Milano 1975
Anatoli Karpov, Tigran Petrossian et Mikhaïl Tal, Milano 1975
Cet article est dédié à Walter Browne, sextuple champion des USA, qui nous a quittés subitement le 24 juin 2015. Les jours précédents, il participait avec succès au tournoi de Las Vegas. Georges Bertola.

Le 25 juillet dernier, j’assistais au concert de Joan Baez au Paléo Festival à Nyon qui fêtait ses 40 ans d’existence. Une grande dame dont j’avais découvert l’existence sur la pochette d’un disque de Bob Dylan. Une voix presque intacte, un concert sobre, pur et particulièrement émouvant lorsqu’elle entonna en français « Elle est à toi cette chanson, Toi l’Auvergnat… » de Georges Brassens. Puis, dans la soirée, elle réapparu pour faire quelques pas de danse avec le chanteur de « Led Zeppelin », Robert Plant. Sur scène il y avait également Patti Smith, du rock déjanté, rebelle et incendiaire, de quoi attraper un sérieux coup de jeune !

C’est pourtant l’une des dernières personnalités à avoir rendu visite à Bobby Fischer (1943-2008) dans sa dernière retraite en Islande. Fischer était un passionné de rock durant son adolescence et ce fut l’occasion pour Patti Smith de chanter avec lui quelques tubes des années 50 dont Bobby connaissait toutes les paroles.

« Bobby avait un cœur d’enfant habillé en peau de requin. Il n’avait aucune attache. Il était d’une force qui ne pouvait être contenue. Le génie est dangereux. Ceux qui pensaient qu'il pouvait être maîtrisé étaient des imbéciles. » Patti Smith

C’était aussi il y a quarante ans que je couvrais mon premier « super tournoi » avec une accréditation de « journaliste échiquéen » pour un quotidien de Suisse romande. J’ai retrouvé par hasard de belles photos prises par Marianne et dont j’avais presqu’oublié l’existence. Je ne peux m’empêcher de vous les faire partager.

L’atmosphère en Italie était pesante, les Brigades Rouges tenaient le haut de l’affiche et multipliaient les attentats et les actions violentes contre les serviteurs de l’Etat. L’assassinat du Président de la Démocratie Chrétienne Aldo Moro en 1978 sera qualifié par les Brigades Rouges de « conclusion d’une bataille ». Les Brigades Rouges avaient engagés « la lutte armée » suite au terrible attentat perpétré par l’extrême droite le 12 décembre 1969 à Piazza Fontana à Milan qui avait fait 16 morts et 88 blessés.

Le livre du tournoi

Le tournoi de Milan 1975 débuta le 20 août en présence de l’ex-champion du Monde Max Euwe (1901-1981) alors Président de la FIDE, pour se terminer le 14 septembre. C’était le plus fort tournoi joué jusqu’ici en Italie, seul pouvait lui être comparé le tournoi de San Remo 1930 qui avait permis à Alekhine de remporter l’un des plus grands succès de sa carrière. Le tournoi de Milan n’incluait que des grands-maîtres et, à l’époque, ce titre prestigieux ne concernait à peine plus d’une centaine de joueurs sur l’ensemble du globe.

Depuis le début des années 50, les joueurs soviétiques exerçaient une domination sans partage dans les grands évènements internationaux et ceci jusqu’à l’arrivée de Bobby Fischer. A cette occasion, les Soviétiques étaient représentés par le champion du monde en titre et deux ex-champion du monde » !

Fischer depuis sa victoire à Reykjavik, restait invisible, reclus la plupart du temps, et parfois, la presse rapportait qu’il menaçait de jouer!

Seul manquait à l’appel deux grands joueurs qui avaient été invités ;

le talentueux Brésilien Henrique Mecking (né en 1952) qui avait d’autres engagements et Viktor Korchnoï (né en 1931).

« Korchnoï, qui peut être considéré comme le numéro deux de la hiérarchie mondiale, ne participe plus aux grands tournois depuis sa défaite contre Karpov. Dans les milieux bien informés, il est rapporté que les dirigeants des échecs soviétiques l’ont puni à une assignation à domicile à cause de son attitude après son match contre Karpov et son obstination à ne pas reconnaître publiquement que le nouvel astre des échecs soviétiques est le meilleur joueur du monde. » Sergio Luppi dans le livre du tournoi. 

Le 3 avril 1975 Anatoly Karpov (né en 1951) fut couronné XII champion du monde de l’histoire sur le tapis vert après le forfait du champion américain.

C’était le début d’une décade prospère pour le nouveau champion qui venait de remporter le tournoi de Portoroz et Ljubljana en Yougoslavie quelques semaines auparavant. Karpov allait cumuler les victoires et confirmer ainsi qu’il était le meilleur joueur « actif » de la planète. Pourtant, pour la plupart des joueurs de ma génération, son titre n’avait pas encore une légitimité reconnue et nous pensions que si le match avait eu lieu Fischer aurait triomphé sans trop de problèmes. Certainement que face au Bobby Fischer de 1972, cela paraissait une évidence mais nous ignorions alors la force d’un Bobby Fischer qui avait renoncé à toutes compétitions, hanté par des problèmes existentiels dont la gravité nous échappait complètement.

Karpov - Korchnoi, 1974

Karpov avait remporté un match contre Korchnoï en finale des candidats sans vraiment convaincre mais son statut de challenger s’imposait à tous. Il était le plus talentueux des Soviétiques, alors que Spassky (né en 1937) peinait à retrouver la forme. Lors d’une conversation avec Anatoly, ce dernier m’avait précisé qu’il fut choisi pour disputer un match d’entraînement avec Spassky, tenu secret, dans le cadre de sa préparation contre le champion américain. Et, lorsque je lui demandais le résultat, il arbora un léger sourire :

« Je n’ai pas perdu ! »

L’ambiance était théâtrale, les spectateurs dans la pénombre de la salle des Congrès de l’hôtel Leonardo Da Vinci, suivaient les parties sur des échiquiers muraux. Les joueurs, en pleine lumière sur la scène, jouaient leurs coups souvent reportés avec beaucoup de décalage par de petites mains bénévoles.

