Le duel Steinitz-Blackburne, Vienne 1873

William Steinitz (14 mai 1836 à Prague, Empire d'Autriche - 12 août 1900 à New York)

« Quand mon fou contrôle quatre cases et le fou adverse seulement trois, c’est déjà là un avantage minime; mais si plusieurs de ces avantages s’ajoutent, il en résulte finalement un côté positif sensible. » Steinitz

Exposition Vienne 1873

Grâce aux efforts d’Ignace Kolisch (1837-1889), vainqueur du tournoi de Paris 1867, qui avait abandonné les échecs pour une brillante carrière dans la banque aux côtés d’Albert Salomon de Rothschild, il fut possible d’organiser le 1er Congrès international d’échecs dans la capitale des Habsbourg.

Albert Salomon de Rothschild

Le 1er mai 1873 s’ouvrait l’exposition universelle de Vienne qui avait provoqué un vent de folie spéculative. La fastueuse demeure du Duc de Württemberg fut transformée en un hôtel de réputation internationale inauguré en avril 1873 sous l’appellation « Hôtel Impérial » avec ce jugement étonnant de la presse de l’époque. « Agréable, élégant, simple, avec un grand style, cent cinquante chambres, vraiment de classe impériale. »

Hôtel Impérial

Lorsque les visiteurs débarquent à la gare centrale de Vienne, ils ont la désagréable surprise de constater que les cochers sont en grève et qu’ils doivent se rendre à pied à leurs hôtels. Le 9 mai, un vendredi, la bourse s’effondre, ce qui allait engendrer une catastrophe comparable à celle de Wall Street au siècle suivant. Deux grandes banques autrichiennes, ainsi que la filiale du Crédit Foncier de Vienne, où siégeaient dans les conseils d’administration les plus grands noms de l’aristocratie, furent mise en liquidation. Plus qu’un symbole, la construction de la Bourse, commencée depuis un an dans le style Renaissance, est interrompue.

Krach Vienne 1873

Puis, malgré le silence des autorités, ils découvrent qu’une épidémie de choléra ravage la capitale de l’Empire et beaucoup rebroussent chemin. (plus de 2400 morts !)

Sissi et l'Empereur 1872

Malgré ce contexte difficile, Kolisch, qui disposait de puissantes relations, réussit à réunir les fonds nécessaires et obtint le soutien de l’empereur François Joseph en personne. Il participa au 1er prix en offrant 200 ducats or, certainement pour inciter les maîtres étrangers à ne pas bouder le tournoi. La première ronde eut lieu le 21 juin 1873 dans les locaux de la « Wiener Schachgesellschaft ».

« La grande société d'échecs de Vienne, qui se distingue des autres clubs allemands par le nombre considérable de ses adhérents et leur rang social, a déménagé depuis l'hiver de ses anciennes chambres et dispose d’un nouveau local plus grand et très joliment meublé avec goût dans la ville, situé Bräunerstrasse 9. » Schachzeitung 1864

Ambiance des Cafés de Vienne. Gravure S. Rejchan

Alors que depuis sa fondation en 1857, la société d’échecs de Vienne avait occupé divers cafés, elle occupait des salons luxueux sous la présidence du Baron de Rothschild.

L’un des hauts lieux de rencontre des joueurs d’échecs, le Café Central, sera inauguré en 1876, et deviendra mythique car de nombreuses personnalités, de l’envergure de Stefan Zweig ou Léon Trotski, côtoyaient l’élite des joueurs de l’école viennoise.

« C’est ici aussi que s’asseyait Bronstein, alias Trotski, à telle enseigne qu’un ministre autrichien, mis au courant par les services secrets qu’une révolution se préparait en Russie, avait répondu, si l’on en croit l’anecdote célèbre : Et qui est-ce qui devrait la faire, en Russie, la Révolution ? Ce M. Bronstein, peut-être, qui passe ses journées au Café Central ? » Claudio Magris (Danube Ed. Gallimard 1988)

Vienne 1873

Douze participants avaient été invités avec comme droits d’entrée le versement de 50 florins. Chacun devait se mesurer aux autres concurrents dans un match en trois parties. Le résultat de ces matchs était considéré dans son ensemble, les nulles comptant pour un demi-point. Si l’un des joueurs remportait les deux premières, la 3e partie n’était pas jouée. La cadence fut fixée à 20 coups à l’heure. Les parties débutaient à 10h00 le matin et se poursuivaient jusqu’à 14h00. Suivait une interruption jusqu’à 16h00 et ensuite elles devaient se jouer jusqu’à leurs conclusions.

