Mark Stolberg — une génération sacrifiée
Mark Stolberg et Paul Keres
Yuri Averbach remarqua : « Stolberg faisait partie de ma génération, la génération sacrifiée car plus de 90% d’entre nous sont morts pendant la guerre. »
Mark Stolberg et Paul Keres

« La sensation du récent tournoi des demi-finales du championnat d’URSS fut la victoire du jeune garçon de 18 ans, venu de Rostov, Mark Moiseevich Stolberg et du jeune joueur de Lvov, Edward Gerstenfeld. » British Chess Magazine Avril 1941

Rostov sur le Don

Deux destins tragiques balayés par la seconde guerre mondiale. Yuri Averbach qualifia Mark M. Stolberg (1922-1942?) de « joueur le plus doué de sa génération. A cette époque, il était très rare qu’un jeune de moins de 20 ans réussisse à se qualifier pour l’épreuve reine des échecs soviétiques. »

Entrée des Allemands Lodz 1939

Edward I. Gerstenfeld (1915-1941?) d’origine polonaise résidait à Lodz, devenue Litzmannstadt, le 1er septembre 1939 lors de l’invasion de la Pologne par l’armée allemande, aidée par son « alliée » la Slovaquie. Il partit vers l’Est à Lvov, une ville dont il fut sacré champion à 19 ans (1934) car ses origines juives lui donnaient probablement plus de chances de survivre dans les zones occupées par les Russes. En effet, depuis le 17 septembre l’armée rouge, conformément aux clauses secrètes du pacte germano-soviétique, avait envahi l’Est de la Pologne en prétextant aider les minorités ukrainiennes et biélorusses, victimes de discriminations par les Polonais. Certains soldats polonais pensaient, dans un premier temps, que les Soviétiques s’étaient portés à leurs secours mais, très vite, ils comprirent leur erreur lorsqu'ils furent capturés. Des milliers d’officiers faits prisonniers seront ensuite exécutés dans la forêt de Katyn par le NKVD (Police politique de l’URSS), en 1940. Ce massacre sera nié par les Soviétiques jusqu’en 1990, Gorbatchev présentera alors des excuses au peuple polonais et le 26 novembre 2010 la Douma reconnaîtra la responsabilité de Staline qui avait ordonné le massacre des officiers polonais.

« La guerre est aussi inconcevable sans mensonge que la machine sans graissage. » Trotsky

Troupes soviétiques Lvov 1969

Auparavant Gerstenfeld avait participé à deux championnats de Pologne, Varsovie 1935 et Jurata 1937, mais cette victoire à Kiev fut son plus grand succès. Grâce à elle, il reçut le titre de « maître de sport » de l’Union soviétique. Voici la partie qui les opposa :

Gerstenfeld
Mark Stolberg

Gerstenfeld,Eduard Issakovich - Stolberg,Mark Moiseevich
URS-sf Kiev, 1940

Défense Française [C12]

 

1.e4 e6

Dans une rencontre précédente la suite fut 1...c5 2.f3 d6 3.d4 cxd4 4.xd4 f6 5.c3 g6 6.e3 g7 7.f3 0–0 (un traitement actuel est de ne pas indiquer l’adresse du roi en louvoyant avec 7...a6 8.d2 bd7 9.g4 b5 10.0–0–0 b7 11.h4 h5!? etc.) 8.d2 c6 9.0–0–0 d7 sans doute trop passif 10.g4 a6 11.h4 b5? 12.h5! c8 13.xc6 xc6 14.h6+– Gerstenfeld-Stolberg (URSS 1940)

 

2.d4 d5 3.c3 f6 4.g5 b4 5.e5 h6 6.d2 xc3 7.bxc3 e4 8.g4 g6

Une position basique de la défense Mac Cutcheon.

 

9.f4!?

Un coup intéressant pour conserver la possibilité d’un éventuel « 0–0 » au prix d’un tempo.

