Sonja Graf - Un combat pour la liberté (1)

Sonja Graf

Sonja Graf fut l’une des plus fortes joueuses des années trente. Une personnalité qui dépassait le cadre échiquéen,véritable militante dans la lutte pour la liberté et l’émancipation des femmes.

Portrait de Sonja Graf signé.

Sonja Graf fut l’une des plus fortes joueuses des années trente. C’était une personnalité qui dépassait largement le cadre échiquéen. Une véritable militante dans la lutte pour la liberté et l’émancipation des femmes, elle ne cessa de revendiquer l’égalité des droits entre hommes et femmes.

Elle naquit à Munich le 12 décembre 1908 prénommée à l’origine Suzanna avant d’opter pour Sonja (concernant sa date de naissance plusieurs autres dates sont mentionnées dans des ouvrages de références mais celle-ci provient des archives de la ville de Munich, le résultat des recherches de A. Schattman).

Elle est la cinquième enfant d’une famille qui devait en compter huit. Son père Josef Graf et sa mère Suzanna Zimmermann avaient quitté Taganrog en Russie, à proximité de la Mer Noire, pour s’installer en Allemagne. Toutefois, sa sœur aînée Marie était aussi née à Munich en 1900 et entre- temps la famille était retournée en Russie. On suppose que la famille était apparentée à des descendants des colons allemands de la Volga invités par l’impératrice Catherine II de Russie au XVIII siècle.

Sonja vécut une enfance difficile, son père, un ancien prêtre menait alors une vie de bohème en essayant de gagner sa vie comme artiste peintre. Un de ses fils le décrivit comme « un bon à rien génial » ! Elle apprit à jouer, au sein de la famille, vers cinq ou six ans car son père était un joueur d’échecs passionné. Elle trouva un refuge salvateur et salutaire dans la pratique régulière du jeu d’échecs car, elle fut maltraitée par son père qui aurait même abusé d’elle. C’est beaucoup plus tard qu’elle put se rendre, en compagnie de ses frères, dans un club d’échecs à Munich. Jusqu’ici son père s’était opposé catégoriquement à cette éventualité :

« Une jeune fille qui désire jouer aux échecs contre des hommes. Impossible ! »

Café Stéfanie Münich
Eduard Dyckhoff

Elle fut remarquée par le Dr. Eduard Dyckhoff (1880-1949) un joueur qui excellait dans le jeu par correspondance et qui lui a appris les fondements du jeu positionnel. Un peu plus tard, elle bénéficia même de quelques leçons de la part du célèbre Dr. Siegbert Tarrasch (1862-1934), surnommé le Praeceptor Germaniae, qui devint aussi son mentor.

Portrait du Dr Tarrasch par David Friedmann

En 1932 elle affronta le légendaire Rudolf Spielmann (1883-1942), un héros des échecs romantiques, qu’elle battit à deux reprises lors de simultanées à Munich. Superbe exécution dans la partie ci-dessous.

Graf,Sonja - Spielmann,Rudolf

Simult Munich GER, 1932 Défense Slave

1.d4 d5 2.f3 f6 3.c4 c6 4.c3 dxc4 5.a4 f5 6.e3 a6 7.xc4 b4 8.0–0 e6 9.e5 e7 10.e2 0–0 11.e4 g6 12.xg6 hxg6 13.e3 a5 14.f4 h5 15.xh5 gxh5 16.ad1 ad8 17.h3 d7 18.h1 fd8 19.b3 h4? (19...g6!?) 20.f5 exf5 21.xf5 g6 22.f3 g7 23.df1 +- h5 24.xf7+ h8 25.1f3 g3+ 26.g1 d6 27.g5 xf7 28.xf7 1–0

Grâce à ses deux victoires sur Spielmann, Sonja fut invitée à participer au Mémorial Paula Wolf-Kalmar à Vienne en 1932 et enregistra l’un de ses premiers grands succès. Voici une partie publiée en 1932 dans le « Wiener Schach-Zeitung » (p.220). D’après les commentaires du professeur Albert Becker (1896 -1984) qui deviendra, après l’« Anschluss » en 1938, un fervent supporter du nazisme et qui se verra confier la conduite de l’équipe de la Grande Allemagne lors de l’Olympiade de Buenos Aires 1939.

Sonja Graf, Vienne 1932

Berger,Victor - Graf,Sonja

Vienne, 06.1932, Partie Italienne

1.e4 e5 2.f3 c6 3.c4 f6 4.c3 xe4! 5.xe4 d5 6.b5?!

Tarrasch avait poursuivi, contre Lasker, avec 6.d3! dxe4 7.xe4 d6 8.d4 qui reste jouable.

6...dxe4 7.xe5 d5 8.xc6+ bxc6 9.g4 c5

Plus précis 9...a6! pour maintenir le Roi au centre.