Karpov, Petrosian et Tal.

Un joueur de légende focalisait l’attention mais il débuta très mal le tournoi. En décembre l’ex-champion du monde Mikhaïl Tal (1936-1992) avait partagé la première place au 42ème championnat de l’URSS. Opposé à Wolfgang Unziker (1925-2006) dans la première ronde, l’un des meilleurs joueurs de l’Allemagne de l’Ouest avec Robert Hübner (né en 1948), on s’attendait à un feu d’artifice sur le plan tactique. Il eut bien lieu mais au détriment de « Misha » qui encaissa une terrible défaite.

Dans la deuxième ronde, avec Misha conduisant les blancs, opposé au champion des USA Walter Browne (1949-2015), nous nous attendions à une revanche explosive !

« Bobby Fischer et Mikhaïl Tal étaient mes deux grandes sources d’inspiration avec leur style super agressif et combatif. Grâce à leur influence, j’adoptais la Benoni, l’Est-indienne et la Sicilienne Najdorf à mon répertoire. Ce fut un moment magique de jouer contre l’un de mes héros… » Browne

Mikhaïl Tal
Walter Browne

Tal,Mihail (2645) - Browne,Walter S (2550)
Milan (2), 21.08.1975
Défense Sicilienne [B84]

 

1.e4 c5 2.f3 d6 3.d4 cxd4 4.xd4 f6 5.c3 a6 6.e3 e6 7.e2 bd7 8.a4 b6 9.f4 b7 10.f3 c8 11.0–0 e7

Browne avait osé avec succès le sacrifice de qualité quelque peu hasardeux 11…Txc3 contre Mednis au championnat des USA 1975.

 

12.e5!?

Joué après une longue réflexion.

 

12...xf3 13.xf3

Plus sûr 13.xf3 g4 14.d4 dxe5 15.fxe5 c7 16.e2 c5 17.ad1 dxe5 += (Browne)

 

13...dxe5 14.c6 c7 15.xe7 xe7 16.g3

« Dans cette position critique Misha fixa l’échiquier, avec un regard farouche, pendant plus d’une demi-heure ! D’un côté, je me sentais sur un terrain solide mais, de l’autre, je craignais de lui avoir donné du grain à moudre dans le genre de position qu’il affectionne pour conduire l’attaque. » Browne

 

16...he8! 17.f2?!

« Critique 17.xg7! g8 18.h6 g6 19.h3 cg8 20.g3 h5 21.ae1 h4 22.fxe5 xe5 23.f2 h5 et les blancs doivent faire preuve de prudence pour conserver l’équilibre. » Browne

 

17...f8! 18.af1 g8 19.f5

« 19.fxe5 xe5 20.f4 f5 et l’attaque est sans consistance. » Browne

 

19...c4!

Avec l’idée d’intervenir sur l’aile roi et l’attaque n’est plus qu’un fantôme. Tal était en dangereux zeitnot, avec une quinzaine de minutes pour atteindre le 40ème coup, et il était nécessaire de jouer 19.h3 pour espérer compliquer la position.

 

20.h6? g4 21.fxe6 xg3 22.hxg3 xe6 23.c1 d6 24.e2 h6

Je me souviens avoir été épaté par la facilité avec laquelle le jeune Américain avait neutralisé l’attaque. Les pièces noires dominent, auxquelles il faut ajouter une meilleure structure, un pion de plus et une aile roi adverse en ruine. Le reste n’est plus qu’une affaire de technique…

 

25.d2 d4 26.e1 f8 27.b3 g8 28.a2 d1 29.b4 a5 30.d3 g4 31.f2 xf2 32.xf2 d6 33.e3 c3 34.f3 f6 35.f2 d1+ 36.e1 c6 37.f2 h5 38.c3 xc3 39.xc3 c5 40.b2 f7 Le contrôle du temps est passé et l’avantage intact.

 

41.a3 e6 42.e3 f5 43.f2 e4 44.f3 g5 0–1

Petrosian et Tal, Milano 1975

Karpov débuta tranquillement le tournoi avec deux nulles puis une victoire avec les noirs contre Ljubojevic (né en 1950) dans une finale jugée égale. Dans la 4ème ronde, il renvoya le champion allemand Unzicker à ses études en utilisant moins d’une demi-heure de réflexion. Dans la salle, lorsque les deux adversaires se serrèrent la main, le geste ne fut pas toujours compris, et on entendit un spectateur se voir répondre par un initié « Ils ont fait match nul ! ».

Wolfgang Unzicker, Milano 1975
Anatoli Karpov, Milano 1975

Karpov,Anatoly (2705) - Unzicker,Wolfgang (2535)
Milan (4), 23.08.1975
Partie Espagnole [C97]

 

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 f6 5.0–0 e7 6.e1 b5 7.b3 d6 8.c3 0–0 9.h3 a5 10.c2 c5 11.d4 c7 12.bd2 d7 13.f1 fe8 14.d5

Une spécialité de Karpov. La fermeture du centre reporte le jeu sur les ailes et le cavalier noir, mal placé sur a5, rencontre quelques difficultés pour revenir en jeu.

 

14...b7

« Puisque de toute façon les noirs ont l’intention de jouer c5–c4, il serait plus précis d’avancer ce pion immédiatement. » Karpov

14...c4 15.g4 h5! 16.3h2 hxg4 17.xg4 xg4 18.hxg4 h7 Struck-Ibragimov (Fuerth 2001)

 

15.3h2

« Prépare la poussée f2–f4 parce que les noirs ont des difficultés pour bloquer la case e5. » O’Kelly

 

15...g6

Critiqué par le GM Matanovic car l’affaiblissement des cases noires deviendra un mal récurrent dans beaucoup de variantes. Il proposait 15...h6 16.f4 exf4 17.xf4 h7 etc.