 

9...c5 10.d3 xd2

De nos jours, la théorie recommande 10...g5!? 11.e3 xd2 12.xd2 c6 13.b5 (13.h4 g4) 13...a5 14.xc6+ bxc6 15.h4 g4 16.e2 a6 17.b1!? d7 (17...xa2 18.0–0 c4 19.fe1) 18.0–0 cxd4 19.f4 avec des complications peu claires.

 

11.xd2 c6 12.f3 d7 13.b1 c7 14.b5 0–0–0

Aventureux, sous le feu de la tour ennemie, mais la sécurité du roi est le problème majeur posé dans cette variante pour les noirs.

 

15.e3

Normal devait être 15.0–0; maintenant les blancs menacent 16.dxc5.

 

15...cxd4 16.cxd4 a5

Faible était le matérialiste 16...a5+ 17.d2 xa2? 18.0–0 et l’ouverture des lignes posaient des problèmes insolubles après 18...a3 19.b3 e7 20.a6!! bxa6 21.fb1+– avec la menace 22.Dc3 et 23.Tb8.

 

17.0–0 b8

A considérer 17...xb5 qui permettait d’échanger le mauvais fou 18.xb5 c4 19.d3 b6 avec un léger avantage blanc.

 

18.d3 c4 19.e2

Plus tranchant était 19.xc4!? et ici 2 variantes : 19...dxc4 (19...xc4 20.d2 c6 (20...xa2?; ou 20...xc2? perd du temps et ouvre les lignes.) 21.b3 toujours avec attaque.) 20.d2 c6 (sinon la case e4 permet au cavalier d’obtenir une position dominante) 21.b4 a5 22.c3 xa2 (22...d5 23.f3 suivi de 24.Ce4.) 23.fb1 d5 24.e4 avec une dangereuse attaque pour le pion.

 

19...c8 20.b4?! a5 21.b3 a4 22.c3 e7 23.xc4 b4! 24.e3 xc4 25.xc4 xc4

Les noirs ont fait mieux qu’égaliser.

 

26.f4!?

Renonçant à une défense passive pour rechercher l’initiative.

 

26...xa2

26...xc2!? offrait plus de possibilités, si 27.xf7 f5 etc.; 26...c7 27.c1 f5 était solide.

 

27.xf7 xc2

Les deux joueurs veulent gagner à tout prix.

 

28.xe6 c6 29.e7 c8 30.e1

Avec le pion e, les blancs ont un sérieux candidat à la promotion.

 

30...b5

Alors que les noirs disposent de deux pions passés liés sur l’aile dame.

 

31.e6 b4 32.h4 e8 33.f7 b3 34.f4+ b7 35.d2 b2 36.b1 c2 37.d2 a4 38.e7 c7

39.c3?

Après 39.a3! b3 40.b4+ b6 41.b5! b8 42.b1 les blancs s’emparaient de l’initiative sur l’aile dame tout en élimant les pions passés.

 

39...xe7 40.f1?

Meilleur 40.xe7 xe7 41.xc2 e1+ (41...b4!?) 42.h2 xc3 43.xc3 b1 (Averbach) les noirs conservaient des chances de gain grâce au pion « a » passé mais 44.e3 avec des possibilités de harceler le roi noir à découvert, offrait des chances de nulles.

 

40...b3?

40...a3! 41.xc2 c4 et les deux pions passés sont plus forts que la pièce. Si 42.b1 c8 43.d2 c7 44.d1 c2–+

 

41.xb2 c4

41...a5 42.xa4 xa4 43.b1 (43.a1 e2! 44.c3 c4 45.a5 a2–+ Averbach) 43...b4 44.h2= (44.xb3?? e1+–+)

 

42.b1 c7

42...xd4? échouait à cause de 43.a3! f7?! 44.xa4 xf2+ 45.h2+–

 

43.a3?!

