Théorie & échanges relatifs
Sur une Sicilienne contre Kramnik, au Cap d'Agde en 2003, Anand vient de pousser d4, ce qui provoque un échange standard.
Voyez cependant comme la tension est grande sur le visage de ces deux champions !

L'échange est au cœur du combat échiquéen. Cette passe d'armes tactique est naturelle. Elle n'est jamais anecdotique. Un échange s'inscrit dans le cadre d'une stratégie globale, qu'il s'agisse de gagner de l'espace, d'éliminer un avant-poste ennemi, ou simplement de garder l'initiative.

Un troc à valeur égale

Un rapport viscéral lie le joueur à ses précieuses figurines. Il ne consent à se séparer de l'une d'elles qu'à la condition expresse d'en éliminer une identique chez son rival. On présume que la valeur de cet échange est au moins égale.
On espère même en tirer un avantage. Tout dépend de la profondeur de sa réflexion. Il arrive aussi qu'un échange se révèle profitable pour les deux camps :
. S'il maintient le statu quo ;
. S'il aplanit la position, rapprochant encore plus la partie de la nulle (objectif commun aux deux joueurs).
Mais c'est souvent celui qui a pris l'initiative de l'échange qui en retire le plus grand bénéfice. Ce qui est normal. Après l'échange, il récupère le trait, puisqu'il a obligé son adversaire à jouer un coup forcé.
On peut gagner ou perdre une partie sur ce seul critère. Autrement dit, selon que l'on a fait de bons ou de mauvais échanges. Les joueurs ont croisé le fer. La partie s'achève... Et voici venir le temps des regrets : « Ah, si j'avais su, je n'aurais jamais donné ce Cavalier ! »
« C'est clair, à lui seul, il tenait toute la position ! »

Echanger pour gagner de l'espace

A chaque phase de la partie correspond une série de principes élémentaires. C'est évidemment le cas dans l'ouverture :
Les Noirs ont à subir les conséquences du trait. Les Blancs ont donc l'avantage de déployer leurs forces en premier. Ils peuvent occuper le centre, renforcer leurs avant-postes, roquer en premier, etc.
L'échange basique dans l'ouverture vise à contrôler l'espace. L'objectif peut être d'en gagner, ou de restreindre l'avantage adverse. Logiquement, il consiste à éliminer un pion central.
C'est la philosophie du Gambit Dame, qui voit les Blancs offrir leur pion « c » afin de dérouter le pion « d » adverse. L'acceptation de ce gambit aura pour effet d'octroyer aux Blancs le contrôle des cases du centre. A l'opposé, les Noirs gagneront de l'espace à l'aile-Dame.
L'idée est la même avec la défense Sicilienne. Les Noirs proposent d'échanger leur pion « c » contre le pion « d » adverse. Si cet échange est communément accepté, c'est que les deux camps y trouvent leur propre intérêt.

Contrôler la position

Un échange approprié peut également permettre de contrôler l'initiative adverse et de juguler le contre-jeu de son rival. Cet objectif doit être prédominant durant les trois phases de la partie :
. Dans l'ouverture, un simple échange se révèle souvent être la meilleure solution pour garder ou reprendre le contrôle de la position : par exemple, en éliminant un Cavalier positionné en avant-poste. Evidemment, on se déleste de l'une de ses pièces, mais on supprime la seule pièce ennemie menaçant ses propres lignes de défense.
. En milieu de jeu, réussir à échanger une Tour, par exemple, peut avoir pour effet de soulager la pression sur une colonne ouverte. Surtout si cette colonne était contrôlée jusqu'alors par les Tours doublées adverses.
. En finale, une attaque de minorité de pions peut viser à « nettoyer » une aile. On force une série d'échanges, quitte à éliminer tous ses pions pour n'en laisser qu'un à l'adversaire. Un pion isolé est moins préoccupant qu'une majorité de pions liés. Qui plus est, il devient une faiblesse.

Attaquer ou défendre

Avant de procéder à un échange, il faut vérifier certains paramètres clés. Qu'en est-il de la position des Rois ? Si le vôtre est exposé ou isolé au centre, gardez votre Dame sur l'échiquier. Vous pourriez avoir à vous en servir comme d'une arme de défense.
Si votre adversaire a engagé une offensive sur votre Roi, essayez de simplifier la position en faisant des échanges. Plus vous éliminerez de pièces, moins votre Roi risquera d'être maté.
A contrario, si vous êtes à l'attaque, évitez-les !

