La structure de pions

François-André Danican Philidor fut le premier à sensibiliser les joueurs d’échecs sur l’importance de la structure de pions, sa célèbre maxime est passée à la postérité : « Les pions sont l’âme des échecs ». Par Marc Quenehen.


L’influence de la structure de pions dans le jeu positionnel : Par ses forces et ses faiblesses, la structure de pions est une composante incontournable du jeu positionnel qui oriente non seulement le jeu des pièces mais qui agit également sur leur valeur. L’organigramme au bas de cet article ne se prétend pas exhaustif mais reprend les principaux axes d’influences de la structure de pions dans le jeu positionnel. Les exemples où une structure de pions détermine l’issue de la partie sont bien sûr innombrables. J’ai cependant souhaité vous faire partager cette intéressante prestation de l’ancien champion du monde Boris Spassky qui, en sacrifiant un pion, parvient à obtenir des atouts structurels de l’aile-Dame à l’aile-Roi... Article paru dans la revue Europe-Echecs numéro 690 de septembre 2018.

Spassky,Boris Vasilievich - O'Kelly de Galway,Alberic, San Juan (2), 09.10.1969. Défense Française [C10] — Marc Quenehen

1.e4 e6 2.d4 d5 3.c3 dxe4 4.xe4

Par l'échange en e4, les Noirs ont souhaité se soulager de la tension centrale, mais ils concèdent à leur adversaire un net avantage d’espace central sur la colonne semi-ouverte « e », offrant aux Blancs un jeu de pièces plus « libre ».

4...d7

Les Noirs désirent placer leur Fou de cases blanches sur la diagonale a8-h1. Ils préfèrent jouer pour cela Fd7-Fc6 plutôt que b6-Fb7 car ils projettent ensuite d’échanger leur Fou de cases blanches contre le Ce4 et le coup b6 aurait alors eu l’inconvénient d’affaiblir inutilement les cases blanches de l’aile-Dame.

5.f3 c6 6.d3 xe4 7.xe4 c6

En quelques coups, les Noirs ont laissé à leur adversaire l’avantage d’espace central et la paire de Fous. De plus, les Blancs ont un meilleur développement. Alors pourquoi avoir agi ainsi face au champion du monde de l’époque ? Une analyse plus pointue montre que la paire de Fous n’est pas facilement exploitable puisque la structure de pions des Noirs ne laisse pas le Fe4 s’exprimer. La mini-chaîne de pions b7-c6 bloque efficacement la grande diagonale blanche et le futur g6 solidifiera prochainement toutes les cases blanches de l’aile-Roi. Les Blancs sont certes mieux développés mais la position noire est très solide et les Noirs vont bientôt gagner un temps de développement en attaquant le Fe4 par Cf6. Le plus problématique risque d’être le manque d’espace car il n’est pas évident de voir comment le Cb8 va trouver sa place dans cette structure.

8.0-0

Après 8.0-0

« Nous avons ici "une structure de Caro-Kann", qui peut être obtenue à partir d'ouvertures différentes : Française, Caro-Kann, Scandinave, Gambit Dame, Catalane. Il est donc important d'en connaître les subtilités. » Europe-Echecs

8...f6 9.d3

Les Blancs reculent pour ne pas rendre la paire de Fous, mais surtout pour ne pas permettre aux Noirs de se soulager de leur manque d’espace en autorisant un échange de pièces légères.

9...bd7 10.c4 Les Blancs continuent d’annexer de l’espace.

10...d6 11.b3 0-0 12.b2 c7 13.c2 fe8 14.fe1

Après 14.♖fe1

Pour libérer leur jeu, les Noirs pourraient s’appuyer sur les leviers c5 et e5 mais les Blancs savent comment réagir dans les deux cas : Après 14...e5, les Blancs gagnent un pion par 15.c5. Les Blancs ne redoutent pas non plus 14...c5 puisque l’échange des pions c5 et d4 leur procurerait une majorité à l’aile-Dame et une position plus ouverte au bénéfice de leur Fou de cases blanches. En effet, après la manœuvre Ff1-g3-Fg2, celui-ci ne se ferait plus bloquer par le pion c6 sur la grande diagonale blanche.

14...f8

Les Noirs recyclent leur Fou sur la grande diagonale noire par g6 et bg7 avec une position resserrée mais très solide, ce qui est leur objectif depuis le début.

15.ad1 g6

« Voyons maintenant l'art du redéploiement qui consiste à repositionner ses pièces sur des cases mieux adaptées au plan stratégique. 1. repositionner le Fou de cases blanches en fianchetto pour supporter la poussée d5. 2. Doubler les Tours sur la colonne "e" afin de profiter des lignes qui s'ouvriront avec l'avance d4-d5. 3. Déplacer la Dame en c1 et éventuellement en a1 pour renforcer la pression sur la longue diagonale de cases noires où elle formera une batterie avec le Fou et profiter des lignes qui s'ouvriront une fois la poussée du pion d4-d5 au centre réalisée. Le point culminant du plan se présente sous la forme d'un sacrifice de pion positionnel donnant aux Blancs une majorité sur l'aile-Dame et un pion passé sur la colonne "c". » Europe-Echecs

16.f1!