10.e3 g5 11.0–0 h3 12.e2 f5?! 13.f4

C’était le moment d’interroger le fou avec 13.h1!?

13...g6 14.h1 xe3 15.dxe3 g4 16.e1

Après l'actif 16.c4! les chances étaient à peu près égales.

16...0–0–0 17.d2 d5 18.c3 hd8 19.g3

Meilleur 19.b4! avec l’idée de fermer la colonne avec 20.Fd4.

19...8d6! 20.b4 h5 21.e1

Si 21.d4 g6 22.f2 dd6! suivi de 23…Th6 et 24…Tdg6 avec des possibilités d’attaque sur l’aile roi.

21...h6 22.f2?

Considérer 22.f2 g6 23.h3 pour offrir une case de repli à la Dame sur h2.

22...e2 23.fe1 d2 24.ac1 d1

L’activité des pièces noires ne permet plus de tenir la position, la menace est 25…Txf2.

Berger - Graf, après 24.Fd1

25.g1 xg2!? 25...f3 était encore plus fort. 26.xg2 g6 27.f2 f3+ 28.f1 xg3 29.xg3 h3+ 30.f2 g2# 0–1

Un bel exemple de dynamisme et de valorisation des pièces dans la conduite de l’attaque. Sonja Graf fut rapidement reconnue comme la meilleure joueuse d’Allemagne même si on ne pouvait encore la comparer à la championne du monde Miss Vera Menchik (1906-1944). Toutefois, elle était en pleine progression et, avec une bonne préparation, cela semblait tout à fait possible de la voir se hisser au plus haut niveau.

En 1933, elle tient la dragée haute à ses collègues masculins en obtenant une excellente deuxième place à Munich alors qu’elle est la seule féminine du tournoi. Voici une victoire remarquable, extraite du « Wiener Schach-Zeitung » de janvier 1934 (p.34), toujours d’après les commentaires de A. Becker.

Pesserl - Graf,Sonja

Munich, 16.11.1933, Pion Dame

1.f3 d5 2.d4 c5 3.e3 f6 4.e2 c6 5.0–0 f5!

Le traitement passif de l’ouverture de la part des blancs permet aux noirs de se développer sans difficultés.

6.a3 e6 7.c4 d6

Plus précis 7...dxc4 8.xc4 cxd4 avec la création d’un pion isolé chez l’adversaire.

8.dxc5 xc5 9.b4 d6 10.b2 0–0 11.bd2 e7 12.b3

Meilleur 12.c5! avec une majorité blanche prometteuse sur l’aile dame.

12...ad8 13.ac1 e4

Les noirs s’emparent de l’initiative au prix du pion Dame isolé mais dans cette position cela ne présente pas d’inconvénient.

14.cxd5 exd5 15.fd1 e6 16.f1 f5

Une décision courageuse.

17.a4?!

Pour un joueur expérimenté le coup 17.d4! est une évidence.

17...f4!

Un sacrifice de pion conséquent car les pièces noires dominent sur l’aile roi.

18.b5 b8 19.xa7 c5 20.a4 fxe3 21.fxe3

Meilleur 21.xe3 qui rendait plus facile la défense des conséquences de l’ouverture de la colonne f.

21...d7 22.b3 f7 23.d4 b6 24.a2?!

Pour assurer la défense de la case f2 mais il fallait préférer 24.b2!

24...g5!? 25.d3 g4! 26.e1

Cette malheureuse retraite est la conséquence du faible 24.Da2, avec la Dame sur b2 il était possible de répliquer avec 26.Fxe4 dxe4 27.Cg5 etc.

26...a8! 27.c2?

Les blancs veulent éliminer le puissant cavalier e4, correct était 27.e2!

27...xa3 28.a1

Plus résistant 28.g3

28...xa1 29.xa1

Pesserl - Graf, après 29.Txa1

29...b4?!

Décisif était 29...xd4 30.exd4 f6 31.b2 dc5!–+ suivi de 32…Cb3 et le pion d4 saute et la position s’écroule.

30.g3 dc5

30...xg3 31.hxg3 d6! avec une position gagnante.

31.xe4 dxe4 32.xc5?

Après 32.e2! le gain restait à démontrer.

