Aventures en finales

Le Maître FIDE Sylvain Ravot est en charge de la rubrique consacrée aux finales dans la revue Europe-Echecs. Voici celle du mois de février 2021 : « Les poussées de pions inattendues ». Tous les moyens sont bons pour créer un pion passé, y compris ceux auxquels on s’attend le moins.


Les possibilités de déplacement très réduites du pion ne le classent pas parmi les pièces ayant le plus grand potentiel pour surprendre l’adversaire. La beauté du jeu crée néanmoins certaines situations pour le moins inhabituelles, qui peuvent se révéler décisives. Je vous en propose quelques exemples, dont deux récents.

La percée : exemple 1

Trait aux Blancs

Commençons par un grand classique.

Qui n’a pas déjà vu cette célèbre position ?! Alors que l’on pourrait penser intuitivement que les six pions vont se neutraliser, les Blancs peuvent créer une
brèche dans le barrage d’apparence robuste des Noirs.

1.b6! Il faut frapper au cœur, donc au centre. 1...cxb6 [et si 1...axb6 2.c6! bxc6 3.a6+-] 2.a6! bxa6 3.c6+- Les Blancs ont sacrifié deux pions mais l'essentiel est ailleurs : ils auront une nouvelle Dame dans deux coups. Notons l'importance de l'avancée initiale des pions blancs en 5e rangée pour que cela fonctionne.

Alors que nous travaillions sur le sujet, mon collègue Marc Quenehen utilisa le terme de « double levier ». Je l’ai trouvé très pertinent car, s’il existe des percées sans levier, la plupart d’entre elles voient le jour grâce à deux leviers de pions qui coexistent à un moment donné. C’était le cas de l’exemple précédent, cela sera aussi le cas du suivant.

On appelle « levier » la situation où deux pions peuvent se prendre.

La percée : exemple 2

Trait aux Blancs.

1.b5 [ou 1.c5] 1...g4 [1...axb5 laisse créer un pion passé après 2.cxb5] 2.c5 f5 Le Roi noir serait-il assez rapide ? 3.c6 [ou 3.b6 cxb6 4.c6 bxc6 5.axb6 (ou 5.dxc6 e6 6.axb6) ] 3...bxc6 4.bxa6 Loin de là. [ou 4.b6]  1-0

Le contre-levier

Trait aux Blancs.

Les Noirs viennent de jouer ...h5, comment réagir ?

1.f5! Les Blancs créent un contre-levier décisif ! A noter que c'est encore un double levier. [Surtout pas 1.gxh5? gxh5 et les Noirs utilisent leur pion passé éloigné pour gagner : 2.d4 d6 3.f5 e7 4.e5 h4 5.f4 f6 6.g4 h3!-+] 1...h4 [1...hxg4 2.fxg6 et le pion blanc se promeut en premier.; 1...gxf5 2.gxh5 Le pion blanc file à Dame tandis que le Roi blanc est dans le carré du pion f5.] 2.fxg6 h3 3.g7 h2 4.g8 h1 5.a8+ la pointe finale qui gagne la Dame. 1-0

les 4 pions en prise

Étude de Teed, 1885. Trait aux Blancs.

1.f7 h5 [1...h8 2.g6+-]

Après 2.h4!

2.h4! Les 4 pions sont en prise ! Les Blancs forcent le passage sur la colonne g. 2...h6 [2...gxh4 3.g5 h3 4.g6+ h6 5.g7 h2 6.g8 h1 7.g6#] 3.f6! gxh4 [3...h7 4.hxg5+-] 4.g5+ h7 5.f7 h3 6.g6+ h6 7.g7 h2 8.g8 et le mat suit !

le piège diabolique de MVL

M. Vachier-Lagrave – W. So | Airthings Masters
Trait aux Noirs.

Le 28 décembre dernier, Maxime Vachier-Lagrave affronte Wesley So en quart de finale de l’Airthings Masters en ligne. Le Français vient de jouer 34.b4, tendant un piège vicieux à son adversaire, basé sur le double levier royal.

34...axb4!

Tentant serait 34...b5+ mais 35.d3!! (ou 35.d4!!) force la création d'un 2e pion passé décisif. (35.axb5 cxb5+ 36.xb5 c6+ 37.a4 axb4 38.xb4 e6 avec nulle) 35...axb4 36.a5 c8 37.c2 e7 38.b3 b7 39.xb4 a6 40.d4 f8 41.e6 e7 42.g7 b7 43.h6+-]

35.xb4 e7 36.a5 bxa5+ 37.xa5 c8 Et la partie s’acheva par la nulle au 52e
coup.

le passage en force d'Étienne Bacrot

Notons que les sacrifices de pion inattendus ne sont évidemment pas réservés aux finales, comme nous le montre Étienne Bacrot dans cet exemple.

