Sonja Graf - Un combat pour la liberté (3)

Sonja Graf

Lorsque Sonja dut affronter la légitime représentante de la Grande Allemagne qui jouait avec le drapeau à croix gammée, l’enjeu dépassait l’aspect échiquéen et la tension devait être à son comble.

Que sont les échecs ?

« C’est du travail, une lutte, un renoncement, des insomnies produites par le chaos des variantes ; de la joie, une émotion profonde, intime et pleine de vibrations de tout notre être. » Sonja Graf

Sonja Graf

Sonja Graf resta trois mois à Berlin et souhaita participer au 1er championnat féminin de la Grande Allemagne au printemps 1939.

« Selon le règlement officiel le tournoi était ouvert uniquement aux joueurs qui étaient membres de la Fédération de la Grande Allemagne au plus tard depuis le 1er novembre 1938. Sonja était tombée en disgrâce et la Fédération ne voulait plus qu’elle représente la Grande Allemagne. Dans une situation désespérée, elle se souvint de ses amis hollandais et tourna définitivement le dos à l’Allemagne. »

Michael Negele (Quarterly of Chess History vol. 16)

Berlin 1939

En février 1939 à Amsterdam, elle remporte un match 4-0 contre Fenny Heemskerk (1919-2007), championne de Hollande en titre.

Peu après, Sonja Graf participe à un tournoi très intéressant en compagnie de Sämisch, Landau, Davidson, Koomen et Struylaart. Elle s’incline contre Sämisch et annule toutes ses autres parties.

(De Schaakwereld mars 1939)

Fenny Heemskerk

Puis elle remporte à nouveau en mars un petit match 3-1 contre l’une des meilleures néerlandaises Catharina Roodzant (1896-1999).

En mars 1939 les Allemands occupent Prague et annexent le port de Memel en Lituanie, ceci en violation des accords de Munich. Les Anglais rappellent leur ambassadeur en poste à Berlin. Les accords de Munich avaient été perçus comme une victoire de la diplomatie anglaise mais les évènements récents forcèrent les Britanniques à dessiller les yeux, rattrapés par la réalité. Enfin ils organisent la résistance pour contrer les appétits insatiables d’Hitler. Entretemps l’Allemagne était devenue la plus grande puissance industrielle d’Europe devant le Royaume Uni.

Winston Churchill, visionnaire, avait déclaré après la signature des accords de Munich :

« Ils devaient choisir entre le déshonneur et la guerre, ils ont choisi le déshonneur, ils auront la guerre. » (Times du 7 novembre 1938)

Classement Margate 1939

En avril, Sonja participe au traditionnel tournoi de Margate qui voit Keres, devenu officiellement candidat au titre depuis sa victoire au super tournoi A.V.R.R.O. 1938, s’imposer devant Capablanca dans le tournoi principal.

Sonja réalise une performance honorable dans le « Premier Reserve C ».

Menchik à Margate en 1939

Pas une ligne à son sujet dans le British Chess Magazine, contrairement à sa grande rivale, Vera Menchik, mais Sonja reste une personnalité attractive pour les médias.

Najdorf et Graf en 1939

Sonja Graf avait déjà joué de nombreux matchs, des simultanées et des tournois en Angleterre :

« Aussi les habitudes de la vie échiquéenne sont très différentes. Par exemple tous les grands tournois se jouent dans la matinée, laissant la fin de l’après-midi pour les parties ajournées. Il n’existe pas une vie familiale pour le joueur d’échecs comme en Pologne ou en Allemagne. Pour cette raison, un joueur étranger se sent toujours un peu triste, esseulé, pendant son séjour en Angleterre. Pour les tournois locaux, les Anglais disposent de clubs qui ouvrent en fin d’après midi pour fermer à dix heures du soir. Les parties inachevées sont ajournées et soumises aux analyses et jugements d’un bon joueur ou d’une paire de maîtres pour statuer à qui attribuer le point. Ceci explique probablement que la grande majorité des joueurs anglais n’ont pas de grandes connaissances en finale car ils manquent d’opportunité de les pratiquer dans les tournois. » Sonja Graf

Margate

Salomon – Graf,Sonja, Margate, 1939, Partie Espagnole

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 f6 5.e2 b5 6.b3 c5 7.a4 b8 8.axb5 axb5 9.c3 0–0 10.xb5?!

Joué par Alekhine contre Teichmann en 1910.

10...xe4!?

10...d5! est encore plus fort après 11.exd5 e4 12.g5 e5!? avec la menace 13...Fg4.

11.xe4 xb5 12.c4

Salomon – Graf
Après 12.Dc4

12...xb3! 13.xb3?