Café central

Un des inconvénients du système est que, lorsque la première partie est perdue avec les noirs, il est difficile, après avoir égalisé avec les blancs, de s’imposer dans la partie décisive, à nouveau en conduisant les noirs. L’expérience ne fut pas renouvelée.

Les joueurs s’étaient également engagés sur l’honneur à s’interdire « toute entente particulière qui pourrait influencer sur la marche ou le résultat du tournoi » sous peine d’être exclu et « à jouer toutes les parties en employant toutes ses forces et à prendre part au tournoi jusqu’à la fin. »

Kolisch (signature)

Le vice-président Kolisch, lors de la cérémonie d’ouverture, mit un terme aux rumeurs qui annonçaient la participation de Paul Morphy (1837-1884) et du Capitaine MacKenzie (1837-1891) venus des Etats-Unis.

Le 29 août l’Anglais Joseph Henri Blackburne (1841-1924) obtenait le plus de points individuels mais le critère déterminant était le nombre de matchs victorieux. Wilhelm Steinitz (1836-1900) terminait 1er ex-æquo avec 10 matches remportés et une défaite. Steinitz perdit contre Blackburne sur le score de 0.5 à 2.5 alors que Blackburne s’inclinait de même contre Samuel Rosenthal (1837-1902).

Suivaient le Prussien Adolf Anderssen 8,5, le Franco-Polonais Samuel Rosenthal 7,5 et à égalité l’Allemand Louis Paulsen et l’Anglais Henry Edward Bird 6,5. Les 6 autres joueurs provenant de l’Empire austro-hongrois furent clairement distancés.

Livre du tournoi, Vienne 1873
C. Schwede

Dans son match contre Blackburne, Steinitz, en jouant une variante passive, subit la domination adverse. Il persista ensuite à l’utiliser à plusieurs reprises et se retrouva chaque fois en difficultés. Steinitz était considéré comme le plus fort joueur en activité, mais Morphy, comme Bobby Fischer plus tard, était toujours perçu comme le meilleur de son temps. Le « Morphy autrichien » était encore loin de rallier tous les suffrages.

Voici une anecdote : Bird aimait à rappeler que Steinitz fut souvent l’objet de plaisanterie et lorsqu’il fut introduit et présenté au Simpson’s Divan à Londres comme « Le champion », un membre honorable du club se permit de demander « de quoi ? ».

Quelques jours plus tard, toujours au Simpson’s Divan, Steinitz fut particulièrement heureux qu’on lui rappelle que trois des plus grands esprits ayant résidé à Londres avaient les mêmes initiales « WS ». Soit pour les deux premiers William Shakespeare et Walter Scott. Mais lorsqu’un plaisantin précisait que le 3e nommé était William Sykes, un obscur condamné pour homicide involontaire déporté en Australie, Steinitz s’était montré particulièrement offusqué.

Il faut préciser que Bird était attaché à ce que Steinitz désignait sous l’appellation de vieille école, soit les Romantiques fervents attaquants et il dénigrait le champion de l’école moderne dont il ne comprenait pas vraiment l’importance de ses apports sur le plan échiquéen :« Mettez le contenu d’une boîte de pièces d’échecs dans un chapeau, agitez-le avec énergie, versez-le d’une hauteur d’un demi-mètre sur l’échiquier et vous obtiendrez le style de Steinitz. »

Cette année-là, Steinitz devint correspondant du « Field ». Apparemment les commentaires de cette partie n’étaient pas de lui mais du jeune et talentueux Cecil De Vere (1845-1875), emporté par la tuberculose peu après. C’est probablement durant le deuxième semestre de 1873 qu’il deviendra le correspondant principal du Field en prenant la succession de Cecil De Vere, déjà très malade.

Joseph Henry Blackburne et William Steinitz en 1873

Sur cette photo de 1873, extraite du magazine Karl (2/2014) on reconnaît assis Steinitz, Gastineau (Président du London Chess Club) et de Vere. Par contre, les 3 premiers personnages debout ne sont pas Kolisch, Horwitz, et Potter et après Löwenthal, ce n’est certainement pas Bird. Par contre, le plus grand est bien Blackburne.

Blackburne,Joseph Henry – Steinitz,William, Vienne (1), 24.07.1873

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 ge7 4.d4

« Le coup correct qui donne l’avantage aux blancs. » Blackburne

4...exd4 5.xd4 xd4?!

« Nous ne pouvons comprendre pourquoi un joueur de la force de Steinitz adopte cette défense misérable » The Field

Pourtant après 5...g6 6.c3 g7 7.e3 0–0 8.0–0 d5! 9.exd5 b4 etc. les noirs égalisent selon le GM Dreev.

