Thierry Gouret (2)
De Thierry, je conserve bien sûr le souvenir du tout jeune nouveau membre du cercle Paul Bert de Rennes qui, âgé d'environ 12 ans (en 78, je crois), s'était vite imposé dans notre équipe autant par son talent de joueur que par sa vivacité et son humour déjà particulier, lié à un regard amusé sur nos comportements sociaux. Pierre Théon.

De Thierry, je conserve bien sûr le souvenir du tout jeune nouveau membre du cercle Paul Bert de Rennes qui, âgé d'environ 12 ans (en 78, je crois), s'était vite imposé dans notre équipe autant par son talent de joueur que par sa vivacité et son humour déjà particulier, lié à un regard amusé sur nos comportements sociaux.
Par la suite nos liens d'amitiés se sont tissés, je recherchais particulièrement la compagnie de Thierry pour participer à des opens, toujours dans l'espoir qu'une forme d'inspiration le gagne, souvent sur l'échiquier, mais aussi dans les moments de détente où il se laissait aller à ses divagations brillantes, poétiques et drôles.
Sans concession, il a choisi d'arrêter ses études en Première littéraire malgré d'évidentes facilités et de même, bien plus tard, alors que je l'exhortais à davantage de discipline pour décrocher un titre de maître international, il me répondait que les « diplômes », quels qu'ils soient, lui semblaient quelque peu suspects.
Je lui ai proposé de me rejoindre au club de Gonfreville dans les années 90, non sans quelques inquiétudes car je le savais provocateur et de plus en plus imprévisible. Mais Thierry a su apprécier une équipe plutôt décontractée qui l'a très vite intégré, et il a d'ailleurs joué un rôle décisif dans la montée du club en division 1 en réalisant alors, si j'ai bonne mémoire, un score de 7/7 en nationale 2 (le début d'une aventure qui se poursuivra).
Enfin, notre relation était également épistolaire. Il s'intéressait à de nombreux domaines et me demandait mon avis sur les mathématiques. J'imagine que je ne suis pas le seul à avoir conservé les lettres de Thierry tant elles lui ressemblaient, vives et stimulantes.
Voilà, Thierry vivait avec une telle souffrance qu'il s'est épuisé malgré tous ses talents. Il était néanmoins un ami attentif et sensible, et je l'ai parfois vu terriblement désolé pour ses proches lorsque ses errances les avaient blessés. A eux aussi, toute mon amitié.

Pierre Théon

Dans ChessBase on trouve environ 300 parties de Thierry Gouret. Quiconque les parcourra y verra les forces et les faiblesses d'un joueur classé durant quinze ans entre 2250 et 2350 Elo. Il employait peu d'ouvertures à la mode, ne suivait pas de grandes lignes théoriques, variait sans cesse ses premiers coups, se prémunissant autant contre la routine que contre les préparations adverses. Ce que je ressens de son style, c'est un goût pour les positions déséquilibrées, notamment matériellement ; une recherche de sensation, d'émotion plus que de logique ou d'analyse, où l'esthétique du rapport qu'entretiennent les pièces entre elles et avec les cases prime parfois sur l'efficacité brute ; une hésitation entre originalité des conceptions et déférence envers une résolution technique, académique des problèmes ; un assez bon équilibre entre désir d'agression et volonté de domination, d'où la patine « universelle » de son jeu - je ne le dirais ni « tacticien » ni « stratège ». Ses parties contiennent souvent des transitions multiples, parfois traînent, en comprennent plusieurs. On dirait qu'il n'aimait pas les finir : voulait-il surtout jouer, échanger des répliques avec un partenaire-adversaire qu'il s'agissait autant de mystifier (ses ouvertures finissent comme des tours d'illusionniste : il mime la violence, emploie des gambits, mais en réalité cherche juste à prendre un peu d'espace, à acquérir quelques voies de communication) que de comprendre (il laisse régulièrement l'autre se déployer, prendre l'initiative, comme pour voir jusqu'où il désire se rendre, et paraît plus à l'aise côté noir) ? Il n'y a pas d'ennui en elles.

Xavier Monthéard

Deux bonnes nulles contre des grands maîtres :

Georgiev, Krum (2525) - Gouret, Thierry (2275)
Saint-Quentin, 1998

Tout au long de la partie, Thierry Gouret fait jeu égal avec le grand maître :

1.e4 d5 2.exd5 f6
Quoique renouvelant considérablement ses débuts, il avait un faible pour la défense Scandinave...

3.d4 g4
Sous sa forme dite Portugaise. Les Noirs, parfois au prix d'un pion, recherchent un jeu de pièces fluide et des possibilités sur les cases blanches.