Critique était 13.cxb3! e4! 14.xc5 exf3 15.0–0 f6 avec l’idée d’installer le Cavalier sur d4 et le Fou sur b7 et les Noirs ont des perspectives d’attaque, alors que les pièces blanches manquent d’activité.

13...e4! 14.d4

Si 14.g1 f6–+

14...exf3 15.dxc5 e8+

Très fort 15...fxg2 16.g1 d4 17.d3 e8+ 18.d1 h4 19.xg2 h5+ 20.f3 b7–+ et toutes les pièces noires attaquent.

16.f1? d4 17.d5 xc2 18.g5 a6+ 19.g1 xa1 20.gxf3 b7 21.xd8 xd5 22.g2 xd8 0–1

D’après les commentaires de Sonja Graf

Shenk – Graf,Sonja, Margate, 1939, Pion Dame

1.d4 d5 2.f3 f6 3.e3 g4 4.bd2

Doit être meilleur 4.c4 avec l’intention de développer le cavalier sur c3 et obtenir une mobilité supérieure de la Dame via b3 ou c2.

4...c6 5.c3 e6 6.d3 bd7 7.e4 dxe4 8.xe4 e7 9.0–0 c7 10.g3?!

Un coup de développement quelconque, préférable était 10.Te1. Ce coup facilite le plan d’attaque des noirs. En aucun cas, il ne faut permettre ce type d’attaque contre son propre roque lorsque l’adversaire n’a pas encore roqué ce qui ne fait que renforcer l’assaut.

10...h5! 11.e1 h4 12.f1

On constate clairement que les noirs ont le meilleur développement. Le cavalier blanc a perdu 4 tempi pour se retrouver sur f1 sur une mauvaise case alors qu’il aurait été meilleur de l’échanger contre un cavalier adverse.

12...0–0–0 13.e3

Les blancs sont déboussolés. Il fallait jouer 13.h3 pour éviter la poussée qui va suivre même s’il est évident que cela affaiblissait le roque. Les noirs pouvaient continuer avec …Cd5, …g5, …Tdg8 avec une excellente partie.

13...h3! 14.g3 d5 15.e2

Shenk – Graf
Après 15.Fe2

Presque forcé devant le clouage du cavalier. Vous pouvez observer que la position des pièces blanches manque de toute élasticité.

15...f5!?

Les blancs avec 14.g3 ont fermé l’aile roi, les noirs veulent poursuivre l’attaque au moyen de l’avance du pion f pour ouvrir les lignes pour leurs pièces.

16.a4?

Cherchant des contre-chances sur l’aile dame mais c’est illogique car la Dame seule ne peut faire des miracles. Il était nécessaire de se préoccuper de la défense du roque.

16...f4 17.d2

Echanger le pion était encore pire face à cette violente attaque.

17...fxg3 18.xg3?

18…fxg3 était meilleur pour empêcher la venue du cavalier.

18...f4 19.xf4? xf4 20.e5?

Une dernière gaffe mais la partie est sans espoir 20.Dd1 Tfd8 –+.

20...xe5 0–1

Dublin 1939

Pour la première fois, Sonja Graf se rendit en Irlande pour disputer un match contre le champion de l’île verte le maître John O’Hanlon (1876-1960) qui s’acheva sur un résultat égal 2,5-2,5.

John O’Hanlon

D’après les commentaires de Sonja Graf

Graf,Sonja – O'Hanlon, Dublin, 1939, Gambit Dame [D36]

1.d4 d5 2.c4 e6 3.f3 f6 4.c3 bd7 5.g5 c6 6.cxd5 exd5 7.e3 e7 8.d3 0–0 9.c2 e8 10.0–0–0 f8 11.h4!?

Les blancs s’emparent de l’initiative de manière énergique. Dans cette position, on rencontre fréquemment 11.h3 suivi de la poussée g2–g4, le coup de la partie est plus dynamique.

11...e6?!

Médiocre et routinier dans cette position qui dévie de la théorie avec le coup précédent. Ceci n’est pas de par sa passivité, dans l’esprit de la lutte. A considérer 11…Cg4 ou 10…Fg4.

12.dg1 c8

Ici on pouvait encore jouer 12…Cg4.

13.xf6

C’est l’un des rares cas appropriés pour échanger le bon fou contre le cavalier car les pions de l’aile roi vont participer à la lutte de manière démoniaque.

13...xf6 14.g4 a6?!

Trop lent, préférable 14…c5 pour accélérer la contre-attaque.

15.b1

Ce coup est toujours recommandé lorsqu’on a roqué du grand côté.