32...xc5 33.e2 c4! 34.xg4+ h8 35.h3 f2+ 36.h1 xe3 0–1

Le vainqueur, indubitablement la meilleure joueuse d’Allemagne, possède un grand talent ! Nous souscrivons au jugement du Dr. E. Dyckhoff, sur les capacités de son élève Sonja Graf :

« Son style est audacieux et masculin, parfois trop sauvage, mais ces derniers temps il est plus mesuré et plus sain. » (Wiener Schach-Zeitung 1934 p.35)

Le maître Alfred Brinckmann (1891-1967) porta aussi un jugement flatteur :

« Sonja Graf a fait des progrès rapides et de nos jours elle peut être considérée comme la joueuse numéro 1 incontestée d’Allemagne. Elle a un style dynamique et peut compter sur une bonne connaissance de la théorie des ouvertures. Ses parties révèlent sa force et son audace qui pourraient être enviées par beaucoup de représentants du sexe fort. » (Deutsche Schachblatter 1933 p.327)

Sonja Graf se distança assez rapidement du nazisme. L’arrivée au pouvoir de Hitler en janvier 1933 avait radicalement modifié la situation des juifs qui devenaient discriminés et indésirables. Son mentor ne fut pas épargné, Tarrasch ardent patriote, qui avait perdu un fils lors de la première guerre mondiale et s’était converti au christianisme depuis longtemps, se trouva menacé. La publication de son journal le « Tarrasch Schachzeitung » fut mise à l’index. Il suffisait d’avoir un quart de sang juif pour être exclu des clubs et des compétitions allemandes ou même de donner des simultanées. Sonja Graf, pour exprimer son opposition et son désir de liberté, adopta bientôt une tenue vestimentaire masculine, des cheveux courts, fumait devant l’échiquier, en totale opposition avec le modèle imposé de la femme idéale du national-socialisme « Kinder, Küche, Kirche ». En septembre 1934, Adolf Hitler devant un parterre constitué par l’« Organisation des femmes nationales-socialistes » martela que pour la femme allemande son « Univers est son mari, sa famille, ses enfants et son foyer. »

Sonja Graf et Max Euwe

Sonja Graf n’hésita pas longtemps à opter pour une carrière de joueuse d’échecs professionnelle qui impliquait de voyager constamment au grès des tournois. Ceci lui permettrait de quitter l’Allemagne malgré les difficultés que cela provoqueraient. Le champion hollandais Max Euwe (1901-1981) fut rapidement séduit par la jeune femme et la pris sous son aile. Il l’invita à plusieurs reprises à jouer en Hollande. La dernière semaine du mois de mars 1934, elle disputa un match en quatre parties à Amsterdam contre la meilleure joueuse du monde, Vera Menchik, qui jouait sous les couleurs de la Tchécoslovaquie.(Deutsche Schachzeitung avril 1934 p.104)

A la surprise générale, Sonja Graf remporta la première partie.

D’après les commentaires de Max Euwe.

Menchik,Vera - Graf,Sonja

Wch 05th (Women) Amsterdam (1), 21.03.1934

1.d4 d5 2.c4 e6 3.c3 c5

La défense Tarrasch l’arme favorite de son mentor !

4.e3 f6 5.f3 c6 6.a3 d6 7.d3

Logique est 7.dxc5 xc5 8.b4 d6 9.b2²

7...0–0 8.0–0 b6 9.e2 b7 10.cxd5 exd5 11.dxc5 bxc5 12.d1

Meilleur 12.a6 immédiatement.

12...e5 13.a6?

Les blancs sont déjà moins bien sur le plan positionnel. Après le coup du texte, ils perdent un pion sans compensation.

13...xf3+ 14.gxf3 xh2+! 15.xh2 d6+ 16.f4 xa6 17.f3 b7 18.d2 d7 19.h3 xh3+ 20.xh3 d4 21.exd4 cxd4 22.b5 d3 23.e3 fd8 24.d4 a6 25.b4 d5!

Joué avec beaucoup d’ingéniosité.

26.b5

Les blancs considèrent de manière erronée que cette variante est bonne pour eux.

Menchik - Graf, après26.b5

26...xf4+! 27.g4

Si 27.xf4 xd4 28.e3 les noirs disposent de 28...c8+

27...e2! 28.xd3

Les blancs ne gagnent pas une pièce 28.xe2 dxe2 29.bxa6 xd1

28...xb5 29.xb5 xd3 30.f3 c3 0–1

Cette victoire devait contribuer à sa notoriété même si Sonja perdit les trois suivantes.

Elle s’imposait peu à peu comme l’une des rares joueuses avec Vera Menchik pouvant tenir têtes aux hommes et joua régulièrement des tournois masculins avec plus ou moins de succès. Un parcours qui connut quelques aléas dont une cinglante défaite contre le compositeur de problèmes Paul Heuäcker (1899-1969) qui lui infligea un sévère 6-0 dans un match à Hamburg en 1934. (Deutsche Schachzeitung 1934 p.262).

