Alekhine et la révolution (1)

Le 2 mars 1917 le tsar abdiquait. Au même moment, Alekhine est à Moscou et joue au club central. Dans cette période troublée les activités échiquéennes sont stoppées et les magazines cessent d’être publiés.

1914

Les participants du tournoi de Mannheim 1914

Lorsqu'éclate la première guerre mondiale le 1er août 1914, un tournoi important se disputait à Mannheim en Allemagne. Après 11 rondes, il doit être interrompu, le Russe Alexandre Alekhine (1892-1946) était en tête avec 9,5 points sur 11. Il devançait d’un point le Dr. Milan Vidmar (1885-1962) venu de Laibach, ville de l’Empire austro-hongrois (aujourd’hui Ljubljana, capitale de la Slovénie), encore invaincu après 11 parties. Alekhine fut immédiatement interné avec huit autres joueurs russes et un Français, soit les ressortissants de la Triple Entente franco-anglo-russe, Efim Bogoljubov (1889-1952), Alexander Flamberg (1880-1926), Alexey S. Selesnev (1888-1967), Piotr Romanovski (1892-1964), Abram Ilia Rabinovich (1878-1943), Samuel O. Wainstein (1894-1942), Boris Malyutin (1883-1920) Fedor Bohatirchuk (1892–1984) et le célèbre David Janowsky (1868-1927).

« Alekhine partage une chambre avec Bogoljubov et Ilia Rabinovich. La seule distraction consiste à jouer à l’aveugle. » Jacques Le Monnier

Alekhine fut le seul qui réussit à s’évader et passer la frontière avec le passeport d’un ami au péril de sa vie rapporte le « Year-Book of Chess » de 1914. Malyutin, une personnalité influente et l’un des organisateurs du tournoi de St-Petersbourg 1914, infirmait avec ce témoignage :

Alekhine en 1914

« Alekhine ne s’est pas servi d’un faux passeport pour aller en Suisse. Ayant été reconnu, à la suite d’un examen médical, inapte au service il a pu partir le 14 septembre d’une manière tout-à-fait légale. Trois jours après Bohatirchuk obtint aussi l’autorisation de partir. » (Revue Suisse d’Échecs 1915 p.63)

Gênes 1914

Alekhine put ensuite rejoindre la Russie. Depuis la Suisse il se rend à Gênes et patiente une quinzaine de jours pour embarquer. Bohatirchuk l’avait rejoint et ils ont joué une centaine de parties pour passer le temps. Alekhine poursuit seul son périple vers Marseille alors que Bohatirchuk embarque quelques jours plus tard pour Odessa. Alekhine traverse la France via Paris pour arriver à Londres en passant par Boulogne. Il reste quelques jours dans la capitale de l’Empire et voici une trace de son passage rapportée par le grand-maître Isidor Gunsberg (1854-1930) :« Ce 9 octobre une heureuse et grande surprise pour les habitués du « Divan Café » de Londres. Monsieur Alekhine, le jeune et brillant maître russe se promenait ici dans la soirée du vendredi. »

Il se rend à Liverpool et embarque pour Oslo (Kristiana), puis en train il parvient jusqu’à Stockholm et, finalement, il arrive en Finlande Grand Duché placé sous la souveraineté de la Russie.

Nous trouvons une trace de son passage à Stockholm dans le magazine « Tidskrift för Schack. Le 21 octobre Alekhine a disputé une simultanée sur 24 échiquiers (+18 =4 -2)

Schultz,Evelyne G. - Alekhine,Alexander, Stockholm sim, 1914

1.e4 c5 2.f3 c6 3.d4 cxd4 4.xd4 g6 5.c3 g7 6.e3 d6 7.c4 f6 8.f3?!

Ce coup s'intègre dans un plan plus ambitieux après 8.f3 0–0 9.Dd2 Fd7 10.0–0–0 qui transpose dans la célèbre attaque yougoslave.

8...0–0 9.0–0 d7 10.d2

Les deux camps développent leur jeu selon les connaissances de la théorie de l’époque et les blancs projettent l’échange du fou de cases noires.

10...e5 11.e2 c8 12.f4?

« Tidskrift för Schack » proposait 12.h6 qui toutefois était réfuté par 12...xh6 13.xh6 b6–+

12...eg4 13.b3?

Nécessaire 14…Tad1

Après 13.♘b3?

13...xc3!! 14.bxc3

14.xc3 d5!–+

14...xe4 15.d3 xe3 16.xe3 xc3

Avec deux pions pour la qualité, une meilleure structure de pions, un cavalier bien implanté dans la position adverse et une puissante paire de fous, les noirs sont sur le chemin de la victoire.

17.ae1 a5 18.f3 b5 19.f2 d5?!

Meilleur 19...c7 et si 20.xe7 e8!–+

20.c5?

Meilleur 20.d4!?

20...b6! 21.e3

Si 21.xe7 a4 et la case d4 sera bientôt accessible au fou noir.

21...d4?!

Plus simple 21...e6–+

22.xe7 a4 23.c1 b8 24.d3? e8! 25.b7? xe1+ 26.xe1 xb7 27.xb7 d3 28.d2?

Si 28.cxd3 d4 récupérait la qualité avec avantage.

