Sacrifice de Dame pour la Saint-Valentin
Carte postale 1903
Le 13 février 1925, lors de la 3ème ronde du tournoi de Paris à la veille de la St-Valentin, Alekhine eut l’opportunité d’offrir sa Dame avec élégance et délicatesse. Par Georges Bertola.

Le 13 février 1925 (la partie est datée du 14 février dans « La Stratégie » mais c’est sans doute un manque de tact), lors de la 3ème ronde du tournoi de Paris à la veille de la St-Valentin, Alekhine eut l’opportunité d’offrir sa Dame avec élégance et délicatesse. A. Goetz (champion de France 1914), directeur du tournoi, témoigna :

« Nous avions donc à Paris en février dernier, deux grands-maîtres de réputation universelle: M. Alexandre Alekhine qui, fixé chez nous depuis plusieurs années, semble vouloir définitivement être des nôtres, et Salvielly Tartakover qui semble vouloir quitter définitivement Vienne et l’Autriche. En leur adjoignant quelques « petits maîtres », et le tournoi hors classe du Café de la Rotonde démontre que nous en avons, on organise vite un tournoi.
En dehors de l’ancien champion tchéco-slovaque Karel Opocensky, qui résidait pendant quelques semaines à Paris et qui s’est montré redoutable dans des parties « éclair », du vainqueur du tournoi hors classe de la Rotonde, M. Znosko-Borowski, un maître russe d’ancienne renommée, qui est actuellement fixé à Paris dans cette immense colonie russe que nous avons à l’heure actuelle, on fit appel au jeune champion belge, M. Colle, qui avait laissé un excellent souvenir du tournoi olympique de 1924.
Le Grand-Maître Alekhine, qui jouait la défense qui porte son nom contre M. Znosko-Borowski et qui fit au 11ème coup, une combinaison extrêmement brillante (sacrifice de la Dame contre deux pièces légères) ne put enlever la partie en présence de l’énergique réaction de son adversaire et dut se soumettre à un échec perpétuel. »

Il est intéressant de constater que, à part le champion du monde en titre Capablanca et celui détrôné Lasker, étaient considérés comme Grand-Maître ; Bernstein, Bogoljubov, Duras, Grünfeld, Janowski, Kostisch, Maroczy, Marshall, Nimzovich, Réti, Rubinstein, Saemisch, Spielmann, Tarrasch, Torre, Vidmar, soit 20 joueurs au total ! (Bulletin de la FFE, liste publiée par G. Renaud)

Alekhine était incontestablement la grande vedette du tournoi et Tartakover raconta cet anecdote à son sujet : Dans un petit restaurant il fut défié pour jouer une partie par un inconnu. Alekhine accepta et, au début de la partie avant de jouer son premier coup, il enleva la tour du côté de la Dame. Son adversaire répliqua fièrement : 

« Mais, Monsieur vous ne pouvez faire cela, vous ne me connaissez même pas ? »
« C’est vrai. » répondit Alekhine avant d’ajouter calmement : « C’est justement parce que je ne vous connais pas que je peux vous rendre une tour ! » (Rapporté par G. Koltanowski dans Chessnicdotes)

Znosko Borovsky,Eugene - Alekhine,Alexander
Paris (3), 1925
Défense Alekhine
[B03]

1.e4 f6

« De même, écrit Tartakower, dans Die Hypermoderne Schachpartie, que Midas, roi de Phrygie, reçut des dieux le don de changer en or tout ce qu’il touchait, de même tout coup de début acquiert dans les mains du génial Alekhine, une signification extraordinaire, notamment cet aventureux et fantastique saut de cavalier qui implique déjà une idée de fin de partie. » Georges Renaud

2.e5 d5 3.c4 b6 4.d4 d6

« C’est la contre-attaque qui commence. » Tartakower

5.f4 dxe5

Cet échange, qui affaiblit la protection du pion e5 tout en ouvrant la colonne « d » avec pression sur le pion « d4 », est toujours la suite logique mais le dernier ouvrage consacré à l’Alekhine signé Lakdawala préfère 5…g6!? attribué à Vladimir Sergeev.

6.fxe5 c6 7.e3 f5 8.f3

Plus précis est 8.Cc3 car maintenant 8…Cb4! immédiatement force 9.Ca3 et le cavalier, moins bien placé, n’agit plus sur les cases centrales.

8...e6 9.c3 b4 10.c1 c5 11.a3

La suite d’Alekhine, qui anima plusieurs décades de luttes compliquées au cours du XXème siècle, est tombée quelque peu en désuétude car de nos jours les blancs se développent sans perdre de temps alors que la contre-attaque n’aboutit nulle part.