15...c5 16.g5 e7 17.h5 cxd4 18.exd4 b4 19.g6!

Conséquent, l’attaque prend une tournure dangereuse.

19...h6 20.gxf7+ xf7 21.d2 f6 22.e5 e7?

Parait bien 22...e6 pour empêcher 23...Cg4.; 22...xe5!? conduit à des complications peu claires après 23.dxe5 xe5 et l’action conjuguée des pièces noires sur l’aile dame offre du contre-jeu. (Georges Bertola)

23.g4! d6?

Graf – O'Hanlon
Après 23...Dd6?

Meilleur 23...b6! avec des chances de nulles après 24.xh6+ h8 25.xf7+ xf7 26.xd5 xd4 (26...xd2 27.xb6 d8 28.d5+– (Sonja Graf)) 27.xb4 xf2 etc.

24.xh6+ h8 25.xg7! 1–0

Après 25...xg7 (25...e6 26.g2 suivi du doublement des tours sur la colonne g.) 26.f5+ gagne la Dame.

En juillet, un nouvel objectif revendiqué par les nazis fait la une ; Dantzig et son fameux « corridor » dont l’enjeu allait déboucher sur l’invasion de la Pologne et le déclenchement de la seconde guerre mondiale.

Alors qu’elle se trouvait dans une situation plus que précaire, la carrière de Sonja Graf semblait se diriger sur une voie sans issue. Elle ne pouvait représenter l’Allemagne lors du prochain championnat du monde qui devait se jouer dans le cadre de l’Olympiade de Buenos Aires 1939. Le ministre du Reich à l’éducation du peuple et de la propagande Joseph Goebbels était intervenu personnellement pour qu’elle soit exclue de l’équipe de la Grande Allemagne. A sa place, c’est la championne en titre Elfriede Rinder (1905-2001) qui fut choisie pour jouer sous les couleurs de l’Allemagne. Le Président de la FIDE, le Hollandais Alexander Rueb (1882-1959) se montra chevaleresque et intervint en faveur de Sonja pour qu’elle puisse participer au championnat du Monde.

« On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va. » Cromwell

Dr. A. Rueb, 1924

« Un jour j’ai reçu de bonnes nouvelles de la part de mon ami le Dr. Rueb, alors Président de la F.I.D.E. C’était l’un des hommes qui avait le plus œuvré en Europe pour la diffusion du jeu et l’organisation d’évènements échiquéens. Il me disait que la Fédération d’échecs d’Argentine, après son intervention, m’invitait à jouer le championnat du Monde féminin qui allait avoir lieu à Buenos Aires en parallèle du « Tournoi des Nations » dont l’enjeu était la glorieuse Coupe « Hamilton Russel ». C’était vraiment une agréable surprise. J’allais pouvoir à nouveau disputer le titre mondial en compagnie des meilleures joueuses du monde.

J’embarquai sur le « Highland Patriot » début août 1939 par un jour de tempête. Maintenant j’ai tendance à penser que c’était peut-être un présage du ciel sur tout ce qui allait bientôt survenir dans notre monde. » Sonja Graf

Le « Highland Patriot »

Le 1er octobre 1940 le « Highland Patriot » fut coulé au large de l’Irlande par deux torpilles provenant d’un sous-marin en traversant l’Atlantique. Trois marins disparurent mais le capitaine, les 135 membres d’équipages et les 33 passagers furent recueillis par un autre navire.

Pour la première fois l’Olympiade se jouait hors d’Europe et, à l’époque, le voyage était une véritable aventure :

« Le début du tournoi international par équipes de Buenos Aires est maintenant fixé pour le 23 août. Les équipes européennes ont dû quitter Anvers le 27 juillet à bord du S.S. Piriapolis qui arrivera à Buenos Aires le 19 août. Toutefois, au moment où nous écrivons, aucun billet de passage n’est parvenu à la Fédération anglaise, en conséquence il est douteux qu’une équipe anglaise se rende à Buenos Aires. » (B.C.M. juillet 1939 p.303)

Participants à bord du S.S. Piriapolis

« Les équipes européennes embarquèrent depuis Anvers fin juillet pour arriver, après un très beau voyage, à Buenos Aires le 21 août. La traversée a été si calme que peu de gens ont eu le mal de mer. Dans l’ensemble les journées avaient l’allure d’une croisière de plaisance dans laquelle, la danse, le bridge, le tennis de table et les échecs avaient la préférence. Alexander fut sacré champion de tennis de table devant le Lituanien Vaitonis et le Polonais Najdorf était incontestablement le meilleur joueur de parties rapides. » Harry Golombeck

Sonja, qui était arrivée quelques jours plus tôt à Buenos Aires, fut agréablement surprise de découvrir une ville moderne en pleine expansion. La multitude des véhicules qui empruntaient les grandes artères fut pour elle une nouveauté qui lui causa à la fois joie et anxiété devant la crainte d’être victime d’un accident à chaque fois qu’elle traversait la rue.