Meilleur 43.xa4!! xa4 (43...xa4? 44.b8+) 44.c3+ c4 (44...c4? 45.g3+ c6 46.xg6+ c7 47.b6+ d7 48.b7+ e8 49.c8+ f7 50.b8 et malgré la pièce de plus le roi noir ne trouve pas de refuge et doit restituer le matériel après 50...d1+ 51.h2 xd4 52.f8+ e6 53.xh6+ e5 54.f8+–) 45.g3+ d7 46.xb3 avec un bon pion de plus car 46...xd4? échoue après 47.b7+ e6 48.xg6+ f6 49.b6++–

 

43...d7 44.xa4 xa4 45.xb3 xa3 46.xa3 e1+ 47.h2 e4 48.g3 xd4

C’est à nouveau l’égalité matériel mais les noirs doivent se battre pour la nulle à cause de leur structure de pions inférieure !

 

49.a6 e4 50.xg6 d4 51.a6 d3 52.a3?

Une perte de temps, 52.a1! d6 53.d1 d4 54.g2 c5 55.f3 c4 56.e3 (Averbach) et le pion d va tomber 56...h5 57.c1+ d5 58.a1 etc.

 

52...d4 53.a1 d6 54.g2 d2 55.d1 d5 56.f3 c4 57.e3 c3 58.g4 c2 59.xd2+ xd2 60.g5

60...hxg5??

Après 60...h5! 61.f4 h2 62.f5 h3+! suivi de 63…Txh4 –+ Le pion h passé décide facilement car la tour est en mesure de s’opposer à l’avance des pions passés.

 

61.hxg5 c3 62.f4 d8 63.e4 c4 64.g6 g8 65.f5 e8+ 66.f4 d5 67.g5 g8 68.f6 f8+ et la nullité fut conclue. ½–½  Un duel passionnant même si pas exempt de fautes.

Vladimir Alatorzev 1935

Extrait du même tournoi une victoire de Mark Stolberg contre un joueur, Vladimir Alatorzev (1909-1987), qui s’était distingué lors du tournoi de Moscou 1935.

D’après les analyses d’Averbach

Alatortsev,Vladimir - Stolberg,Mark Moiseevich
URS-sf Kiev, 1940

Gambit Dame [D35]

1.d4 f6 2.c4 e6 3.c3 d5 4.f3 e7 5.cxd5 exd5 6.f4 0–0 7.e3 c5 8.d3 c6 9.0–0 cxd4!?

« Il vaut mieux stabiliser la situation au centre pour amener la lutte sur les ailes, par exemple 9...c4 10.c2 g4 11.h3 h5 12.g4 g6 13.e5 b4! suivi de 14…Fxc3 pour alléger la pression sur d5 » Kasparov

 

10.xd4 xd4 11.exd4 e6 12.c1 c8

Plus actif que 12...e8 13.e1 d6 14.e5 f6 15.xd6 xd6 et les noirs ont affaibli le roque avec comparativement le mauvais fou. Levenfisch-Kotov (Champ. URSS 1939)

 

13.e1 a6 14.b3 b5 15.a4 c4?

Un sacrifice positionnel de la qualité plus que douteux pour éviter de fragiliser l’aile dame après la variante plausible et supérieure 15...b4 16.e2 b6 17.a5!? Averbach

 

16.axb5?

Critique était 16.xc4 dxc4 17.d1 b4 18.e4 (18.d5!) 18...xe4 19.xe4 d5 20.e3 (Averbach) et la compensation pour la perte de la qualité est inexistante.

 

16...xd4 17.e2 b4 18.c2 axb5 19.d2 h4 20.f4

La position acrobatique de la tour nécessitait de la questionner avec 20.g3!? car cette fois rien n’était clair après 20...c4 avec la paire de fous et un pion pour la qualité.

 

20...d6 21.g3 g4!

22.h3

Mais pas 22.gxh4 xh4 23.e3 xh2+ 24.f1 xf4–+ Averbach

 

22...xf4?!

Meilleur 22...e5! 23.gxh4 f3+ 24.g2 xh4+ 25.f1 f6 Averbach

 

23.xf4 xh3 24.f3?

