain, Moshe Czerniak (1910-1984) était un maître polonais qui avait émigré en Palestine en 1934.

Moshe Czerniak et José Raúl Capablanca, 1939

Najdorf « commente »

Najdorf,Miguel - Czerniak,Moshe
Mar del Plata (16), 1941

Défense semi-Slave [D46]

 

1.d4 d5 2.f3 f6 3.c4 c6 4.e3 e6 5.d3 e7 6.0–0 bd7 7.c3 0–0 8.b3

« Les blancs souhaitent compliquer pour éviter une rapide égalisation, ce qui pourrait se produire en continuant avec 8.e4 dxe4 9.Cxe4 c5! etc. »

8...b6 9.b2 b7 10.e2 c5 11.cxd5 exd5

« La suite 11…Cxd5 était supérieure au coup du texte. »

12.fd1 e8 13.dxc5

« Si 13.e5 les noirs répondent par 13...cxd4 qui conduit à une bonne partie après 14.exd4 b4 15.f4 xc3 16.xc3 c8 17.ac1 e4 etc. »

13...bxc5

« Capturer ce pion avec une pièce serait désavantageux pour les noirs car cela provoquerait un pion dame isolé. »Ici les blancs ont provoqué une paire de pions isolés, soit des pions pendants.

Nous sommes au cœur du débat stratégique dont le champion du monde Euwe résumait sa substance : « Les principaux bons et mauvais côtés des pions pendants sont les suivants dans leur formation horizontale, ils contrôlent 4 cases et ainsi tiennent les pièces ennemies à distance et rehaussent l’activité de leurs propres pièces. Mais ils nécessitent un soutien continuel. Le fait est qu’en position horizontale, les pions pendants sont tous deux privés d’un soutien d’un pion. En formation oblique seul un pion est privé de soutien mais il y a le danger que l’adversaire puisse se rendre maître des cases affaiblies et les bloquer. »

14.a6 b6 15.xb7 xb7 16.ac1 f8 17.b5

« Les blancs provoquent l’échange des dames, vu que la dame noire exerce une pression dangereuse sur l’aile roi des blancs. »

17...xb5 18.xb5 ac8 19.c2

« Menace de gagner un pion avec 20.Cxa7. »

19...a6 20.c3 b6 21.f1 c7 22.e2 e4 23.f4 d8

« Un coup faible, supérieur était 23…Td7. »

24.e5 e7

« Pare la menace 25.Cc4 qui aurait causé de graves inconvénients. »

25.f3 f6 26.c3

« L’erreur du 24ème coup noir est maintenant plus visible, on peut voir que le fou blanc menace dangereusement via les cases noires. »

26...f8?

Un peu mieux 26…Fd6!? qui offrait encore un peu de résistance.

27.a5 b7 28.c6 e8 29.xe7 exe7 30.xc5

30...g5

« La position des noirs est devenue très critique. Si au lieu du coup joué suivait 30…Txe3, la riposte aurait été 31.Tc6 avec un net avantage. »

31.xb6

« Ne servait à rien 31.c6 à cause de 31...gxf4 32.xf6 fxe3 avec la menace 33…e2. »

31...xb6 32.xd5 xd5 33.c8+ g7 34.xd5 xe3 35.xg5+ f6 36.gc5 be6 37.c2 e1+ 38.f2 h1 39.8c6 xh2 40.xe6+ fxe6 41.c6 a5 42.c5 a4 43.b4 a3 44.g1 h4 45.g4 1–0

« Ici la partie fut ajournée mais les noirs abandonnèrent sans la reprendre. La suite aurait été 45…Re7 46.b5 Rd6 47.b6 Rxc5 48.b7 etc. »

Sonja Graf et Gildeon Stahlberg

Quatre des cinq premières places furent occupées par deux Polonais et deux Allemands mais la victoire revint à un neutre, le Suédois Gideon Stahlberg (1908-1967). Voici ce qu’il rapporta dans « I kamp med världseliten » :