28...d4+ 29.h1 e3 30.xd3 xd3 31.xd3 xa2 32.d5 c3 33.c6 a3 0–1

Fin octobre 1914 Alekhine est de retour à St-Pétersbourg, devenue Petrograd depuis l’entrée en guerre de la Russie aux côtés des alliés. Questionné par la presse russe, il témoigne dans « Vechernee Vremja » en accentuant fortement le trait :

« C’était cauchemardesque, un terrible rêve. On ne peut expliquer, on ne peut décrire les souffrances morales et physiques que j’ai endurées, et que beaucoup de mes collègues, les maîtres russes, subissent encore. »

Il retrouve son premier amour, la baronne Anna von Severgin, une artiste qui s’adonnait à la peinture et à la poésie. Il l’avait connue lorsqu’il étudiait à la « Haute Ecole de Droit » (Pravovednie) au service de la noblesse de St-Pétersbourg. En décembre 1913, Anna von Severgin avait mis au monde une fille, Valentine, fruit de leurs amours.

Selon André Schulz (The Big Book of World Chess Championships – New in Chess 2016) Alekhine l’épousa, son premier mari étant décédé au début de la guerre.

Les recherches de l’historien Linder apportent une autre réponse : « Anna von Severgin quitta la Russie en 1921 pour se réfugier en Autriche avec sa fille. Leur dernière rencontre eut lieu lors du tournoi international de Vienne 1922. »

La fille d’Alekhine résida en Autriche où elle termina ses jours. La date de son décès est inconnue (1985 selon Schulz). « Le premier mariage d’Alekhine avec Alexandra Lazarevna Batayev, veuve et employée de commerce (une découverte de Y. Shaburov provenant des archives) fut célébré à Moscou le 5 mars 1920. Un an plus tard le mariage fut dissous. » (Alexander Alekhine-I.& V. Linder- Russel Enterprise Inc. 2016)

Le 5 novembre à Moscou, le 18 novembre à Petrograd, le 28 novembre à Serpukhov et à Petrograd le 7 décembre, Alekhine donne quatre simultanées (Moscou +9 =5 -9 Petrograd +19 =5 -9 Sherpukhov +32 =2 -4 Petrograd +20 -1)). La finance d’inscription se fait au profit de ses camarades du tournoi de Mannheim retenus prisonniers en Allemagne.

1915

Au début de l’année 1915, Alekhine reste plusieurs mois à Petrograd donnant diverses exhibitions, parties en consultations et notamment une partie à l’aveugle contre le célèbre musicien Prokofiev (1891-1953). Ce dernier avait un excellent niveau et, lors du tournoi de St-Pétersbourg 1914, il avait réussi à vaincre Capablanca en simultanée. A l’aveugle et en enlevant le cavalier b1, Alekhine avait clairement sous-estimé son adversaire qui de plus bénéficiait de l’aide d’un partenaire.

Prokofiev (1891-1953)

Alekhine,Alexander – Prokofiev,S + + Bashkirov, Petrograd 28/12/1914 à l’aveugle sans le Cavalier b1.

1.f4 d5 2.e3 c5 3.f3 g4 4.e2 e6 5.b3 e7 6.0–0 c6 7.h3 xf3 8.xf3 f6 9.b1 ge7 10.a3 a5 11.c1 b4 12.xb4 cxb4 13.a4 c8 14.g4 g6 15.d4 c7 16.d2 c3 17.e2 0–0 18.bc1 g7 19.fd1 c7 20.h4 f6 21.h5 gxh5 22.gxh5 h8 23.f2 e5 24.e4 f5 25.exd5 e4 26.d6 xd4+ 27.f1 d5 28.dxc7 e3+ 29.g1 xd1+ 30.h2 e3 31.h1 xc7 0–1

« Prokofiev a joué avec vigueur et sans hésitations. » Alekhine

La Russie s’enfonçait dans une guerre d’usure face aux Empires centraux, alors que beaucoup pensait « tout sera terminé d’ici Noël ».

« Et c’est ici que la vraie faiblesse de la Russie se révéla. Car si celle-ci était sans doute prête pour une courte campagne pouvant aller jusqu’à six mois, elle n’avait pas vraiment de plans en réserve pour une longue guerre d’usure. En vérité, peu avait prévu pareille épreuve. » Orlando Figes (La Révolution russe Folio histoire)

Troupes impériales russes

Dès les premiers mois du conflit, on assiste à une guerre de mouvement sur de vastes territoires où la supériorité numérique des Russes se fait grandement sentir. Six millions et demi d’hommes mobilisés à la fin de 1914. Les Russes opposent 90 divisions face aux 52 divisions des militaires germano, austro-hongrois. Les Russes ont l’avantage mais le prix à payer est exorbitant. Le bilan est estimé à 1.800 000 victimes pour la seule année 1914. Bientôt, l’armée dut faire appel aux hommes non-entraînés et peu instruits.

« Le choc de la guerre est terrible pour la population russe, toutes catégories sociales confondues. A la fin de la première année de guerre, le régiment Préobrajenski, un des piliers historiques de la garde impériale, a perdu 60 de ses 80 officiers. Les pertes d’officiers sont tellement élevées, dans la garde impériale comme dans le reste de l’armée, qu’à la fin de 1915 le total des morts, des blessés ou des prisonniers depuis le début du conflit dépasse le nombre total d’officiers en fonction dans l’armée russe à l’été 1914. » Alexandre Jevakhoff (La guerre civile 1917-1922 Perrin 2017)

Le front de l'Est

« La masse du peuple n’avait pas encore été touchée par la guerre ; et les milliers de paysans et d’ouvriers qui partaient pour le front n’éprouvaient guère le patriotisme de la classe moyenne qui avait tant contribué à remonter le moral du tsar. Il n’y eut ni drapeaux ni fanfares militaires pour saluer leur départ dans les gares et, à en croire des observateurs étrangers, sur le visage de la plupart des soldats on remarquait un air sombre et résigné. C’est leur terrible expérience de la guerre qui allait allumer la révolution. » Orlando Figes

Alekhine réfugié dans la capitale impériale, qui n’a jamais été bombardée et n’a jamais entendu tonner le bruit du canon, vivait probablement dans une certaine insouciance mais il a certainement appris que son père a été fait prisonnier par les Allemands.