Les blancs disposaient d’excellentes ressources après 24.xe6! fxe6 25.e2 xf2 26.xe6+ h8 27.xf2 h2+ 28.g1 xb2 29.h3 b6+ 30.h1 h6 31.e5!+– Averbach

 

24...b6+ 25.c5 xc5+ 26.xc5 h1+!

La pointe qui permet d’entrer en finale avec 2 pions de plus.

 

27.xh1 f2+ 28.g2 xd3 29.ec1 xc1 30.xc1 c8 31.e3 xc5 32.xc5 f6 33.f2 f7 34.e3

« Dans une finale de fous de couleur opposée, un pion, voire même deux, ne garantissent pas la victoire. » Averbach

 

34...f5 35.b4 g5 36.d4 h5 37.c3 e6 38.e1 c2 39.d2 b1 40.e3 f5 41.d4 a2

« La base de la stratégie blanche est que chaque pièce se limite à un rôle strictement défini. Le fou défend les pions et le roi bloque le pion passé. Pour les noirs une idée fondamentalement gagnante est de détourner le roi ennemi de sa tâche défensive et surtout de créer un deuxième pion passé, ici le pion h est destiné à remplir cet objectif. » Averbach

 

42.e3 b3

Avec l’idée 43.Rd4 Fe1 44.Re3 d4 qui permet de gagner le pion f3 et de pénétrer avec le roi sur l’aile roi ou sur l’aile dame via les cases blanches.

 

43.c3 d1 44.f2 h4 45.gxh4

45.g4+ f4 46.d2+ e5 47.c3+ d4–+

 

45...gxh4 46.g2 g5?!

Plus précis était 46...f4! qui facilitait la centralisation du roi pour accompagner le pion passé 47.xf6 xf3+ 48.h3 e3 49.g5+ e2 50.f6 d3 51.xh4 d4 52.g3 e3! et le roi blanc est trop éloigné de l’aile dame pour sauver la partie.

 

47.d2+ h5 48.e3 e2 49.d4 g5 50.e3+ g6 51.f2 h5 52.d4 f5 53.e3 d1 54.f2 g6 55.g2 f6!

Après quelques hésitations, le roi se dirige vers le centre abandonnant ainsi le pion h qui éloignera le roi adverse qui ne pourra ainsi s’opposer à la promotion des pions.

 

56.h3 e5 57.xh4 f4 58.c1 f5 59.h3 xf3 60.h2 e4 61.g1 e2 62.f2 f3 63.g5 d3 64.e1 d4 65.e3 [Une dernière plaisanterie, si le fou est capturé le roi blanc est pat.]

 

65...c3 66.d2+ c2 67.f4 d3 68.e3 f2+! 0–1

Kiev aux environs de 1930

Victoire convaincante contre Vitaly Chekhver (1908-1965), compositeur d’études, excellent pianiste, qui reçu le titre de maître international en 1950 par la FIDE.

Stolberg,Mark Moiseevich - Chekhover,Vitaly
URS-sf Kiev, 1940

Sicilienne Dragon [B70]

 

1.e4 c5 2.f3 d6 3.d4 cxd4 4.xd4 f6 5.c3 g6 6.g5

Une idée de Rauzer par rapport à 6.Fe3 qui s’est imposé dans la pratique, les blancs développent le fou sur une case plus active.

 

6...g7 7.d2 0–0

7...c6 8.0–0–0 xe4!? 9.xe4?! xd4 (9...xd4 Ragozine) 10.f6+ exf6 11.xd4 0–0 12.f4 f5 13.xd6 e6 14.xd8 fxd8 15.xd8+ xd8 16.a3! avec une finale avantageuse pour les blancs. Rauzer-Ragozine (Leningrad 1936)

 

8.0–0–0 d7

Après 8...c6 9.xc6 bxc6 10.e5 d5 est jugé dangereux, pourtant si (10...e8 Rauzer) 11.xd5 cxd5 12.exd6 le coup intermédiaire 12...b8! pose des problèmes par exemple 13.c3 xd6 14.xd5 xc3! avec une dangereuse attaque.(Georges Bertola)