 

16.g3

Un travail d’orfèvre pour éviter si immédiatement 16.f4 exf4 17.xf4 h5 qui facilite le regroupement des forces noires.

 

16...c4 17.f4 exf4

« Par cet échange les noirs abandonnent le centre, en espérant accaparer le point e5, mais leur tâche se trouve compliquée par le fou d7 qui occupe une case très importante pour le transfert des cavaliers. » Karpov

 

18.xf4 f8?

Logique était 18...c5 car la poussée 19.e5? échouait après 19...dxe5 20.xe5 d6!–+

 

19.g5!

Le cavalier ne dispose d’aucune case de retraite.

 

19...e7

Forcé alors que l’idée des noirs était de placer le fou en fianchetto sur g7 immédiatement sanctionné avec 20.Tf1 +–.

 

20.d2

« 20.f1? était un geste précipité et impardonnable à cause de 20...c5+ 21.h1 xd5. » Karpov

 

20...c8?

« Tentative tardive de coordonner l’action réciproque des pièces. » Karpov

Bikhovsky avait suggéré 20...h5 qui semble trop affaiblir l’aile roi.; Et 20...c5 permet une puissante attaque via la colonne f après 21.f4 g7 22.f1 d8 23.f2 avec la menace 24.Taf1.; Peut-être 20...d8 qui réitérait la menace 21…Cxd5 offrait la meilleure résistance.

 

21.f1 d7

« Le cavalier ne peut se maintenir à cause des menaces sur la colonne f. » O’Kelly

 

22.g4! 1–0

La position qui apparut sur l’échiquier de démonstration, toutes les pièces sont encore sur l’échiquier, seul un pion de chaque côté manquait à l’appel! Beaucoup de spectateurs ne comprirent pas l’ampleur du désastre positionnel qui avait conduit l’Allemand à déposer les armes. Aucune certitude jusqu’à ce que le résultat soit affiché !

« La position est peu réjouissante. Le coup 22...f8 perd tout de suite, car 23.f2!.
22...g7 à cause de 23.e5 dxe5
(23...xe5 24.f6+! xf6 25.h6+ avec gain.)
24.xe7 xe7 25.h6+ g8 26.f6 avec la menace 27.Ch5. » Karpov

Ce dernier diagramme illustre l’une des difficultés majeures pour rendre le jeu populaire. Pour juger de ce qui se passe sur l’échiquier, il faut comprendre le jeu, donc avoir un niveau qui ne se limite pas à compter le matériel mais aussi comparer l’activité des pièces ou plus précisément faire un bilan positionnel. Un spectateur remarquait qu’abandonner ici pour un non-initié, c’était comme quitter un terrain de foot sans attendre que le tir au but soit exécuté !

Anatoli Karpov et Ljubomir Ljubojevic, Milano 1975

L’évènement du tournoi fut le marathon qui opposa le champion du monde au jeune Suédois Ulf Andersson (né en 1951). Son style positionnel, petit bras, précis sans être spectaculaire, cherchant à contrôler toutes les cases de son camp sans concéder de faiblesses, le hissa dans les meilleurs joueurs et il obtint un classement où il figura pour un temps dans le Top 5 mondial.

Les conséquences d’un sacrifice de qualité tinrent en haleine un public qui, sans forcément saisir les subtilités de la lutte, avait compris que le champion du monde était poussé dans ses derniers retranchements pour sauver la partie.

Andersson et Browne, Milano 1975
Anatoli Karpov, Milano 1975

Karpov,Anatoly (2705) - Andersson,Ulf (2565)
Milan (8), 28.08.1975
Défense Sicilienne [B44]

 

1.e4 c5 2.f3 e6 3.d4 cxd4 4.xd4 c6 5.b5 d6 6.c4

Le verrouillage de la case d5 surnommé l’étau Maroczy !

 

6...f6 7.1c3 a6 8.a3 e7 9.e2 0–0 10.0–0 b6 11.e3 b7 12.c1

« Une position bétonnée de part et d’autre qui exige des deux adversaires autant de patience que d’habileté manœuvrière. » S. Zinser. Le genre de position qu’affectionne Karpov car il l’a jouée à plusieurs reprises, léger avantage grâce à une domination spatiale et une mobilité supérieure face à une position hérisson resserrée mais extrêmement souple et solide.

 

12...e8

Expérimental, l’idée est de pouvoir réaliser le coup libérateur d6–d5, par exemple si 13.f3 d5! et l’ouverture de la colonne e avantage les noirs. Plus précis est 12…Ce5 (12…Dc7 13.Cd5!? pointé par le GM Flohr) qui attaque immédiatement le pion central.

 

13.b3

« Les blancs luttent pour l’initiative en mettant de la pression sur la colonne d et empêchent le coup libérateur d6–d5. » GM Browne

 

13...d7 14.fd1

Prématuré est de poursuivre l’attaque sur b6 avec 14.a4?! b8! 15.xb6? (15.xb6? a8–+) 15...xb6 16.xb6 xb6 17.xb6 d4 récupère avantageusement le matériel.

 

14...c8 15.d2 c7 16.d1

« Retour à la maison. On se demande pourquoi les blancs n’ont pas joué 16.d5? Le rusé Andersson aurait conforté son avantage avec 16...exd5 17.cxd5 c5! » GM Flohr 18.xc5 e5! 19.xb6 xc1+–+

 

16...b8 17.f3 a8

A ce moment, les manœuvres pour le moins hermétiques de cette partie ne retenaient aucunement l’attention car des luttes féroces se jouaient sur tous les autres échiquiers, aucun partage du point ce jour-là !

 

18.f1

Les blancs s’opposent aux coups libérateurs b6–b5 et d6–d5.

 

18...ce5 19.ab1

« Le problème avec cette variante c’est que le cavalier sur a3 est toujours mal placé. » GM Browne

 

19...f6 20.h1 h6 21.dd1

« Ce coup semble étrange mais les blancs veulent placer la dame sur f2, pour presser sur le pion b6, et doivent d’abord protéger le pion c. Personnellement, je ne comprends pas pourquoi Karpov n’a pas joué le naturel 21.b3. » GM Browne

 

21...f8 22.d2 cd8 23.f2 ed7 24.a3 d5!?