Sonja attendit impatiemment l’arrivée des équipes et surtout la venue de sa grande rivale Vera Menchik. Quelle ne fut pas la surprise de la championne du Monde que de croiser l’indomptable Sonja Graf. Elle restait l’une des favorites et certainement la plus dangereuse pour être en mesure de lui contester le titre. Un problème non négligeable était survenu, Sonja apatride avait obtenu de jouer sous les couleurs de la liberté. « Libre » était sa devise.

La communauté germanophone était divisée depuis l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933. Entre 30.000 à 40.000 réfugiés allemands, dont beaucoup de juifs, étaient arrivés en Argentine. Ils avaient dû fuir pour des raisons politiques, ou pour échapper aux lois raciales. Ceci provoqua une scission car l’ancienne colonie allemande se montra plutôt solidaire de la Grande Allemagne face aux nouveaux arrivés hostiles au nazisme.

De plus, même dans les plus hautes sphères des dirigeants argentins, les dissensions étaient visibles et lorsque le Président Roberto Ortiz, malade, démissionna, c’est un homme d’extrême droite Ramon Castillo qui le remplaça et comme la majorité des militaires, il était germanophile.

Deutsche Schachblätter 1938

Première ronde de l'Olympiade 1939

« Du Tournoi des Nations il ne me reste que de merveilleux souvenirs. Je dois dire que pour la fierté des échecs argentins aucune Olympiade n’avait produit un tel spectacle. Un public nombreux est venu chaque soir pendant de longues heures suivre le déroulement des parties. Tous les participants étrangers ont été étonnés de jouer dans une salle magnifique où une foule nombreuse ne semblait jamais finir d’entrer. » Sonja Graf

Dora Trepat et  Sonja Graf

La première ronde l’opposa à la représentante du pays organisateur Dora Trepat (1910-1971). Après avoir été en nette infériorité sur le plan positionnel, comme à l’accoutumée, elle renversa la situation et s’imposait avec des moyens tactiques. Elle marqua 4 sur 4 avant de s’incliner contre l’Américaine May Karff (1908-1998)

Une victoire caractéristique de son style est celle remportée contre la Danoise Ingrid Larsen (1909-1990). L’enseignement de son mentor le Dr. Tarrasch est toujours perceptible, les idées foisonnent mais l’exécution est imprécise !

Ingrid Larsen (1909-1990)

Larsen,Ingrid – Graf,Sonjan Champ. du monde féminin, Buenos Aires, 1939

1.c4 e6 2.c3 d5 3.d4 c5

« Ceci entraîne soit l’emprisonnement du fou Dame blanc, soit le dégagement du fou noir, de sorte que, dans un cas comme dans l’autre, les inconvénients de 2…e6 disparaissent. » Tarrasch

4.cxd5 exd5 5.e3 f6 6.f3 c6 7.e2 d6 8.0–0 0–0 9.b5 e7 10.dxc5 e4 11.a3?!

Meilleur 11.b3!? qui permet de développer le fou de case noire, par exemple 11...xc5 12.b2 e8 13.bd4=

11...xc5 12.c2 e4 13.bd4 xd4 14.xd4 d6 15.f3?!

La case naturelle du fou est d3.

15...h4 16.g3 e7 17.d1 h3 18.b5 ac8 19.d3?

19.De2!? mais les blancs sont obnubilés par le pion faible « d5 » isolé alors que la mobilité des pièces noires permet de développer une dangereuse initiative sur l’aile roi.

19...b8

19…Df6!? était plus pointu.

20.xd5 fd8

Larsen,Ingrid – Graf
Après 20...Tfd8

Pour le pion sacrifié, toutes les pièces noires attaquent.

21.b3

Plus solide 21.Dh5!? car la faiblesse des cases blanches pose des problèmes difficiles.

21...g5 22.h1? e6

22…Fe6! était décisif.

23.xd8+??

23.Td5 permettait de résister.

23...xd8 24.c2 g4 25.d4

Larsen,Ingrid – Graf
Après 25.Cd4

25...xd4! 26.f4 d1+ 0–1

Un coup de tonnerre perturba le bon déroulement de l’Olympiade :

« Jamais je n’oublierai ces premiers jours en Argentine. Le lendemain dès mon réveil me parvient à travers la paroi de ma chambrette le pleur d’un vieillard, ses gémissements et plaines dont je ne saisis clairement qu’un mot : Guerra, guerra, guerra. » (Witold Gombrowicz, Trans-Atlantique.)