 

9.h4 c6 10.xc6 xc6 11.f3 h5 12.h3 c8 13.g4

Les blancs conduisent l’attaque sur l’aile roi avec l’intention d’ouvrir la colonne h dans l’esprit de ce qui sera bientôt dénommé l’attaque « Yougoslave ». Fischer affirmait dans les années soixante : « L’attaque des blancs se joue presque seule… même les débutants peuvent battre les Grands-Maîtres avec cette attaque. » Pourtant comme bien souvent aux échecs, il n’y a rien de plus trompeur que l’évidence.

 

13...xc3 14.bxc3

Forcé car 14.xc3 permet 14...xe4!

 

14...f6

Si 14...g7 15.h5 d7 16.h6 a5 17.xg7 xg7 18.hxg6 les blancs conservent l’initiative, par exemple 18...fxg6 19.h6+ f7 20.xh7+ e8 21.xg6+ d8 22.g7 e8 23.c4 xa2 24.c3 et les Blancs sont mieux.

 

15.h5

15...a5?

Meilleur 15...c7 qui avait l’avantage de défendre la 7e traverse, h7 notamment, par rapport à la partie.

 

16.xf6 exf6 17.hxg6 fxg6 18.c4+ d5

Le seul coup, si 18...h8 19.xh7+! spectaculaire mais le simple 19.Tdh1! est encore plus efficace. 19...xh7 20.h1++–

 

19.h6 f7

19...c7 était plus coriace 20.exd5 (20.xd5? a3+ 21.b1 xd5 22.xd5+ h8) 20...b5 21.b3 a3+ 22.b1 a4 23.d6+ xb3 24.axb3 d7 25.f4 avec un pion de plus et l’initiative.

 

20.xd5! a3+

Si 20...xc3? 21.d8+!+–

 

21.b1 e8 22.b3 xc3 23.d8 xb3+

Forcé sinon 24.Dxh7 gagne sur le champ.

 

24.axb3 e7 25.d2

Les noirs n’ont pas de compensation pour la perte de la qualité, le reste n’est plus qu’une question de technique.

 

25...g7 26.h1 g5 27.a8 a6 28.h2 f8 29.d1 e5 30.f2 e7 31.d5 e6 32.d4 f7 33.ad8 [Menace 34.T8d6!] 33...g6 34.8d6 f7 35.e5 e6 36.xe6 xe6 37.d6 e7 38.d3+ h6 39.xf6+ g6 40.d6 e8 41.e6 g7 42.e5 h6 43.e7 a5 44.d6 a4 45.d2 1–0
 

L’une des premières parties qui révéla le talentueux Stolberg est sa victoire contre l’un des meilleurs Soviétiques des années 1940, Vladimir Makogonov (1904-1993), venu d’Azerbaïdjan.

Chekhover Vitali
Vladimir Makogonov

Stolberg,Mark - Makogonov,Vladimir
Rostov sur le Don, 1939

Gambit Dame [D40]

 

1.d4 f6 2.c4 e6 3.c3 d5 4.f3 e7 5.e3 0–0 6.d3 c5 7.0–0 dxc4!

Transpose dans un gambit dame accepté où les noirs ont gagné un tempo (Ff1–d3xc4).

 

8.xc4 a6 9.a4 c6 10.b3 cxd4 11.exd4 a5 12.b2 d8 13.e1 b4 14.c1 d7

Tentant était 14...xd4!? 15.xd4 e5 mais 16.e4! amène des complications à l’avantage blanc si 16...xe1? 17.xf6+ gxf6 18.h5+–

 

15.e3 d6

16.e4!?

Une véritable obsession que le sacrifice de la qualité de la part de Stolberg.

 

16...f4?!

Les noirs succombent à la tentation avant qu’elle ne s’éloigne mais plus raisonnable était 16...xe4 pour éviter d’affaiblir l’aile roi.