De par ses origines slaves et son attitude de femme émancipée, elle ne pouvait compter sur aucune aide pour favoriser sa carrière de joueuse d’échecs de la part de l’Allemagne nazie. Sa ville natale Munich était le berceau du national-socialisme et, fin 1934, elle prit la décision de tenter sa chance en Angleterre. Elle participa au tournoi de Noël de Hastings 1934/35 dans le « Major A » alors que la championne du monde Vera Menchik jouait dans le tournoi principal. Elle ne passa pas inaperçue puisque on trouve son portrait dans le « British Chess Magazine » cette année là au-dessous du futur champion du monde Botvinnik (1911-1995).

Sonja Graf - BCM

Au printemps au tournoi de Margate, alors que le tournoi principal est remporté par Reshevsky (1911-1992) devant Capablanca (1888-1942), elle obtient 50 % des points et se fait remarquer en partageant le point avec le champion belge Koltanowski (1903-2000) et en donnant une simultanée sur 26 échiquiers (+13 =10 -3). (BCM p.270)

Sonja Graf et Georges Koltanowski

Une de ses parties retint l’attention et fut publiée dans le « British Chess Magazine ». Une jolie miniature.

Lean - Graf,Sonja

Margate, 1935 - Défense des deux Cavaliers

1.e4 e5 2.f3 c6 3.c4 f6 4.g5 d5 5.exd5 a5 6.b5+ c6 7.dxc6 bxc6 8.a4?!

La théorie s’attarde sur 8.e2

8...h6 9.f3 e4 10.e2 d6!?

« Le Bilguer mentionne 10…Fc5 ou 10…Fe6. Cette nouveauté est probablement même plus forte. » Sonja Graf. 10...e6 11.e5 d4! est retenu comme avantageux pour les noirs mais ce coup est intéressant.

11.d3?! Meilleur 11.c3 11...0–0 Plus tranchant 11...a6! 12.dxe4 xe4 13.e3 g4

Pour le pion sacrifié les noirs ont obtenu une violente attaque qu’ils conduisent remarquablement. Max Blümich

14.a3?

Dans une telle position on doit nécessairement essayer de terminer le développement (14.Cbd2). Max Blümich

14...e8! 15.b4? e5!

Lean - Graf, après 15...Fe5!

16.a2 c3 17.xc3 xc3+ 18.f1 e6! 19.bxa5 c4! 20.e1 d1! 0–1

Sonja Graf participe à de nombreux tournois en Angleterre jusqu’au printemps 1936 après quoi elle se rend en Espagne. La situation en Europe est pour le moins agitée, Hitler réoccupe la Rhénanie, l’Italie fasciste, avec l’intention de créer son Empire colonial, est en guerre avec l’Éthiopie, la France est paralysée par les grèves et bientôt c’est l’arrivée au pouvoir du Front populaire. L’Espagne aussi vit des moments difficiles, secouée par une grave crise politique qui débouchera sur une guerre civile opposant les républicains aux nationalistes.

Sonja Graf et Montserrat Puigcercos

Sonja Graf dispute un petit match à Barcelone avec la meilleure joueuse de Catalogne, Montserrat Puigcercos et l’emporte 3-1 (BCM 175). Puis elle entame une tournée de simultanées dans une apparente insouciance.

« Sonja était non seulement une femme sociable à l’esprit ouvert, disponible pour vivre quelques flirts, mais aussi consciente de son charme et son charisme. » (Michael Negele Quartely of Chess History 16. P.421)

Le grand-maître Koltanowski, qui à l’époque résidait en Espagne, l’accompagna à plusieurs reprises dans ses pérégrinations et témoigna dans la revue « Chess » d’avril 1936 sur son comportement lors de ses soirées festives. Dans un bal costumé, elle s’était présentée sous l’apparence d’un homme, affublée d’une moustache et portant un uniforme de la marine, taillé sur mesure. Elle réussit à tromper plus d’une admiratrice et créa un certain émoi lorsque, plus tard, elle entama une danse avec un gentleman.

Sonja Graf 1936

Mi-avril Sonja est de retour en Angleterre où elle participe au tournoi de Margate « Réserve B » et se classe juste sous la barre des 50 % (+3 -4 =2). En juin, au tournoi de Semmering en Autriche, elle s’impose dans un tournoi international féminin avec brio et réalise 10,5 points sur 11 possibles ! Elle devient clairement la principale prétendante au titre mondial même si la championne du monde Vera Menchik domine clairement la scène internationale. A Semmering, malheureusement cette dernière s’était désistée au dernier moment alors que cette confrontation était très attendue.

Sonja Graf joue encore sous les couleurs de l’Allemagne mais évite soigneusement d’y retourner et le « Deutsche Schachzeitung » tient à préciser (Août 1936 p.231) « elle est Russe de naissance et a grandi à Munich. » Selon les théories raciales de l’idéologie nazie elle était assimilée aux « Untermensch » soit les races inférieures qui incluaient les juifs, les slaves et les tziganes dont elle-même parfois n’hésitait pas à se déclarer comme faisant partie de cette dernière catégorie.