« Le tournoi a été joué en fin d’été, c'est-à-dire en mars, lorsque la chaleur n’est pas aussi accablante qu’en décembre, janvier ou février. J’étais en bonne condition physique après des entraînements quotidiens au tennis de table et également bien préparé sur le plan échiquéen. J’avais 17 concurrents, parmi eux Najdorf, Frydman, Eliskases, Michel, Czerniak, Guimard et le jeune grand-maître estonien Raud qui devait décéder la même année dans des circonstance tragiques. Au début, c’était une âpre lutte pour mener mais, par la suite, je pris un net avantage avec un point et demi d’avance sur mon plus proche concurrent Najdorf. Ce dernier a poursuivi avec force mais j’ai pu finaliser avec une victoire très serrée après quelques nulles. Lorsque la dernière ronde a débuté. je menais avec un demi-point, j’avais les blancs contre Iliesco, l’un des plus faibles participants, tandis que Najdorf jouait avec les noirs contre l’Allemand Michel, difficile à battre. Najdorf a offert un prix supplémentaire à Iliesco s’il parvenait à me battre mais ceci s’est ébruité auprès du public, avec pour conséquence que quelques Argentins qui, curieusement avaient plus de sympathie pour moi que pour Najdorf, promirent a Iliesco, « tout l’or du monde » s’il perdait ! Cette histoire ne m’est parvenue aux oreilles qu’après la partie. Je travaillais à consolider ma position tout en observant la partie de Najdorf. Sa partie s’est terminée par une nulle rapide après seulement une vingtaine de coups, alors que je ne prenais aucun risque et simplifiais en offrant la nulle. A ma grande surprise, le pauvre Iliesco a décliné ma proposition parce qu’il pouvait obtenir un prix « spécial » seulement en gagnant ou en perdant. Mais j’ai trouvé une parade si évidente pour forcer la nulle qu’Iliesco, dépité, a finalement accepté de partager le point. Je terminais invaincu, comme Eliskases, tandis que Najdorf avait perdu une partie contre Iliesco ! Je totalisais 13 points sur 17 possibles, devançant Najdorf d’un petit demi-point et Eliskases d’un point et demi. »

Lors de la cérémonie de clôture Stahlberg donna une simultanée sur 26 échiquiers (+20 =3 -3)

Voici sa meilleure prestation contre le Lituanien Markas Luckis (1905-1973).

Markas Luckis
Gildeon Stahlberg

Stahlberg « commente »

Luckis,Marcos - Stahlberg,Gideon
Mar del Plata (9), 1941

Nimzo-Indienne [E52]

 

1.d4 f6 2.c4 e6 3.c3 b4 4.e3 0–0 5.f3 b6 6.d3 b7 7.c2!?

Le contrôle de case clé e4 est l’objet du débat et la dame s’oppose à l’arrivée du cavalier.

« Dans le tournoi de l’AVRO 1938, Reshevsky avait joué 7.0–0 contre Alekhine et après 7...xc3 8.bxc3 e4 9.xe4 xe4 10.c2 f5 11.e5! il obtint la meilleure position. »

7...d5 8.0–0 bd7 9.cxd5

La pratique retenait 9.a3 xc3 10.bxc3 dxc4 11.xc4 c5 12.b2 c7 13.d3 ac8 comme offrant des chances égales.

9...exd5 10.a3 xc3

« Possible était 10…Fe7 qui amenait davantage de complications. »

11.bxc3 e8 12.a4 c5 13.dxc5 xc5 14.b5 f8

« Une perte de temps, mais seulement en apparence, comme le montrera la suite de la partie. »

15.d4 c7!

« Menace 16…Cg4 et, malgré la paire de fous, les blancs ont des problèmes. »

16.e2 fc8 17.b2 ce4 18.fc1

« Les blancs veulent activer le fou de cases noires et préparent la poussée c3–c4, ce que les noirs vont laisser faire, car cette manœuvre va leur donner l’occasion de réaliser une belle combinaison. »

18...a6 19.c4 dxc4 20.xc4 d6 21.d3

21...xf2!