En mai 1915, une offensive austro-allemande en Galicie oblige les Russes à battre en retraite sur près de 160 kilomètres et, en septembre, le front se stabilise mais les puissances centrales ont infligé à l'armée impériale russe des pertes équivalentes à la moitié de ses effectifs combattants, grâce notamment à un usage massif de l’artillerie lourde.

Grille du tournoi de Moscou 1915

Depuis août, Alekhine a rejoint Moscou et participe à nouveau à des simultanées et autres exhibitions et il remporte avec brio le championnat du club de Moscou joué durant l’automne. Il prend sa revanche face à Nenarokov qui termine second, voici la partie décisive.

Nenarokov, Zubarev, Ilyin et Romanovski

Alekhine « commente »

Nenarokov,Vladimir Ivanovich – Alekhine,Alexander, Moscow (4), 1915

1.d4 f6 2.f3 b6 3.c4 e6 4.c3 b7 5.g5 b4 6.e3

« Evidemment il est préférable d’éviter le doublement des pions en jouant 6.Tc1 ou 6.Dc2. »

6...h6 7.h4 c5 8.d3 xc3+ 9.bxc3 d6 10.0–0 bd7 11.d2 c7

« Avec ce coup les noirs menacent de s’emparer de la case e4. Maintenant la situation s’est clarifiée, l’ouverture « irrégulière » choisie par les noirs n’a pas produit un résultat défavorable, au contraire, avec l’absence de cases faibles (d6 ne peut être considéré comme tel puisqu’il est impossible pour les blancs de l’attaquer) ils exercent une pression sur la colonne c qui peut difficilement être éliminée. Une modification de la structure de pions au centre ne peut apporter aucun avantage aux blancs. »

12.c2

« Si 12.f4 aurait suivi 12...d5!; Ou 12.e4 g5 13.g3 e5 avec dans les deux cas une bonne partie pour les noirs. »

12...g5

« Il est clair que les noirs, au vu des considérations précédentes, auraient dû poursuivre avec un développement tranquille et améliorer leur position (d’abord 12…0–0 suivi par …Tac8 et …Fa6 ; si toutefois 12…0–0 se voit répliquer par 13.Fg3 Ch5!). Les blancs vont faire la démonstration habilement, avec leur 14e coup, que l’attaque sur l’aile roi entreprise par les noirs est anti-positionnelle. »

13.g3 h5 14.e4!

« Nettement plus subtil que 14.Ce4 prévu par les noirs. Après l’échange des pièces mineures sur e4, la tour noire sur a8 est en prise et la structure de pions sur l’aile roi est affaiblie. »

14...h4

« Si 14...e5 15.xb7 xb7 16.dxe5 dxe5 17.f5 et les blancs devraient gagner. Le sacrifice de pion choisi par les noirs est toutefois la suite la plus consistante par rapport à l’aventure risquée qui a débuté au 12e coup. »

15.xb7

« Il est meilleur de gagner le pion en commençant par 15.xd6! et les noirs n’ont rien de mieux que 15...xe4 16.xe4 c6 17.xf6+ xf6 18.e5 h6 19.xf6 xf6 et compte tenu de la possibilité de chances d’attaques pour les noirs, il est très difficile pour les blancs, même inconcevable, de valoriser le pion de plus. Après la continuation choisie par les blancs, le sacrifice de pion se justifie pleinement avec l’attaque que les noirs vont obtenir. »

15...xb7 16.xd6 c6

« Si 16…h3 17.e4 += »

17.e5 h3 18.gxh3

« L’ouverture de la colonne h est apparemment inévitable. »

18...xh3

18...xe5!? 19.dxe5 d7 20.f4 gxf4 21.exf4 g8+ 22.f2 g2+ (GM Khalifman) était difficile à jouer pour les blancs.

19.g3 0–0–0 20.e4

20…a4!? avec l’idée d’affaiblir l’aile dame était la suite critique.

20...e5

« Le seul plan stratégiquement correct. Avant de poursuivre l’attaque sur l’aile roi, les noirs doivent résoudre le problème des pions centraux. Si 21.dxe5 Ch5 avec net avantage, les noirs menacent simplement d’échanger deux fois sur d4. »

21.d5 d6 22.a4

« Inapproprié, mais aucun plan plus ou moins raisonnable, pour la défense ou la contre-attaque, ne peut être trouvé pour les blancs. Il faut noter que la poussée a4 se verra toujours opposer a7–a5. »

22...b7 23.ad1

« Avec l’intention de jouer 24.Dc6 Dxc6 25.dxc6 Rxc6 26.Cf3 avec la menace 27…cxe5 et 28…Cxf7. »

23...b8?!

« Empêchant la menace mais probablement à un prix trop élevé. Les noirs ont joué toute la partie trop nerveusement, dans un style combinatoire. La suite 23...h5 (23…Tdh8!? GM Khaliman) 24.c6+? xc6 25.dxc6+ xc6 26.f3 f6 leur aurait donné un avantage positionnel définitif. »

24.f3 xe4

Après 24...♘xe4

25.c2?

« Trop prudent. 25.xe5! offrait plus de chances pour une nulle. » En réalité les blancs sont mieux voire gagnants après 25...xg3? (Le plus résistant est 25...xc3 26.c2 xg3+ 27.fxg3 xe5 28.fe1! (Khalifman) 28...f6 29.d3 xd5 30.g2 et les noirs sont en difficultés.) 26.fxg3 xe5 27.xf7+ c8 28.xa7 d7 29.d6!! (Khalifman) et le mat est inévitable.

