Monte Carlo 1902
Quelques participants de Monte-Carlo 1902
L’une des rencontres au sommet de la première ronde opposa le Docteur Tarrasch (1862-1934), dont c’était le grand retour sur le devant de la scène depuis 1898, au Russe Tschigorine.
Quelques participants de Monte-Carlo 1902

La première édition de 1901 fait l’objet d’une chronique dans le numéro de novembre de la revue Europe-Echecs.

La deuxième édition fut encore plus prestigieuse, seul manquait à l’appel le champion du monde Lasker (1868-1941). M. Leopold Hoffer (1842-1913) journaliste et chroniqueur du « Field », vice–président du comité d’organisation, devant l’insistance de certains joueurs d’augmenter le nombre de prix écrivit :

Leopold Hoffer

« Il est vrai que le montant des prix n’est pas très élevé mais il est bien connu que les joueurs d’échecs ne sont pas intéressés par l’argent, mais seulement par l’honneur. »

Venant de la part d’un homme relativement fortuné il ne se trouva pas un émule de Surcouf qui, lorsqu’il fut fait prisonnier par les Anglais, se vit interpellé par un amiral :

« Vous les Français vous vous battez toujours pour l’argent, ce n’est pas comme nous les Anglais qui nous battons pour l’honneur ! »  Surcouf répliqua : « On se bat toujours pour ce qu’on n’a pas! »

Le tournoi débuta le 3 février avec 20 participants.

La tabelle du tournoi de Monte-Carlo 1902.

« MM. Burn et Winawer ne se sont pas présentés le 1er février, jour du tirage au sort pour tout le tournoi. Ce tirage au sort a été fait avec vingt-deux noms; il reste secret et c’est seulement chaque matin que les compétiteurs connaissent leur adversaire de la journée. Il y a eu encore deux manquants, MM. Blackburne et Tabenhaus. Le règlement est le même que l’année dernière : La première partie nulle comptera ¼ à chaque adversaire et sera rejouée pour la valeur de ½ point; il sera joué cinq parties par semaine; le jeudi sera consacré aux parties non terminées ou à rejouer, le dimanche repos. Le temps est de 30 coups pour les deux premières heures et ensuite 15 coups par heure. » La Stratégie

Pourtant ce système avait ses inconvénients car dans la première édition Janowski (1868-1927) joua 15 parties, Tschigorine (1850-1908) 17 et Alapine (1856-1923) 21 ! Ce n’était pas tout-à-fait le même tournoi et surtout le même effort pour chaque participant. Tschigorine protesta contre ce système irrationnel qui pénalisait le joueur qui n’avait pu vaincre la première rencontre même s’il avait combattu sans avoir démérité. Parfois la nulle est un résultat inévitable mais le directeur du tournoi, Arnous de Rivière (1830-1905), resta intraitable sur le sujet.

L’une des rencontres au sommet de la première ronde opposa le Docteur Tarrasch (1862-1934), dont c’était le grand retour sur le devant de la scène depuis 1898, au Russe Tschigorine. Les deux hommes se connaissaient bien car en 1893 un match en 22 parties, joué à St-Petersburg, s’était terminé sur une parfaite égalité avec 9 victoires chacun pour seulement 4 nulles.

Chigorin,Mikhail - Tarrasch,Siegbert
Monte Carlo (1), 1902
Partie italienne [C50]

 

1.e4 e5 2.f3 c6 3.c4 c5 4.c3 f6 5.d3 d6 6.e3 b6
Jugé inférieur est 6...xe3 7.fxe3 a5 8.b3 xb3 9.axb3 0–0 10.0–0 l’ouverture de la colonne f et la majorité centrale favorisent les blancs. 10...g4 cette manœuvre visant à libérer le pion f7 fut jouée dans la partie Tschigorine-Schlechter du même tournoi. 11.d2 meilleur que 11.De1 joué par Tschigorine. 11...f5 12.exf5 xf5 13.h3 h6 14.e4 d7 15.d4! Salwe-Schlecter (Carlsbad 1907). 15...exd4 16.xd4 b6 17.e5 dxe5 18.d5+ avec initiative selon Paslkovi.

