Svidler-Carlsen, 2013
Magnus Carlsen
Presque parfait !! Londres, tournoi des candidats 2013, Magnus Carlsen, n°1 mondial depuis ses 18 ans, part à la conquête du titre de champion du monde. Face à lui, Peter Svidler, septuple champion de Russie, ne compte pas le laisser faire.

Svidler,Peter (2747) - Carlsen,Magnus (2872)
FIDE Candidates London ENG (6.2), 21.03.2013

Partie Espagnole [C84]
[Bertrand Valuet]

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 f6 5.0–0 e7 6.d3

Bien que n'étant pas réputé pour ses préparations théoriques, Magnus Carlsen influence aussi le jeu des autres joueurs dans cette phase de jeu qu'est l'ouverture. L'Espagnole fermée, issue du coup d3, a longtemps était considérée peu ambitieuse voire insipide pour les Blancs. En accumulant les gains avec cette ligne, Magnus a invalidé cette croyance. Voyons comment il y répond avec les Noirs !

6...b5 7.b3 d6 8.a4 b4 9.bd2 0–0 10.a5 e6 11.c4 b8 12.c3 bxc3 13.bxc3 h6 14.e1 c8

Sur l'Espagnole fermée le positionnement des Dames est un problème essentiel à résoudre pour les deux camps. La case d7 semblait idéale pour la Dame noire, liant les Tours et offrant la case d8 à la Tour f8. Magnus a cependant estimé que la Dame d7 cacherait alors la vue de la Tour d8 et a joué le plus ambitieux 14...Dc8.

15.c2

Ce repli peut sembler étrange : - laisse les Noirs détruire la structure de Pions blancs - place le puissant Fou italien b3 sur la timorée case c2. Cependant, les Noirs menaçant de placer une Tour en d8 et d'ouvrir la colonne "d" par ...d5, il devenait urgent de soulager la Dame d1 de la défense du Fb3 car tant que le vis-à-vis Tb8–Fb3 demeurait la Dame restait fixée sur les cases d1 ou c2 pour protèger le Fou.

15...d8

15...xc4 16.dxc4 est tentant, les Blancs se retouvent avec 3 Pions isolés et on obtient une magnifique case c5 pour le Cavalier f6 (via la case d7).

Cependant, la paire de Fous c1–c2 et la manoeuvre Cf3–d2–f1–e3 rendent la position blanche quasi-impénétrable. Or, l'ambitieux 14...Dc8 visait plus que le partage du point. Magnus Carlsen poursuit donc son idée de préparer la poussée ...d5 pour libèrer toutes ses pièces.

16.e2

Bien que la colonne d soit actuellement fermée, le vis-à-vis de la Tour d8 et de la Dame d1 n'était pas pour plaire à Peter Svidler qui place immédiatement sa Dame sur une case plus sûre.

16...f8 17.e3

On pourrait croire que Peter Svidler a tendu le bâton pour se faire battre : par 17.Ce3, les Blancs renoncent à la pression sur e5 qui était le dernier blocage contre la poussée ...d5 préparée par Magnus Carlsen depuis 14...Dc8. Cependant, en menaçant lui-même d4 (d3 étant soulagé de la protection du Cc4), Peter Svidler force les évènements et espère en tirer profit, le maintien du statu quo n'aurait tendu que vers le partage du point.

17...d5 18.exd5 xd5 19.xd5 xd5

La reprise avec la Tour est peu orthodoxe : on évite généralement d'exposer une pièce lourde au centre lorsque de nombreuses pièces mineures sont encore en jeu. Ici, Magnus Carlsen a choisi la reprise avec la Tour car il souhaite placer son Fou e6 en f5 pour faire pression sur le Pion faible d3 et a calculé que les Blancs ne seraient pas en mesure d'exploiter la position exposée de la Tour d5.

20.h3?!

Dans un telle position un aveu de faiblesse de la part des Blancs. Sans être totalement faux, un tel coup est étonnant à ce niveau : il est vraiment très tôt pour donner une fenêtre à son Roi et, avec la batterie Dc8–Fe6, le sacrifice de démolition en h3 (...Fxh3 gxh3 Dxh3) est désormais dans l'air.