 

17.xf6+ gxf6 18.e4 xc1 19.xc1 f5 20.f4 g6 21.d5?!

Plus précis était d’abord 21.h3! avec la menace 22.Tg4, car 21...f5? est réfuté par 22.h4! et la dame doit s’exposer sur les cases noires, si 22...h5 23.d5! exd5 24.c3–+

 

21...e5?

21...e5! 22.dxc6 exf4! 23.cxd7 xd7 suivi de 24…Tad8 pointé par Averbach permettait de rester dans la partie.

 

22.xe5 fxe5 23.xe5 h5 24.g4+ 1–0

Les noirs abandonnèrent. Si, 24...h8 (24...f8 25.a3+) 25.xf7+ xf7 26.c3+ suivi du mat.

Moscou 1940

Au 12ème championnat de l’URSS, le classement respectif de nos deux héros ne fut pas tout à fait à la hauteur de leurs espérances; Stolberg partagea la 13-16ème place avec 8 points en compagnie de Konstantinopolsky (1910-1990), Mikenas (1910-1992) et Panov (1906-1973) alors que Gerstenfeld suivait au 17ème rang avec 7 points.

Pourtant Stolberg démarra le tournoi en trombe, malgré une défaite contre Keres à cause d’une gaffe, il aligna ensuite quatre victoires d’affilée; Kotov (1913-1981), Mikenas, Konstantinopolsky et Gerstenfeld! Après 6 rondes, il partageait la première place avec Bondarevsky (1913-1979) et semblait sur un nuage jusqu’à ce qu’il rencontre Botvinnik (1911-1995).

« Botvinnik a profité d’une faiblesse à peine visible dans l’armure défensive de son adversaire, et, peu à peu, il prit possession de l’échiquier. A la fin, avec une combinaison limpide, Botvinnik força son adversaire à abandonner devant la menace de mat. » Iglitsky dans le British Chess Magazine de mai 1941.

Voici une belle victoire de Stolberg contre le Lituanien Mikenas et un profond sacrifice de la qualité qui dénotait de son sens positionnel exceptionnel.

Mikenas
Stolberg

Belavenetz et Yudowitsch « commentent »

Mikenas,Vladas - Stolberg,Mark Moiseevich
URS-ch12 Moscow, 1940

Française Tarrasch [C09]

 

1.e4 e6 2.d4 d5 3.d2 c5 4.gf3 c6 5.exd5 exd5 6.b5 d6 7.0–0 ge7

« Faible est 7...f6 8.e1+ e6 9.dxc5 xc5 10.b3 suivi de 11.Cbd4 avec avantage blanc. »; Par contre une petite subtilité qui réduit les options blanches est 7...cxd4 8.b3 qui forcera une pièce à reprendre sur d4. (8.xd4 xh2+!?)

 

8.dxc5 xc5 9.b3 b6

Une position clé dans cette variante qui reste un sujet d’actualité, pour le pion isolé les noirs ont des pièces actives qui offrent des compensations jugées suffisantes mais de nos jours la retraite du fou sur d6 à la préférence.

 

10.g5

Un coup intéressant lorsque le fou s’est retiré sur d6 car il trouve sa justification après la manœuvre Fg5–h4–g3 qui permet l’échange des fous de cases noires.

Botvinnik soutenait à l’époque que 10.e3 conduisait à un avantage après 10...xe3 11.xc6+ bxc6 12.fxe3 0–0 13.d2 b6 14.c3 b8 15.ab1 e8 16.fe1 g6 17.c5 Botvinnik-Boleslavski (Moscou 1941)

Au début du XXI siècle les théoriciens sont devenus plus circonspects et préfèrent le logique 10.e1 0–0 11.e3 qui évite d’affaiblir la structure de pions.

 

10...0–0 11.bd4 d6 12.d2 g6 13.fe1 f6

« La faiblesse de la case e6 sera compensée par la conquête du point e5 par le cavalier. »

 

14.e3 ce5 15.f1 a6 16.h3 c7 17.ad1 d7 18.c3 ad8!?