C’était le premier septembre 1939, l’Allemagne envahissait la Pologne ce qui marqua le début de la deuxième guerre mondiale le conflit armé le plus dévastateur que l’humanité ait connu.

1er septembre 1939

Quelques voix courageuses s’élevèrent en Argentine dont celle de Borges qui écrivait dans la revue « Sur » :

« Il est possible qu’une déroute allemande soit la ruine de l’Allemagne ; il est indiscutable que sa victoire serait la ruine et l’avilissement de l’Univers. »

Borges

Au même moment, le futur homme fort de l’Argentine, le colonel Juan Domingo Peron était attaché militaire à Berlin.

Quelques années plus tard, avec Eva Duarte, ils allaient former le couple le plus populaire de l’histoire argentine du XXème siècle.

« Il faut te demander ce que nous aurions fait l’un et l’autre si nous ne nous étions pas rencontrés ? » Juan Domingo Peron

« Que serait-il devenu s’il ne m’avait pas rencontrée ? » Evita Peron

(La saga de Buenos Aires – Bernard Benyamin)

Peron et Eva, mariage civil, 1945

Pour la première fois, Vera Menchik jouait sous les couleurs de l’Angleterre et, contrairement à l’équipe masculine qui se retira du tournoi dès le début du conflit, la championne du Monde poursuivit la lutte.

Le duel tant attendu survint dans la 12ème ronde, le classement provisoire était alors 1.Menchik 10,5 points, Graf 10, Carrasco et Rinder 9 etc.

Une lutte pleine de rebondissements qui aurait pu changer le destin de Sonja Graf, comparable à la dernière partie du match de Karpov contre Korchnoï à Baguio en 1978.

Menchik - Graf
Menchik - Graf

Menchik,Vera – Graf,Sonja, Wch (Women) Buenos Aires, 1939

1.d4 d5

« Dans cette partie, si importante pour décider de la victoire du championnat du Monde féminin, les noirs jouent dès le premier coup pour le gain et sont prêts à contester franchement l’initiative, dès l’ouverture, sans chercher à dissimuler leurs intentions à l’adversaire. » S. Graf

2.c4 e6 3.f3 f6 4.c3 bd7 5.e3

« Un peu timoré de la part de Madame Menchik qui adopte un schéma solide mais sans prendre vraiment ses responsabilités par rapport à des joueurs comme Alekhine ou Fine. » S. Graf

« Une forte réplique est 5.cxd5 exd5 6.Ff4 et les blancs ne limitent pas l’action de leur fou comme dans la partie. » Alekhine

5...b4 6.d3

« Je ne pense pas que ceci est bon. Les blancs doivent jouer la Dame sur c2. » S. Graf

6...c5 7.0–0 0–0

« Il ne serait pas bon d’échanger le fou contre le cavalier parce que les noirs ont la possibilité de bloquer les forces blanches. Ils veulent conserver les pièces pour éviter que la partie ne se termine par une nulle, très honorable certainement, mais qui n’est aucunement l’objectif. » S. Graf

8.d2

« Le fait est que les blancs n’ont plus de coup utile, à part celui-ci, car il n’y en a pas qui découlerait logiquement des coups précédents. » Alekhine

8...a6 9.cxd5 exd5 10.c1

« Une grave erreur stratégique à partir de laquelle les blancs auront du mal à revenir dans la partie.

Il y avait deux possibilités pour obtenir un jeu combinatoire, primo isoler le pion d par 10.dxc5 xc5 11.e2 e6 (dirigé contre 12.a3) 12.b3 uivi par 13.Tfd1 ;; deuxièmement permettre aux noirs d’avoir un pion de plus sur l’aile dame mais au prix du fou b4 après 10.a3 xc3 11.xc3 c4 12.c2 b5 13.e5 b7 14.f3 a5 15.e1 avec des chances pour les deux côtés. » Alekhine

10...c4

« Conséquent après avoir conservé le fou, ce coup gagne de l’espace, ferme la colonne c et la diagonale f1–h6. Ce plan est très logique car les blancs ne peuvent se dégager avec la poussée e4 parce que les noirs exercent une forte pression sur cette case avec leurs forces. Il est également important d’observer que cette avance provoque la création d’une majorité sur l’aile dame de 3 pions contre deux, ce qui sera décisif en finale. » S. Graf

11.b1 e8 12.e2 d6

« Logique car les blancs n’ont pas de bonne solution pour poursuivre leur développement. » S. Graf

13.c3 b5 14.g3 g6

« Empêche le cavalier de jouer tout en consolidant h7. » S. Graf

15.e1

« Il y a de moins en moins de possibilités à chaque fois. La conséquence du coup du la partie est de placer une tour sur une case peu plaisante et éventuellement vulnérable. » Alekhine.