Cet audacieux sacrifice de pion, pour ouvrir le jeu et éviter ainsi de se voir étouffer après la poussée b4, fut salué unanimement par la critique alors que l’ami Fritz le trouve suspect.

 

25.cxd5 exd5 26.exd5 d6 27.f1

Browne a suggéré 27.de4! qui est une option sans doute supérieure car si 27...xe4 28.fxe4! le centre se retrouve renforcé avec la colonne f à disposition des pièces lourdes.

 

27...xe3!?

Ce sacrifice de qualité, qui offre des chances pratiques grâce à l’affaiblissement des cases noires et une paire de fous pointés sur le roque avec un dangereux potentiel, n’avait pas retenu l’attention de Karpov. A partir de ce moment, la partie monopolisa l’attention du public. Petrossian, un expert en la matière, était un spectateur attentif.

« 27...b5 semblait une possibilité raisonnable mais après 28.a7! b7 29.d4 la dame noire était mal placée. » GM Browne

 

28.xe3

« J’aurai pu jouer 28.xe3 f4 29.f2 xc1 30.xc1 suivi par des échanges sur d5 et la position aurait été à peu près égale. » Karpov 30...b5 31.e3 b6 = Browne

 

28...xh2 29.f1?!

Les blancs ratent 29.f5! (pointé par Browne qui menace 30.g3 et 30.Ce7 suivi de 31.Cc6) 29...f4 30.a1!? pour laisser la case c2 pour le fou de case blanche. (30.c2 e5! 31.d3 c5 32.g4 xd5 33.xd5 xd5; Ou 30.e7+ f8 31.c6 xc6 32.dxc6 xc1 33.xc1 c5 avec des contre-chances sur le plan tactique J. Kaufel G. Kern) 30...e8 31.d6 e5 32.d3 g6 33.e2 toujours avec des chances pratiques dans cette position peu claire.

 

29...f4 30.c2 b5!

Libère la case b6 pour le cavalier et le pion d5 sera très difficile à défendre.

 

31.d3 b6 32.e4 c4!

Niveler la position était à l’avantage blanc après 32...bxd5 33.xd5 xd5 34.xd5 xd5 35.xd5 xd5 36.d4 etc.

 

33.a4 e8 34.axb5 axb5 35.e2 e5 36.c5

Meilleur 36.d3 xb2 37.xb2 xc3 38.xb5 avec un léger avantage blanc.

 

36...d6

« Les pièces noires sont idéalement postées. Valoriser la qualité n’est pas une chose facile pour Karpov. » GM Flohr

 

37.a2?!

Joué avec l’idée de redéployer le cavalier via a2–b4–c6.

Si 37.c2 c8 38.f2 xc3 39.bxc3 xc3 40.e3 b4 permettait aux noirs d’atteindre le contrôle du temps avec une position satisfaisante.

 

37...dxe4!

Le début d’une séquence forcée qui va permettre aux pièces noires de retrouver une dangereuse activité face au roi blanc relativement isolé.

 

38.fxe4 d6! 39.c2 e5! 40.g3

Faible était 40.g3? g5 41.f5 h5+ 42.g1 a7+–+

 

40...e8!

Excellente coordination des pièces noires face au pion faible e4 mais c’est surtout l’aile roi affaiblie qui procure un net avantage aux noirs.

 

41.de1 b7 42.g1

« Après des heures d’analyse à l’issue de la partie, ce coup fut considéré comme le meilleur. Pourtant Karpov mit son coup sous enveloppe seulement après quelques minutes. » GM Browne

 

42...h7!

« Les noirs menacent 43…Cg5 suivi de 44…Cf3 aussi bien que la poussée f7–f5. » GM Browne

 

43.c1

Sur le plus actif 43.c3 g5 44.d2? c8–+ avec les menaces 45…b4 et 45…Dh3.

 

43...g5 44.d2 b4 45.f2?

Dans une position difficile Karpov, résigné, restitue la qualité.

« Après 45.d3 xd2 46.xd2 xd5 la position blanche est en lambeaux. » Browne; 45.g2 d7! J.Kaufel G.Kern; 45.d3 xd2 46.xe5 xe1 47.xe1 xe5 –+ Zinser.; Le plus résistant semble 45.d1 pour contrôler f3.

 

45...xd2 46.xd2 xe4+ 47.xe4 xe4 48.e2

L’avance du pion était fautive, une sorte de piège de Tantale car la faiblesse des cases blanches permet de conduire une attaque victorieuse contre le roi, si 48.d6? c4 49.d1 (49.d7 xd7!–+; 49.b1 c6–+) 49...c5!! et la tour retrouve toute sa mobilité pour participer à l’attaque de mat sur la 5e traverse 50.d7? f5+ décide.

 

48...c8?!

« Ainsi Andersson a récupéré la qualité avec un pion de plus. Le dernier espoir de Karpov réside dans son fort pion passé sur la colonne d. Avec le coup de la partie, Andersson prend rapidement des mesures contre celui-ci. » GM Flohr

Pourtant quitter la puissante diagonale est sans doute une imprécision, 48...e5! pour forcer le pion à avancer et ouvrir la diagonale du fou était à considérer car 49.f4 (49.c3 e7!) 49...d7 mettaient à la fois le roi et le pion en difficultés.

 

49.c3 e1?!

Menace de conclure avec 50.De3.

 

50.e2?

« Un peu mieux 50.e2 xe2+ 51.xe2 xe2+ 52.xe2 d7 53.d3 f8 54.d4 h5 mais après les poussées g7–g5 et h5–h4 les noirs peuvent créer un dangereux pion passé et conservent des chances de gain. Toutefois, c’était la meilleure possibilité pour les blancs de continuer à lutter. » J.Kaufel G.Kern

 

50...a1 51.d4 d8

« Meilleur 51...h3!? » GM Browne Si 52.e4 d7 53.c6 f5+ 54.e3 g5+–+ J.Kaufel G.Kern

 

52.c6 d7 53.d6 e8

« Meilleur 53...f1+! » GM Browne

 

54.f4 c8 55.b4?!