Positions ouvertes ou fermées

Echangez... c'est changer la structure de la position ! Au-delà de cette évidence, cela revient à ouvrir des lignes, aussi bien des colonnes que des diagonales. Avant d'échanger des pions ou des pièces mineures, il est donc essentiel de réfléchir aux conséquences sur le schéma en cours :
. Si la position est fermée, que les chaînes de pions sont bloquées, privilégiez vos Cavaliers ! Ils peuvent créer une brèche. Eux seuls ont la faculté de sauter par-dessus les pions et les pièces.
. Si elle s'ouvre (ou est sur le point de s'ouvrir), préservez vos Fous ! Leur rayon d'action étant illimité, la paire de Fous est souvent dévastatrice. Ils peuvent participer aussi bien à l'attaque, qu'à la défense : deux coups suffisent aux Fous pour basculer d'une bande à l'autre de l'échiquier, contre quatre au minimum pour les Cavaliers.

Fou ou Cavalier ?
Cette domination naturelle du Fou sur le Cavalier n'est pas une règle obligatoire. Tout dépend de sa « couleur ». Qui plus est, les Cavaliers sont les pièces les plus difficiles à dompter, car ils changent de couleur de case à chaque coup.
Il reste qu'un Fou, à lui seul, peut contrôler un Cavalier. L'inverse n'est pas vrai.
Dans l'exemple suivant, à matériel égal, les Blancs jouent et gagnent, car le Cavalier noir est pris dans la tenaille du Fou blanc.

1.e6 f8 2.d7
Et le Cavalier ne peut fuir qu'en d6, où les Blancs vont l'échanger contre leur Fou, gagnant le dernier pion noir et la finale. 1-0

Bon Fou et Mauvais Fou

La valeur d'un Fou décroît sensiblement si la majorité de ses pions est placée sur des cases de la même couleur (Fou noir et pions sur cases noires). En toute logique, cela signifie que les pions adverses sont placés majoritairement sur des cases de la couleur opposée. Votre Fou ne pourra jamais les attaquer.
Votre jeu sera passif et vous serez contraint à la défense. L'un de vos objectifs prioritaires, et notamment en finale, doit consister à échanger ce « mauvais Fou », par exemple, contre le « bon Fou » adverse ou l'un de ses Cavaliers.

Echanges et Coordination des pièces

Tous les échanges sont envisageables. Echanger la Dame contre trois pièces mineures ou deux Tours est un pari risqué, mais qui peut être gagnant. Encore faut-il être certain de pouvoir préserver la bonne coordination de ses pièces.
Face à une Dame surpuissante, les Tours doivent être liées. Quant aux Fous, il est préférable de disposer d'un solide point d'ancrage, comme un pion de la même couleur. Il en va de même pour les Cavaliers.
Avoir garder sa Dame ne garantit pas toujours la victoire, comme le montre la position suivante.

A valeur de matériel égale (ici, Dame contre 2 Tours), les Blancs ont l'initiative. Ils ne peuvent pas perdre, car toutes leurs pièces sont parfaitement coordonnées.
La Dame noire est impuissante, et le Cavalier est fixé à la défense de son Roi. S'il bouge, les Blancs matent en f8.
Logiquement, les Blancs devraient finir par remporter cette finale, en poursuivant par exemple par : 1.g3 d4 2.g2 c5 3.5f4
Contrôlant la progression du pion « c ».

3...d5+ 4.2f3
Eliminant tous les échecs. Le Roi en g2 est bien protégé.

4...e5 5.g4 e1 6.f2 e7
Stigmatisant l'impuissance de la Dame.

7.h4 etc.

Conseils pratiques

Si vous avez obtenu un avantage matériel, tous les échanges devraient vous être favorables. Aux échecs, un pion de plus est souvent suffisant pour vaincre.
Si vous affrontez un adversaire d'un niveau clairement supérieur au vôtre (ou un super tacticien), tentez de simplifier la position en multipliant les échanges. Vous obtiendrez peut-être une chance d'annuler ou de vaincre en finale.
L'élimination des Dames signifie que l'on est rentré en finale. Soyez encore plus vigilants dans les échanges, et rigoureux dans le placement de vos pièces. La moindre faiblesse positionnelle peut être décisive à la longue.
La puissance des Fous, comme celle des Tours, augmente à mesure que l'échiquier est clairsemé. C'est l'inverse pour les Cavaliers.
Les variantes d'échanges ont pour effet d'ouvrir la position : certaines la dynamisent, d'autres aplanissent le jeu.
Choisissez des ouvertures en conformité avec votre style : attaquant ou défenseur, maître tacticien ou roi du jeu de position...
A vous de jouer !


Publié le 31/05/2006 - 00:00