20.a4! Vraiment le bon moment pour ce coup de Fou, en échange du Pion a5 les Blancs peuvent désormais taper sur le Pion e5. 20...xa5 (20...xa5 essayant de profiter du clouage du Fou a4 sur la Tour a1 est plus ambitieux mais aussi plus risqué, le Cavalier c6 et la Tour a5 restant pendantes. 21.d2 décloue le Fou a4 en protégeant la Tour a1 par le dégagement de la Tour e1 sur la première rangée. 21...d7 22.c4 dégage le Fou d2 et pose une question épineuse à la Tour a5. 22...xa4! superbe réponse : les Noirs sacrifient temporairement la qualité et résolvent ainsi les difficultés de placement de leur Tour. 23.xa4 d4 l'attaque directe de la Dame en e2 et à la découverte de la Tour a4 par le Fou d7 permet aux Noirs de récupérer le matériel investi. 24.xd4 xa4 25.xe5. Au final une position complexe aux chances réciproques (Noirs : la paire de Fous et un Pion a passé éloigné, Blancs : une position plus compacte).) 21.xe5 b3 22.xb3 xb3 23.c2 b7

Aboutissait à une position complexe aux chances réciproques (paire de Fous pour les Noirs, 2 ilots de Pion pour les Blancs contre 3 pour les Noirs). 24.g4 xg4...

20...f5 21.d1 e6 22.b1 d7 23.e3 e4

Ce coup montre que l'échange ...De6–d7 contre 22.Fb1 n'était pas anodin. L'interposition du Fou b1 entre les Tours a1 et d1 rend le Pion d3 cloué par la batterie Dd7–Td5 sur la Tour d1. Maintenant les Noirs exploitent le clouage par un appui direct.

24.d4 xd4 25.xd4?

Incroyable cette prise, pourtant naturelle, aurait pu être l'erreur décisive de la partie !

25.cxd4 est clairement contre-intuitif : - le Pion d4 est faible - le Fou e3 voit la moitié de son horizon bouché. Notez bien que le doublement des Pions n'est pas un facteur pertinent ici vu que les Noirs ne peuvent éviter l'échange du Pion d3 contre le Pion e4. 25...b5! 26.f1 exd3 27.xd3 xd3 28.xd3 b4 29.b3 xf1+ 30.xf1 bb5

amène tout de même une finale bien difficile à défendre pour les Blancs.

25...exd3?!

Carlsen poursuit son plan, il est vrai très efficace, mais rate une jolie occasion de conclure brillament la partie.

25...xh3! 26.dxe4 (26.gxh3 xh3 menace ...Tg5# 27.e3 h5 28.f3 h1+ 29.f2 h2+ 30.g3 h3+ 31.g4 f5+ 32.xf5 xf3+ 33.xe4 f1+ 34.d4 d8+ 35.c4 d5#) 26...g5 27.g3 g4 28.f3 b2!! Ce magnifique sacrifice de déviation est la pointe du sacrifice de démolition en h3. Lors du direct de la partie on a cru que c'était le coup raté par les deux joueurs. Après la partie à la question "Pourquoi ne pas avoir jouer 25...Fxh3 ?" Magnus Carlsen a d'abord reconnu ne pas avoir envisagé ce coup mais indiqua quasi-immédiatement la pointe 28... Tb2, impressionant !! 29.xb2 xf3 30.f2 Sinon ...Dh3 mène au mat du Roi blanc. 30...xd1 (30...h3! est même plus fort encore mais extrêmement aigu; les Noirs investissent vraiment beaucoup et la récupération du matériel avec profit bien que forcée est longue à venir. Cette suite demeure intéressante à regarder car elle illustre bien les difficultés rencontrées par un Roi sans-abri ! 31.xf3 xg3+ 32.xg3 xg3+ 33.f1 f3+ 34.e1 c5! 35.e5 e7! 36.d3 c4! 37.e2 h1+ 38.f2 xe4 39.g3 c5+ 40.e1 e3 41.d8+ h7 42.d1 xg3 Les Noirs ont réussi à rétablir l'équilibre matériel au niveau des figures, leur 3 Pions passés à l'aile Roi leur assurant dès lors le gain.) 31.a2 h5 Le Pion de plus et l'insécurité du Roi blanc assurent un avantage quasi-décisif aux Noirs

26.xd3 xd3 27.xd3 c5 

28.e5!

Dans une position compromise, Peter Svidler trouve de jolies ressources défensives : le déclouage du Fou d4 par la contre-attaque sur la Tour b8 est de toute beauté !

28...xd3 29.xb8 c4!

Ce n'est que maintenant qu'apparait clairement l'objectif visé par Carlsen : - il a réussi à fixer les deux Pions blancs isolés sur case noire, non seulement ils y sont faibles (les Fous de cases noires étant encore en jeu) mais ils représentent aussi de vrais butoirs pour le Fou blanc - il a la mainmise sur la colonne d.