6.xd4 c6 7.d5

« Plus fort était 7.Fxc6 » Bachmann

Dans la 3e du match contre Blackburne la suite fut 7.xc6 bxc6 (7...dxc6!?) 8.0–0 (Une partie Fleissig-Steinitz du même tournoi se poursuivit avec 8.c3 e7 9.0–0 f6 10.f4 d6 11.fe1 f7 12.e5! fxe5 13.xe5! d8+– et Steinitz réussit péniblement à obtenir une nulle. (13...dxe5 14.xe5+ e7 15.ae1+–) ) 8...f6 9.e5 d5 10.exd6 cxd6 11.e1+ (11.e4+!?) 11...e7 12.f4 f8?!+– et les noirs se retrouvèrent en difficultés.

7...e7

Intéressant était 7...b4!? 8.b3 c5 9.a3 c6 10.g3 0–0 11.g5 f6 += et les noirs avaient des ressources.

8.c3 f6 9.d2 0–0 10.0–0–0 a6

« Une erreur fatale. Les noirs devaient répliquer immédiatement avec 10...d6 11.xc6 e6 12.b5 bxc6 13.xc6 b8 avec d’excellentes chances de contre- attaque pour le pion sacrifié. » Bachmann

11.e2 d6 12.f4 g6?

Après 12...g6?

« Les noirs n’ont pas de bon coup, mais celui-ci et le suivant ne font que favoriser le développement d’une formidable attaque blanche. » Blackburne. Certainement optimiste car 12...d4!? (Bachmann) avec l’idée 13…Fe6 était intéressant.

13.d3 g7 14.h4!

« Les blancs sont très bien, ce coup décide de la partie. » Bachmann

14...h5?!

Pour s’opposer à la poussée h5.

15.g4! hxg4 16.h5 e6 17.hxg6 fxg6 18.e5

« Décisif. Si 18…Ff5 19.Dd5 Tf7 20.Fc4 +– » Blackburne

18...e8

18...f5 19.d5+ f7 20.c4+–

19.d5!

« Les noirs ne pouvaient échanger le cavalier parce qu’autrement 19…Fxd5? 20.Dxd5 Df7 21.Fc4 perdait la qualité, sans améliorer leur position. » Bachmann

19...f7

Après 19...♕f7

19...xd5? 20.xd5+ f7 21.c4+–; Si 19...c8 20.f6+! xf6 21.exf6 f5 (21...xf6 22.c3) 22.d5+ e6 23.c4 xf6 24.de1 xd5 25.xd5+ g7 26.c3+–

20.f6+! xf6 21.exf6 f5

« Il est évident qu’après 21...xf6 22.c3 serait fatal. » Blackburne Une suite possible est 22...xf4+ 23.b1 g5 24.h8+ f7 25.h7+ e8 26.xc7 d5 27.xb7+–

22.g3 xa2?

Une meilleure défense était 22...d4!? 23.xg4 xf6 24.c3 xg4 25.xd4! f5 26.c4+– avec la menace 27.Th8.

23.c3 f7? 24.h7+ e8 25.xg4 e4 26.e3 d5 27.c5 1–0

Après 27.♕c5 1–0

Très rapidement, Blackburne accumula les victoires avec une attitude tenace et imperturbable devant l’échiquier. L’« Österreich Schachzeitung » le surnomma à cette occasion « Der Schwarze Tod » » (La mort noire) accompagné de la description suivante : « Pâle, maigre, presque évanescent. Ses lèvres, ombragées par une petite moustache, émettent rarement quelques paroles ou expriment un sourire. Avec un coup d’œil rapide, il saisit la position et son visage s’illumine d’une lueur méphistophélique. »

Depuis quelques années Blackburne avait entamé une carrière professionnelle de joueur d’échecs et c’est surtout les nombreuses simultanées à l’aveugle qui avait étayé sa popularité.

Joseph Henry Blackburne en simultanée à l'aveugle.

Le voici aux prises avec le légendaire Anderssen (1818-1879), professeur de mathématique et qui pratiquait les échecs en « amateur ». A cette époque, un homme de forte corpulence, grisonnant et qui avait conservé une attitude digne de son passé glorieux. Cette partie, la 3e, était décisive pour le match et fut jouée à la 8e ronde.

Adolf Anderssen
Joseph Henry Blackburne

 

Anderssen,Adolf - Blackburne,Joseph Henry, Vienne (3), 16.08.1873

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 d4

« La défense favorite de M. Bird. » Blackburne

4.xd4 exd4 5.d3

De nos jours 5.0–0 alimente le débat théorique.