« Le début d’une combinaison intéressante avec un sacrifice de la qualité. Plus tranquille était 18…Tfe8. »

 

19.xe5 fxe5 20.b3 c6!? 21.c5 f6 22.xf8 xf8 23.c5

« Pour la qualité les noirs ont la paire de fous et une position active. Les blancs devaient chercher à neutraliser les pions menaçants du centre avec 23.c4 et Alatorzev avait analysé : 23...d4 (23...b6 24.cxd5! xf2+ (24...xf2+? 25.xf2 xf2+ 26.h2 xe1 27.dxc6+–) 25.h1 xe1 26.xe1) 24.c5 suivi de 25.Ce4 avec blocage. Après le coup de la partie les blancs devraient perdre inévitablement. »

Le sacrifice positionnel de la qualité, dont le 9e champion du monde de l’histoire Petrossian en fit une arme redoutable, est souvent intuitif car les variantes n’ont pas toujours un caractère forcé.

 

23...d6?!

Plus précis était 23...h4! suivi de 24…e4 qui empêchait de fermer la diagonale b8–h2 avec la poussée g2–g3.

 

24.b4 e4 25.g3 e5

« Laisse échapper le gain, décisif était 25...h4! 26.e3 (ou 26.g2 xg2 27.xg2 e3!) 26...f3+ 27.xf3 xf3 28.xe4 g6 29.c5 d4 avec une puissante attaque. Si 30.c4 Fxg3 31.fxg3 Txg3 32.Rh2 Dd6 –+ »

 

26.g2 g6 27.e3

« Il est tout-à-fait correct de simplifier en redonnant la qualité. » Objectivement meilleur devait être 27.a4! qui menaçait de faire éclater le centre avec la poussée b4–b5.

 

27...c4 28.e2 xe3 29.xe3 d6

Malgré l’égalité matérielle, les pièces noires restent plus actives.

 

30.d2 f5 31.d4 f6 32.f1 xd4 33.xd4

« Une grave erreur. Nécessaire était 33.cxd4. »

 

33...a5 34.a3 f3 35.c4 xc5 36.bxc5 dxc4 37.xc4+ f8

38.d8+?

« La finale est perdue. Sur 38.d5 xd5 39.xd5 e3! » Le gain reste à démontrer après 40.fxe3 xe3 41.f2 xa3 42.d8+ e7 43.b8 b3 44.c6!

 

38...e7 39.g8 f6 40.a4 c3 41.b5 c1+ 42.g2 e3+! 43.xc6 e2 44.f8+ g6 45.e8 e1 46.xe1 xe1 47.xb7 f6 48.h4 c1 49.c6 e5 50.h5 h6 51.f3 d6 52.a6

« Autrement 52…Tc4 décide. »

 

52...xc6 53.e2 c2 54.f1 a2 55.b5 h2 0–1

« Le jeune Stolberg attira une attention particulière pour son talent prononcé pour le jeu combinatoire et son habileté tactique et, malgré le fait qu’il n’occupa pas un rang élevé, il se classa en compagnie d’un joueur expérimente de niveau international comme Mikenas. » La revue Caïssa (Argentine)

Rostov sur le Don 1941

Stolberg et Gerstenfeld participaient tous deux au tournoi de Rostov sur le Don, qualificatif pour le prochain championnat soviétique, en juin 1941 lorsque survint l’opération « Barbarossa », soit l’invasion par l’armée allemande de l’Union soviétique. Stolberg, mobilisé au sein de l’armée rouge depuis la fin de 1940 déjà, portait bottes et uniforme et dut quitter le tournoi à la sixième ronde pour rejoindre son unité à Novorossiysk, base navale militaire et important port de commerce situé au sud de la Russie à proximité de la mer Noire.