7.d2 e6
Si 7...g4 8.0–0–0! d4 9.xd4 xd4 10.xd4! xd1 11.f5 g4 12.xg7+ avec des compensations avantageuses pour la qualité selon Tarrasch.

8.b5 0–0 9.xc6 bxc6 10.d4
Prématuré mais si 10.0–0 d7 11.d4 f6 12.h3 e8 13.d5 cxd5 14.xd5 xd5 15.xd5+ f7 = Tschigorine-Atkins (Hannover 1902)

10...a5 11.d3 b8
11...d5 11…d5!? est recommandé par Palkovi.

12.0–0!? 

« Un sacrifice de pion hardi, dans le but de compliquer la position; il n’est pas du tout évident que l’attaque qui suit soit une compensation suffisante. » Hoffer

12...xb2 13.d2 xc3 14.xc3 b5 15.dxe5! c4
« Assurément les noirs avaient vu tous ses coups lorsque la dame a pris le pion b, mais peut être n’ont-ils pas examiné la possibilité pour les blancs de laisser la tour en prise. » Hoffer

16.e3 g4!
Après 16...xf1 17.exf6 c4 18.e5!+– l’attaque était décisive car le cavalier empêche la dame de secourir l’aile roi.

17.g5 xe5?

La suite critique pointée par Khalifman était 17...xf1! 18.xg4 c4! 19.d2 e2 20.h6 g6 21.f4 c3 22.c1 xf3 23.xf8 xf8 24.gxf3 dxe5 et les blancs ont une structure inférieure et un pion de moins.

18.d4 f6 19.g3 a6 Plus actif 19...a4!? 20.f5 g6 21.h4! e6
Après 21...xf1 Tschigorine avait analysé 22.h5! c4 (22...f7!? mérite examen selon l’ami Fritz si 23.xf1 c4!? avec des variantes où les noirs obtiennent 3 pions pour la pièce par exemple 24.hxg6+?! hxg6 25.d4 c5 26.f3 xe4 etc. avec suffisamment de ressources.) 23.hxg6 h6 24.h4! ad8 25.e7+ h8 26.d2 +– suivi du sacrifice sur h6.

22.d4 d7 23.h5 e7 24.f4 c5 25.f3 c4 26.h4?
« Tout ceci est admirablement joué à propos. » Hoffer

26...e6?
Après 26...xe4! 27.ae1 il y a le coup intermédiaire 27...f5! avec net avantage noir. Maintenant les blancs renouent avec une dangereuse initiative.

27.f5 f7 28.h6 h8 29.hxg7+ xg7 30.h2 f7
Le dernier coup avant le contrôle du temps !

31.f3 g8 

32.af1
Plus précis pour conforter l’avantage 32.g6+! (Khalifman) 32...xg6 33.fxg6 xg6 34.af1 xe4 35.xf6! e3+ 36.h1 fg7 37.6f3+–

32...g5 33.b2 b5 34.c1 g4 35.e1 gg7 36.h6 g8 37.f4 fg7 38.h6 f7 39.d2 c6 40.f4 g5 41.f2 h5 42.f3 g4?
La gaffe dans une position aux chances à peu près égales. 42…Dg4!?.

43.h3! fg7 44.g6+!
La dernière estocade juste avant le contrôle du temps.

44...hxg6 45.fxg6! 1–0

Tarrasch remporta la miniature du tournoi contre le maître italien Arturo Reggio (1863-1917).

Arturo Reggio (1863-1917)

Reggio,Arturo - Tarrasch,Siegbert
Monte Carlo (15), 1902
Sicilienne [B45]

 

1.e4 c5 2.f3 e6 3.d4 cxd4 4.xd4 f6 5.c3 c6 6.db5 b4 7.f4 xe4 8.c7+ f8 9.xa8?

Trop matérialiste, 9.Df3 amène des complications intéressantes.