« Une possibilité qui avait échappé à Luckis. »

22.xf2 xh2 23.f3 g4+! 24.e1

« Après 24.xg4 xg2+ suivi par 25…Dxg4, les noirs obtenaient trois pions pour la pièce et le roi blanc était vulnérable. »

24...xf3 25.xf3 xg2 26.e2

26...xe3!

« Les noirs forcent une finale gagnante. »

27.xg2 xg2+ 28.f2 f4 29.e3 e6 30.a5?!

Favorise la création du pion passé, éviter de simplifier avec 30.g1!? c2 31.ab1 e8 32.e5 offrait plus de résistance.

30...xc1 31.xc1 bxa5 32.xa5 f6 33.d4?

Il était impératif de conserver le matériel car maintenant la finale est sans espoir.

33...xd4 34.xd4 f7

« Le gain n’est plus qu’une affaire de technique pour les noirs. »

35.c5

Les blancs vont manquer de précision et n’opposeront pas une grande résistance pour empêcher les noirs de progresser.

35...a7 36.e4 a5 37.f5 a4 38.a3 h5 39.f4 g6 40.c4 a5 41.g3 h6 42.d4 g5 43.d6 g6 44.b2 f5?!

Décisif était 44...h4+! 45.g4 f5 46.a6 f2 47.a1 a3!–+ 48.xa3? f5+ 49.h3 h5 et le mat est imparable.

45.a6 h4+ 46.g2 f4

Ici la partie fut ajournée.

47.e5!?

Une dernière ressource pour compliquer !

47...f5 48.a1

« Même sur 48.Fb2 les noirs forçaient le gain en avançant de la même manière. »

48...g4! 49.xa4 g5 50.c3 h3+ 51.h2

« Si 51.g1 f3! 52.d2+ f5 53.a5+ g6 suivi de la poussée g4–g3. »

51...f2+ 52.g1 g3 53.a1 f5 54.d4 c2 55.h1 f4 56.g1 g4 57.b1 h2 58.xh2 xh2+ 59.g1 a2 60.c1 f3 61.b1 g2+ 62.h1 h2+ 0–1

Une belle victoire d’Eliskases face à Carlos E. Guimard (1913-1998), sacré champion d’Argentine en 1941, dans un style sobre avant de s’enflammer pour entrer dans des complications pas toujours très claires. Une petite déception pour celui qui apparaissait comme « l’une des valeurs mondiales les plus fortes » dans le livre du tournoi car il dut se contenter d’une troisième place.

Carlos Enrique Guimard
Erich Eliskases

Eliskases « commente »

Guimard,Carlos Enrique - Eliskases,Erich Gottlieb
Mar del Plata (1), 1941

Gambit de la Dame [D57]

 

1.d4 f6 2.c4 e6 3.f3 d5 4.c3 e7 5.g5 h6 6.h4 0–0 7.e3 e4

« Lasker jouait cette défense, qui amène une structure de pions asymétrique, avec prédilection, mais il la jouait avant de roquer et sans la poussée h7–h6, ce qui est moins efficace. »

8.xe7 xe7 9.cxd5 xc3 10.bxc3 exd5 11.b3 d6

« Usuel est ici 11...d8 mais le coup de la partie a aussi ses mérites. Il libère la case e7 pour le cavalier et la case d8 pour la tour dame. »

12.c4 dxc4 13.xc4 c6 14.c3 g4 15.d2!

15.0–0 serait suivi de 15...xf3 16.gxf3 ad8! Voir ma partie contre Euwe à Noordwijk 1938. »

15...ad8 16.0–0 e7

« Le sacrifice 16...xd4? 17.exd4 xd4 échoue après 18.b1! »

17.fc1

« C’est ainsi que joua contre moi le champion argentin Grau, au tournoi des Nations de Buenos Aires 39, et la réponse fut 17…c5?, un coup douteux que j’adoptais pour surprendre l’adversaire. »

« Cette fois, cependant, je suspectais Guimard de connaître la partie et d’avoir trouvé une ligne de jeu favorable pour lui. Moi-même, estimant que la finale après 17...c5 18.e4! cxd4 19.xd6 dxc3 20.xb7 d7 21.c5 c7 22.xc3! xc5 23.xf7+ offrait des meilleures chances aux blancs, avec tour et 2 pions contre 2 pièces mineures, je renonçais à jouer cette suite. »

17...b6

« Prépare la poussée c7–c5, mais maintenant les blancs ont l’initiative. »

18.e4 d7 19.g3 c6 20.a3 a8!?