25...f5 26.fe1!

Si 26.xe5 h6 27.g3 h5–+ avec attaque.

26...g4

Après 26...g4

27.xe4?

« Bien que la partie des blancs resta pénible, elle n’était pas encore perdue, cette faute gâche tout. Nécessaire était 27.h4! après quoi les noirs ont le choix 27...f6 (ou 27...xg3 28.fxg3 f4) 28.xe4 (28.xf5 g5!) 28...fxe4 29.g2 avec de bonnes chances de gain. »

27...gxf3 28.ee1

« Evidemment on ne peut capturer le pion e à cause de 28…Txg3+. »

28...f4 29.f5 dh8 30.xe5 fxg3 31.e6 xh2 0–1

On peut constater une évolution chez Alekhine qui s’appuie sur des considérations positionnelles dans ses commentaires alors qu’il ne peut s’empêcher d’avouer :« Les noirs ont joué toute la partie trop nerveusement, dans un style combinatoire. »

Alekhine s’affirme comme le meilleur joueur russe pourtant, sur le plan existentiel, il vit des moments difficiles. Sa mère, qui lui avait enseigné les rudiments du jeu, décède à 54 ans dans un hôpital de Bâle en Suisse le 28 décembre alors que son père est toujours retenu prisonnier par les Allemands.

1916

La situation ne cesse de se dégrader en Russie, coupée de ses alliés par les Turcs qui les privent de l’accès à la Méditerranée. L’unique voie de communication reste la difficile voie de l’océan glacial avec les ports de Mourmansk et Arkhangelsk. Ce n’est plus le « mauvais gouvernement » mais le tsar lui-même qui est mis en cause et l’on peut lire dans la presse sous le titre « situation tragique » cette métaphore :

Une automobile roulant sur une route dangereuse, parmi les passagers figure « votre » mère, et « soudain vous vous apercevez que votre chauffeur ne peut conduire ; qu’il ne puisse maîtriser le véhicule dans la pente, qu’il soit fatigué au point de ne pas comprendre ce qu’il fait, peu importe ; il vous conduit, et lui avec, à la catastrophe et à moins de changer de conduite, celle-ci est inévitable. »

Tout le monde a compris l’allusion si transparente, le chauffeur fou est Nicolas II. Alexandre Jevakhoff (La guerre civile 1917-1922 Perrin 2017)

Le Tsar présentant une icône à ses soldats

Au printemps 1916, Alekhine se rend à Odessa. Le 26 avril, il dispute une simultanée sur 20 échiquiers (+17 =2 -1), le 28 une simultanée à l’aveugle sur 8 échiquiers (+7-1). Il joue quelques parties en consultation et, le 8 mai, il remporte une partie contre un très fort joueur, Boris Verlinsky (1888-1950). Il joue avec les noirs et un pion de moins (f7).

Dessin d'Alekhine par la presse russe

Puis, Alekhine poursuit sa route vers l’Ouest pour arriver à Kiev, capitale de l’Ukraine, où il dispute quelques simultanées. Il affronte le meilleur joueur de la ville dans un match qui se termine à son avantage ; deux victoires pour une défaite. Son adversaire était aussi un très grand espoir. Alexandre Moïssejewitsch Evensson avait remporté le tournoi amateur de toutes les Russies en 1913 avec, à la clef, le titre de maître.

« La victoire d’Evensson est impressionnante non seulement à cause du nombre de points qu’il a obtenu (6,5 sur 7 possibles) mais aussi à cause de la qualité de ses parties, qui caractérisent un vrai maître. Nous pouvons espérer beaucoup d’un tel talent. » Shakhmatny Vestnik

Evenson termina second, derrière Capablanca mais devant Lasker, lors du tournoi blitz joué à l’issue du tournoi international de St-Petersbourg 1914. Il a également remporté des matches contre Bogoljubov, Bohatirchuk et Grekov.

Les deux hommes ont le même âge, sont très talentueux mais, sur le plan social, tout les oppose. Alekhine est un aristocrate vivant des privilèges de sa classe alors qu’Evensson est un journaliste, juif et sympathisant bolchévique. La fréquence des pogroms, encouragés par le gouvernement impérial, et qui connaîtront une nouvelle vague de terreur en 1919, ne furent certainement pas étrangers à son engagement politique.

Dessin Alexander Alekhine

Evenson,Alexander – Alekhine,Alexander, Kiev, 1916

1.e4 e5 2.f3 d6 3.d4 f6 4.c3 bd7 5.c4 e7 6.0–0

« Les blancs pouvaient s’assurer un léger avantage pour la fin de partie en jouant 6.dxe5 xe5! (Alekhine tenait pour incorrect 6...dxe5 7.xf7+ xf7 8.g5+ mais la suite 8...g6! (au lieu de 8…Rg8) est un renforcement sérieux après 9.f4 exf4 10.e6 g8 11.xc7 e5! 12.xa8 g4 13.d4 c6! 14.f2 c4 et le GM Christian Bauer conclut : « Les noirs projettent …Fc5 ou …Fb4 et ne laissent pas de répit à leur adversaire. Les noirs possèdent une position clairement supérieure comme vous pouvez le constater en essayant de défendre le camp blanc. ») 7.xe5 dxe5 8.xd8+ xd8 9.g5 c6 10.0–0–0 et les blancs, outre un meilleur développement, ont la perspective d'occuper la seule colonne ouverte. » Alekhine. Ce jugement est loin de prévaloir dans la pratique actuelle et 7.Fe2, pour conserver le matériel, à la préférence.