9...f6! 10.f3 xc3 11.d2?
Un peu mieux 11.a3 e5! 12.h3 xf4 13.axb4 d5 –+ GM Raetsky

11...d4 12.d3 12.xf6? xc2# 12...e5+ 13.e3?
Insuffisant 13.e2 xc2+ 14.f1 xa1 avec avantage noir GM Raetsky. (14...e4!?)

13...a4+! 14.c3 xb2 15.b1 xc3# 0–1
Une illustration de la bonne coordination des pièces face à un adverse qui disperse ses forces et se retrouve avec une position chaotique.

Un jeune homme de 26 ans venu de Russie, Louis Eisenberg, journaliste et totalement inconnu, priva le grand favori et vainqueur du tournoi de Hastings 1895, l’Américain Harry Nelson Pillsbury (1872-1906), de la première place. Il fut devancé par Maroczy (1870-1951) pour ¼ de point ! Eisenberg obtint un prix spécial de 100 FR pour cette victoire.

Harry Nelson Pillsbury à Hastings en 1895

Eisenberg,Louis R - Pillsbury,Harry Nelson
Monte Carlo (11), 1902
Défense Russe [C42]

 

1.e4 e5 2.f3 f6 3.xe5 d6 4.f3 xe4 5.d4 d5 6.d3 e7 7.0–0 0–0 8.e1 f6
En renonçant à maintenir le cavalier centralisé, les noirs privilégient le jeu défensif.

9.e5 c5
A double tranchant car les noirs vont se retrouver avec un pion dame isolé.

10.dxc5 xc5 11.c3 c6 12.g5 e6 13.f3 e7
« Deux coups joués avec le cavalier roi, maintenant la retraite forcée du fou et en ajoutant le pion isolé conséquence de 9…c5, c’est trop pour constituer une défense convenable. » Hoffer

14.xf6
Selon Schlechter 14.h3!? suivi de la centralisation de la tour dame était plus embarrassant.

14...xf6 15.h5

15...h6
Une situation critique est survenue, si 15...g6 16.xg6 fxg6 17.xg6 d7 18.xe6 hxg6 19.xg6+ g7 20.d3 avec bientôt 4 pions pour la pièce et un roi noir dépouillé qui rend la défense difficile.

16.g4 xg4 17.xg4 xc3 18.bxc3 f6 19.e3 fe8
« Une faute laquelle donne aux noirs une mauvaise position; 19…Ce5 aurait conduit à l’égalité. » Schlechter. Une suite plausible, 19...e5 20.d4 xd3 21.xf6 gxf6 22.cxd3 ac8 avec des chances égales.

20.xe8+ xe8 21.d7 f8 22.b1 xc3?
Permettre l’arrivée d’une tour sur la 7e rangée est trop risqué, 22…b6!? était préférable.

23.xb7 e1+ 24.f1 e6
« La fin devient très intéressante. M. Pillsbury s’efforçant de compliquer le jeu pour sauver la partie. » Hoffer

25.g3 xd7
Paradoxal par rapport au commentaire de Hoffer, pourtant témoin oculaire. Un coup comme 25…Te7 pour disputer le contrôle de la 7e rangée était à considérer.

26.xd7 d8 27.c7 d6 28.g2 a5?! 29.c4!
« Parfaitement joué comme du reste toute la partie. » Hoffer

29...b4?!
29…Ce7 offrait plus de résistance.

30.a3 a6 31.c8+ e7 32.xd5
Avec un pion de plus et un fou supérieur au cavalier adverse, paralysé à la bande, les jeux sont faits.

32...f5 33.f1 b6 34.a8 d6 35.g2 c5 36.f3 g5 37.g4 f6 38.gxf5 xf5+ 39.e4 f4+ 40.e5 b6 41.f3 c7? 42.b8+ c5 43.c8 b6 44.c5+ 1–0

Cette victoire fut l’événement marquant de sa carrière de joueur d’échecs. Natif d’Odessa en Ukraine, Louis Eisenberg émigrera l’année suivante aux Etats-Unis après avoir échappé à un pogrom alors qu’il se trouvait à Kichinev.