5...c6 6.c4 f6

Les simplifications qui surviennent après 6...d5!? 7.exd5 cxd5 8.b5+ d7 9.xd7+ xd7 10.0–0 c5 11.d2 e7 12.b3 b6 n’offrent pas grand-chose pour les blancs.

7.0–0 d5 8.exd5 xd5 9.d2

La théorie « moderne » retient 9.e1+ e6 10.d2 e7 11.f3 f6 12.e4 b6 13.b3 h6 14.a4 0–0=

9...e6 10.e4 e7 11.e2 0–0 12.d2 d7 13.ae1 ae8 14.f4?!

Après 14.f4?!

« Un coup tentant d’apparence, c’est le coup faible du jeu blanc. » Blackburne

14...f5 15.g3 c5

« Un excellent coup dont la force ne peut être prévue que par un joueur très habile et qui, dans la présente partie, est suffisant pour assurer le gain en faveur de M. Blackburne. » La Stratégie

16.f3?!

« Les noirs sont maintenant les maîtres de la position, le pion d4 apporte son soutien pour occuper e3 avec le cavalier et détruire le jeu blanc. » Le livre du tournoi. 16.Fxd5!? était un moindre mal.

16...e3! 17.xe3 dxe3 18.e2?

« Anderssen joue mal. Maintenant il devait échanger avec 18.Fxe6 suivi de 19.Ce2. Après ce coup, sa position va devenir rapidement désespérée. » Gottshall

18...xc4 19.dxc4 f6 20.d1 d6 21.xd6 xd6 22.xf5

« Ce n’est pas un cadeau. » Blackburne

22...f6 23.g4 d8 24.e1 xb2 25.g5

Si 25.xe3? c3 26.f2 e8+–

25...c3 26.h1

Après 26.♔h1

26...d2 27.xd2

« Si 27.xe3 xe2 28.xe2 e8 avec gain. » Blackburne

27...exd2 28.d1 b4 29.g2 e8 30.c3 xc3 31.f2 c5 0–1

Après 31...c5 0–1

Alors que Blackburne était en lice pour remporter le tournoi, il fut épinglé dans la dernière ronde par Rosenthal dans un style romantique très XIXe siècle. Ceci permit à Steinitz de le rejoindre au classement pour disputer le match de barrage. Rosenthal, d’origine polonaise, avait émigré en France en 1865 pour devenir un habitué du Café de la Régence où il remporta la plupart des tournois auxquels il participa. Sa quatrième place au tournoi de Vienne est l’un de ses plus grands succès. Outre les échecs, Rosenthal pratiquait le journalisme et tenait de nombreuses chroniques. Il est, avec Steinitz, l’un des rares qui avait réussi à pouvoir vivre des échecs en professionnel.

Samuel Rosenthal

Blackburne,Joseph Henry – Rosenthal,Samuel, Vienne (3), 27.08.1873

1.e4 e5 2.f4 exf4 3.f3 g5 4.h4 g4 5.e5 e7 6.xg4?!

« 6.d4 est meilleur, cependant dans ce cas la défense peut obtenir l’égalité et même une position supérieure. » Rosenthal

6...f5! 7.f2 fxe4 8.c3

« Le coup habituel est 8.h5+ d8 9.f5 mais c’est moins bon à cause de 9...e3! » Rosenthal — À démontrer car 10.dxe3 fxe3 11.e4 h6 12.bc3 d6 13.f3 d7 14.xe3 xe3 15.xe3 gf6 16.0–0–0 semble tout à fait jouable.

8...f6 9.g4?

« 9.d5 serais mauvais, par exemple 9...xd5 10.h5+ f7 (Critique devait être 10...d8!? 11.xd5 g7 12.e2 e8) 11.e5+ e6 12.xh8 f6 et les blancs seront forcés de sacrifier une pièce pour sauver leur Dame. » Rosenthal — Après 13.h3!? les complications sont loin d’être aussi claires. 13...f3 14.g5 e7 15.b3 f2+! =+ etc.

9...h5! 10.e3 g3

Après 10...♘g3

« Si les blancs cherchent à sauver la Tour, les noirs jouent 11…c6 et ensuite 12…d5 avec une partie forcément gagnée. » Rosenthal

11.g4?