6...0–0 7.dxe5

« Cet échange de pions n’aboutit qu’à dégager le jeu des noirs. Meilleur était 7.e2 c6 8.a4! et les blancs ont l’avantage. » Alekhine. Après 8...exd4! 9.xd4 e8 10.a2 f8 la pression exercée sur le pion central ne permet pas d’être aussi affirmatif comme l’a démontré le spécialiste Christian Bauer dans sa monographie « Tout sur la défense Philidor ».

7...dxe5 8.g5 c6 9.a4

« Ce coup est indispensable, dans cette variante, afin d’éliminer la possibilité de contre-attaque éventuelle par b7–b5. » Alekhine.

9...c7 10.e2 c5

« La partie des noirs est maintenant préférable, car ils ont la perspective de profiter de la case f4 et de la case d4, sans donner à l’adversaire des contre-chances, ni du côté roi, ni au centre. » Alekhine

Après 10...♘c5

11.e1?!

« Les blancs sans nécessité se mettent sur la défensive. En jouant 11. Tad1, suivi du doublement des tours, sur la colonne d, ils augmentaient leurs chances d’égaliser les jeux. D’une manière générale, le retrait d’un cavalier sur la première rangée, interceptant la communication des tours, n’est recommandable qu’en des cas tout à fait exceptionnels.» Alekhine

Voici une variante concrète 11.ad1 e6 12.d2 ad8 13.fd1 xd2 14.xd2 d8=

11...e6 12.e3 d4! 13.d1

« Ou bien 13.xd4 exd4 14.d1 d6 15.g3 h3 16.g2 ae8 avec un avantage marqué pour les noirs. » Alekhine; Si 13.d2 Khalifman suggère de s’en prendre à la paire de fous avec 13...g4

13...d8 14.d3 e6 15.xe6

« Après l’échange forcé de ce fou dont le développement présente généralement la plus grande difficulté dans cette variante, la partie des noirs devient de beaucoup supérieure. » Alekhine

15...xe6 16.e1

« En prévision de la menace 16…c5 et aussi pour préparer la poussée éventuelle f2–f4. Mais les noirs, avec raison, ne s’inquiètent pas de cette contre-attaque et renforcent simplement leur pression au centre. » Alekhine

16...d7! 17.f3

Après 17.f3

« Car si maintenant 17.f4 alors 17...g4 et les blancs ne peuvent jouer 18.f5 à cause de 18...xd3 19.cxd3 xe3 20.xe3? (Insuffisant était également 20.fxe6 xf1 21.exf7+ h8 22.xf1 c5+ 23.h1 f8 avec avantage noir.) 20...c5–+ » Alekhine

17...ad8 18.f2

Khalifman propose le plus actif 18.g3!?

18...h5 19.e2

Les pièces blanches sont embouteillées, l’idée était de disputer le contrôle des cases noires mais plus précis était, selon Khalifman, de contester la domination de la colonne d avec 19.d1 hf4 20.xf4 xf4 21.xd7 xd7 =+

19...c5

« Ce coup prépare l’échange qui va suivre dont le but est de provoquer l’affaiblissement des cases noires de la position adverse. » Alekhine. Selon Eliskases plus précis était 19…Chf4!

20.b3?

Toujours selon Eliskases affaiblir la case « d5 » est une faute après 20.c3 c4 21.d5 d6 22.3b4!=

Après 20.b3?

20...hf4!

« Une stratégie simple et décisive. Les noirs provoquent l’échange de deux pièces mineures adverses susceptibles de contrecarrer leur pression sur la colonne dame et ne laissent aux blancs que le fou dont l’action est manifestement nulle. La deuxième phase de la partie est un exemple typique du blocus en règle, aboutissant à l’étouffement complet de l’adversaire. » Alekhine

21.dxf4 xf4 22.xf4 exf4 23.c3?!

« Les blancs étaient menacés de 23…c4 24.b4 c3 suivi de 25.Td2. » Alekhine

Ce coup affaiblit encore une case importante d3. Plus résistant 23.e2!? d2 24.c4 e5 25.a5 =+ avec du contre-jeu sur le pion c5 selon Khalifman.

23...e5 24.a2 d3 25.c2 b6

Après 25...b6

26.c1

Passif mais rechercher de l’activité échoue après 26.b4 cxb4 27.cxb4

26...e6

« Rendant disponible la case e5 avec l’intention de l’occuper avec le fou. » Alekhine

27.b1

Passif mais rechercher de l’activité échoue après 27.b4 cxb4 28.cxb4 xb4 29.xf4 b3 (Khalifman)

27...f6 28.b4

« Une tentative de dégagement désespérée qui, si les noirs échangent les pions, ouvrirait la colonne c aux tours blanches. » Alekhine

28...c4 29.c1 g5!

« Avant de forcer les bastions ennemis, il est nécessaire de bloquer complètement le côté roi et de s’assurer la commande de la diagonale a7–g1. » Alekhine

30.h3 e5 31.a1

« Un nouvel essai de libération par l’ouverture de la colonne tour dame qui restera aussi infructueux que le précédent. » Alekhine

31...h5 32.a5 g4! 33.axb6 axb6

33...gxf3! pointé par Khalifman est aussi très fort.