« Prive le cavalier de la possibilité de défendre la position depuis c3. Par exemple 55.Cc3 Fh3 56.Td1 » J.Kaufel G.Kern

 

55...h3 56.e4 f5?!

« Andersson attaque et Karpov se défend de toutes ses forces, mais en vain. Ici, il y avait à nouveau le passage du contrôle du temps. » GM Flohr

Pourtant c’est une imprécision 56...f1+! 57.e3 f5 58.g2 e8+ 59.d2 a1–+ (analyse de Maric dans l’Informateur)

 

57.e3 c2 58.g4!?

Paradoxalement ce coup donne des cases au roi blanc et améliore ses chances de survie.

 

58...d7 59.e4 b3 60.d3 b2 61.e4 a8 62.e3 a2 63.d6?!

Jusqu’ici les deux adversaires se donnaient des coups comme deux boxeurs épuisés sans pouvoir conclure. Karpov remarqua : « J’aurai vraiment dû laisser ce pion sur d5 pour limiter l’action du fou. »

 

63...a8 64.e4 c6

Le fou retrouve la grande diagonale !

 

65.d4 b1 66.e7 h1

Karpov joue son va tout, le pion d6 est une sorte d’épée de Damocles, mais la faiblesse des cases blanches est le point vulnérable de sa défense.

Le silencieux 66...a1! 67.e3 (sinon 67…De1 suivi de 68…Ta3 avec le mat en vue) 67...a3+ 68.d2 a2+ 69.e3 f1 70.d3 f3+ 71.d4 d5+ 72.e3 g5+ 73.d4 d2 mettait un terme à la partie.

 

67.f4 g2+ 68.e1 a1+ 69.d2 d5+ 70.d4 a2+ 71.c3 f3+ 72.e3 a3+

72...f1 était décisif 73.d7 a1+ 74.b3 b1+ 75.c3 c2#

 

73.d2 a2+ 74.e1 h1+ 75.f2 g2+ 76.e1

76...h1+

« La position blanche est désespérée mais la lutte continue. Si les noirs avaient essayé 76...f3 dans cette position, alors après 77.e8+ h7 78.d3+ g6 79.d7 xe2? cela aurait amené une inattendue lueur d’espoir. 80.h8+ xh8 81.d8+ h7 82.xg6+!! xg6 (82...fxg6 avec un échec perpétuel.) 83.g5+! h7 Prendre la reine c’est pat! 84.f5+ g7 85.g5+ avec échec perpétuel. » Karpov

 

77.f2 a1 78.c3 g2+ 79.e3 f3+ 0–1

Mikhaïl Tal et Ulf Andersson, Milano 1975

Une lutte titanesque et une défense héroïque de la part du champion du monde. Obstiné et tenace, il n’avait pratiquement pas quitté l’échiquier. Ce fut la première défaite subie par Karpov depuis qu’il était détenteur du titre mondial.

Sur la scène une dernière partie allait se prolonger jusqu’au 127ème coup pour permettre à Unzicker, avec les noirs, d’empocher la totalité de l’enjeu face à Ljubojevic.

Un autre joueur de légende, Svetozar Gligoric (1923-2012), capable de rivaliser avec l’élite soviétique, retenait l’attention. Pendant plusieurs décades, il fut le meilleur joueur de Yougoslavie avant de devoir laisser la place à Ljubo !

Après L’URSS, la Yougoslavie était le pays où les échecs jouissaient de la plus grande popularité. Josip Broz, alias Tito, qui était au pouvoir depuis la fin de la seconde guerre mondiale, aimait se faire photographier devant un échiquier. Il honora parfois de sa présence les grands tournois disputés en Yougoslavie.

L’adversaire de Gligoric, Jan Smejkal (né en 1946) était un des meilleurs tchèques, aujourd’hui quelque peu tombé dans l’oubli par rapport à Vlastimil Hort (né en 1944), toujours actif et, qui participait au « Fischer Random » du dernier Festival d’échecs de Bienne ».

« Les échecs pour moi, c’est comme une drogue, je n’arrive pas à arrêter! » GM Hort

Svetozar Gligoric
Jan Smejkal, Milano 1975

Gligoric,Svetozar (2575) - Smejkal,Jan (2600)
Milan (9), 30.08.1975

Défense Grünfeld [D87]

 

1.d4 f6 2.c4 g6 3.c3 d5 4.cxd5 xd5 5.e4 xc3 6.bxc3 g7 7.c4 c5 8.e2 0–0 9.0–0 c6 10.e3 c7 11.c1 d8

Une variante très populaire à l’époque adoptée entre autres par Fischer.

 

12.d2 a5! 13.fd1 b6

Plus ambitieux est 13...e5! 14.b3 g4 15.f4 c6 16.d5 a6 17.e1 c4! 18.c2 e6 avec des chances égales selon le GM Sakaiev.

 

14.h6 a6 15.xa6

15...xh6?

« Trop ambitieux, les noirs n’ont pas vu une possibilité tactique décisive. Meilleur toutefois 15...xa6 comme dans ma partie contre Weinstein.(Los Angeles 1974) » Gligoric. La partie se poursuivit avec 16.xg7 xg7 17.d5 e6 18.c4 e5 19.f4 f6 20.f1 avec une dangereuse initiative sur l’aile roi.

 

16.xh6 xa6 17.f4! cxd4?

Selon le GM Flohr, les noirs répètent la même erreur que la partie Tukmakov-Balachov, jouée quelques semaines plus tôt, et ici le seul coup était 17…Rh8!?

 

18.d3!

« Les noirs n’ont pas vu qu’après 18…Da3 la forte réplique 19.Ch5! attaque et défend tout. » Gligoric

 

18...b5 19.h3 e5

« Les noirs font ce qu’ils peuvent pour éviter l’attaque de mat. » Gligoric

 

20.xh7+ f8

21.e6+!