Le champion du monde déchu, Alekhine (1892-1946), Russe blanc devenu Français depuis 1927, joue au contraire régulièrement en Allemagne. Il a été désigné par les organisateurs de l’Olympiade qui se jouera à la fin de l’été à Munich comme entraîneur de l’équipe allemande. Il s’affiche à plusieurs reprises avec le ministre du Reich, Hans Frank, qui sera pendu à l’issue de procès de Nuremberg en 1946.

Alekhine et Hans Frank en 1936

Une partie de Sonja Graf retint l’attention lors de son triomphe à Semmering. Elle fut commentée très sommairement par Erich Eliskases (1913-1997) qui deviendra le numéro un de la grande Allemagne après l’« Anschluss » de 1938.

Farago - Graf,Sonja

Semmering, 1936 – Contre gambit Albin

1.d4 d5 2.c4 e5 3.dxe5 d4 4.f3 c6 5.e3?!

Fautif, Eliskases pointait 5.Cbd2 comme la suite correcte.

5...b4+ 6.d2 dxe3! 7.fxe3 c5?!

Développer une pièce mineure avec 7…Fg4!? ou 7…Cge7 (h6) était meilleur.

8.b3 a6 9.c3 f6 10.e4 e7 11.xc5 xc5 12.exf6 xf6 13.d3 0–0 14.0–0–0

Farago - Graf, Après 14.0-0-0

Une position aux roques opposés riche en complications mais la compensation pour le pion sacrifié est sans doute insuffisante pour les noirs.

14...a5?! 15.b1

A considérer 15.Db5!? avec l’idée d’échanger les Dames.

15...g4 16.h3 xf3 17.gxf3 e5 18.f4?!

Abandonnant avec légèreté la paire de fous.

18...xd3 19.xd3 fd8 20.c2 c6 21.hg1 e4 22.b3?!

Eviter d’affaiblir la position du roi avec 22.Fc1!? était intéressant.

22...a4 23.b2 h6 24.c3 xd1+ 25.xd1 g6! 26.c1 axb3 27.axb3 g3 28.c2??

« Il y avait bien sûr de meilleurs coups, 28.Te1 par exemple, pour tenir la position mais pas forcément à long terme. » Eliskases

28...xe3+ 29.b2 xc3 30.xc3 a2+! 0–1

Cette partie nous montre que Sonja était une tacticienne qui avait l’art avant tout d’activer ses pièces sur les meilleures cases, mais son jeu est encore loin d’inspirer le respect de sa grande rivale Vera Menchik.

Miss Vera Menchik

« Vera Menchik est une joueuse d’échecs extrêmement douée. Si elle continue à travailler et s’entraîner, elle va passer du statut de maître moyen à celui d’un maître international de premier plan. » Alekhine en 1929

« Parmi les joueuses d’échecs Vera Menchik n’avait pas vraiment de rivale. Ella a gagné son premier championnat du monde en 1927 avec 10,5 points sur 11 possibles et conservé le titre en s’imposant à sept reprises jusqu’en 1944. » Koltanowski

Graf,Sonja - Klein

Nottingham, 1936 – Gambit Dame

1.d4 f6 2.c4 e6 3.f3 d5 4.g5 b4+ 5.c3 dxc4 6.a4+ c6 7.e3 d5 8.xf6 gxf6 9.0–0–0?!

« Une manière radicale de forcer l’échange qui va suivre, à considérer 9.Cd2. » Alekhine

La partie de référence à l’époque se poursuivit avec 9.d2 xc3 10.bxc3 b5 11.c2 b7 12.b1 b8 13.e4 d7 (Rabinovich,I-Ragozin,V Moscow 1935) 14.a4 a6 15.axb5 axb5 16.b2 avec des compensations pour le pion sacrifié.

9...xc3 10.bxc3 b5 11.c2 f5 12.h4

« Ici attendu était 12.Fe2, pourtant ce coup a l’avantage d’inciter les noirs à échanger les Dames, ce qu’ils vont faire sans perdre de temps. » Alekhine

12...e4?!

« Une stratégie erronée, la Dame blanche vaut pour le moins autant que la Dame noire. Après 12.Fb7 Fe2 13.Dd6 suivi éventuellement de « Cc6–e7–d5 » et les blancs n’avaient pas une compensation suffisante pour le pion sacrifié. » Alekhine

13.g3 xc2+

Mais pas 13...xh1 14.g2 xd1+ 15.xd1 b7 16.h1 d7 17.d5!+–

14.xc2 e7

« Les noirs devaient considérer l’échange des fous avec 17…Fb7 18.Fg2 Ca5. Après le prochain coup noir, leur fou devient mauvais. » Alekhine

15.g2 c6 16.f3 d7 17.d2 0–0–0?!