4.b5+ bd7 5.f3 f5 6.c3 a6 7.a4 b5 8.b3 b6 9.ge2 fxd5 10.xd5 xd5 11.g3 c8
Sans a priori quant au développement. Les Blancs ne peuvent pas exploiter ce recul, la position noire demeurant solide. 11...g6 12.h4 donne une autre partie.

12.a4 b4 13.0-0 e6 14.a5 e7 15.e4 0-0 16.d3
La position tend vers l'équilibre. Les six coups suivants des Noirs me semblent représentatifs du style de Thierry: coordination des pièces autour de cases clés, avec recherche d'une harmonie un peu alambiquée.

16...d7 Pour la case b5. 17.c4 c8 18.e1 b7 19.g5 d6 20.d2 b5 21.b3 c6 22.c4 bxc3 23.bxc3 c4 24.a4 b5 25.c2 h6 26.d2 ab8 27.b3 c4 28.xc4 xc4 29.a4 c6 30.ea1 e7
La position noire est toujours aussi harmonieuse. Les Blancs vont tenter de la déstabiliser par leurs coups suivants, mais Thierry se montre à la hauteur.

31.c4 f6 32.f2 b7 33.d3 fb8 34.c3 d6 35.c5 a7 36.b1 aa8 37.aa1 e5!? 38.b3 exd4 39.xd4 e5 40.f5 c5+ 41.h1 f4
41...e6! et les Noirs sont bien. Après le coup de la partie, les Blancs parviennent à obtenir, enfin, un petit quelque chose.

42.d2! e5 Seule case. 43.e1
43.xb8+ xb8 44.e1 b2 45.xb2 xb2 revient sensiblement au même.

43...b2 A nouveau la seule case. 44.xb2 xb2 45.c3 45.xh6+ gxh6 46.c3 c2 47.xf6 xc4 ne donne rien. 45...c2 46.xf6 gxf6 47.xh6+
Ainsi les Blancs ont gagné un pion, mais l'activité noire le rend sans valeur.

47...h7 48.g4 48.xf7? g7 perd le Cavalier. 48...g7 49.e3
Choisissant sagement de simplifier. 49.ec1?! xc1+ 50.xc1 e8! et les Blancs ont des problèmes avec leur Cavalier. La partie aurait pu continuer par 49.e3 xe3 50.xe3 xc4, avec égalité. ½-½

Hauchard, Arnaud (2527) - Gouret, Thierry (2322)
France 01.05.2001

Comme dans la partie contre Georgiev, Thierry fait jeu égal avec le grand maître en tenant les bonnes cases et les bonnes lignes.

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 ge7 4.c3 g6 5.d4 exd4 6.cxd4 d5 7.exd5 xd5 8.0-0 g7
Une ouverture un peu provocante, là encore : les Blancs sont tout prêts de pouvoir exploiter le retard de développement adverse ; mais seulement tout prêts...

9.e1+ e6 10.c3
10.g5 0-0! 11.xe6 fxe6 12.xc6 bxc6 13.xe6 h4!=

10...0-0 11.h3 h6 12.e4 de7!
Un coup paradoxal. Les Noirs préparent un regroupement pour assiéger d4...

13.e3 a6 14.a4 f5 15.c5 d5
... mais préfèrent sacrifier un pion alors qu'ils touchent au but : 15...fxd4 16.xb7 laissait l'initiative aux Blancs.

16.xb7 b8 17.xc6 xc6 18.a5 d5
Le pion de moins n'a pas d'importance parce que les figures exercent une forte pression.

19.b3 b5 20.c4 xc4 21.bxc4 xc4 22.c1 d5 23.xc7 ac8 24.f4 c4 Même commentaire. 25.d2 25.ad1 a4= 25...xe3 26.fxe3 c2 27.f3 xf3 28.xf3 b8 29.ec1 e2 30.e1 c2 31.ec1 e2 32.e1
Comme Georguiev, Hauchard est contraint de prendre la nulle avec un pion de plus à cause de l'activité des Tours noires.

32...c2 ½-½

Le goût des complications plus que de l'attaque elle-même :

Hebden,Mark (2585) - Gouret,Thierry (2275)
France, 11.05.1998

Une position étonnante. Le grand maître Hebden est réputé amateur de ces complexités-là.

19...e5!?
19...f8 20.g6 ee8 est beaucoup plus calme.

20.g6 f6 21.xf6 gxf6 22.g7 exd4+
Evidemment, exposer le Roi fait peur, mais c'était possible : 22...xg7!? 23.xg7+ xg7 24.xb5 (24.xf5!?) 24...xb5 25.f2 Ici, les Noirs gardent l'équilibre avec 25...d3! 26.g1+ f8 27.h6+ e7 28.g7+ e6 avec un jeu peu clair.

