Alekhine et la révolution (2)

C’est durant cette période, en 1919, et dans des circonstances demeurées obscures, qu’Alexandre Alekhine aurait été arrêté et même condamné à être fusillé pour haute trahison.

« Malheureusement ce jeune et brillant maître, issu de la haute bourgeoisie russe, semble avoir péri dans un des innombrables massacres organisés par les soviets. » Alphonse Goetz (1865-1934) (champion de France officieux 1914) en 1921

Alekhine (Paris 1928)

Alekhine (Paris 1928) observe Milioukov à gauche face au philosophe russe Struve dans une partie « sensationnelle ».

1917

Petrograd, manifestation armée d'ouvriers et de soldats

Après l’abdication du tsar Nicolas II, le ministre des affaires étrangères du gouvernement provisoire, Milioukov, s’était engagé à poursuivre la guerre jusqu’à la victoire finale aux côtés des alliés. Ceci provoqua des manifestations armées de la part des ouvriers et des soldats, soutenues par le soviet (Un contre-pouvoir représentant le peuple alors que le gouvernement provisoire représentait plutôt la bourgeoisie). Ils exigeaient une paix immédiate et la redistribution des terres aux paysans et, bientôt, Milioukov fut contraint à la démission.

Fyodor F.Ilyin, alias Raskolnikov, était un des meneurs de la Révolution de février et de la révolte des marins de Kronstadt contre leurs officiers. Arrêté puis relâché en novembre, il rejoignit Lénine en dirigeant le détachement de marins envoyés à Moscou pour réprimer les discours anti-bolcheviks.

Raskolnikov

Les marins de Raskolnikov firent régner la terreur avec le prétexte de rechercher des stocks d'armes. Les marins firent usage de la violence en pratiquant des fouilles, des arrestations et des exécutions pour écraser toute résistance. Raskolnikov, alors considéré comme un héros de la Révolution, n’était autre que le frère du joueur Alexandre Ilyin Genevsky !

Entre-temps un nouveau gouvernement dirigé par un aristocrate, le prince Lvov, fut incapable de réunir suffisamment d’appui.

Lvov laisse sa place au jeune avocat socialiste Kerenski. Il est d’abord perçu comme l’homme providentiel mais son refus de se désengager dans le conflit qui l’oppose aux empires centraux, avec la mise sur pied d’une offensive en Galicie en juillet 1917, tourne au désastre et provoqua bientôt sa chute.

Kerenski sur le front en 1917

« La Russie passe dès lors vite d’une guerre civile larvée à une guerre civile ouverte qui sourd des tréfonds même de la société : dès la fin juin, les soldats refusent en nombre croissant d’obéir à leurs officiers et commencent à déserter massivement ; les paysans soldats voulaient la terre depuis longtemps et, depuis juin 1917, des centaines de milliers d’entre eux ont quitté les tranchées, planté leur baïonnette en terre et sont partis au village se partager les biens des grands propriétaires. Pour ces déserteurs, comme pour les soldats restés dans les tranchées, la paix est l’unique garantie de participer au partage de la terre. Or toutes les forces politiques, sauf les bolcheviks, leur disent : La paix est impossible avant la victoire, la terre intouchable avant l’Assemblée constituante. » (Histoire de la guerre civile russe Jean-Jacques Marie Talandier 2015)

Lénine lors de la révolution d'octobre

La 2e révolution d’octobre vit Lénine succéder au jeune avocat Kerenski et la réalisation de son credo « Tout le pouvoir aux Soviets ! » qui allait déboucher sur la dictature du prolétariat. Le couronnement de sa victoire, avec la prise du palais d’hiver le 6 novembre, est bien loin du mythe soviétique entretenu par le film d’Eisenstein.

Le film d’Eisenstein

« Jamais une échauffourée de si petite envergure (une dizaine de victimes, d'après les historiens soviétiques) n'a eu des conséquences aussi prodigieuses, et une fois de plus, le sort de la capitale décida de celui du pays tout entier Léon Poliakov (Les totalitarismes du XXe siècle, Fayard).