15...b7 16.e2 b4 17.e1 a5 18.g5

« Le but de cette manœuvre compliquée est d’obtenir la case e5 pour le cavalier. Pour réaliser cela les blancs doivent menacer de pousser e4 (ou du moins prétendre le faire) et provoquer la poussée f7–f5. » Alekhine

18...g4

« Energique, force le cavalier à se retirer sur h3 et rend impossible la poussée e4 qui est la seule issue pour dégager la position. » S. Graf

19.h3 f5

« Empêche définitivement la poussée ôtant ainsi toute espérance aux blancs. » S. Graf

Une erreur selon Alekhine : « Permettant aux blancs de réaliser leur plan et obtenir quelques chances de sauvetage. Plus en accord avec la position était 19...df6 car si 20.e4? (20.d2 e4) 20...dxe4 21.xc4 a6–+ Sur tout autre coup, les noirs peuvent renforcer leur position avec a4–a3 ou Dc7 suivi de h5–h4. »

20.f1

« Pour défendre éventuellement le pion e3 mais aussi avec l’obligation de faire quelque chose. La position blanche n’offre aucune perspective… » S. Graf

20...c7 21.f4 df6

« Puisque les noirs n’avaient pas l’intention de jouer 22…Ce4 qui était conforme à leur plan, il fallait avancer immédiatement le pion a. » Alekhine

22.h4 a4 23.g5 e7 24.e1 a3 25.b3 c3

« Ceci est probablement une grave erreur. Ici meilleur était 26…Fa6. » Les noirs ont obtenu une finale gagnante avec cette avance sur l’aile dame. Tout cela était nécessaire. Maintenant il faut ouvrir une ligne sur l’autre côté de l’échiquier avec l’idée de pénétrer dans la position ennemie pour réduire leurs forces par des échanges. » Alekhine

26.f3 g7 27.h3 h6 28.xf6

« Je dois admettre que malheureusement ce fou avait peu d’avenir, tandis que l’arrivée du cavalier noir sur e4 était une menace sérieuse. » Alekhine

28...xf6 29.e5

Menchik – Graf
Après 29.Ce5

« Sans aucun doute les noirs ont perdu beaucoup de leur avantage positionnel en permettant à ce cavalier de s’installer sur e5, il pourra être soutenu par l’autre cavalier après Cf1–h2–f3. » S. Graf

29...e7?!

« Ici et aux coups suivants, les noirs perdent des temps précieux et provoquent une attaque directe sur l’aile roi. Le plan logique était d’amener le cavalier sur e4 via f7–d6 après avoir joué 29…Ff8. » Alekhine

30.h2 ec8 31.hf3 f7 32.d3 c7 33.e2 d8 34.c2 c8

« Les deux joueuses ont exécuté une série de coups inhabituels et mystérieux, probablement pressées par le temps. Maintenant les blancs décident soudain d’échanger les cavaliers. Toutefois, il n’y avait aucune raison de le faire avant le moment approprié. Un plan plus prudent était d’abord d’obtenir la formation « h4, g3, Rg2, Th1 » avec la menace d’attaquer avec la poussée h4–h5. Si les blancs provoquaient la riposte …h5 de la part des noirs, la nulle était assurée. » Alekhine

35.xf7 xf7 36.b5 c7 37.d3 f8

« Des coups qui ont seulement pour but d’atteindre le 40ème coup (contrôle du temps) sans rien risquer avant l’ajournement. Madame Menchik m’a offert plusieurs fois la nulle car elle considérait ma position comme supérieure. » S. Graf

38.e5 g7 39.h2 f6 40.g1 f8?

« Ici supérieur était 40…Fxe5 41.dxe5 h5 avec une finale avantageuse, pourtant ma nervosité et le manque de temps ont influencé mon dernier coup. » S. Graf

41.g4!

« Le début d’une attaque qui aurait pu réussir si les blancs n’avaient pas omis d’apprécier les ressources adverses. » Alekhine

41...xe5 42.fxe5

« Le premier coup après l’ajournement est une erreur décisive. 42.dxe5 était nécessaire pour répondre à 42…fxg4 avec 43.Txg4 avec la menace f4–f5. » AlekhineAprès 43…De6 rien n’est vraiment clair.