23.e4!?
De l'huile sur le feu. Ce sacrifice de déviation ne laisse pas le temps à la Tour noire d'éliminer le pion g7. 23.d1 xg7 24.xg7+ xg7 25.xb5 xb5 26.xf5 dxc3 27.bxc3 c6=

23...xe4+ Forcé. 24.d1
Les Noirs ont à présent un choix délicat. C'est bien ce que souhaitait le diabolique Anglais. 24...ee8!
Thierry est à la hauteur avec ce repli qui garde la 8e rangée. Il avait aussi à sa disposition le spectaculaire 24...g4!? 25.xg4 (25.hxg4 dxc3 26.h8+ f7 27.xb5 xg1+ 28.c2 h2+ 29.xh2 xh2 et les Noirs ont l'avantage ; 25.h8+ f7 transpose) 25...fxg4 26.h8+ (26.xd5+ xg7 27.xb5 dxc3 avantage noir) 26...f7 27.xa8 xg7 28.c8! xf1 29.xg4+ et une position peu claire 25.h8+?
25.g6! (menace 26.Dh8+ Rf7 27.g8=D+ Txg8 28.Txf6+) obligeait les Noirs à trouver 25...f7 sans craindre la découverte, et la lutte demeure indécise.

25...f7 26.g8+ xg8 27.h7+ e6 28.xg8

28...xg8?
Les Noirs se trompent. Ils pouvaient sortir vainqueurs de la mêlée tactique avec le mesuré.
28...dxc3! qui ouvre le chemin à la Dame noire 29.xb5 (29.bxc3? a4+; 29.xa8? d4+ suivi du mat) 29...xb5 et les Blancs sont sans défense.

29.xg8+ d7? 29...e7!= 30.f7+ c8 31.c1?! 31.xd5± 31...xf1 32.cxd4+ d8 33.xf6+ d7?
Thierry perd le fil : 33...e7! 34.h8+ d7 35.c8+ d6=

34.xf5+ e7 35.xf1 xb2?
Craquage. Le zeitnot a dû avoir son mot à dire dans ces derniers coups. 35...xd4+

36.e2+!+- xe2+ 37.xe2 b5 38.h4 a5 39.h5 b4 40.h6 f7
Une belle bagarre, malgré la défaite. 1-0

Gouret, Thierry (2270) - Baert, Andy (2179)
Belgique, 25.11.2001

19.h7+?
Une preuve que Thierry n'était pas un attaquant "naturel". Un chasseur de mat n'a guère de difficultés à voir 19.h5! (avec la menace 20.Dxh6!, suivi du fameux mat des deus Fous) 19...e5 (forcé pour fermer la diagonale et essayer de gagner du matériel. Mais l'échauffourée tactique tourne facilement à l'avantage des Blancs) 20.xe5 f6 21.e6 e8 (21...fxe5?? 22.g6 suivi du mat) 22.xg7! (22.g4 suffit pour gagner) 22...xe5 23.f5+- Avec un gain facile contre le Roi noir déshabillé et abandonné par sa Dame.

19...h8 20.b1 e8! Pare la menace Dh5. 21.b4 21.h5 f6 21...d6 22.h5 e5!
Et non pas 22...f6?? 23.xe8 xe8 24.f7++-

23.e4= Probablement dépités d'avoir gaspillé leur avantage, les Blancs ont proposé nulle. ½-½

Gouret, Thierry (2346) - Seres, Lajos (2444)
Budapest, 10.09.2000

D'une position égale, Thierry va tirer un avantage écrasant en organisant son jeu vers le Roi ennemi, alors que les Noirs ne savent que faire :

17.d2! d7 18.e3 ad8 19.f4! d5 20.e4 f8 21.e2 f5 22.g4! c8 23.f1 f5 24.exf6 exf6 25.c4! dd8 26.f5! gxf5 27.gxf5
En dix coups, les Blancs ont fait montre d'un sens stratégique très supérieur ; les Noirs sont quasiment étouffés.

27...f7??
Suicide : coupe la défense de f6 par la Tour. 27...f7 28.g2 et les Noirs vont souffrir.

28.g2+- Menace 29.Cxf6+ 28...h7 29.h1 h5?!

30.g3?
Illustre une fois de plus que Thierry n'était pas un boucher, pas un finisseur. Rechignait-il inconsciemment à achever d'un coup l'adversaire ? Pour un joueur de son niveau, 30.xg7+! xg7 31.xf6 1-0 était facile. Tout explose immédiatement chez les Noirs.