« Après ce coup, les blancs vont obtenir une forte pression via la colonne a et les noirs ne pourront plus profiter de l’avantage de leur pion de plus. Préférable était 17…0–0. » Alekhine

18.a4 d5 19.a1 b8 20.hb1

Les blancs ont obtenu une dangereuse initiative.

Graf – Klein, après 20.Thb1

20...a8 21.e4

Ouvrir la colonne avec 21.axb5 offrait plus de possibilités pour conforter l’initiative.

21...fxe4 22.xe4 b8 23.c5 hd8 24.a6?!

Meilleur 24.axb5! car si 24…cxb5 25.Ta2! +– le doublement des tours sur les colonnes a ou b pose des problèmes insolubles.

24...b6 25.axb5 cxb5 26.d2 c6 27.xd5 exd5?!

Après 27…Fxd5 le fou de cases blanches avait plus d’avenir.

28.a5 b7 29.b4 d6 30.e1 b8 31.a6+ c8 32.c5 c7 33.ea1 f6 34.e1 e7+ 35.f1 b8

L'actif 35...e3! était une option très intéressante pour tenir la position.

36.a6 g6 37.6a5 e8 38.a6+ a8 39.b4 d6

Maintenant une guerre d’usure se poursuit car les blancs disposent d’une mobilité supérieure pour créer des menaces.

40.g4 h6 41.h4 b8 42.g2 a8 43.g3 b8 44.1a2 a8 45.f4 f6? 46.f2 b8 47.a6

La prise de contrôle de la 6e rangée décide.

Graf – Klein, après 47.Ta6

47...xa6 48.xa6 f5 49.gxf5 49.xd5! était plus simple. 49...e4

« Finalement les pièces noires entrent en jeu mais l’avantage blanc ne permet aucun espoir. » Alekhine

50.xd5 f7 51.d6 xd5 52.xd5 a6 53.f3 e7 54.e5 f7 55.e4 b4 56.cxb4 b7 57.f6 c3 58.c5 f7 59.c6 b7 60.e6 1–0

Incontestablement un succès pour Sonja Graf car dans le « Major Open section B », d’une force équivalente, Vera Menchik se classa en dessous de la barre des 50 % en obtenant 4,5 points sur 11 possibles.

Au traditionnel tournoi de Noël d’Hastings 1936-37, elle réalise une performance en demi-teinte (+2 =3 -4) dans le « Premier Reserves section 1 ».

Tournoi difficile également pour Vera Menchik (=5 -4) qui partage la dernière place avec Sir Georges Thomas dans le tournoi principal, très relevé, remporté par Alekhine.

Pourtant, Sonja Graf n’est plus l’héroïne vantée dans ses premiers tournois en Angleterre. Son attitude de femme libérée, n’hésitant pas à fréquenter des hommes mariés, trouva quelques détracteurs. Elle n’est plus considérée « une femme comme il faut » mais comme il en faut.

Sa grande rivale, au contraire, régularise sa situation en épousant Sir Rufus Henry Streatfield Stevenson (1878-1943) éditeur du « British Chess Magazine » et son aîné de près de trente ans. Ce dernier s’était retrouvé veuf après la mort accidentelle de sa première épouse Agnes, également joueuse d’échecs, quatre fois championne d’Angleterre (elle avait perdu la vie après avoir été heurtée par l’hélice de l’avion qui l’avait amené pour participer aux Olympiades de Varsovie en 1935).

Sonja Graf

A cette époque en Angleterre, ne pas respecter les conventions établies força le roi Edouard VIII à abdiquer après avoir demandé en mariage la mondaine Wallis Simpson, divorcée et qui était en instance de divorce d’avec son second mari.

Le rédacteur du magazine « Chess », Baruch H. Wood (1909-1989) fut particulièrement critique à son égard.

« Sonja Graf n’est tout simplement pas capable de jouer avec calme. Même lorsqu’elle peut transposer dans un final avec deux pions de plus, elle ressent encore le désir de compliquer la position et prend des risques inutiles, donnant une chance à son adversaire de poursuivre la lutte. »

Miss Menchik et Mrs Stevenson

C’est surtout dans la comparaison des attitudes des deux championnes devant l’échiquier qu’il est impitoyable :