42...fxg4 43.f1+

« L’échange des tours est bon pour les noirs, meilleur 43…Txg4. » Alekhine

43...f7 44.xf7+ xf7 45.hxg4 d8 46.g3 g7 47.f1 e7 48.f2 f8 49.f4 c8 50.c2 e6 51.xf8

« Ce deuxième échange de tours est plus difficile à comprendre. L’immédiat 51.Da6 aurait placé les noirs dans une situation compliquée. » Alekhine

51...xf8 52.a6 e7 53.d1?

Menchik – Graf
Après 53.Fd1

53...f7

Il n’y avait plus de défense après 53...h5! Pointé par Alekhine : 54.gxh5 (54.c6 hxg4 55.xg4 d7!–+; 54.c2 hxg4–+) 54...gxh5 55.xh5? c2 56.c6 g5+ 57.f2 h4+ 58.g1 e1+ suivi par 59…c1=D (Alekhine)

54.f4

« Se préparant à répondre à 54…h5 avec 55.g5 » Alekhine. Ramener la dame en défense avec 54.Df1 Rg7 55.Df4 offrait encore de la résistance.

54...h6?

Gagnait sur le champ 54…Dh4! Avec la menace 55…Df2.

55.f1 g7 56.g3 h5!

« Décisif à cause de la menace 57…hxg4 58.Fxg4 Dg5 59.Df4 Dxg4 60.Dxg4 Fxg4 et le pion passé décide. » S. Graf

57.gxh5 g5+ 58.f2 f5+ 59.f3

Si 59.g1 (59.Re1) 59...xf1+ 60.xf1 f5–+ Alekhine

59...c2+?!

Gagnant était 59…gxh5 ou 59…g5.

60.e2?

Menchik – Graf
Après 60.De2?

« Manquant une opportunité après 60.g3 xa2? (60...gxh5! 61.xh5 f5 suivi de 62…c2 toujours avec gain pour les noirs. » Alekhine) 61.e4 suivi de l’arrivée de la dame sur f6 avec échec perpétuel.

60...xe2+?

« Une terrible erreur qui coûte la partie et probablement le Championnat du monde car cela m’aurait apporté un demi-point d’avance sur Madame Menchik et un magnifique esprit combatif pour jouer le reste du tournoi. Si les noirs avaient joué le simple 60…Db2 !! ceci gagnait irrémédiablement. Cette partie a provoqué la plus grande déception de toute ma carrière. Une injustice ! Il est évident que ce n’est pas la faute de Madame Menchik. » S. Graf

61.xe2 f5?

« La dernière erreur, cette fois sans la pression du temps et la dernière opportunité pour gagner. La victoire s’obtenait encore par 61…g5! avec la menace irréfutable 62…Rh6 suivi de 63…g4 et 65…Rxh5. » Alekhine

62.hxg6 xg6?

« La dernière gaffe car après 62...e4! l’échange des fous était obligatoire forçant la nulle. Après 63.xe4 dxe4 64.d5 xg6 65.d6 f7 = » S. Graf

63.xd5 b1 64.d1

« Les noirs n’ont-ils pas vu cette simple défense dans leurs calculs ? » Alekhine

64...d3 65.c6 f7 66.d5 e7 67.e4 f7 68.e6+ f6 69.e5+ e7 70.b7 g6 71.a6 e4 72.c4 g6 73.d6+ d8 74.b5 1–0

Le champion du monde Alekhine porta un jugement plus nuancé et assez sévère sur cette partie et notamment sur le fautif 60…Dxe2? :

Alekhine

« Un coup incorrect, dont la faiblesse ne diminue en rien le fait que les noirs avaient obtenu une finale gagnante mais plus ou moins accidentellement. Avec 60…Db2 les noirs auraient obtenu une victoire méritée mais en même temps un titre mondial immérité. Immérité parce que la présente partie démontre très clairement qu’il est totalement injuste de persuader une joueuse de la classe de Miss Menchik de défendre son titre année après année dans des tournois composés de joueuses très inférieures. Il n’est pas surprenant qu’après avoir joué autant de tournois, elle ait perdu quelque peu son esprit combatif, et de jouer avec désinvolture, très au-dessous de sa force. Mais ce genre de difficulté occasionnelle ne pouvait pas être possible dans un match important pour le titre mondial, un match mais pas un tournoi.

Miss Graf, incontestablement, possède un talent original mais il lui manque quelques belles qualités de l’actuelle championne, un intérêt pour étoffer ses connaissances théoriques combiné avec la détermination de se perfectionner. »

Echiquiers de démonstration

Lorsque Sonja dut affronter, dans la ronde suivante, la légitime représentante de la Grande Allemagne qui jouait, avec à ses côtés le drapeau à croix gammée, l’enjeu dépassait certainement l’aspect échiquéen et la tension devait être à son comble. Cependant, elle trouva l’énergie nécessaire pour remporter la totalité de l’enjeu.