« Ce n’est pas le seul chemin qui mène à la victoire, mais c’est le plus efficace. » Gligoric

 

21...fxe6 22.xg6 f6 23.f3 xf3 24.gxf3 d3 25.h1 1–0

Ulf Andersson et Jan Smejkal, Milano 1975

Un duel qui opposa deux disciples de Nimzovich retint mon attention, l’ex-champion Petrosian (1929-1984), reconnu comme l’un des plus grands stratèges, remarquable en défense, affrontait Bent Larsen (1935-2010) qui se remettait difficilement du 6-0 encaissé en quart de finale du championnat du monde contre Fischer. Il réussira son grand retour en remportant le tournoi interzonal de Bienne l’année suivante.

A Milan, Larsen n’était pas en forme et son style de lutteur sans compromis lui coûta cinq défaites pour quatre victoires et une seule nulle. Cette partie jouée dans la dernière ronde du tournoi préliminaire, face à un Petrosian très pacifique avec une seule victoire à son actif (Gligoric) et neuf partie nulles, incita Larsen à jouer son va-tout en conduisant les blancs.

« Un match nul aurait été suffisant pour Petrosian, pour Larsen pas du tout. Il n’est donc pas surprenant que dans cette partie, Larsen dut lutter à la fois contre Petrosian et le partage du point et, dans de telles circonstances, il peut arriver… qu’on perde la partie! » GM Flohr

Petrosian, stoïque et impassible, débrancha son appareil acoustique et fit mieux que résister.

Bent Larsen et Ljubomir Ljubojevic, Milano 1975
Tigran Petrosian, Milano 1975

Larsen,Bent (2625) - Petrosian,Tigran V (2645)
Milan (11), 01.09.1975
Partie Anglaise [A22]

 

1.c4 f6 2.c3 e5 3.g3 b4

« Les idées stratégiques associées à ce coup sont dans une large mesure empruntées à la défense Nimzo-indienne. Les noirs n’ont pas peur de permettre à l’adversaire d’obtenir l’avantage de la paire de fous après l’échange …Fxc3, car ils veulent rapidement développer les pièces pour contrôler e4. Et, si cela s’avère possible, eux-mêmes avanceront sur e4. » GM Bagirov

 

4.f3

Usuel et plus souple est 4.Fg2 mais Larsen aimait volontiers sortir des sentiers battus.

 

4...e4!

Une miniature amusante survint après 4...c6 5.d5 xd5 6.cxd5 e4?? (6...d4) 7.dxc6 exf3 8.b3 1–0 Petrosian-Ree (Wijk aan Zee 1971)

 

5.d4 c6 6.c2 xc3 7.dxc3

Quelques années bien plus tard Hübner essaya 7.bxc3 contre Karpov (Baden-Baden 1992) sans rien obtenir après 7...0–0 8.g2 e8 9.0–0 d6 10.e3 d7 11.c2 a5! 12.d3 c6=

 

7...h6

Un coup prophylactique typique du jeu de Petrosian pour éviter le clouage qui pouvait survenir après 7...0–0 8.g2 d6 9.g5 e8 10.e3 +=

 

8.e3 e7 9.g2

9.c5 b6! ne faisait que faciliter le développement du fou c8 en lui offrant la case b7.

 

9...d6 10.b4 xb4 11.cxb4 0–0 12.d4

Petrosian avait indiqué 12.c5!? d8 13.cxd6 xd6 14.c1 comme préférable.

 

12...e8

« Une position qui aurait plu au grand Nimzovich, maître spirituel de l’ex-champion du monde. Le pion e4 est surprotégé par les pièces noires sur l’importante case centrale et, tel un bloc de granit, il exerce une pression désagréable sur la position blanche. » Sergio Luppi. La position est jugée égale par le GM Bagirov.

 

13.h3

A son tour, Larsen verrouille la case g4 pour empêcher l’arrivée du cavalier.

 

13...b6 14.0–0–0!?

« Un jeu trop aigu est voué à l’échec contre un pot de fer comme Tigran ! » S. Zinser. En déséquilibrant la position, Larsen montre clairement qu’il joue pour le gain.

 

14...b7 15.b1

Inutile selon Petrosian qui indiqua 15.g4!?.

 

15...d7 16.g4!? e5!

Le plan des blancs vise à développer une attaque sur l’aile roi avec les poussées h3–h4 et g4–g5 mais la domination centrale des noirs rend l’exercice périlleux.

 

17.c5

Si 17.xe4? c5! gagnait du matériel.

 

17...dxc5

17...ad8!? évitait d’améliorer la structure de l’adversaire sur l’aile dame.

 

18.bxc5 ad8 19.c3

Larsen a le sens du danger car sur le plus actif 19.a4 f6! introduit un piège subtil après (19...c6 20.c2 += Petrosian) 20.xa7? (20.xd8 xd8 21.c1 d5=) 20...c4! 21.c1 c6 avec la terrible menace 22…Ta8 qui gagnait la dame.

 

19...d5

« Un coup très fort qui ramène ce fou à la défense de l’aile roi. » S. Zinser

 

20.d4 f6 21.e3?!

Sans doute trop optimiste. Il fallait se résoudre à simplifier avec 21.xe5 xe5 22.xe5 xe5 23.f4 exf3 24.xf3 = selon Petrosian.

 

21...b5

A considérer 21...e6! 22.b3 a5 qui accélérait le développement de l’initiative sur l’aile dame.

 

22.b3 c6 23.h4 f7 24.g5

Les blancs ont réalisé leur objectif et les chances sont apparemment égales.

 

24...fxg5 25.hxg5 xd1+ 26.xd1 h5 27.c1?!

« Les blancs concentrent maintenant leur action sur la grande diagonale noire, mais la barricade adverse reste imprenable. » S. Zinser. Selon le GM Flohr 27.Ff4!? ou 27.Fh3 Fe6 (Petrosian) étaient à considérer.