11.e2 11.Fe2! est retenu comme le plus prometteur analysé par Tartakover dans son célèbre « Hypermodernen Schachpartie » publié en 1925, par exemple 11...cxd4 12.xd4 g6 13.a3 c6 14.xc6 xd1+ 15.xd1 bxc6 16.f3 c8 etc.

11...cxd4

12.g5?!

Le premier ouvrage théorique sur cette défense, celui du maître suisse Fahrni publié en 1922, indiquait déjà le supérieur 12.Cxd4 Cc6 qui ne faisait qu’égaliser selon Alekhine (13.Cxc6 Dxd1 14.Txd1 bxc6 etc.) Près d’un siècle plus tard la théorie avance « et maintenant on rencontre en pratique les deux captures en c6 et f5. » selon « L’Alekhine expliquée » (V. Bogdanov Olibris 2010)« Ce coup est risqué et rend possible un sacrifice de la Dame, lequel aurait dû conduire à la victoire. » Alekhine

12...dxc3!

« Un sacrifice très fort et absolument correct. » Znosko-Borowski. Selon Khalifman mérite examen 12…f6!?

13.xd8

« Quand une pièce donne des signes de faiblesse, prenez-la de force. » Conseil aux débutants extrait du bulletin de la FFE

13...xd8

« Une négligence qui m’a malheureusement gâté une bonne partie du plaisir que j’avais au jeu et a, pour cette raison certainement contribué à ce que finalement j’aie laissé échappé mon adversaire. Conséquent était 13...cxb2 14.g5 (!Znosko-Borowski mais intéressant est 14.c7!? qui empêche la tour d’occuper la colonne d GB) 14...bxc1 15.xc1 c2+ 16.f2 d8 17.e2 c5+ 18.g3 avec net avantage noir. » Alekhine

14.b3 cxb2 15.xb2 a4 16.a1!

« En reprenant à d8 j’avais sous-estimé la force de ce coup de retraite. Toute autre continuation aurait fait perdre irrévocablement. » Alekhine

16...c2+

« Plutôt que de gagner immédiatement la qualité il importait d’éliminer le fou du roi de l’adversaire. Après 16...d3+ 17.xd3 xd3 18.c5! (18.0–0?! xa3!–+) 18...xc5 19.xc5 (le coup intermédiaireCxc5 20.0–0 0–0 21.Cd4 Fg6 etc. auraient conservé un avantage matériel décisif. » Alekhine 19.c4!? pour forcer l’affaiblissement de l’aile dame par 19...b5 est à considérer GB.) 19...xc5 20.0–0 0–0 21.d4 g6 etc. auraient conservé un avantage matériel décisif. » Alekhine

17.xc2 xc2 18.d4 g6 19.c5!

« C’est le seul moyen de sauver la partie. » Znosko-BorowskiIl est curieux de constater qu’un des livres de référence publié en 1986 « Die Ajechin Verteidigung » (Siebenhaar/Delnef7 Ottstadt) concluait : Peu clair est maintenant 19.c5, les autres suites conduisent à un avantage blanc. Il est donc utile de ressusciter cette partie tombée dans l’oubli.

19...xc5

« Si 19...xc5 20.b5+ e7 21.b3 gagnant une pièce. » Znosko-BorowskiLe génial Alekhine poursuivit : 21...b6! 22.xa4 d3! avec les menaces 23…Te3 ou 23…Thd8 respectivement 23…Thc8, la position des blancs aurait été, en effet, en très grand danger. Cependant il y aurait eu une défense, unique mais suffisante, notamment 23.c1! e3+ 24.e2 h5 25.d1 et peu à peu les blancs sont sauvés, par exemple 25...d8 26.b2 d4 27.h3 etc. » Alekhine

20.b5+ d7 21.c3 a6

21...e7 « Si 22.c7 » Znosko-Borowski. Alekhine pensait que c’était un gain de temps décisif et poursuivait l’analyse avec 22...a6 23.a4 e4! 24.0–0 (24.e2!? donne des arguments à Znosko-Borowski) 24...b5 25.c2 c5 avec avantage noir.

22.xd7+ xd7 23.c8+ d8

24.xb7!

Avec ce joli sacrifice Znosko-Borowski se montre à la hauteur de son prestigieux adversaire !

24...xd4 25.c6+ d7 26.0–0! d3 27.xf7! c5+! 28.h1 b5 29.xe6+ e7! Le seul coup.

Si, 29...e7 30.xe7+ xe7+–; 29...d8 30.xd7+ xd7 31.d5+–

30.xe7+ xe7 31.c8+ d8 32.e6+ e7

Les noirs ne peuvent se soustraire à l’échec perpétuel, si 32...f8 33.a4! xa4 34.c8 e8 35.xa6! et les blancs récupèrent une pièce avec des chances de gain 35...d7 36.e6+–

33.c8+ d8 34.e6+ ½–½ Partie nulle mais grandiose !