« Les blancs préfèrent sacrifier la tour pour obtenir une attaque. Leur position est sans espoir. » Le livre du tournoi

11...xh1 12.xf4 c6 13.f5 e6 14.e2 d5 15.g4 f6 16.d4 xf5 17.xf5 d6 18.g4 f8

« 18…Cg3 était également bon. » Rosenthal

19.h5+ f7 20.g4 xh5 21.xh5+ d7 22.h6 a6

« Si les noirs cherchaient à sauver l’échange, cela pourrait les entraîner dans une partie très difficile. » Rosenthal

23.g4+ c7 24.xf8 xf8 25.e2 g3 26.d2 f1+ 0–1

Après 26...♘f1+ 0–1

« En effet, si le Roi va à c1, d1 ou e1, les noirs gagnent par 27…Cg3 et, si le Roi va à c3, les noirs font échec et mat en trois coups. » Rosenthal

Par contre, Steinitz s’imposa contre Rosenthal avec un chef d’œuvre de stratégie, digne du XXe siècle. Une partie qui allait devenir un exemple de valorisation de la paire de fous. Un critère de référence dans la théorie de Steinitz qui contribuait à l’accumulation de petits avantages. Sa conception du jeu fut largement sous-estimée par beaucoup de ses contemporains.

« Steinitz fut le premier à formuler des principes mettant en rapport le placement des pièces et la structure de pions. » MI Nicolas Giffard

Rosenthal,Samuel – Steinitz,William, Vienne (1), 04.08.1873

1.e4 e5 2.c3 c6 3.f3 g6 4.d4 exd4 5.xd4 g7 6.e3 ge7

« 6…Cf6 est le meilleur coup, mais aucun n’est satisfaisant, et nous pensons que le fianchetto du fou noir devra être abandonné dans la partie des trois cavaliers. » Steinitz — Les noirs privilégient la mobilité du fou et se réservent l’option de pousser le pion "f".

7.c4

« Quoi qu’il en soit faible, le fou est mieux placé sur e2 dans cette ouverture. Mais le coup le plus fort à ce stade est 7.h4!? » Steinitz

La théorie retient comme prometteur 7.d2 0–0 8.0–0–0 d6 9.h4 h5 10.f3 e5 11.h6 7c6 12.xg7 xg7 13.e2 et la position affaiblie du roi noir avantage les blancs.

7...d6 8.0–0 0–0 9.f4

« Ce n’est pas un bon coup. Il limite la mobilité du fou de cases noires. » Le livre du tournoi

Chercher à échanger les fous de cases noires était la recommandation de Neidstadt avec 9.xc6 xc6 (9...bxc6 10.d4) 10.d2 etc.

9...a5!? 10.d3?!

« Très supérieur incontestablement 10.Dd3 » Steinitz

Si 10.b3 xb3 11.axb3 d5! et les noirs ont des perspectives légèrement meilleures selon Neistadt. Après 12.f5! c’est loin d’être une évidence.

10...d5!

Après 10...d5!

Steinitz qui avait une approche positionnelle en avance sur son temps pointe immédiatement la faille et fait éclater le centre.

11.exd5

N'allait pas 11.e5 à cause de 11...c5 suivi de 12…d4 avec gain d’une pièce.

11...xd5 12.xd5 xd5

« Le pion f4 n’a aucune raison de se trouver là et constitue un obstacle pour le fou e3. Il serait beaucoup plus agréable d’avoir le pion en f2, car maintenant la colonne e est très affaiblie. » Reti

13.c3 d8 14.c2

Permet de s’opposer à la menace 14…c5 avec 15.Fe4.

14...c4 15.xc4?!

Intéressant était 15.f2 c5 16.e4 d6 17.b3 avec des chances à peu près égales.

15...xc4

Après 15...♕xc4

Les noirs ont « l’avantage de la paire de fous », sans compter que le fou adverse restant est un « mauvais fou ». Des concepts positionnels qui échappaient alors à la plupart des joueurs.

16.f2 c5

Prive le cavalier de la case d4.

17.f3 b6

Les pions de l’aile Dame limite l’action du fou e3.

18.e5 e6 19.f3 a6 20.fe1 f6!

« L’efficacité du cavalier dépend souvent de sa position centrale ou de sa proximité d’une case du camp adverse où il pourra se fixer impunément. Si nous disposons d’un cavalier, nous devons alors chercher sans cesse à l’installer sur une case de ce type. Si, par contre, l’adversaire dispose du cavalier, nous devons nous efforcer de former une structure de pions de manière à rendre impossible un bon placement du cavalier. » GM Barcza

21.g4 h5 22.f2 f7

« Dans le but de poster le fou sur b7. Cette menace, ainsi que le souci d’activer leurs deux pièces mineures inactives, obligent les blancs à prendre des mesures énergiques. » GM Barcza

23.f5?!

« Cette poussée est très faible et provoquera bientôt la perte du pion. » Steinitz

23...g5 24.ad1 b7 25.g3 d5

Menaçant à la fois le pion f5 et de doubler les tours.

26.xd5 xd5 27.d1?!

Perd le pion sans aucune compensation.