« Pour pouvoir jouer 21…Fe6. Certes, ce coup n’est pas agréable mais, dans le même temps, la dame sur a3 obstrue le pion a qui, pour des raisons positionnelles, devrait pouvoir avancer sur a5. »

21.h3 e6 22.e2 ac8!

« Ayant accompli sa tâche, la tour revient sur sa meilleure case. »

23.h5 g6 24.b2 f5

« Cette poussée, généralement dangereuse, trouve une justification en amenant un fort contre-jeu. Maintenant la partie devient plus intéressante. »

25.a4 f4 26.d3 f5 27.e4

27...xh3! 28.f3!

« Si les blancs acceptent le sacrifice 28.gxh3 xh3 29.e2 f3! 30.c4+ h8 et les noirs gagnent. »

28...e7!?

« Guimard spéculait certainement sur le fait que 28...e6 28…Ch4! est encore plus fort gagnait une pièce après 29.d5! cxd5 30.xc8 xc8 31.exd5 Le coup de la partie met fin à ses espérances. »

29.a5!?

« L’unique chance de salut consiste à compliquer au maximum la partie. Il est clair que 29.gxh3 Dg5 récupérait la pièce, si 29.e5 Ff5 ou 29.d5 Ce5! etc. »

29...h4! 30.axb6 axb6 31.gxh3

« Forcé devant les menaces 31…Dg5 et 31…Cxf3. »

31...g5+ 32.h1 xh5 33.e2 h8

« Menace 34…Cxf3 qui n’allait pas immédiatement à cause du coup intermédiaire 34.Db3. »

34.a3 f6 35.g1 f5!

« Paraissait meilleur 35…Tg6 mais les blancs se défendaient avec 36.Tg4! »

36.h2 e3?!

36…Cg3!? attaquant le fou permettait de consolider l’aile dame avec un pion de plus.

37.a7?

Gratifié du « ! » par Eliskases avec le commentaire élogieux; « Dans cette position délicate Guimard fait preuve de son talent; combinant attaque et défense de manière admirable. J’avais espéré 37.Dxb6 Tg6. » Pourtant ici, au lieu de 38.Db7? indiqué par Eliskases, le coup intermédiaire 38.Ta5! permettait aux blancs de poursuivre la lutte avec des chances égales.

37...g6! 38.a1 g5 39.d5??

La gaffe en « zeitnot ». Nécessaire était 39.xg5 xg5 40.g1 et les noirs pouvaient encore espérer tirer la nulle. Eliskases indique une variante loin d’être forcée 40...d8 41.xg5 hxg5 42.e5! f5 43.e6 e8 44.d3 g6 45.xf5 gxf5 46.e7 g7 47.c7 f7 48.xc6 xe7 49.xb6=

39...xh3+! 0–1

 

La réputation d’Eliskases après la guerre était celle d’un nazi mais je ne pense pas que ce fut vraiment le cas. Commenter la victoire d’un « untermensch » en 1941 était en contradiction totale avec les exigences de la propagande du 3ème Reich. De plus, Eliskases vouait une grande admiration à Nimzovich et voici ce qu’il écrivit à son sujet :

« J’ai toujours eu une certaine préférence pour le jeu de Nimzovich mais ceci ne fît que croître lorsque j’étudiais « Mon Système » et « La pratique de mon Système ». Son jeu, teinté d’originalité et de profondeur, possède quelque chose de génial qui va augmenter considérablement, en plus de ceux qu’il a déjà, le nombre de ses adeptes. » (Source Caissa 1941 p. 88)