30...h8 31.g6+?! Là encore, est évident 31.xf6! 31...xg6 32.fxg6+ g8 33.g7! C'était le gain qu'il avait vu, plus tortueux. 33...xg7 34.fg1 xd3 34...f7 35.xf6+ 35.xg7+ h8 36.7g3 36.f2! 36...xg3 37.xg3 g8 38.xf6+ h7 39.xg8 xg8 40.f2 f5 41.d1 xh3 42.e5 1-0

Le sens de la construction et de l'harmonie :

Gouret, Thierry (2322) - Ahn, Martin (2347)
Le Mans, 2001

22.xd3
La position est égale, un peu plus agréable pour les Blancs. Thierry affectionnait ces milieux de jeu sans Dames, où priment les idées stratégiques personnelles.

22...c7?
Une faute. 22...c8 ; 22...f5!?

23.a5!
Il y avait une autre possibilité, plus violente : jouer à l'aile-Roi avec 23.g4! Thierry choisit la simplicité et l'avantage stable d'une Tour en 7e rangée.

23...xa5 Forcé. 24.xc7 b5 25.hc1 c4 26.c2 a5?
Il fallait simplifier par 26...fc8 27.xc8+ xc8, même si les problèmes noirs sont loin d'être résolus : 28.f4! f8 29.g4 avec avantage durable.

27.c1!
Un bon regroupement sur la case libérée par la Tour au coup précédent. A présent que le pion a3 est protégé, et que le Cc4 ne peut plus être échangé, la menace b3 est mortelle.

27...fc8?!
27...a4 28.c3 perd b5. 28...ab8 29.xb5!

28.xc8+ xc8 29.a4!+-
Le dernier "petit coup".

29...b8 30.axb5 d5 31.exd5 exd5 32.c3 b6 33.f4 c8 34.d6 f6? 35.c5? 35.xd5! était plus rapide. 35...d7 36.xd5 xh4 37.e7 xc2 38.xc2 xe7 39.xe7+ f8 40.d5 1-0

Gouret, Thierry (2299) - Ballester, Alexandre (2101)
Paris, 2003 (une de ses dernières parties)

Une position équilibrée, où chaque camp a ses pions faibles.

29.b5= c8
Les Noirs font preuve d'ambition. 29...xa2 30.xc5 a5=

30.d1! xa2?
Ne réalisant pas le danger. Il fallait jouer pour la nulle, pas pour le gain. 30...a3+? 31.d3! xd3+ (31...xa2 32.xc5! xc5 33.d8+ f8 34.h6 voir ci-dessous) 32.cxd3±; 30...f6! (desserrant l'étau) 31.d7!? (31.d6 xa2 32.exf6 xf6 33.xe6 f7=; 31.exf6 xf6) 31...fxe5 32.bb7 h8 33.h6! xa2 34.g7 xc2 35.xh8 xh8 36.xh7+ g8 37.bg7+ f8 38.f7+ g8 nulle.

31.xc5! a3+
31...xc5? 32.d8+ f8 33.h6 c3+! 34.f4 a4+ 35.g5 f6+ 36.h5! (36.xf6? f3+-+) 36...f7™ 37.xf8+ e7 38.exf6+ d7 39.h8 devrait gagner.

32.g2 f8
32...xc5?? 33.d8+ f8 34.h6 xc2+ 35.h3 avec mat imparable.

33.d7
Les Noirs ont la mauvaise part : les pions faibles ont disparu, mais leur position reste étriquée.

33...f6??
Mauvais timing. 33...h5! pour donner h7 au Roi.

34.cc7+- h8 35.h6?!
Ratant un thème tactique lié à la position de la Ta3 : 35.exf6! xf6 (35...xf6 36.d8+ f8 37.xf8+ xf8 38.d6++-) 36.d6+-, mais parachevant l'unité thématique de la partie avec la conquête de la case g7.

35...a8 36.exf6 xf6 37.g7! d8
37...xg7 perd après une manoeuvre bien connue (déjà détaillée dans « Mon système », de Nimzovitch, chap. 3.3, qui a certainement marqué Thierry, vu son style : 38.xg7+ h8 39.xh7+ g8 40.h4! (avancer ce pion jusqu'en h6, cf. "Mon système") 40...c8 41.cg7+ f8 42.h5! xc2+ 43.h3 c5! 44.h4 aa5 45.g4 a1 46.b7 g8 47.hd7 h1+ 48.g3 c8 49.g7+ f8 50.h7 g8 51.h6+-

38.b7
Les Noirs sont impuissants après la perte de la grande diagonale.

38...a2 39.e5! xc2+ 40.h3 f2 41.g7+ f8 42.d6+ 1-0

Xavier Monthéard


Publié le 13/07/2006 - 00:00