34.h4

« Si 34.hxg4 hxg4 35.fxg4 xg4 36.xb6 d2 37.xd2 xd2 38.f2 f3 et les noirs gagnent. » Alekhine

34...f6 35.e1

« Autrement après 35…g3 le fou resterait bloqué durant toute la fin de partie. » Alekhine

35...g3! 36.a6

« Cette escarmouche retarde provisoirement la poussée du pion à b5 suivie de l’irruption de la dame noire à e3 via b6. » Alekhine

36...c6!

« Menaçant 37…Ta8. » Alekhine

37.a3 b5 38.b2 b6+ 39.h1 d1 40.c1

Après 40.♖c1

40...e3!

« Forçant l’installation d’une seconde tour à d1, après l’échange, ce qui règle définitivement le sort du fou blanc et, par conséquent, celui de la partie. » Alekhine

41.a1 c7

Ici Alekhine conclut plus élégamment dans « Deux cents parties d’échecs » (Ed. Fédération Française des Échecs 1936) 41...xa1 42.xa1 e2 43.g1 d1 44.a8+ g7 45.a7+ g6 46.e7 xe1 47.e8+ g5 48.g8+ h4 0–1

42.a2 xa1 43.xa1 e2 44.g1 b6 45.a6 e3!

45...xg1? 46.xf6!=

46.f1 d3 47.xb6 xf1+ 48.g1 e2 0–1

Dessin Alexander Evenson

« Moscou apprit en 1919 la mort d’un jeune et prometteur maître, Alexandre Moïssejewitsch Evensson (1892-1919), qui fut fusillé par les troupes du général Dénikine lors de leurs départs de Kiev. Il était considéré comme un officier soviétique important (Evensson, juriste de profession, fut nommé juge du tribunal révolutionnaire par les autorités soviétiques) et avait la mauvaise fortune d’être juif. Les succès du jeune Evensson obtenus dans les années 1913-14 étaient bien connus des joueurs de Kiev et notamment son triomphe au tournoi principal de Petrograd 1913-14 avec un premier prix sans aucune défaite. » (Source Alekhine, Das Schachleben in Sowjet-Russland, Berlin 1921)

Voici une petite miniature jouée à Kiev en octobre 1918 :

Alekhine,Alexander – Evenson,Alexander, Kiev, 1918

1.e4 e5 2.c3 f6 3.f4 b4 4.c4 xc3 5.dxc3 xe4 6.xf7+ xf7 7.d5+ e8 8.xe4 c6 9.fxe5 e7 10.f3 d6 11.g5 e6 12.0–0–0 dxe5 13.xe5 h6

Après 13...h6

14.xc6+ 1–0

Les armées tsaristes avaient été chassées complètement de la Pologne et de la Lituanie. En juin le général Broussilov, considéré comme la figure emblématique de l’armée impériale, lançait une contre-offensive sur le front sud-ouest forçant les Autrichiens à battre en retraite. La vision de l’armée tsariste est reportée dans la « Feuille d’Avis de Neuchâtel » le 15 septembre 1915.

Le Général Broussilov

« En Galicie, près de Tarnopol, sous un feu d'ouragan de l'artillerie ennemie, nous avons progressé encore quelque peu en faisant des prisonniers et en enlevant des mitrailleuses. Nous avons continué à refouler les Allemands, qui se retirent vers le nord. Sur le Sereth inférieur, dans la région de Szaleszicki, l'ennemi a tenté, en prononçant une offensive, d'arrêter notre avance vers l'ouest, mais, après un combat opiniâtre, il a de nouveau été battu et culbuté. En général, les Austro-hongrois tendent à la conservation en apparence des opérations offensives, sans égards aux pertes, qui sont hors de proportion avec les résultats. (Westnik.) »

L'offensive Brousilov

C’est à ce moment-là qu’Alekhine se porte volontaire et s’engage dans l’armée.

« Alekhine entre comme volontaire, au service de la Croix Rouge sur le front galicien ; pour ses services il est décoré à deux reprises de la Croix de Saint-Stanislas et de la Croix de Saint-Georges. Grièvement blessé au dos lors de l’offensive Kerenski (Broussilov car Kerenski est alors presque un inconnu), il est soigné à l’hôpital militaire de Tarnopol et doit rester plusieurs mois allongé. Il est autorisé à jouer avec ses camarades quelques parties à l’aveugle. » Jacques le Monnier

Alekhine devait corroborer avec ce témoignage :

« Des mois entiers, j’ai dû rester au lit à l’hôpital de Tarnopol, incapable de bouger. Jouer à l’aveugle fut pour moi vraiment salvateur. A ma demande, j’ai reçu la visite de plusieurs joueurs locaux et j’ai eu la possibilité de faire plusieurs petites exhibitions à l’aveugle. Lors d’une de ces exhibitions, j’ai pu jouer ma meilleure partie à l’aveugle. » (Rapporté par l’historien Linder)

La partie ci-dessous, toutefois, est sujette à caution car l’identité de l’adversaire n’est par une certitude. De plus, dans la Revue Suisse cette partie est datée de 1918 (RSE 1921 p.157) et, ce n’est pas un secret, parfois Alekhine avait tendance à enjoliver les choses.

Alekhine,Alexander – Feldt, Tarnopol sim, 1916

1.e4 e6 2.d4 d5 3.c3 f6 4.exd5 xd5 5.e4 f5 6.g5 e7 7.5f3 c6 8.e5 0–0 9.gf3 b6 10.d3 b7 11.0–0 e8 12.c4 f6 13.f4 bd7 14.e2 c5

Après 14...c5

15.f7 xf7 16.xe6+ g6 Les blancs ont annoncé mat après 17.g4! 1–0

Rétabli de ses blessures, Alekhine retourne à Moscou et, le 26 septembre, il donne une simultanée sur 37 échiquiers (+28 =6 -3). Le 4 octobre sa présence est signalée à Odessa par le journal « Odesskie Novosti » avec une simultanée à l’aveugle sur 9 échiquiers, 9 victoires en 3 heures et 50 minutes ! En décembre Alekhine est à nouveau de retour à Moscou, puis Petrograd.