Ses premiers grands succès coïncidaient avec l’annexion de l’Autriche au Reich, il fut sacré deux fois « champion de la Grande Allemagne » en 1938 et 1939, ce qui a dû attiser ses penchants nationalistes. Lors de l’Olympiade en 1939, après avoir été battu par le champion du monde Alekhine, il a été outré par le comportement « antiallemand » de ce dernier lors de la phase finale. Ce qui l’a conduit, après avoir été son secondant en 1937 lors du match contre Euwe, à devenir celui de son grand rival Capablanca. Les Argentins avaient œuvré, dès la fin du tournoi des Nations, pour mettre sur pied le match revanche joué 12 ans auparavant. Une fois de plus, le match tant attendu n’eut pas lieu…

Paulin Frydman

Une victoire contre un maître argentin Juan Vinuesa qui n’a pratiquement laissé aucune trace dans l’histoire…

Eliskases « commente »

Vinuesa,Juan - Frydman,Paulino
Mar del Plata (4), 1941

Nimzo-Indienne [E32]

 

1.d4 f6 2.c4 e6 3.c3 b4 4.c2 0–0 5.e4

« Cette occupation du centre est prématurée. »

5...c5! 6.dxc5

« La poussée 6.d5 typique dans de telles positions, échoue après 6...exd5 7.cxd5?! xe4! »

6...c6 7.f3 xc5 8.e2

« Si 8.e5 g4 9.e4 b4+ gagne un pion pour les noirs. »
Sans doute trop passif, 8.g5 h6 9.h4 d4 10.xd4 xd4 11.d3 d6 = selon le GM Lalic.

8...d5!

« Avec cette poussée libératoire les noirs n’obtiennent pas seulement l’égalisation mais ils s’assurent aussi de l’initiative. »

9.cxd5 b4! 10.d1 exd5 11.exd5 fxd5 12.xd5 xd5 13.xd5 xd5 14.0–0 g4 15.d1 ad8 16.g5! f6 17.c4! e6 18.d2 d7 19.ac1 b6 20.b3 fd8 21.e3

« Avec une bonne défense, les blancs devraient parvenir à annuler. Grâce à l’échange de quelques pièces, la faiblesse du pion e3 sera viable. Cependant, il fallait considérer le plus solide 21.Rf1. »

21...xe3 22.fxe3 f7 23.e4 b6! 24.xd7 xd7 25.xf7+ xf7 26.e5

« Avancer ce pion isolé, c’est le rendre plus faible. »

26...f5! 27.e1 e7! 28.f2 h6 29.h4 e6 30.g3 c4 31.e2 g6 32.f4 b6! 33.g3 d3 34.c2

« Une meilleure résistance offrait 34.Rf2 qui empêchait 34…g5. »

34...g5! 35.hxg5 hxg5 36.f2 g4!

« Finalement le pion e5 a perdu son soutien, soit le cavalier. A partir de maintenant, les noirs devraient gagner. »

37.e1 d7 38.c5 d5 39.c7 d7

Certainement le « zeitnot », 39…Td2! 40.Rg3 Txb2 suivi de 41…Txa2.

40.c5 f4!? 41.e2 d5 42.d3 h7! 43.f2 h1 44.c4?

Après 44.a5! a6 45.a4 pour éloigner la tour de la portée du cavalier, le gain restait à démontrer (Georges Bertola).

44...g3+! 45.f3

« 45.e2 décide 45...g1 46.e1 e3! 47.xf4 (47.c7 xg2 48.d3 h4 49.xf4+ xe5–+) 47...xe1+ 48.xe1 xg2+–+ »

45...f1+ 46.e2

46...f3+! 47.xf1 e3+ 0–1 « Sans attendre 48.g1 f2+ 49.xf2 gxf2+ 50.xf2 xc4–+ »

Les participants de Mar del Plata 1941. Dans l’ordre debout de gauche à droite 1-9 assis de gauche à droite 10-17. Vinuesa assis 3ème à partir de la droite.