V. Gashimov – E. Bacrot, Sestao 2010
Trait aux Noirs.

Après 22.a4 b5! Les Blancs ne s'attendent pas spontanément à ce coup. Inférieur est 22...c6 qui fragilise la 7e rangée et la case d6. 23.cxb5 [23.axb5 a4 et l'aile-Dame des Blancs s'écroule.] 23...xb3 24.c1 gd8 25.xc5 xa4 Et le multiple champion de France convertira son avantage en 79 coups.

À noter que ce sacrifice en b5 est devenu thématique dans cette structure de la Berlinoise, et qu’Anand l’a joué dans son championnat du monde 2014 contre Carlsen.

la non reprise

A. Karpov - G. Kasparov, 1984
Après 46...gxh4
A. Karpov - G. Kasparov, 1984
Après 50.♘xh5

Je citerai cet autre cas qui peut surprendre : un pion prend un pion, on s’attend à ce que l’adversaire le reprenne avec son pion mais... il joue autre chose, sacrifiant un pion ! L’exemple le plus célèbre est probablement le 47.g2!! de Karpov contre Kasparov en 1984, créant un point d'entrée pour le Roi blanc. 47...hxg3+ 48.xg3 e6 49.f4+ f5 50.xh5 et la menace g7-e8-c7 force le Roi noir à battre en retraite. 1-0 au 70e coup.

le bijou d'Aronian

Terminons avec le thème de la prise en passant. Bien sûr, il faut déjà éviter de se faire surprendre par la règle en elle-même, mais le concept ici est que l’adversaire nous arrière un pion grâce à cette règle, et on l’avance malgré tout de deux cases, lui permettant de bénéficier de la prise en passant, avec l’idée que cela se retourne finalement contre lui. Le créatif Levon Aronian nous en a offert un superbe exemple en mai dernier. 

L. Aronian - Vidit Gujrathi - Nations Cup
Après 46...♗c2
L. Aronian - Vidit Gujrathi - Nations Cup
Après 52.a6

Vidit, avec les Noirs, vient de jouer l’innocent 46...b3-c2. Le ciel lui tombe
sur la tête après le prochain coup des Blancs : 47.b4!! Une idée fantastique d’Aronian ! Il sacrifie un pion tout en laissant un 2e pion passé à son adversaire... 47...axb3 48.b2 Après ce simple coup, le Fou noir est complètement coincé par ses propres pions ! Les Noirs sont incapables d’arrêter le pion a3 tout en protégeant g7. Une conception spectaculaire du champion arménien. 48...h5 [48...g5+ 49.xg5 hxg5 50.a4+-] 49.g5 h4 50.a4 g8 51.a5 h7 52.a6 d1 53.xd1 d2 54.xg7+ xg7 55.xg7 xg7 56.xd2 1-0

exercices

Exercice 1 – Trait aux Blancs
Exercice 2 – Trait aux Blancs
Exercice 3 – Trait aux Blancs
Toutes les parties et les solutions des exercices

Fondée en 1959 par Raoul Bertolo, la revue Europe-Echecs résulte de la fusion entre L'Échiquier de France et l'Échiquier de Turenne. Tout a commencé avec L'Échiquier de Paris (bulletin des cercles de l'Île-de-France) créé en 1946, qui a fusionné après son 60e numéro, en 1955, avec L'Échiquier de France. Ce mensuel a à son tour fusionné, après 36 numéros, en décembre 1958, avec L'Échiquier de Turenne créé en 1955, pour finalement fusionner après 41 numéros, en décembre 1958, avec le magazine Europe-Echecs créé en janvier 1959. Le nom de la revue Europe-Echecs a été choisi en raison de l'origine de plusieurs collaborateurs, les plus éminents : Ludek Pachman et Albéric O'Kelly de Galway. Puis Max Euwe, Svetozar Gligoric, Alexander Kotov, Edmar Mednis, Boris Ivkov, Alexandre Bessler, Jean Oudot... Europe-Echecs est l'une des plus anciennes revues françaises sur le jeu d'échecs encore en parution. Merci à tous pour votre soutien et votre fidélité !

La référence francophone du jeu d'échecs
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Publié le , Mis à jour le

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Les réactions (6)

  • SylvainRavot

    Merci à tous les trois :)
    @patbru : très jolie expression que j'avais oubliée depuis ma lecture du Kmoch il y a de cela fort longtemps !

  • patchochoy

    encore un article excellent

  • patbru54

    Vraiment super intéressant et parfois même magique !
    PS : pour la petite histoire, et si ma mémoire est bonne, dans son excellent livre "L'art de jouer les pions" Hans Kmoch appelle la position 2 "les dents du tigre"...on comprend pourquoi !!!
    Merci Sylvain

  • baltamuche

    Merci pour cet article très instructif!
    L'idée d'Aronian est tout bonnement magique!

  • SylvainRavot

    Merci Azimut :) Et merci à Gérard pour la mise en page !