 

27...g6 28.e3

La dame est rarement un bon bloqueur, si 28.h3? recommandé par Minev 28...e3+! 29.b2 exf2–+; Il fallait songer à soustraire le roi à l’action du fou avec 28.b2!?

 

28...f7 29.h3 e7 30.b2?!

« Les blancs auraient dû évacuer le roi de la diagonale dangereuse. » S. Zinser. A considérer 30.Fa3 pour prévenir le coup suivant. (GM Flohr)

 

30...b4!

Le cavalier vise d5 pour débloquer la diagonale b1–h7.

 

31.d8+?!

Une meilleure défense consistait à jouer 31.c6!? pour dégager la case c5 pour la dame comme le montre la variante 31...d5 32.c5 e3+ (32...f4? 33.d7+–) 33.a1 exf2! 34.xd5 xe2! et le pion passé compense avantageusement le matériel. Par exemple 35.c1 (la menace était 35…Dxd5 36.Txd5 Te1 –+) 35...a6 36.xf7+ xf7 37.d7+ e8 38.d2 (38.xc7 f5!!) 38...e1–+

 

31...h7 32.a3?

En zeitnot Larsen pare au plus urgent.

 

32...d5 33.d4 f4!

« Tout est en l’air, le fou h3, e2, et b3. » GM Flohr

 

34.e3 xh3 35.xh3 e3+ 36.a2 exf2

« Ce n’est pas le gain d’un pion, mais au contraire celui de la dame. Les jeux sont faits. » GM Flohr

 

37.c8 e8 38.xe8 xe8 39.xc7 f7 0–1

Le concept de Nimzovich de la surprotection qui ne m’était pas très familier, avec pour conséquence l’épopée triomphale du pion e, m’a complètement bluffé dans cette partie typique du style de Petrosian.

« Avec uniquement du sens positionnel, on ne va pas très loin et, sans une vision tactique précise, on ne peut prétendre au succès. » Petrosian

La quadrature du cercle en quelque sorte !

Le vainqueur du tournoi préliminaire fut le Hongrois Lajos Portisch (né en 1937). Il était l’un des joueurs les mieux préparés mais aussi un de ceux qui travaillait le plus les échecs. Parfois surnommé le « Botvinnik hongrois » car, comme ce dernier, avant tout stratège, il se sentait à l’aise pour entrer dans les complications du milieu de partie et savait déceler les opportunités tactiques. En finale, il était craint pour sa maîtrise technique et sa précision.

Voici l’une de ses meilleures prestations à Milan.

Lajos Portisch, Milano 1975

Portisch,Lajos (2635) - Gligoric,Svetozar (2575)
Milan (2), 21.08.1975
Défense Est-Indienne [E88]

 

1.d4 f6 2.c4 g6 3.c3 g7 4.e4 d6 5.f3 0–0 6.e3 e5 7.d5 c6

Une variante très populaire à l’époque pour combattre le puissant centre du système Saemisch.

 

8.d3 cxd5 9.cxd5 bd7 10.ge2 h5 11.0–0 f5

La poursuite du travail de sape.

 

12.exf5!

Logique, sinon les noirs peuvent pousser f5–f4, g6–g5 etc. et utiliser la marée des pions noirs sur l’aile roi pour attaquer.

 

12...gxf5 13.d2 df6

Intéressant 13…Cc5 pour laisser une case de repli pour l’autre cavalier à la bande et ce fut le choix de Kasparov dans les années 90.

 

14.h1

Pour éviter un échec intermédiaire sur la diagonal a7–g1.

 

14...h8?!

« Il est difficile de trouver un plan qui fasse progresser les noirs parce que la poussée f5–f4 concède quelques avantages aux blancs. Un problème basique est que le cavalier h5, qui devait justifier cette idée, est bloqué complètement hors jeu. Le meilleur coup semble 14...d7 15.g5 (15.f4!?) 15...e8 avec une politique attentiste. » E. Varnusz

 

15.g5! d7 16.c2!

Les noirs ont une majorité centrale mais la pression sur f5 la rend vulnérable.

 

16...c8?!

Si 16...f4? 17.xh7; Ou 16...c8? 17.xf5 xf5 18.xf5 xd5? 19.xd8 xf5 20.xd5 xd8 21.g4+–; Un peu mieux pour se déclouer 16...b6

 

17.ac1 e4? « Gligoric est plus qu’un joueur rusé et expérimenté qui n’est pas sans savoir qu’en cas de jeu passif sa situation est désespérée face à un joueur de la classe de Portisch. Il sacrifie un pion pour activer ses pièces » E. VarnuszCeci aurait été le cas après 17…f4 mais la position restait encore solide, maintenant, après les simplifications, le roi noir va se retrouver en difficulté.

 

18.fxe4 fxe4 19.xe4!

Evite l’échange des dames, si 19.xe4?! xc2 20.xc2 xe4 21.xe4 xb2 22.b1 xf1+ 23.xf1 g8! 24.f7 g7=

 

19...xe4 20.xe4 e5

La menace était 21.Fe7 avec l’idée 22.Tf7 +–

 

21.h4 xf1+ 22.xf1 e8 23.f4

Une incitation à poursuivre les échanges car les noirs ont le roi exposé et la tour a8 hors jeu.

 

23...g7

Par exemple 23...xf4 24.xf4 xf4 25.f6+ g8 26.xf4 f8 27.g3+ g7 28.xd6 avec deux pions de plus.

 

24.f3!? f5 25.h3 b5 26.f6

Pour provoquer l’échange du principal défenseur.

 

26...b4 27.ce2 f7?

Plus résistant 27...xf6 28.xf6 e5+–

 

28.h5! xf6 29.xf6 e7 30.d4 g6 31.c6 b7

32.xh7!! f5

Si 32...xh7 33.d8 est la pointe décisive.

 

33.xf5 xf5 34.e7!! 1–0

Une fin de partie explosive.