« Lorsque l’on observe les parties jouées par Vera Menchik on trouve habituellement des positions fermées avec un matériel équilibré qui nécessitent de patientes manœuvres stratégiques. D’un autre côté, un coup d’œil sur l’échiquier de Miss Graf révèle souvent une position avec une disposition du matériel plutôt inhabituelle, par exemple une Dame et une Tour opposées à quatre pièces mineures ou quelquefois d’autres bizarreries du même genre. En ce qui concerne leurs tempéraments, la différence ne pourrait difficilement être plus marquée. Sonja Graf est l’incarnation parfaite de la recherche des plaisirs de la vie et de leurs frénésies alors que Miss Menchik incarne le calme et la tranquillité. Sonja Graf est une fumeuse invétérée, et entre les rares poses entre deux cigarettes, elle continue de sucer des bonbons. Lorsque c’est à son partenaire de jouer, elle tourbillonne dans la salle, échangeant quelques mots avec tout le monde ; à l’échiquier, elle secoue ses cheveux et son visage semble refléter fatigue et inquiétude. Toute son apparence donne l’impression d’une âme en peine. Elle fait des gaffes ou joue magnifiquement. Miss Menchik, de son côté, peut rester assise à l’échiquier pendant des heures, sans sourciller, détendue dans une saine apparence, avec les bras croisés devant elle. Elle n’a jamais fumé et son jeu, solide, dévie rarement de ses schémas habituels. »

Après avoir, en février, facilement remporté un petit match (+3 =1), contre la Hollandaise Catharina Roodzant (1896-1999) à Rotterdam, elle participe au Mémorial « Reginald Wolf » à Vienne. Résultat honorable sans plus avec une 7ème place. (+4 =2 -5) Seule féminine elle est l’attraction du tournoi et une de ses parties est publiée dans le « Wiener Schach-Zeitung » avec les commentaires de Spielmann.

Le Dr. Theodor Gruber était un fort amateur viennois qui avait participé au Mémorial Carl Shlechter en 1923, un très fort tournoi mais n’avait pu se soustraire à la dernière place du classement. A cette occasion, sa défaite contre Reti reste un modèle des échecs hypermodernes.

Dr. Gruber - Graf,Sonja

Vienne, 1936 – Partie italienne

1.e4 e5 2.f3 c6 3.c4 c5 4.c3 e7 5.0–0 d6 6.h3 h6 7.a4

Plus précis est immédiatement 8.d4 et dans ce cas le fou doit se retirer sur b6.

7...a6 8.d4 a7 9.e1 f6 10.b4 0–0 11.b5

La première déviation majeure de son match contre Eliskases en 1936, Spielmann poursuivit avec 11.a3 d7 12.b5 et ici 12...a5!? fut recommandé par Eliskases avec une position assez similaire que celle de la partie.

11...a5 12.d3 e8 13.bd2 b6?!

Une perte de temps mais dans une position fermée cela a peu d’importance.

14.a3 d8 15.c2 h5 16.f1

Pour pouvoir, après l’arrivée du cavalier sur f4, jouer 17.Rh2 suivi de 18.g3.

16...f6 17.g3 d7

Les noirs ont obtenu un milieu de partie aux chances égales et maintiennent la tension au centre.

18.d1 g6 19.b2 ad8 20.h2 c8 21.e2 g7 22.g2 e6 23.c4 xc4 24.xc4 axb5 25.axb5 g7 26.d3 g5!?

Initie une contre-attaque aventureuse sur l’aile roi qui rencontre l’approbation de Spielmann.

27.f1 h5

« Cette attaque sur l’aile arrive au bon moment. Ce coup ressemble à une erreur car il abandonne la case g5, ce qui va conduire à la perte de la qualité. Mais les noirs avaient correctement anticipé. » Spielmann

Dr. Gruber – Graf, après 27...h5

28.c1 g4 29.g1

Si 29.g5 g6 30.xd8 gxf3 31.xf3 xd8 était bon pour les noirs.

29...exd4 30.h4 e6 31.f3?!

31.e2!? était plus solide.

31...c5 32.d1 dxc3! 33.g5 g6 34.xd8 xd8 35.e2 gxf3 36.f4

Après 36.xf3 g4 37.xc3 e8 les noirs avaient de bonnes compensations pour la qualité.

Dr. Gruber – Graf, après 36.Cf4

36...fxg2!!

« Si les noirs n’avaient pas eu recours à ce coup brillant tant attendu, les blancs gagnaient. » Spielmann

Les blancs avaient certainement prévu 36...xe4 37.xf3 c2 38.c1 f5 39.a2 avec des chances à peu près égales.

37.xg6 gxf1 38.xf1 fxg6 39.f6 e6 40.xg6+

« Ce coup plausible perd immédiatement. Cependant le problématique 40.g4, difficile à trouver sur l’échiquier, en crise de temps et après une lutte fatigante, permettait encore de trouver des chances de nul. » Spielmann

Après 40.g4 d4! 41.xg6+ g7 42.c1 (42.gxh5 h8!) 42...hxg4 43.xc3 f8 44.xg4 f4 les 3 pièces mineures compensent avantageusement la Dame.

40...g7 41.f1 g4 42.f7+ h7 43.f6?