La situation des joueurs européens restés en Argentine n’était pas brillante. (Voir ma chronique sur Ilmar Raud) La plupart d’entre eux végétaient, désœuvrés, sans véritables ressources, soutenus parfois par leurs communautés respectives établies avant eux en Argentine. Il y avait peu de tournois organisés et Stahlberg ne participa qu’à un seul petit tournoi mineur en 1940. Invité à Rosario pour quelques jours, il y demeura finalement une année où il écrivit un livre sur le gambit dame qui rencontra un certain succès.

L’une des rares exceptions fut Najdorf qui comprit rapidement qu’il ne pourrait vivre que des échecs. En 1940, il ne participa à aucun tournoi et, sur le conseil de son ami Carlos Guimard, entra au service d’une compagnie d’assurance. Il changea son prénom Mendel Mojsze en Miguel pour lui donner une sonorité hispanique et, grâce à son côté extraverti et son sens de la persuasion, il devint un excellent vendeur. Sa réussite rapide lui offrit la stabilité financière et l’indépendance et il ne fut pas obligé de s’impliquer totalement dans les échecs pour survivre. Une position que lui enviait la plupart de ses collègues. A cette époque, il atteignit rapidement un tel niveau de prospérité matérielle que l’on parlait de lui comme de l’homme le plus riche de toute l’élite mondiale des joueurs d’échecs. 

D’autres, au contraire, vécurent tragiquement comme l’Estonien Ilmar Raud qui sombra dans le désespoir et la folie et mourut quelques mois après la fin du tournoi dans un asile psychiatrique ou encore le Letton Movsas Feigins, oublié de tous, qui mourut en 1950, âgé de 42 ans, dans une pauvreté désolante.

Movsas Feigins, tout à gauche, avec l’équipe lettone en 1933

On peut comprendre que l’idée de voir Najdorf remporter le 1er prix de 500 dollars dans ce tournoi, ait quelque peu attisé la jalousie de ses adversaires et des spectateurs. Entre 1941 et 45, il joua de nombreux tournois et remporta sept premiers prix et son plus dangereux rival, dans la plupart de cas, n’était autre que Stahlberg !

Je tiens à remercier Gérard Demuydt pour son aide régulière dans la mise en ligne de mes articles et le Musée du Jeu de La Tour-de-Peilz pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld. www.museedujeu.ch

Georges Bertola


Publié le 19/05/2015 - 09:03 , Mis à jour le 26/05/2015 - 08:43
Les réactions (9)
Tous nos membres ayant un abonnement en cours de validité (hors période d'essai) peuvent commenter les articles. Abonnez-vous!

gbchess - 25/05/2015 22:11
Merci pour vos appréciations et vos commentaires. Concernant "l'habituel coup de pied à Juan Domingo Péron", je me limite à rapporter un fait établi, servir dans l'armée italienne alors que Mussolini avait basculé du côté allemand et introduit des lois raciales en 1938, même si Péron était en mission (formation ou espionnage !?) pour son pays, ce n'est pas un acte dénué de toute signification politique pour un futur Président. Par contre je suis d'accord, sur le fond c'est anecdotique et sans importance par rapport à l'article.

barruntax - 16/05/2015 20:29
Article très intéressant. Mar del Plata, les échacs en Argenine (pays où l'on joue beaucoup à ce jeu, des belles photos, et l'habituel coup de pied à Juan Domingo Perón qui n'a rien à voir dans l'histoire puisqu'en 1941 il n'était qu'un officier de l'armée sans aucune responsabilité politique. Là on reproduit la version officielle nord- américaine (Peron=facho) car il a osé s'opposer à l'impérialisme USA et qui n'a rien à voir avec la réalite ni avec le fond de l'article mais bo, ainsi va le monde...


neustrien - 13/05/2015 14:20
Je trouve qu'avec les articles de GEORGES Bertola, il y'a matiere à d'excellents scénarios traitant du jeu d'echecs et des rapports avec le pouvoir...
BIEN Mieux que le tournoi , ou la joueuse D'echecs...en effet, la fin d'alekhine par exemple...ou le duel spassky fischer..tout a fait d'accord avec l'analyse precedente proposant de compiler tout celà en un livre...que j'achèterais illico!