« L’année 1925 commença par une période de lutte. Après ma séance record de parties simultanées à l’aveugle à Paris, il fut organisé dans cette ville un petit tournoi. C’était le premier auquel je prenais part après New York 1924. Or, cette fois je jouai, à l’encontre de ce qui eut lieu à New York, avec une grande facilité. Tout me semblait simple et naturel, les plans corrects me venaient comme d’eux-mêmes et je les réalisais sans effort. Je fus le premier sans avoir perdu une seule partie et même dans presque toutes mes parties nulles j’avais eu à peu près une position de gain. » Alekhine

Lors de la sixième ronde Alekhine réalisa une partie superbe contre Edgar Colle avec, à nouveau, un sacrifice de dame à la clé ! Une partie qui a influencé de manière durable le jugement négatif porté sur la défense Tchigorine.

Cette partie résume parfaitement le débat de fond de cette ouverture :

« La stratégie de base de la défense Tchigorine est relativement simple : après le premier coup des blancs 1.d4 les noirs déclarent qu’il sera plutôt une source de faiblesse qu’une force. Pour l’attaquer les noirs disposent de trois éléments : a) Un cavalier sur c6 b) un fou qui peut s’échanger contre le cavalier défenseur sur f3 et, la possibilité d’ouvrir la colonne d pour la Dame. » Soltis

Le problème majeur posé est que bien souvent les blancs disposent de la paire de fous contre la paire de cavaliers et que deux fous contrôlent un nombre de cases supérieur à deux cavaliers ou un fou et un cavalier. Ceci autant en défense qu’en attaque et que disposer de la paire de fous est un avantage dans le milieu de partie et la finale. C’était l’avis de Steinitz

Tchigorine, au contraire, pensait que chaque position avait sa singularité et que les cavaliers pouvaient jouer un rôle majeur dans les positions fermées en occupant des avant-postes ou des cases clés avec un potentiel supérieur dans le jeu combinatoire.

Le caractère relativement ouvert des positions qui résultent de la Tchigorine et le fait que l’avenir est à la paire de fous ont été assez dissuasifs pour rendre cette défense assez marginale. Soulignons toutefois que les GM Alexander Morozevich et, plus récemment, Igor Miladinovic restent des partisans acquis au point de vue des noirs.

Edgar Colle

Alekhine,Alexander - Colle,Edgar
Paris (6), 1925
Défense Tchigorine
[D07]

1.d4 d5 2.c4 c6

Constitutif de cette défense considérée comme quelque peu anti-positionnelle car ce coup bloque le pion c. Etonnamment, le dogmatique Tarrasch pensait qu’elle était « loin d’être aussi mauvaise que l’on croit généralement » dans son livre « Die Verteidigung des Damengambit », publié en 1924, alors que son credo était 1.d4 d5 2.c4 e6 3.Cc3 c5!

3.f3 g4 4.a4 xf3 5.exf3 e6 6.c3 b4

Aujourd’hui les défenseurs de la Tchigorine optent pour 7…Cge7!? (Bronstein) avec l’idée de donner un peu plus d’avenir au fou de case noire en le développant en fianchetto sur l’aile roi.

7.a3 xc3+ 8.bxc3 ge7 9.b1 b8 10.cxd5 xd5 11.d3 0–0 12.0–0 d6!

« Un bon coup de position, libérant la case centrale d5 pour le cavalier et surtout empêchant l’important coup de l’adversaire Fc1–f4. » Alekhine

13.c2 g6 14.f4

« Les noirs ont assez heureusement passé la phase du début. La stratégie maintenant se résout en ceci : La longue portée des fous blancs favorise leur initiative, tandis que les cavaliers sont surtout habiles à défendre les points attaqués. » Tartakover

14...ce7 15.g3 fd8 16.d1 b6 17.a4

« Les noirs tirent immédiatement parti de cet affaiblissement du point b4 et obtiennent presqu’une égalisation du jeu. Les blancs devaient, afin de conserver l’avantage du début, préparer eux-mêmes, au moyen de 17.b2 une offensive au centre. Si 17…c5 18.c4 cxd4 19.Fxd4 Dxd4 (19…Dxa3? 20.Ta1 Db4 21.Ta4 Dd6 22.Fe5 +–) 20.Fxg6 serait défavorable aux noirs. » Alekhine 17...c5 18.c4 cxd4 19.xd4 xd4 (19...xa3? 20.a1 b4 21.a4 d6 22.e5+–) 20.xg6 serait défavorable aux noirs. » Alekhine

17...d5!