1917

Maison de Lénine, rue Carouge
Plaque commémorative

De nombreux opposants et révolutionnaires russes avaient trouvé refuge en Suisse, à Genève notamment, et ils étaient beaucoup à s’être établis rue de Carouge. Joseph Conrad a consacré un excellent roman « Sous les yeux de l’Occident » qui retrace l’atmosphère genevoise de cette époque trouble.

Alexander Fyodorovich Ilyin (1894-1941)

L’un d’eux, Alexander Fyodorovich Ilyin (1894-1941) fut même sacré champion de Genève en 1914. Expulsé du collège de Saint-Petersbourg à 17 ans à cause de ses idées révolutionnaires, il vint terminer ses études dans la ville de Calvin dès 1913.

A l’issue d’un tournoi à handicap joué au Café de la Couronne, un match fut organisé en février 14 entre les deux meilleurs joueurs ; le Dr. Kuhne et Ilyin, mais laissons la parole à ce dernier :

« Il débuta le 17 février. Toutefois nous fûmes dans l’incapacité de le terminer. Le Dr. Kuhne dut quitter Genève pour s’installer à Neuchâtel à cause de son travail. Nous n’avions joué que trois parties avec une nulle et un gain chacun. Je fus déclaré champion de Genève sans avoir réellement combattu. » (A. Ilyin Genevsky-Notes d’un maître soviétique)

Montreux

En été 1914 Ilyin fut invité, en tant que champion de la ville du bout du lac, à disputer le XXIV championnat suisse individuel à Montreux. Il s’y rendit à bicyclette (près de 100 km) et obtint un honorable 50% après un début laborieux avec un demi-point sur trois parties.

Voici une victoire de celui qui sera considéré plus tard comme le fondateur des échecs soviétiques et qui ajoutera à son nom « Genevsky » en souvenir de son passage en Suisse.

Duhm,Andreas - Ilyin,Alexander Fyodorovi, Montreux, 1914

1.e4 e5 2.f3 c6 3.c3 f6 4.b5 b4 5.0–0 0–0 6.xc6 bxc6 7.d3 xc3 8.bxc3 d6 9.h3 e8 10.h2 f5 11.exf5 xf5 12.f4 exf4 13.xf4 d5 14.e3 d6 15.a4 e7 16.d4 a6 17.d2 ae8 18.af1 f7 19.f3 c8 20.e5 xf4 21.xf4 c5 22.c6 f7 23.g5 h6 24.d2 d7 25.b8 xa4 26.xc5 b5 27.f2 e6 28.d4 f5 0–1 (temps !?)

Après 28...♘f5 0–1

Dietrich Duhm (1880-1954) partagea toutefois la première place avec Moriz Hennberger. Il était en « zeitnot » avec une cadence de 28 coups en 1 heure et 15 minutes pour les 5 coups suivants. Le tournoi c’est joué les 13 et 14 juin avec 3 parties le samedi et 2 le dimanche. (RSE p.108)

Puis, pour terminer ses vacances avant la reprise des cours en automne, il retourna à Saint-Pétersbourg et, surpris par le début du conflit, Ilyin fut contraint de rester en Russie. Le 15 mai 1915, il fut mobilisé dans l’armée tsariste et dut rejoindre le front.

Attaque allemande au gaz

« C’était la période la plus difficile de notre campagne, lorsque nos troupes, manquant de munitions, étaient constamment en retraite face à la pression des forces germano-autrichiennes. La moyenne de l’espérance de vie d’un soldat de l’infanterie était à ce moment-là estimée de quelques jours. Moi aussi je ne fus pas longtemps apte au service. Le 30 mai j’ai été empoisonné par les gaz allemands près de Varsovie. Lorsque je retrouvais mes facultés et revint au front, je fus sérieusement blessé le 9 juin par un éclat d’obus près du village de Peski. » (Ilyin Genevsky-Notes d’un maître soviétique)

Pratiquement paralysé et ayant perdu temporairement l’usage de l’ouïe, de l’odorat et la mémoire, Ilyine fut évacué à l’hôpital militaire de Petrograd.

En janvier 17 Ilyin, qui avait été déclaré inapte au service, avait recouvré presque tous ses sens et revint aux échecs. Il participa au championnat de la ville mais il l’abandonna rapidement pour s’investir pleinement dans la 1ère révolution de mars 1917 (du 23 au 27 février selon le calendrier orthodoxe), une surprise totale pour les deux ténors de la future révolution d’octobre. Lenine était à Zurich et Trotsky à New York. Elle fera plus de 1400 victimes à Petrograd selon les sources officielles et entraîna la chute du régime impérial qui pourtant avait célébré en grande pompe son tricentenaire quatre ans auparavant.

Petrograd en 1917

« Les premiers incidents graves de l'année 1917 éclatent le 20 février, après que les autorités de Petrograd eurent annoncé la mise en place d'un système de rationnement, la ville ne disposant de réserves de farine que pour quelques jours. Le même jour, la plus grande entreprise de Petrograd, l'usine d'armement Poutilov, en rupture d'approvisionnement, annonce le licenciement de milliers d'ouvriers. « Du pain, du travail ! » – ces exigences économiques sont le déclencheur d'un mouvement revendicatif spontané qui, au départ, n'a rien de révolutionnaire.