Friedl Rinder avait été couronnée championne du « Grand Reich » à Stuttgart quelques mois auparavant et accompagnait l’équipe allemande qui allait remporter l’Olympiade.


L'Equipe allemande

Graf,Sonja – Rinder,Friedl, Wch (Women) Buenos Aires, 1939

1.d4 f6 2.c4 e6 3.c3 b4 4.g5 d5 5.e3 bd7 6.d3 c6 7.cxd5 exd5 8.c2 c7?!

Transposer dans des positions du gambit dame avec 8…h6 9.Fh4 0–0 est meilleur.

9.ge2 0–0 10.a3 d6 11.c1 a6

Empêche 12.Cb5.

12.b4 h6 13.h4 b6?!

13…Te8 était préférable.

14.g4!?

Graf – Rinder
Après 14.g4!?

Une attaque aventureuse sur l’aile roi, typique du style de Sonja.

14...xg4?! 15.xd5 b8?

Peu clair 15...cxd5! 16.xc7 xc7 17.xc7 et la pointe tactique 17...de5! qui menace Cxd3 et Cf3 permet de lutter.

16.e7+

Plus simple 16.Dxc6 +–.

16...xe7 17.xe7 e8 18.h4 xh2?

Un peu mieux 18…Fb7.

19.e4 g4 20.g3 a7 21.xc6

« Dans cette position, les noirs sont complètement perdus, il ne reste aucun espoir. » Sonja Graf

21...xe4 22.xe4 b7 23.d5 gf6 24.d4 xd5 25.g1 e8 26.f4 h8? 27.c7 a8 28.xd7 e4 29.b2 h7 30.d6 e6 31.xe6 xe6 32.e5 f3 33.xf6 gxf6 34.f4 g4 35.e2 1–0

Buenos Aires 1939 fut l’ultime occasion pour Sonja Graf de tenter de s’emparer du titre mondial. Pendant la guerre mondiale, réfugiée en Argentine, elle joua plusieurs tournois maîtres mais ses résultats furent souvent médiocres et ses victoires contre les joueurs de l’élite mondiale s’espacèrent.


Le 26 juin 1944 sa grande rivale Vera Menchik Stevenson périt en compagnie de sa mère et de sa sœur aînée dans sa résidence du Kent. Toutes trois furent victimes d’un bombardement aérien provoqué par des V1, les armes de destructions massives promises par Hitler pour changer le cours de la guerre.

Le titre devenait vacant et lorsque que Sonja Graf publia son autobiographie romancée « Yo Soy Susann » en 1946, elle précisa sur la couverture « Championne du Monde d’échecs », une maigre consolation.

En 1947 l’ex-champion du monde Euwe, qui participait à un tournoi à Buenos Aires, fut abordé par un ardent supporter, Vernon Stevenson, un capitaine de la marine marchande des Etats-Unis. Ils se lièrent d’amitié et Euwe lui présenta Sonja. Une rencontre qui marqua le début d’une histoire d’amour inattendue et, durant l’été 1947, Sonja et son « marin » convolèrent en justes noces pour s’installer en Californie.

Sonja Graf-Stevenson ne participa pas au tournoi de Moscou en 1949, probablement parce qu’elle venait de donner naissance à son fils Alexander. La Soviétique Luydmila Rudenko (1904-1986) fut sacrée nouvelle championne du monde, devançant trois de ses compatriotes alors que la révélation du tournoi fut la française Chantal Chaudé de Silans (1919-2001) qui partageait la 5ème place.

Luydmila Rudenko

Je tiens à remercier Juan Morgado pour m’avoir procuré des documents, Gérard Demuydt pour la mise en ligne des mes articles et le Musée du Jeu de La Tour-de-Peilz pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld.

Georges Bertola

 
Les parties commentées de l'article
Lors de la cérémonie de clôture des 14es Rencontres Nationales et Internationales du Cap d’Agde 2016, un prix spécial a été remis à Georges Bertola.
Publié le 03/11/2016 - 11:50 , Mis à jour le 03/11/2016 - 19:45
Les réactions (2)
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manonchess - 03/11/2016 21:59
Merci Monsieur Bertola, peut-on également espérer une biographie de Madame Chantal Chaudé de Silans, que les anciens du Caïssa de Paris n'oublieront jamais, tant son rayonnement et sa bonté étaient grands ?