30.e5 c5

Les Noirs ne doivent pas tolérer le placement du Fou blanc sur la case d4. Le Fou c5 attaque aussi fortement le Pion f2

31.b1 d5

Centralisation de la Dame et mise en surcharge de la Dame blanche qui doit protéger le Fou e5 et le Pion f2. Notez que les deux joueurs évoluent principalement sur cases blanches avec leurs pièces lourdes, ce n'est évidemment pas un hasard suite à la disparition des Fous de cases blanches !

32.b8+ h7 33.h5?

Cette fois c'est bien l'erreur décisive. Peter Svidler semble auto-clouer son Fou e5 mais l'appui 33...f6 serait fautif pour les Noirs au vue de 34.Df5+ et gain blanc (33...g6 Th8# est pire encore). Peter Svidler a non seulement résolu le problème de la surcharge de sa Dame, mais il attaque aussi fortement le Roi noir ! La réplique de Carlsen va pourtant être décisive.

33.e8 protégeant le Fou e5 pour soulager la Dame e2 était le seul coup, les Noirs conservent alors un gros avantage via la suite acrobatique 33...d7 34.a8 e6 La surcharge est de retour et pire le Fou e5 est cloué, les Blancs peuvent cependant exploiter la décentralisation de la Dame noire par 35.e4+ f5 parant l'échec et attaquant la Dame noire, décisif ? Non car les Blancs peuvent exploiter la faiblesse tactique de la Dame e6 qui n'est plus protégée ! 36.h8+! g6! (36...xh8?? 37.xg7+ xg7 38.xe6 et ce serait aux Noirs de lutter pour la nulle et vu qu'au retard matériel s'ajoute un Roi sans-abri cela semble compromis.) 37.f4 d1+ 38.h2 xf2 La perte d'un Pion est donc inéluctable pour les Blancs mais ils ne sont pas sans contre-chance le Roi noir n'étant pas totalement abrité !

33...e4

Vraiment joli, Magnus Carlsen auto-décloue le Fou e5 car il a bien vu que l'urgence ici était le contrôle de la diagonale b1h7, la menace ...Td5 gagnant le Fe5 et la pression sur f2 rendent la position blanche sans espoir.

34.b2

34.h8+ est une jolie tentative de retournement 34...xh8 35.xh6+ contrée par le prosaïque 35...h7 laissant une Tour de plus et la partie aux Noirs (35...g8?? représentant une bourde monumentale au vue du baiser de la mort 36.xg7#) ; 34.xg7 attaquant à la découverte le Fou c5 par la Dame h5 est puissament réfuté par 34...xf2+! 35.xf2 d2+ 36.f1 xg2+ 37.e1 f2#

34...d5 35.e2 b1+ 36.h2 f6 0–1

L'appui 36... f6 suffit pour gagner le Fou e5, cloué par la Tour d5 sur la Dame h5, Peter Svidler abandonne. Magnus Carlsen remportera le tournoi des candidats, puis son match contre Visawanathan Anand, s'octroyant le titre de champion du monde pour son 23e anniversaire !

J'ai appris à jouer aux échecs à l’âge de 7 ans, puis, la découverte de la compétition, au collège, me fera prendre le jeu au sérieux. En réalisant qu'une partie s'analyse à partir de la fin, j'ai déterminé mes forces et faiblesses. J'atteins, à 17 ans, mon niveau actuel de maître de la fédération internationale des échecs. En 2012, je décide de me consacrer entièrement aux échecs, donnant des cours au sein des clubs la Tour de Juvisy, M‑Echecs, Mennecy, la Tour Infernale, et participant à l'aventure Europe‑Echecs.

Bertrand Valuet (MF)

A l'instar de Mikhail Botvinnik je me défie de tout dogmatisme vis-à-vis du jeu d'échecs et apprécie les enseignements de l'entraîneur Vyacheslav Chebanenko tels qu'évoqués par son élève le plus prestigieux Viktor Bologan.

Si Magnus Carlsen ne cesse de nous livrer de belles parties, j'avoue une forte affection pour les joueurs expérimentaux comme Alexander Morozevich et Vassily Ivanchuk. Pour voir une partie «sang» fioriture, Shakhriyar Mamedyarov, alias le requin, s'impose !

Les incontournables pour la progression restent de jouer, résoudre des diagrammes et analyser ses parties. Au-delà je conseille fortement de regarder un maximum de parties de forts joueurs : tout comme en musique on exerce son oreille en écoutant de nombreux morceaux, aux échecs, on exerce sa vision du jeu en regardant de nombreuses parties. C'est sur ce dernier point que je compte apporter ma contribution en vous conviant à partager la beauté de ces parties.

Bertrand Valuet (MF)


Publié le 28/01/2015 - 00:01 , Mis à jour le 01/10/2015 - 10:01
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