Précipite la fin, un peu mieux 43.Dc4!?, maintenant les pièces noires bien coordonnées vont s’imposer facilement.

43...d4 44.f2?? Si 44.g6+ h8–+ 44...xf2 45.xf2 d1! 46.g4 hxg4 0–1

La tenante du titre Vera Menchik avait accepté de jouer un match en seize parties contre Sonja Graf. Il allait se dérouler du 26 juin au 17 juillet 1937 en Autriche, à Semmering à l’hôtel Panhans. La FIDE n’était pas l’organisatrice du match mais le Président, le Dr. Rueb, n’avait aucune objection à formuler si ce n’est que le titre mondial féminin sera à nouveau mis en jeu lors de la prochaine Olympiade qui allait se jouer à Stockholm. (BCM janvier 1937, p.22)

Nottingham 1936

Sonja Graf avait réussi à se hisser au plus haut niveau, mais le plus dur restait à faire. Elle devait affronter une championne du monde particulièrement redoutable, ne pouvant compter que sur elle-même, seule dans une Europe où les nuages s’amoncelaient.

« En août 1936 Hitler prolonge d’un an la durée du service militaire, ce qui donne un million d’hommes en permanence sous les drapeaux ; l’année suivante, il crée deux nouveaux corps d’armée. Déjà les usines allemandes sont en mesure de construire 500 avions par mois. Un « plan de quatre ans », dont la réalisation est confiée à Göring, doit assurer le réarmement de l’Allemagne. Ces décisions sont accompagnées, cela va sans dire, des paroles les plus apaisantes : « La paix est notre bien suprême », déclare Hitler au Reichstag le 31 janvier 1937.

(H. Vallotton – Bismarck et Hitler – Ed.l’Age d’Homme 2002)

Nuremberg 1936

Je tiens à remercier Juan Morgado pour m’avoir procuré des extraits du livre de Sonja Graf « Asi juega una Mujer » et le Musée du Jeux de La Tour-de-Peilz pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld. 

Georges Bertola

 
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Publié le 23/09/2016 - 02:27 , Mis à jour le 11/10/2016 - 14:20
Les réactions (9)
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jplie - 04/10/2016 21:00
Merci de ces réponses complétes. La Fédération allemande fit preuve de complicité avec le régime nazi. Pour le reste , que dire de plus.....

GeorgesBertola - 04/10/2016 13:45
Pour répondre à ce que faisait la FIDE, pas grand chose.
En 1934 une commission avait été désignée pour changer le nom de la défense "Benoni" à résonance trop hébraïque et biblique. En septembre 1933 la nouvelle fédération allemande des échecs est la "Grossdeutsche Schachbund" dans la ligne du national socialisme dont le Président doit avoir l'approbation d'Hitler. L'organisateur de l'Olympiade de Hambourg en 1930, Walter Robinow, juif, avait été immédiatement destitué.

L'Allemagne se retire peu après de la FIDE et ne participe pas à l'Olympiade de Varsovie en 1935. En 1936 l'Olympiade de Munich, organisée dans le sillage des jeux Olympiques de Berlin, se joue hors de la juridiction de la FIDE. Les joueurs juifs des équipes, sauf l'Allemagne, peuvent participer. Les USA refuseront, mais la Pologne et la Hongrie joueront malgré tout.

jplie - 03/10/2016 18:09
la condition , faitE aux joueurs, de confession juive, à partir , de 1936 m 'effarre et me laisse pantois !La FIDE a t6elle réagi???si elle existait , dans cette sombre période...

jplie - 03/10/2016 17:59
merci à Georges Bertola d,e son éclairage Ma question était , en fait de savoir , s'il avait au moins essayer de sauver son secondant Landau Je relirai votre rubrique sur Alehkine.Merci à vous de vos exellents articles JP

GeorgesBertola - 02/10/2016 23:43
Merci pour vos commentaires très positifs. En ce qui concerne Alekhine, je pense qu'il a d'abord réussi à survivre. Sa notoriété a compliqué les choses; ni résistant, ni collabo, mais opportuniste. En 1941-42 il a vécu plusieurs mois à Cracovie, "invité" par Hans Frank, gouverneur général de Pologne dont les buts majeurs étaient l'élimination des juifs, des élites polonaises et le pillage économique de la Pologne.

Je vois mal Alekhine ayant un pouvoir quelconque pour intervenir et sauver son secondant, Salo Landau, qui résidait en Hollande, arrêté en 1942 et mort dans un camp de concentration.

Pour citer le Cioran polonais Stanislaw Jerzy Lec : « Celui qui a survécu à une tragédie n'en a pas été le héros. »

Si cela vous intéresse voir ma chronique sur "Alekhine et la guerre". http://www.europe-echecs.com/art/alekhine-et-la-guerre-6028.html