Pourquoi ne gagne-t-on pas des finales gagnantes ? (3)
Chacun de nous a rejoué des parties commentées jusqu'au passage dans une finale gagnante où le commentateur écrivait quelque chose du genre: " Le reste est affaire de technique et ne nécessite plus d'autres explications ". N'en croyez rien !

Ne jamais être fantaisiste quand une ligne de jeu simple suffit. Le jeu d'Echecs est tellement inépuisable que, trop souvent, des surprises peuvent vous attendre dans les variantes compliquées. Et des candidats au titre mondial ne sont pas à l'abri de pareilles mésaventures, comme nous l'enseigne l'exemple suivant:

Huebner,Robert (2600) - Portisch,Lajos (2655)
Candidats ½ finale Abano Therme (11), 1980

1.c4 c5 2.f3 f6 3.c3 c6 4.d4 cxd4 5.xd4 e6 6.db5 d5 7.cxd5 xd5 8.e4 xc3 9.xd8+ xd8 10.xc3 c5 11.b5 d7 12.xc6 xc6 13.e2 e7 14.e3 d6 15.hd1 b5 16.ac1 hc8 17.f3 xh2 18.h1 d6 19.xh7 b4 20.d1 b5+ 21.f2 xc1 22.xc1 c8 23.g5+ d7 24.f4 c2+ 25.g3 f8 26.f5 exf5 27.exf5 d3 28.h8 d6+ 29.f4 c5 30.e3 xe3 31.xe3 xb2 32.f8 xa2 33.xf7+ d6 34.b7 a5 35.f3 a3 36.g4 b3 37.g5 c6 38.f6 gxf6 39.gxf6 g6 40.b8 c7 41.b5 a4 42.c4 a1
La partie fut ajournée dans cette position et les Blancs mirent leur coup sous enveloppe:

43.e2
Le Roi doit à la fois quitter la colonne "f,,• et se rapprocher de l'aile-dame pour collaborer à l'immobilisation des pions noirs. Ce coup est, de loin, le seul logique et Portisch et ses secondants s'y attendaient. Dans la position ajournée, les Noirs sont tout à fait en droit d'escompter le gain: un pion de plus et des pions passés liés très avancés. Pour Portisch, la victoire était cruciale pour le cours du match puisqu'il n'aurait plus eu, alors, qu'une partie à jouer avec les Blancs. Mais étant donné qu'aucune partie n'est gagnée sans jouer de coups, les Noirs doivent décider de la façon dont il leur faut procéder ici. Quand il participe à des compétitions avec des secondants, il est bien connu que Portisch fait peu d'analyses d'ajournement lui-même et préfère passer sainement la nuit à un sommeil réparateur. Et il arrive aussi ce qui va se passer ici. Au matin, ses secondants lui fournirent une variante garantie pour gagner la Tour blanche et la partie. Portisch n'en fut guère enchanté. Mais ses secondants insistèrent beaucoup, lui affirmant qu'elle était gagnante. Quand la partie fut reprise, il réfléchit encore 18 minutes avant de jouer finalement le coup qui lui était recommandé.

43...a3??
Quand Portisch parla de cette expérience malheureuse, il dit combien il lui avait répugné de lâcher son précieux pion "b", mais il avait décidé de faire confiance à ses secondants.
Il aurait été enclin à jouer le coup naturel et logique 43...f7! mais son équipe n'avait pas passé un seul instant à l'analyser! Ce coup eût pourtant gagné facilement; par exemple: 44.e5 (44.a5 d6 45.d2 f1! 46.c3 a3! 47.xb3 a2 48.b6+ c7 49.a6 xb3 50.b2 b1+ 51.c3 f7 52.a7+ b6-+) 44...a3! 45.xf7 b2 46.d8! e1+ 47.xe1 a2 48.f7 b1+ 49.xb1 axb1+ 50.e2 c2+ 51.e1 e4+ 52.d1 f3+ 53.d2 xd8-+

44.xb3 a2 45.a3 h5+ 46.f2! h1

"Et les Noirs gagnent la Tour et la partie". Telle était la conclusion des aides de Portisch. La première affirmation est vraie, mais ce n'est pas le cas de la seconde!

47.a7+!
Cet échec avait échappé à l'équipe de Portisch ou, pour être exact, elle avait choisi de n'y prêter aucune attention. Il en ressort que le Roi noir n'a pas de bonne case de repli.

47...b8
47...c6 48.e5+ b6 49.xa2 h2+ 50.g3 xa2 51.f7 a8 52.f8 xf8 53.d7+=; 47...d8 48.a8+ d7 49.a7+ e6 50.a6+ f7 (50...f5 51.e3+ g6 52.xa2 h2+ 53.g2=) 51.e5+ g8 52.a8+ h7 53.f7 avec une nullité théorique. Il n'y a par conséquent pas le choix, mais maintenant le Roi est juste trop loin pour arrêter le pion «f». Les Blancs font nulle, même si une Tour entière leur fait défaut!

48.xa2 h2+ 49.g3 xa2 50.e5

50...c7
Malheureusement, 50... Ta6 ne marche pas à cause de 51. f7 Tf6 52. Cd7 +.

51.f7 a8 52.h4
Avec gain de temps!

52...h8
Ou 52...d6 53.c4+! d5 54.xh5 xc4 55.g6 et, à nouveau, le Roi noir est trop loin d'une case.

53.g5 d6 54.f6! ½-½

Les Noirs ne peuvent pas empêcher 55. Rg7 qui assure la nullité, par exemple: 54... Tç8 55. Rg7 Re7 (55... Fxf7 56. Cxf7+ est clair. La nullité est aussi théorique que pratique.) 56. Cç6+ suivi de 57. f8D.

Cet article du Grand Maître International Edmar Mednis est paru dans la revue Europe-Echecs du mois d'Octobre 1985


Publié le 01/09/2007 - 00:00 , Mis à jour le 24/05/2013 - 11:33