McCutcheon

Une consolation pour Pillsbury fut le prix de 500 FR offert par M. McCutcheon, un compatriote amateur qui s’était distingué en introduisant une nouvelle variante dans une simultanée face au champion du monde Emmanuel Lasker.

Pillsbury marqua le point contre son jeune compatriote Frank Marshall (1877-1944) en conduisant les blancs face à la variante de la défense Française qui désormais était dénommée McCutcheon.

Pillsbury,Harry Nelson - Marshall,Frank James
Monte Carlo (21), 1902
Défense Française [C12]

 

1.e4 e6 2.d4 d5 3.c3 f6 4.g5 b4
Ce coup caractérise la variante McCutcheon.

5.e5 h6 6.h4
Curieusement se repli est attribué à Bernstein dans plusieurs ouvrages théoriques alors Reichhelm rapportait dans le « North American » de juin 1902 : « M. Pillbury s’est vu décerné le prix pour la meilleure partie gagnée par les blancs illustrant sa nouvelle variante dans l’ouverture Française. »

6...g5 7.g3 e4
« Les blancs ont leur fou de case noire hors jeu, l’affaiblissement de la structure de l’aile roi est sans conséquence. Les noirs ont un très bon contre-jeu. » Suetin

C’est pourquoi les variantes où les blancs retirent le fou sur d2 ou e3 au 6e coup se sont imposées.

8.ge2 c5 9.a3 xc3+
Dans une ronde du même tournoi la suite fut 9...a5 10.b4!? xc3 11.xc3 cxb4 12.b5 bxa3+? (l’ouverture de la colonne a était à éviter meilleur 12…b3!) 13.c3 c7 14.h4 a6 15.xa3+– d7 16.xc7+ xc7 17.hxg5 c6? 18.gxh6 a5 19.c1! b5 20.h4 (La résurrection du fou de case noire qui empêche le grand roque.) 20...xf1 21.xf1 b3? 22.g5 c4+ 23.g1 d7 24.e7+ c6 25.h3 h7 26.d6+ b5 27.d7+ b6 28.a4 c6 29.b4+ a7 30.xc6 bxc6 31.xb3 xh6 32.e7! 1–0 (32) Pillsbury,H-Reggio,A Monte Carlo 1902

10.xc3
Après 10.bxc3 a5! et les noirs poursuivent le développement sans problème « Fd7, Cc6. et 0–0–0 » etc.

10...xc3 11.bxc3 a5 12.d2 cxd4?!
Il fallait poursuivre le développement avec 12…Cc6!

13.cxd4 xd2+ 14.xd2 c6 15.c3
Plus pointu 15.h4!? pour ouvrir le jeu au service de la paire de fou.

15...d7
« Les noirs ont trop échangé les pièces, ils ont maintenant une position inférieure de pions et sont arriérés dans le développement. » Hoffer

16.h4 e7 17.hxg5 hxg5 18.d3 a5 19.e2 xh1
Rien n’était joué après 19...hc8! 20.f3 b3 avec des chances égales.

20.xh1 c8 21.f4 

21...xc3??
Une gaffe, les noirs pouvaient compliquer avec 21...b3!? car 22.b1? (22.e1 c1+ suivi de 23…Cxd3 = avec des fous de couleurs opposées.) 22...xc3! 23.e1 c1+ 24.d2 xd3+ 25.xc1 b6 avec net avantage noir.

22.e1 b3 22...xd3 23.b4+ d8 24.xa5+ b6 25.xd3+– 23.xa5 b2+ 24.d2 gxf4 25.b1 xb1 26.xb1 d8 27.xf4 c7 28.d3 b5 29.d2 b6 30.b4 a5 31.c5+ c6 32.f3 c8 33.f4 1–0

Pillsbury à Monte-Carlo

Ce brillant joueur qu’était Pillsbury n’a pratiquement rien écrit sur les échecs et il avait une approche du jeu qui a certainement influencé Bobby Fischer avec ce genre de propos :