« Si 17…c5 18.Fa3! » Tartakover

18.d2 c5 19.f5 exf5 20.xf5 cxd4 21.cxd4 de7 22.b4 f6 23.xe7 xe7

« Bien que dans la partie présente M. Alekhine réussit à démontrer la force du pion isolé, il faut pourtant avouer que la stratégie de M. Colle a obtenu dans ce début difficile un résultat flatteur en simplifiant et en concrétisant pour ainsi dire le jeu. » Tartakover

24.bc1?!

« Ici la logique prescrivait de jouer immédiatement 24.d5! » Alekhine

24...d5?!

« Les noirs devaient répondre au coup du texte par 24…b5! car cet échange aurait considérablement augmenté leur chance de nullité. » Alekhine

25.e4 d7 26.d5 f6 27.e1!?

« Une conception surprenante : on croirait à peine que ce coup inoffensif de la tour inaugure une combinaison de mat. » Alekhine

27...bd8 28.c6! g5?!

« Il semble que les noirs ont parfaitement raison d’éviter l’échange des Dames qui leur serait défavorable (les blancs conserveraient également un avantage après 28…Cge7 29.Dxf6 gxf6 30.d6!) et de choisir pour leur Dame la case plausible g5. Or, c’est justement à la réalisation de cette position que visait la tactique des blancs ! En tout cas meilleur était, pour cette raison, 28…Dd4. » Alekhine

29.xg6 hxg6?

« Fait perdre immédiatement. Bon gré mal gré il fallait jouer. 29...fxg6 Après 30.e6+ f7 (non pas 30...f8 à cause de 31.c4! avec variantes décisives de milieu de partie.) 31.c8 xc8 32.xc8+ f8 les blancs auraient bien l’agréable choix entre une fin de partie favorable de Dames 33.e8 (et un milieu de partie prometteur de victoire 33.De6 Rh8 34.d6 Dd2 35.Te2 Dc1 36.Rg2 Dc6 37.Rh3 etc. » Alekhine 33.e6+ h8 34.d6 d2 35.e2 c1+ 36.g2 c6+ 37.h3 etc. » Alekhine) 33...f6 34.xf8+ xf8 35.c6 » Alekhine

30.xd7!!

Ce qu’il y a de piquant dans cette combinaison de mat, c’est que la Dame noire avait dû être attirée précisément à g5, pour obstruer à son propre roi les voies de fuite. » Alekhine

30...xd7 31.e8+ h7 32.cc8 d8 33.exd8 1–0

Alekhine et avant lui Steinitz puis Euwe, Botvinnik et Kasparov sont les champions du monde qui ont le plus contribué à transmettre la connaissance à travers leurs écrits et dont la lecture reste toujours d’actualité.

Voici un témoignage intéressant de Max Euwe à propos de son valeureux adversaire :

« Colle était un autodidacte. Il n’avait pas eu l’occasion de s’entraîner sérieusement et ne disposait pas de livres d’où il eût pu tirer sa science des échecs, à l’exception d’un seul : le livre de Steinitz, par Bachmann. Mais ce livre n’est pas un ouvrage didactique, c’est un recueil de parties de Steinitz, pourvu de quelques brefs commentaires. Colle savait que Steinitz avait jeté les bases théoriques du jeu d’échecs, et il tâchait, en rejouant les parties de Steinitz, de se rendre maître de ses principes. »

LA CERISE SUR LE GATEAU !

Alekhine le 16 juin 1935 (Photo Collection Guy Gignac)

La photo a été prise à La Croix de Berny au moment où Alekhine jouait contre la championne de France Paulette Schwartzmann. La posture du champion est remarquable, tout à fait typique du personnage. La distribution des prix des tournois de la section "Échecs" eut lieu au cours du banquet donné à la Croix de Berny auquel assistaient notamment le maître Alekhine et M. Pierre Biscay, président de la F.F.E., Mlle Schwartzmann championne de France, M. Le Lionnais, délégué à la propagande de la F.F.E., et de nombreux invités. (Dominique Thimognier)

Je tiens à remercier Guy Gignac et le Musée du Jeux de La Tour-de-Peilz pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld. www.museedujeu.com et le site de Dominique Thimognier http://heritageechecsfra.free.fr

Georges Bertola


Publié le 14/02/2015 - 09:20 , Mis à jour le 15/02/2015 - 10:57
Les réactions (3)
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caillou1212 - 14/02/2015 19:35
En tant que lecteur du magazine Europe-Echecs depuis plus de tente ans... et plus un consommateur d'anecdote que d'analyse de parties, je suis friand des rubriques historiques. Lire sur le magazine la rubrique de Monsieur Bertola me comble chaque mois... En plus pouvoir le lire sur le site d'Europe Echecs sporadiquement est un grand chambardement... Merci cher monsieur... de votre précision Suisse.