Il fallait naviguer en eau trouble avec 27.xg5!? qui permettait d’obtenir 3 pions pour la pièce et exposait le roi noir. Par exemple 27...fxg5 28.xg5 f7! 29.d3!? (29.e7? se voyait opposer 29...e8!–+) 29...f6 (29...f8 30.e7!+–) 30.xh5 etc.

27...xf5 28.c7?

« Une tentative de contre-attaque désespérée qui ne peut aboutir parce que les pièces mineures ne peuvent coopérer. » Reti

28...d5 29.b3 e8 30.c4 f7 31.c1 e2 32.f1 c2

Finalement les pièces lourdes imposent la décision, la menace est 33…Txf2!

33.g3 xa2 34.b8+ h7 35.g3 g6 36.h4 g4

Après 36...g4

37.d3?

« Précipitant la défaite mais la partie était déjà intenable avec deux pions de moins, avec pour les noirs, et de loin, une position supérieure. » Steinitz

37...xb3 38.c7 xd3 0–1

Steinitz profita aussi d’infliger deux défaites à son ancien rival Anderssen. La partie ci-dessous est une illustration du concept de l’accumulation des avantages. Steinitz considérait qu’une attaque était prometteuse lorsque la position de l’attaquant présentait davantage d’éléments positionnels favorables que celui du camp adverse. Un jugement positionnel était donc issu de la comparaison des éléments des deux camps.

« Quand mon fou contrôle quatre cases et le fou adverse seulement trois, c’est déjà là un avantage minime ; mais si plusieurs de ces avantages s’ajoutent, il en résulte finalement un côté positif sensible. » Steinitz

Adolf Anderssen et William Steinitz en 1866

Alors que la Prusse écrasait l’armée autrichienne à Sadowa en juillet 1866 et assurait sa domination en Allemagne du Nord, ce fut la première grande victoire de Steinitz en matchs et une petite revanche sur la grande histoire face au numéro un venu de Prusse.

Anderssen,Adolf – Steinitz,William, Vienne (2), 12.08.1873

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 f6 5.d3 d6 6.xc6+ bxc6 7.h3 g6 8.c3 g7

La discussion se poursuit entre les deux hommes qui avaient obtenu cette position dans le match de 1866.

9.e3 b8

« La ligne de jeu adoptée ici par la défense montre que la colonne semi-ouverte et la paire de fous sont des compensations suffisantes pour les pions doublés. » Steinitz

10.b3 c5! 11.d2 h6 12.g4

Caractérise le style aventureux d’Anderssen qui n’hésitait pas à affaiblir sa position pour obtenir des chances d’attaque.

12...g8 13.0–0–0

Les blancs sont mieux développés mais dans une position fermée, c’est d’une moindre importance, et le roi sur l’aile dame valorise la colonne b semi- ouverte. Le livre du tournoi propose 13.Ce2 suivi de 14.c4, etc.

13...e7

Le cavalier se dirige vers le centre.

14.e2?!

Les blancs n’ont pas trouvé un plan pour ouvrir la position qui ne peut se faire que par les poussées du pion f ou du pion d.

14...c6 15.c3 d4 16.fg1 0–0

Après 16...0-0

« Les noirs ont entièrement négligé le principe d’un développement rapide qui était une priorité dans la vieille école, et ont différé le roque jusqu’à ce que les manœuvres pour obtenir la case d4 pour le cavalier soient terminées. Evidemment, les blancs ne peuvent percer en aucun point, alors que les noirs peuvent façonner une attaque dans différentes directions après l’avoir minutieusement préparée avec les poussées au choix des pions a, d ou f. » Steinitz

17.g3 e6 18.1e2 d7 19.xd4

« Après cet échange, qui aurait pu être différé mais difficilement, les noirs obtiennent nettement la meilleure partie. » Steinitz

19...cxd4 20.b2 a5 21.d2?

La dernière chance de rendre la lutte intéressante était 21.f4!? selon Soltis.

21...d5 22.f3 e7 23.df1 b4+ 24.d1 a4 25.h2 c5 26.c1 c4!

Après 26...c4!

« Avec ce coup les noirs ont pour objectif d’enfermer la dame blanche, et tous leurs pions sont bien défendus ou inaccessibles. Il est facile de voir que les blancs ne peuvent échanger sans s’exposer eux-mêmes, de suite, à une forte attaque sur l’aile dame. » Steinitz

27.a3 e7 28.b4 c3 29.a1 g5 30.ff2 f5

« Après avoir réalisé leur plan qui permet pratiquement de se débarrasser de la dame blanche, les noirs concentrent leur attaque sur l’autre aile, et, avec fermeté, ils veulent casser la résistance, non sans difficultés, car la disposition des forces défensives blanches reste forte. Toutefois, les blancs sont privés de l’assistance de la dame. » Steinitz

31.exf5 gxf5 32.h4 g6 33.xf5 xf5 34.gxf5 xf5 35.e2 bf8 36.a2 f7 37.h3 h7 38.g1 f6!