Manifestation des femmes

Le 23 février, la Journée internationale des femmes – une date importante dans le calendrier socialiste – offre aux masses un prétexte pour manifester. Plusieurs cortèges de femmes défilent dans le centre-ville : étudiantes, employées, ouvrières du textile des faubourgs ouvriers de Vyborg. Au fil des heures, les rangs des manifestants grossissent, les slogans prennent une tonalité plus politique. Le lendemain, le mouvement de protestation s'étend : près de cent cinquante mille ouvriers grévistes convergent vers le centre-ville. Débordés, n'ayant reçu aucune consigne précise, les cosaques ne parviennent plus à disperser la foule des manifestants. Des centaines d'attroupements se forment, des meetings s'improvisent. Le 25 février, la grève est générale. Les manifestations s'amplifient encore, les mots d'ordre sont de plus en plus radicaux : « À bas le tsar ! », « À bas la guerre ! » Nicolas Werth

Le 2 mars le tsar abdiquait

« Suivant le mot de Lénine, la Russie était devenue - le pays le plus libre du Monde - et il fut le premier à l’exploiter. » Orlando Figes

Le futur général en chef des armées blanches, Denikine minimisa l’évènement :

« Un mouvement sans meneurs, composé seulement d’éléments déchaînés, sans but ni plan, ni mot d’ordre. »

Au même moment, Alekhine est à Moscou et joue au club central. C’est une des rares parties de cette période troublée qui nous est parvenue, car les activités échiquéennes sont stoppées et les magazines cessent d’être publiés.

Nicolas II

Rabinovich,Abram Isaakovich – Alekhine,Alexander, Moscow exhib. 1917

1.e4 e5 2.c3 c6 3.c4 f6 4.f4 c5 5.xf7+ xf7 6.fxe5 e8 7.h5+ g8 8.f3 e7 9.d5 f7 10.h4 e7 11.g3 g6 12.f4 h6 13.0–0 g5 14.xg5 hxg5 15.f3 d6 16.exd6 cxd6 17.d4 e6 18.e7+ xe7 19.f8+ h7 20.xe7 xe4 21.xg5 xd4+ 22.e3 g4 23.b5 f6 24.f4 g6 25.d1 xc2 26.xd6 b1+ 27.f1 e4 28.d4 d5 0-1

Après 28...♝d5 0-1

Une exhibition pour la galerie avec un sacrifice romantique digne de la période d’Anderssen.

Le 28 mai, le père d’Alekhine, membre de la 4e Douma et maréchal de la noblesse du gouvernement de Voronej, décède.

C’est aussi la tourmente pour les échecs et l’Union panrusse crée en 1914, une organisation datant de l’ancien régime comme le souligne l’un des meilleurs joueurs de l’époque Grigory Levenfish (1889-1950) : «Malheureusement elle avait pris pour modèle l’union bourgeoise des échecs allemands, même s’il était évident que dans les conditions nouvelles, de nouvelles formes étaient nécessaires. »  

Lénine dans la presse zurichoise

En avril 1917, Lénine avait quitté la Suisse depuis Zurich, accompagné d’une trentaine de fidèles, traversant l’Allemagne pour rejoindre la Russie via la Suède et la Finlande avec la bénédiction du Kaiser, dans un wagon jouissant du statut d’exterritorialité. Des comptes courants avaient été ouverts par la « Reichsbank » au nom de Lénine, Trotski et plusieurs autres révolutionnaires en Suède et Norvège pour soutenir la Révolution et la propagande défaitistes.

« Des millions de projectiles destructeurs ont été tirés pendant la guerre mondiale, les plus puissants, les plus violents, ceux qui avaient de loin la plus longue portée parmi tous ceux que des ingénieurs ont jamais inventés. Mais aucun n’a tiré à plus longue distance, aucun n’a joué un rôle aussi décisif dans toute l’histoire récente que ce train qui, chargé des révolutionnaires les plus dangereux, les plus déterminés du siècle, quitte la frontière suisse et fonce au-dessus de toute l’Allemagne pour atterrir à Saint-Pétersbourg et y faire éclater l’ordre du temps. » Stefan Zweig (Le wagon plombé)

Lénine à la Gare Finlande de Saint-Pétersbourg en 1917
 
Toutes les parties commentées de l'article.

Je tiens à remercier Gérard Demuydt pour la mise en ligne de mes articles et le Musée Suisse du Jeu de La Tour-de-Peilz www.museedujeu.ch pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld.

Georges Bertola 

Rédacteur en chef de la revue Europe-Échecs

Georges Bertola

Publié le 03/10/2017 - 21:32 , Mis à jour le 18/10/2017 - 18:05
Les réactions (5)
Tous nos membres ayant un abonnement en cours de validité (hors période d'essai) peuvent commenter les articles. Abonnez-vous!
GeorgesBertola - 08/10/2017 08:52
Merci pour vos commentaires très positifs , c'est effectivement 9,5 sur 11 (+9 =1 -1) la suite le mois prochain...

Ulysse - 07/10/2017 20:49
J'aime l'histoire, j'aime les échecs, et donc j'aime l'histoire des échecs, et les échecs à travers l'histoire. Merci à Georges Bertola (et à ses appuis techniques!) pour ses excellents articles "historico-échiquéens" sur les grands champions, replacés dans le contexte humain et historique.

macounet - 07/10/2017 20:44
très bel article.
mais n'y aurait-il pas une coquille ?

Après 11 rondes, il doit être interrompu, le Russe Alexandre Alekhine (1892-1946) était en tête avec 9,5 points sur 12.

ne serait-ce pas 9,5 / 11 ? ou bien 12 rondes avaient été disputées.