« Je n'ai pas appris à jouer en lisant des livres sur le jeu. La plupart ont été écrits par des amateurs et leurs idées ne m'ont pas aidé. Leurs très nombreuses analyses étaient sans valeur. Lorsque je commençais à apprendre et à jouer sérieusement, j’ai jeté les livres au panier, pour ne considérer que ce qui survenait sur l’échiquier. J’ai étudié longuement et soigneusement. Evalué chaque coup que je jouais. Cette manière de faire est la seule pour parvenir au succès. En copiant on n’arrive jamais à rien. » (Source: St-Louis Post-Dispatch Janvier 1899)

C’était aussi l’attitude du plus grand joueur américain de la deuxième moitié du XX siècle Bobby Fischer qui, au début de sa carrière, refusait la plupart du temps qu’on ne lui montre des variantes de peur qu’on ne lui enseigne quelque chose de faux. Seul un champion du monde était habilité à pouvoir le faire.

L’attribution du prix de beauté provoqua une petite polémique comme le rapporta « La Stratégie ». « Il est très curieux de faire remarquer que M. Tschigorine, cependant un connaisseur en combinaisons brillantes, est le seul qui a critiqué l’attribution du prix à la partie Mason-Janowski. Dans le Nouveau-temps du 8 avril il dit : Cette partie est peu intéressante et en général assez mal jouée des deux côtés. »

Jules-Arnous de Rivière

Pas vraiment de quoi rabibocher le directeur du tournoi Arnous de Rivière avec le Grand-Maître russe ! Pourtant cela n’est pas totalement infondé malgré le concert de louanges de la plupart des chroniqueurs.

La partie fut aussi responsable de l’exclusion des deux joueurs pour l’édition suivante jouée 1903.

« M. Janowski n’est pas invité à cause d’un incident survenu à la fin du dernier tournoi de Monte Carlo. La veille de la clôture, M. Mason annonça qu’il ne pouvait rester qu’un jour et ayant à jouer contre Eisenberg et Janowski, il proposa que sa partie avec le premier fut déclarée nulle et qu’il jouerait la partie la plus importante contre Janowski. M. de Rivière décida que pour l’avant dernier jour, le tour ne serait pas tiré au sort mais que l’on choisirait celui où M. Mason devait jouer avec M. Janowski.

Sans aucun doute le vénérable directeur du tournoi M. de Rivière n’a agi que guidé par un esprit d’équité, mais cette décision n’était pas conforme au règlement et a été prise sans le consentement de Janowski. Ce dernier protesta véhément contre ce qu’il considérait une décision arbitraire et injuste. » La Stratégie

James Mason (1849-1905), d’origine irlandaise était un joueur créatif et aurait pu se hisser au plus haut niveau s’il n’avait rencontré sur son chemin régulièrement Bacchus. « Si Mason pouvait jouer comme Steinitz entre le dernier coup d’une partie et le premier de la suivante… » L. Hoffer

Mason
David Janowski

Mason,James - Janowski,Dawid Markelowicz
Monte Carlo (19), 1902
Espagnole [C84]

 

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 f6 5.0–0 e7 6.c3 d6
« On joue habituellement 6…b5 pour empêcher 7.d4 » La Stratégie

7.xc6+ bxc6 8.d4 exd4 9.xd4 d7 10.b3 b8
Un coup considéré avec dérision par plusieurs participants, attendu était 10…0–0.« Original mais pas une mauvais idée, les blancs ont disposé leurs pièces pour une attaque sur l’aile roi et les noirs projettent de roquer du grand côté. Pour le faire, ils doivent renforcer la défense de l’aile dame. » Deutsche Schachzeitung

11.b2 b7 12.e1 0–0–0

« Toute cette manœuvre par laquelle les noirs immobilisent leur dame ainsi que le grand roque sont d’une valeur douteuse. » La Stratégie

13.d3 he8
« Pour pouvoir continuer avec 14…c5 15.Cf5 Ff8 sans interrompre la communication des tours. » Tartakower

« Nous ne reconnaissons pas là la profondeur stratégique de Janowski. Puisque les deux camps ont roqué de côté opposé, il fallait immédiatement amener la tour dame sur l’aile roi, et non pas la tour roi au centre. » Le Lionnais. Si 13...dg8 14.e5! désorganise la position noire. Georges Bertola

14.b4!?
« Avec ce joli sacrifice de pion les blancs insistent sur leurs droits à l’initiative sur l’aile dame. » Tartakower

14...f8
Les complications qui survenaient après 14...c5!? 15.f3 cxb4 16.d5 b5 n'étaient pas claires.