Le pion en g6 stoppe de manière trop évidente l’action du Fou de cases blanches sur la diagonale b1-h7, c’est pourquoi Spassky entame lui aussi un repositionnement.

16...g7 17.g3 ad8 18.g2 h5 19.e2 c8 20.h4 cd8 21.de1 hf6 22.c1! h5 23.h3 f8 24.a1 g4 25.c3 h6 26.b2

Après 26.♕b2

Depuis une vingtaine de coups, les éléments restent les mêmes : avantage d’espace et paire de Fous pour les Blancs que les Noirs tentent de neutraliser en érigeant une ligne Maginot sur cases blanches. Mais le prochain coup du grand-maître belge va brusquement faire basculer la partie...

26...f5?!

« Dans son livre "Pawn Structure Chess", Andrew Soltis propose de continuer à jouer passivement par 26...h7 ce qui aurait forcé les Blancs à continuer à préparer la poussée d5. Alors que maintenant, même si les Noirs ont 2 pions et une Tour pour défendre la case d5, ce coup "impossible" devient possible. » Europe-Echecs

27.xf5!

Spassky se précipite sur cet échange qui va fragiliser la structure de pions adverse et affaiblir la position du Roi noir.

27...gxf5 Le clouage sur la colonne « e » empêche une reprise du pion e6. 28.d5!

Après 28.d5!

Ce coup puissant a été certainement sous-estimé par les Noirs car il perd un pion sèchement après l’échange en c3 suivi de ...cxd5 qui empêche une reprise du pion c4 en raison du clouage sur la colonne « c ». Mais Spassky a vu plus loin dans la transformation de la structure de pions...

28...xc3 29.xc3 cxd5 30.d4!

La fragilité du Roi noir saute soudainement aux yeux ! Les Blancs s’appuient sur le clouage de la colonne « e » pour menacer 31.Cxf5 suivi du mat en g7.

30...d7 Les Noirs résolvent leur problème de clouage mais... 31.c5!

Après 31.c5!

Certes, les Noirs ont un pion de plus mais tout le jeu positionnel est aux mains de Spassky : Les Blancs ont obtenu une majorité mobile à l’aile-Dame. La structure de pions noire d5-e6-f7-f5 est sclérosée. Le Cd4 est centralisé, il soutient l’évolution de la majorité à l’aile-Dame et ne peut pas être délogé par la poussée e5. Le Roi noir reste faible.

31...h7 32.b4 a6 33.a4 c8 [33...xa4? 34.c6! bxc6?! 35.a1+-]

34.b5 Les Blancs s’imposent au premier point de contact en b5.

34...axb5 35.axb5 f8 36.c6

Les Blancs franchissent le deuxième point de contact en c6 et créent un pion passé qui va occuper une partie des forces noires.

36...bxc6 37.bxc6 d8 38.c1 f6 39.c7 d7 40.e3!

Après 40.♕e3!

Le pion passé c7 a dévié la Dame noire de la défense du Cf6. Les Blancs en profitent donc pour se rappeler au bon souvenir du Roi noir et menacent de gagner une pièce par 41.Dg5+.

40...e4 40...e7 perd facilement après 41.xf5 41.f3 Chasse le Cavalier pour avoir accès à la case g5. 41...e5

41...d6?! 42.g5+ h7 43.xh5+ g7 44.g4! fxg4? 45.xg4+ h6 46.g5+ h7 47.h5+ g7 48.g2+ f6 49.g5#

42.fxe4 f4

Après 42...exd4 Roi noir est trop esseulé : 43.g5+ h7 44.xh5+ g7 45.exf5 menace 46.f6+ puisqu’après 46...Rxf6 47.Dg5 mat et sur 46...Rg8 47.Dg5+ mène également au mat.

Et si, 45...f6 46.g6+ h8 47.ce1 f7 48.e6 d3 49.xf6 xf6 50.xf6+ g7 51.d8+ f8 52.xf8+ xf8 53.f2 d2 54.d1 c8 55.xd2 xc7 56.xd5.

43.gxf4 exd4 44.g2+ 1-0

Après 44.♖g2+ 1-0

Alberic O’Kelly de Galway rend les armes car après 44...h8 45.e2 f6 46.xh5+ h7 47.xh7+ xh7 48.exd5 la finale est sans espoir.

Cet organigramme ne prétend pas être exhaustif, mais reprend les principaux axes d’influences de la structure de pions dans le jeu positionnel.
Spassky - O'Kelly, San Juan (2), 09.10.1969.

Fondée en 1959 par Raoul Bertolo, la revue Europe-Echecs résulte de la fusion entre L'Échiquier de France et l'Échiquier de Turenne. Tout a commencé avec L'Échiquier de Paris (bulletin des cercles de l'Île-de-France) créé en 1946, qui a fusionné après son 60e numéro, en 1955, avec L'Échiquier de France. Ce mensuel a à son tour fusionné, après 36 numéros, en décembre 1958, avec L'Échiquier de Turenne créé en 1955, pour finalement fusionner après 41 numéros, en décembre 1958, avec le magazine Europe-Echecs créé en janvier 1959. Europe-Echecs est l'une des plus anciennes revues françaises sur le jeu d'échecs encore en parution. Merci à tous pour votre soutien !


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