Le fou libère l’accès aux pièces lourdes pour attaquer sur les trois colonnes "f", "g" et "h".

39.e2 g8 40.f1 e7 41.e2 h5 42.f4 xh4 43.ff3 e4! 44.dxe4 g6 45.g3 xg3 0–1

Après 45...♗xg3 0–1
La grille du tournoi de Vienne 1873

« La dernière partie du grand tournoi s’est achevée vendredi dernier. Les joueurs anglais ne peuvent manquer d’être satisfaits du succès de Mr. Blackburne, qui malgré une absence de pratique, remporta dix matchs contre quelques uns des meilleurs joueurs d’Europe, succombant uniquement face à Herr Rosenthal, un adversaire au talent indubitable, mais, selon notre opinion, pas de force égale à nos meilleurs joueurs. Comme vous pouvez le constater, Mr Blackburne et Herr Steinitz sont à égalité pour le premier prix, chacun ayant gagné dix matchs. Selon les règles du tournoi, un match de départage doit être joué. Le gagnant des deux premières parties sera le vainqueur. Dans l’ensemble, les parties ont été très faibles, cela est peut-être dû en partie au fait que la cadence était de vingt coups à l’heure, absurde dans notre opinion, trop rapide pour des matchs. »The Field 30 août 1873

Dans la plupart des sources, Steinitz est présenté comme jouant sous les couleurs de l’Angleterre mais on peut constater qu’il n’est pas perçu comme un représentant de la perfide Albion (Lors du banquet de clôture, il sera présenté comme un sujet de l’Empire austro-hongrois).

William Steinitz

Steinitz s’imposa assez facilement dans le match de départage. Voici le portrait que tira Delannoy dans la Stratégie :

« Mr. Steinitz, jeune encore, possède intimement toutes les études de la science auxquelles il joint une imagination brillante, un coup d’œil sûr, une patience merveilleuse, et d’immenses ressources dans les difficultés. Une physionomie spirituelle, des manières engageantes, une rondeur de caractère toute française, et un grand désir de rendre service, ajoutent à son titre de Grand-maître. »

Il était tout aussi flatteur en ce qui concerne Blackburne :

« Ah! C’est que le jeu de Mr. Blackburne a quelque chose de fascinant. C’est fin, coquet, doucereux, délicat, léger, brodé comme une toile de Pénélope; le piège est merveilleusement caché sous les fleurs les plus charmantes, et semble parfois oublier si naïvement une pièce en prise, abandonner tout d’un coup une position laborieusement acquise, vous tendre d’une main la couronne, que vous vous laissez aller à toutes ces séductions, vous tombez dans le godant et vous êtes tondu. Ah! Le joli jeu! Des manières distinguées et le plus aimable caractère complètent le portrait de Mr. Blackburne. »

Joseph Henry Blackburne et William Steinitz

Blackburne,Joseph Henry – Steinitz,William, Vienne playoff (1), 28.08.1873

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 f6 5.e2 b5 6.b3 b7 7.d3 c5 8.c3 0–0 9.g5 h6 10.h4

Après 10.♗h4

Une position « moderne » toujours d’actualité, la partie Tiviakov-Sokolov I. Wijk aan Zee 1995 se poursuivit avec 10…Te8 11.Cbd2 Ff8 et ici 12.Cf1 g6 13.Ce3 += selon Tiviakov.

10...e7

10...e8 11.bd2 f8 ½–½ (29) Tiviakov,S (2625)-Sokolov,I (2645) Wijk aan Zee 1995 12.f1 g6 13.e3 += selon Tiviakov.

11.bd2 h8 12.f1

Critiqué dans le livre du tournoi qui préférait le classique 12.0–0. Cette manœuvre rampante qui vise à redéployer le cavalier sur e3 avec pression sur les cases centrales blanches sera pourtant très usitée au siècle suivant.

12...a5 13.a4 bxa4 14.xa4 d5 15.c2 dxe4 16.dxe4 d7 17.g3

Meilleur était 17.xe7 xe7 18.g3 c5 19.0–0 recommandé par Steinitz.

17...c5 18.d1

Un piège grossier survenait après 18.xe5? xe5 19.xe5 d3+–+

18...e8 19.e3 a6

Après 19...♗a6

« Maintenant les blancs sont dans l’impossibilité de roquer. » Le livre du tournoi

20.d5?!