15.ab1 d5 16.e5
« Un bon coup, le seul du reste pour conserver la supériorité de la position. » La Stratégie

16...g4 17.f3
17.f4!? fut jugé trop affaiblissant à tort.

17...g6?
Critique était 17…f6!, qui n’était pas possible après 17.f4 f6 18.e6! +–.

18.h3 f5 19.d2?! h6?

Le coup intermédiaire 19...d4!? permettait de tirer profit de l’imprécision blanche pour naviguer en eau trouble après 20.hxg4 dxc3 21.e2 xg4 22.xc3 b5 avec un léger avantage blanc.

20.a3 g8?! 21.d4 e6 22.a4 h6
Une phase de jeu qui permet de penser que Tschigorine n’avait pas tout-à-fait tort !

23.c3!? f5
« La partie des noirs est compromise. Si 23…Rd7 24.Cb3 menaçant à la fois 25.Cc5 et 25.Ca5. » La Stratégie

24.xc6 d7 25.d4 xd4 26.xd4 f5
« Dans la longue séquence des manœuvres qui vont suivre, les noirs essayent vainement d’améliorer l’activité de leur paire de fous. » Tartakower

27.bc1 c6 28.c3
Après 28.c5 xc5 amenait une finale avec des fous de couleurs opposées.

28...h5 29.e2 h6 30.f4 f8
« Bien entendu que le pion c2 ne peut être pris à cause de 31.Dd2 » La Stratégie
Joué juste avant le contrôle du temps, à considérer 30…Db6!? qui forçait l’échange des dames.

31.f2 e6 32.d4 b6 33.b1 f5 34.c3
« L’idée du plan conçu au 32ème coup est tout-à-fait correcte; l’attaque avec le pion a est certainement la plus avantageuse pour les blancs. » La Stratégie

« Au lieu de simplifier avec 34.Cxf5 Dxf2 35.Rxf2 gxf5 etc., les blancs considèrent que leur cavalier centralisé est plus précieux que le fou adverse. » Tartakower

34...e4 35.a4 c6
« Le vainqueur du tournoi de Monte Carlo de l’année précédente fait, dans la présente situation, le meilleur coup, néanmoins ce coup est insuffisant contre la réponse des blancs. » La Stratégie

36.a5 a7 37.b2
« Evitant de simplifier avec 37.xc6 xf2+ 38.xf2 xc2 etc. » Tartakower

37...b7 38.eb1 d7 39.h1
« 39.Rh2 aurait été un temps gagné plus tard. » La Stratégie

39...eb8 40.e1 e7 41.b3 b5?
« Un piège survenait après 41...xb4 42.xb4 xb4 43.c5+ xc5 44.xb4 avec gain de la qualité. » Tartakower.

Pourtant cette ligne de jeu offrait suffisamment de compensation avec un pion et un puissant fou centralisé après 44...xc2! 45.f1 xb4 46.xb4 e6 etc.

42.d4 b7 43.c5 xc5

44.bxc5?
« Le meilleur, prendre avec le cavalier eut été une faute 44.xc5+ xc5 45.bxc5 xb2 46.xb2 xb2 menaçant 47.Txc2 suivi de 48.Txg2. » La Stratégie.

Au contraire 47.h4! xc2 48.f6 permet d’infiltrer la position de manière décisive 48...xg2 49.xf7+ d8 50.f8+ c7 51.d6+ +– et les pions c et b tombent sur échec.