Commissaire politique 1942

Devant l’avance des troupes allemandes, il fut déplacé pour défendre Odessa et une lettre parvint à ses parents début 1942 qui attestait qu’il était vivant et en bonne santé. Il trouva la mort en mai 1942 sous le feu ennemi, face à la percée des troupes allemandes du général Manstein, dans la péninsule de Kertch en Crimée.

Bataille péninsule Kertch 1942

Le 15 mai 1942 on pouvait lire dans « La Feuille d’Avis de Neuchâtel »  Communiqué soviétique : Dans la péninsule de Kertch, nos troupes, en raison de la supériorité numérique, se sont retirées vers de nouvelles positions. La nouvelle publiée par le haut commandement allemand selon laquelle la bataille dans la péninsule de Kertch serait terminée en faveur des Allemands et que les troupes allemandes auraient fait un grand nombre de prisonniers et pris de nombreux canons est mensongère. Nos troupes se retirent en bon ordre et infligent d’énormes pertes aux troupes allemandes qui avancent.

« Le 16 mai, les Allemands s’emparèrent de Kertch et Mark Stolberg périt seulement quatre jours avant son 20ème anniversaire. L’un des plus talentueux jeunes joueurs, le premier prodige soviétique, connut une fin tragique dans les combats de la seconde guerre mondiale. » Z. Kaikamjov

(The Genius and the Misery of Chess Mongoose Press 2008)

La réalité est cruelle car se sont près de 50.000 soldats soviétiques qui ont trouvé la mort dans la bataille alors que les pertes allemandes sont estimées à 9000 hommes.

Yuri Averbach remarqua :

« Stolberg faisait partie de ma génération, la génération sacrifiée car plus de 90% d’entre nous sont morts pendant la guerre. »

Averbach m’avait indiqué 1943 pour l’année de sa mort, comme plusieurs autres sources (Chess Personalia J. Gaige et un dictionnaire d’échecs russe) mais il n’y a pas de témoignages sur sa disparition et on ne retrouva pas trace de son corps. Il fut probablement jeté dans une fosse commune comme beaucoup d’autres soldats.

L’URSS paya le plus lourd tribut de la seconde guerre mondiale avec plus de 20 millions de morts (certaines estimations vont au-delà de 25 millions voire 30 millions) dont plus de la moitié étaient des civils. Jusqu’au 10 juillet 1943 avec le débarquement des alliés en Sicile, l’essentiel de l’effort de guerre contre le nazisme était porté par les troupes soviétiques. « Si le débarquement en Normandie a réussi, c’est bien parce que le meilleur de la Wehrmacht était immobilisé à l’Est dans une mortelle étreinte. » (Réf. Grandeur et misère de l’Armée rouge J. Lopez & L. Otkhmezuri Perrin 2015)

Stolberg en habit militaire

Pour Gerstenfeld la fin fut différente, voici le témoignage de l’historien polonais Tomacz Lissowsky :

« Après l’interruption du tournoi de Rostov sur le Don, personne ne l’a plus vu après le 22 juin. On peut supposer qu’il est mort dans les premières semaines de la guerre. Il n’existe aucune preuve qu’il soit retourné à Lvov occupée par les Allemands et plus tard exterminé dans un ghetto en Ukraine ou en Pologne. Donc, le plus raisonnable est de laisser un point d’interrogation après l’année supposée de sa mort 1941. C’est ce que Pawel Dudzinski a écrit dans son livre. »

(Source: Szachy Wojenne 1939-1945 War Chess - Pawel Dudzinski- Ostrow Wielkopolski 2013)

Gerstenfeld militaire

Je tiens à remercier Yuri Averbach qui m’a fait découvrir ce joueur très talentueux, Tomacz Lissowsky pour ses précisions sur Gerstenfeld, Gérard Demuydt pour son aide régulière dans la mise en ligne de mes articles et le Musée du Jeux de La Tour-de-Peilz pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld. www.museedujeu.ch

Georges Bertola


Publié le 30/04/2015 - 15:07 , Mis à jour le 30/04/2015 - 15:39
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