Grille du tournoi, Milano 1975

« Karopv n’était, à notre avis, pas dans sa meilleure forme, beaucoup de parties ont montré une préparation insuffisante et une faible volonté de vaincre. Mais son haut niveau et sa grande technique ont assuré au champion du monde son accès dans la phase finale. » Le livre du tournoi

Portisch réussit à s’imposer avec une victoire face à Ljubo, alors que Petrosian restait invaincu avec quatre nulles, qui n’ont pas marqué l’histoire, et permettait ainsi à Karpov de se qualifier grâce à son meilleur Sonneborn-Berger pour la finale.

Grille des demi-finales, Milano 1975

Karpov s’imposa sur le score minimal avec une victoire et cinq parties nulles contre Portisch. Une partie très technique, positionnelle, qui caractérise son style dans un thème qui lui est cher « Les fous de couleurs opposées dans les finales. » Il s’était déjà distingué dans le tournoi préliminaire en remportant une finale, jugée égale, contre Ljubo. Un sujet traité avec brio par le GM Marin dans son livre « Learn from the Legends » dont une 3ème édition vient de paraître. (Quality Chess 2015).

Rien de bien excitant comme aima à le rappeler Sergio Luppi dans le livre du tournoi :

« Alors que le public désire toujours le spectacle et veut admirer de brillantes parties, pleine d’imprévus, le Grand-Maître considère le jeu comme un travail et doit observer quelques normes de stratégie du tournoi, plus exactement quelques règles élémentaires de prudence au vu de sa préparation et de sa forme physique et mentale. »

Portisch tenta un dernier baroud d’honneur dans la cinquième partie, particulièrement apprécié par un public venu nombreux.

Grille des finales, Milano 1975
Lajos Portisch, Milano 1975

Portisch,Lajos (2635) - Karpov,Anatoly (2705)
1pl Milan (5), 13.09.1975
Défense Nimzo-Indienne [E57]

 

1.c4 f6 2.c3 e6 3.d4 b4 4.e3 c5 5.d3 0–0 6.f3 d5 7.0–0 cxd4 8.exd4 dxc4 9.xc4 b6 10.e1 b7 11.d3 c6 12.a3 e7 13.c2 e8 14.d3 c8?!

Une position obtenue dans la partie Petrosian-Balashov (Moscou 1974) est survenue et ici 14…g6! était considéré comme la meilleure défense.

 

15.d5! exd5 16.g5! e4 17.xe4 dxe4 18.xe4 g6 19.h4 h5 20.ad1 c7 

21.xg6!

21.Fb3 fut jugé supérieur dans le livre du tournoi, sans toutefois être en mesure de le prouver.

 

21...fxg6

L’acceptation était forcée et à ce moment une certaine agitation s’empara du public. La démolition du roque rendait précaire la situation du roi noir, pratiquement sans défenseur.

21...xg5? 22.xe8+ xe8 23.xg5 fxg6 24.xg6+ f8 25.g5 e7 26.e6++–

 

22.c4+

Après 22.e6!! les blancs pouvaient encore espérer la victoire :
22...h7 23.de1+– avec un clouage décisif.
22...ed8! 23.de1 d6 24.xe7 xe6 25.xe6 xe7 26.xe7 d6 27.e1 et, avec un pion de plus et un roi moins exposé, les blancs conservent l’avantage.
22...f8 23.xg6+ g7 24.f6 e7 25.xh5+– GM Paoli.
22...f7? 23.e4!+–
22...cd8?! recommandé par le livre du tournoi.
23.de1 xg5 (23...d6 24.c4! h7
(24...h8 25.c3+ h7 26.c2) 25.c2 g8 26.xe7+–) 24.xg6+! f7 (24...f8 25.xg5 xe1+ 26.xe1 e7 27.f6+ e8 28.e6 f8 29.f6+ e8 30.h6 f8 31.h8+ g7 32.h6+ f7 33.h7+ e8 34.e6 et le mat est imparable, analyse du MI Florian dans l’Informateur.) 25.xh5 xe1+ 26.xe1 e7 27.xg5+ e6 28.h6+ d7 29.g7+– analyse du GM Paoli.
 

22...g7 23.f4 a6!! 24.c3+ f6 25.xc7 xc3 26.xe8 xe8 27.bxc3 e2 28.e1 c8 29.xe2 xc7 30.e6 d8 31.e3 f6 32.f1 e6 33.g3 g5 34.h3 c5 35.d2 d7 36.e2 d5 37.c4 d4 38.e8 h4 39.f8+ e7 40.h8 hxg3 41.fxg3 d3 et la nulle fut conclue. ½–½

Le champion du monde Anatoli Karpov réussit l’essentiel en remportant ce super tournoi mais son image était quelque peu éclipsée par l’ombre que lui faisait encore Bobby Fischer.

« L’ex-champion du Monde a été invité à se rendre le 20 octobre à Sarajevo pour y rencontrer l’actuel tenant du titre Anatoli Karpov. L’invitation adressée au GMI américain émane de son ami de longue date Dimitri Bjelica. Karpov qui effectue depuis début octobre une tournée en Yougoslavie a déjà répondu qu’il était d’accord pour rencontrer Fischer. Quant à ce dernier, s’il n’a pas encore donné son accord définitif, il n’a pas non plus décliné l’invitation. » Europe Echecs novembre 1975

Anatoli Karpov, Milano 1975

Cet article est dédié à Walter Browne, sextuple champion des USA, qui nous a quitté subitement le 24 juin 2015. Les jours précédents, il participait avec succès au tournoi de Las Vegas.

« La veille encore j’étais avec lui, le lendemain un de ses amis devait le retrouver mort dans son lit. » Sunil Weeramantry

Je tiens à remercier Marianne Bertola pour ses photos à Milan en 1975, Gérard Demuydt pour son aide régulière dans la mise en ligne de mes articles et le Musée du Jeu de La Tour-de-Peilz www.museedujeu.ch pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld.

Georges Bertola


Publié le 07/08/2015 - 08:00 , Mis à jour le 07/08/2015 - 08:21
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