44...b4
« Les noirs, malgré la perte du pion, ne sont pas mal, les blancs subissent une forte pression sur la colonne b. » Deutsche Schachzeitung

45.h4 c8
Plus sûr était de défendre l’aile roi avec 45...e8! 46.f6 d7 47.h2 e6 et les chances sont égales, si 48.h8+ e7

46.f6 d7 47.h2
« Ils étaient menacés de 47…Dxh3! » La Stratégie

47...e6?
« Donne la possibilité à l’adversaire de placer une magnifique combinaison, il fallait jouer 47...xc2 » Deutsche Schachzeitung.

Après 48.xc2 xb3 49.e1 e6 (sinon 50.e6!) 50.f5! et les blancs conservaient une dangereuse initiative.; Le meilleur était 47...d4! pour couper court à la venue du cavalier.

48.h8+ d7

49.d4!!
« Coup magnifique et décisif. » La Stratégie

49...xb2 50.xb8! xb8 51.xb8 c7 52.xe6+ xb8 53.d4!

« Va suivre une finale dans laquelle la position dominante du cavalier est le facteur décisif. » Tartakower

53...c7 54.g4 h4 55.c3 d7 56.g1 c7 57.f2 d7 58.f5 gxf5 59.gxf5 c7 60.e3 g2
« Le maître franco-russe se défend habilement, mais il n’y a plus de ressources, la partie est perdue. »

61.f3 xh3 62.xh4 g4 63.f4 e2 64.f3 xf3 65.xf3 1–0
Ici la partie fut ajournée jusqu’au lendemain matin mais Janowski ne se présenta pas pour terminer la partie.

Cette partie obtint le 1er prix de beauté qui fut décerné par Son Altesse Sérénissime le Prince Dadian de Mingrélie (1850-1910), Président du comité d’organisation et fort joueur. De plus, les commentaires de cette partie publiés dans La Stratégie étaient signés de sa main. Ils sont pourtant d’une platitude qui ne marquera pas la postérité.

Prince Dadian de Mingrélie

Le Lionnais dans son classique « Les prix de beauté aux échecs » dénomma ce chef d’œuvre « La guerre des tranchées ». De quoi instiller le doute, c’est plutôt une lutte acharnée, compliquée mais parsemée d’imprécisions ou même d’erreurs à l’opposé de la brillance ! Seule la conclusion couronnée par un sacrifice de dame nous fait pénétrer dans le monde magique de la combinaison.

Lorsque Tschigorine se présenta pour jouer le tournoi de 1903, le Prince particulièrement offusqué par les jugements portés par ce dernier exigea qu’il fut exclu du tournoi comme le rapporta « La Stratégie ».

« Avant le tirage au sort un incident s’est produit : S.A.S le Prince Dadian de Mingrélie se jugeant offensé par des articles publiés par M. Tschigorine dans des journaux russes, déclara qu’Elle ne pouvait rester Président, si M. Tschigorine prenait part au tournoi, mais qu’Elle laissait libre le Comité et les autres concurrents de la décision à prendre. Après délibération et avec l’assentiment des concurrents, il a été décidé que M. Tschigorine ne jouerait pas; une indemnité, dont le chiffre est à fixer, lui sera remise. »

Le Prince, après être sorti vainqueur de ce crime de lèse-majesté, se montra bon prince :

« Son Altesse Sérénissime, avec sa libéralité habituelle, n’a pas voulu que le champion russe en éprouve un dommage matériel et une indemnité de 1500 FR lui a été remise. Cette généreuse solution, acceptée par l’intéressé, clôture définitivement cet incident. » La Stratégie

Mikhaïl Ivanovitch Tchigorine

Le vainqueur, le champion hongrois Geza Maroczy (1870-1951), avait la réputation d’un joueur avant tout positionnel et technique, n’hésitant pas à entrer dans des positions arides, mais capable de réaliser un gain en concrétisant un avantage microscopique.

Sa victoire contre Heinrich Wolf (1879-1943) fut jugée comme l’une des meilleures parties du tournoi.