Si 20.xe5 xa4 21.xa4 xe5 22.xe8 fxe8 23.xe5 nivelait la position avec des chances égales.

20...d6 21.h4?

Les blancs disposaient du tactique 21.xe5 pour compliquer : 21...xe5 (21...xe5! 22.xe8 ed3+ 23.xd3! (23.d2 xe4+ 24.e3 fxe8 avec attaque.) 23...xd3 24.d2 (24.d1 fxe8 25.e3 ab8) 24...fxe8 25.e3 ab8 et toutes les pièces noires attaquent, alors que la tour h1 est hors-jeu.) 22.xc6 xc6 23.xe5 et les blancs ont des ressources.

21...b8 22.f6?!

Après 22.♘f6?!

Ingénieux mais incorrect !

22...e6!

« Si les noirs avaient pris le cavalier, les blancs gagnaient avec 23.Dc1» Bachmann — Le coup de la partie évite des complications difficiles à calculer comme le démontre la variante 22...gxf6 23.c1 g8 24.xh6 xb2! 25.f5 e6 26.h4 c5!–+ mais le gain est une illusion car les noirs menacent mat à leur tour. 27.xf6?? xf2#

23.xc6 xf6 24.f3?! b6 25.d5 fb8 26.b3

Si 26.b1 xb2!–+ 27.xb2 xb2 28.xb2? d3+

26...xb3 27.f5 c5 28.c4 b2

La conquête de la 2e traverse est décisive.

29.xd6 cxd6

Plus simple 29…Txc2!

30.c3 8b3 31.xa5 e3+ 32.f1 xf3+! 33.g1 xg3 0–1

Après 33...♖xg3 0–1
Les meilleurs joueurs de l'époque

« L’issue du tournoi de Vienne, issue généralement prévue bien que compromise pendant un instant, attire l’attention de nos lecteurs sur la biographie publiée il y a quelques mois dans l’Illustration Allemande. Le vainqueur du tournoi de Vienne, Wilhelm Steinitz, était déjà jugé joueur de première force, avant que ce dernier succès vint confirmer et couronner sa gloire; chose étrange ! De même que le Maître Anderssen l’avait précédemment proclamé le joueur le plus ingénieux et le plus fin dans un tournoi, où il n’avait gagné que le sixième prix, il pouvait encore cette fois ne gagner que le second prix et rester néanmoins pour tout le monde le plus fort joueur de tous ceux qui ont lutté à cette occasion.

Wilhelm Steinitz est Israélite; il est né à Prague, le 18 mai 1836; nous l’avons connu du temps, où être frêle, chétif, luttant contre la misère et la maladie, il fut forcé de renoncer à ses études et de chercher ailleurs à se créer une position. Joueur de primo cartello, il ne pouvait pourtant s’assurer à Vienne une position et un revenu suffisant à ses modestes habitudes. Le journalisme devait y contribuer et quel dur métier que celui de journaliste, en Autriche en 1859!

Ce n’est qu’en 1862 que commença pour lui l’espoir d’un avenir meilleur, Vienne le délégua au grand tournoi de Londres, après qu’il eut gagné aux tournois de la capitale de l’Autriche, le 3e prix en 1859, le 3e en 1860 et le 1er en 1861. Il y prit sa place dès le commencement, et, bien qu’il ne gagnât que le dernier, le 6e, Anderssen, vainqueur en première ligne et reconnu premier depuis la retraite de Morphy sous sa tente, déclara que la plus belle partie, la plus brillante du tournoi était la partie jouée par Steinitz. Lord Ravensworth président du banquet le fêta sous le nom du brillant champion autrichien.

Comme touts les joueurs d’une imagination trop vive, Steinitz a le vice de présumer parfois trop de sa force et d’avoir une idée trop inférieure de ses adversaires; ce défaut aurait pu lui coûter cher dans le dernier tournoi. De même que Morphy perd très souvent les premières parties contre ses adversaires nouveaux. Depuis le moment pourtant, où il a commencé à jouer des matchs, il a toujours eu le dessus contre tous les joueurs plus heureux que lui dans les tournois. Il a aussi gagné tous ses vainqueurs éphémères du tournoi de 1862, qui sont venus se mesurer avec lui dans une lutte de plus longue haleine. » La Stratégie 1873

Je tiens à remercier, Gérard Demuydt pour la mise en ligne de mes articles et le Musée Suisse du Jeu de La Tour-de-Peilz http://museedujeu.ch/fr/ pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld.

Georges Bertola

Rédacteur en Chef de la revue Europe-Echecs

Georges Bertola

 
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Publié le 17/02/2018 - 02:00 , Mis à jour le 17/02/2018 - 16:45
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