Geza Maroczy (1870-1951)

Wolf,Heinrich - Maroczy,Geza
Monte Carlo (11), 1902
Sicilienne [B40]

 

1.e4 c5 2.f3 e6 3.e2 c6 4.0–0 f6 5.c3 e7 6.d4
« Maintenant nous rentrons dans les sentiers battus avec une position souvent jouée. » Maroczy

6...cxd4 7.xd4 0–0 8.f3
« Ici le fou n’est pas à sa place. » Maroczy

8...e5! 9.e1 a6 10.g5
« Avec 10.Ff4 les blancs auraient économisé un tempo. » Maroczy

10...c7 11.f4 d6
« Ce coup était inattendu, après un examen plus approfondi on ne peut échanger car les pions doublés rendaient la position du fou ridicule. » Maroczy

12.e2 b5 13.a3 b7 14.ad1 ac8
« Les noirs sont bien développés et s’emparent de l’initiative avec vigueur. » Maroczy

15.c1
« Pour empêcher 15…Cc4 suivi éventuellement de 16…Cxa3. » Maroczy

15...fe8
« Un coup nécessaire pour préparer la poussée d5 et s’emparer du centre. » Maroczy

16.h3 d5 17.exd5 xf3+ 18.xf3 xd5

19.e5?
« Il valait mieux échanger sur d5. L’attaque planifiée va échouer. » Maroczy

19...xc3
Après la destruction de l’aile dame, la partie est plus que compromise sur le plan positionnel.

20.bxc3 d5
Une précaution inutile.
20...xc3! 21.d7
(ou 21.xf7? xf7 22.xe6+ f8–+) 21...d5–+ étaient insuffisants.

21.b2
« Le fou occupe une case sans avenir. » Maroczy

21...f6 22.d3 d6 23.b4 b7
« Alors que la paire de fous noirs est puissamment développée. » Maroczy

24.g4 f5 25.g5 e7 26.d2 cd8 27.e2 d6
« La dame se retrouve à nouveau sur e2 alors que les noirs ont amélioré leur position avec les coups 24…f5 et 26…Tcd8. » Maroczy

28.h5 a5 29.d3 c6 30.g5 e7 31.g3

31...h4! 32.e5
« Les blancs n’avaient guère mieux, sur 32.Dh2 la dame était hors jeu et les noirs pouvaient poursuivre avec 32…e5 et renforcer leur position. » Maroczy

32...xd1 33.xd1 e4
« La variante 33...xg3 34.xc6 xf2+ 35.xf2 xc6 ne gagnait qu’un pion et, après les échanges, il restait des fous de couleurs opposées. » Maroczy

34.f3 xc2! 35.xb7 xd1+ 36.h2 h5

« Pare toutes les menaces, sur d’autres coups les blancs obtenaient des possibilités d’attaque. » Maroczy

37.g3
Faible, il fallait essayer 37.c4! qui obligeait les noirs à calculer et trouver toutes les finesses de la variante 37...bxc4 38.g4 fxg4 39.hxg4 e7! 40.xe7 xe5+ 41.xe5 xe7–+ avec une finale gagnée.

37...xg3+ 38.fxg3 38.xg3 f4+!–+ 38...e2+ 39.g2 xe5 40.c4 e4 41.d2 xc4 42.h4 c8 43.d6 e2+ 44.h3 f1+ 0–1

Casino de Monte Carlo 1905

Un tournoi vraiment exceptionnel dont le rédacteur du « Wiener Schachzeitung » Georg Marco avait projeté d’écrire un livre. Après sa mort en 1923, on ne retrouva nulle trace du manuscrit et il fallut patienter jusqu’en 1997 pour que A. J. Gillam publie un petit fascicule pour se remémorer les exploits de ce fameux tournoi.

Le livre du tournoi

Je tiens à remercier Jean Michel Rapaire pour la visite des lieux du tournoi, Gérard Demuydt pour son aide régulière dans la mise en ligne de mes articles, le Musée du Jeu de La Tour-de-Peilz www.museedujeu.ch pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld.

Georges Bertola

 

Quelques sources des photos de cet article


Publié le 05/11/2015 - 09:00 , Mis à jour le 05/11/2015 - 09:07
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