1918

La situation est peu réjouissante dans la capitale des tsars en 1918 :

« A Petrograd il n’y a rien, ni secours ni urgence. Ce qu’il y a c’est une ville de trois millions d’habitants, violemment ébranlée dans la base même de son existence. Il y a beaucoup de sang qui coule dans les rues et les maisons. » (Isaac Babel Chroniques de l’an 18)

Isaac Babel

Le témoignage du 4e champion du monde de l’histoire, Alexandre Alekhine (1892-1946) corrobore les faits vu depuis la planète échecs :

Le jeune Alekhine

« L’activité échiquéenne à Petrograd et Moscou, loin de s’épanouir à partir du début de la première guerre mondiale, s’est complètement éteinte après la Révolution d’Octobre. Les salles élégantes de la Société de la Finance et du Commerce de Petrograd, qui avaient été le quartier général de la Société d’Échecs de Petrograd pendant plusieurs années, sont devenues durant quelques temps un repaire des gardes rouges qui passaient leur temps, non à jouer aux échecs, mais à jouer avec les pièces. Quand finalement cette troupe s’en est allée, les derniers échiquiers qui restaient étaient complètement endommagés, les pièces mélangées se trouvant par terre avec quasiment tous les cavaliers manquants… » (Source Alekhine, Das Schachleben in Sowjet-Russland, Berlin 1921)

Scène de pillage à Petrograd

Puis il ajoute que l’infatigable Julius Ossipowitsch Sossnitzky réussit, après la Révolution d’Octobre, à soustraire dans son appartement la très précieuse bibliothèque d’échecs du club et à la sauver de la folie destructrice des gardes rouges. Toutefois, son espoir de voir des temps meilleurs pour les échecs ne se réalisa pas car il succomba, en février 1919, à l’épidémie de typhus qui faisait rage dans toute la Russie.

On peut s’interroger sur l’exactitude de la date de ce témoignage de Vitaly Halberstadt (1903-1967) qui émigra en France après la guerre civile :

« Petrograd 1918 : j’avais entendu dire qu’Alekhine allait donner une simultanée au club d’échecs situé dans les locaux de la Société de la finance et du Commerce. Malgré ma grande timidité (à l’époque je n’étais encore un écolier), je me rendis à l’adresse indiquée et, en payant de 50 kopecks, je fus admis dans la salle de jeu. Au travers d’un incroyable nuage de fumée, j’ai pu observer un magnifique jeune homme qui jouait à toute vitesse une simultanéecontre 20 joueurs et en plus deux parties à l’aveugle. Je me plaçais derrière l’un d’eux qui semblait pleinement à son aise. Alekhine arriva devant son échiquier, alors que son adversaire hésitait à jouer son coup. Alekhine le fusilla du regard pendant quelques secondes avant de lui dire :

- Vous abandonnez ? -

Stupéfaction de la part de son adversaire, alors Alekhine consciencieusement s’appliqua à lui démontrer qu’en réponse à son coup, il répliquerait avec une variante gagnante impliquant un sacrifice de pièce, faisant chuter trois ou quatre pièces sur le sol lors de sa démonstration (les mouvements d’Alekhine étaient déjà ceux d’un caractère nerveux). Puis il continua sa ronde, s’arrêtant de temps en temps quelques secondes pour dicter un coup de l’une des parties à l’aveugle. »

Une rencontre curieuse est rapportée par le fameux compositeur Dmitri Chostakovitch :

« A l’époque où j’habitais Leningrad dans les premières années qui ont suivi la Révolution, je ne manquais aucune sortie de film. Un jour je suis allé au cinéma, au foyer les spectateurs feuilletaient paisiblement les journaux exposés. Soudain un homme insignifiant, sobrement vêtu, est arrivé, il a jeté un regard mélancolique sur une des tables où se trouvait une partie d’échecs interrompue négligemment. Il a examiné avec attention la position des figures ; je me suis alors écrié avec insouciance :

Dmitri Chostakovitch

- Et si nous faisions une partie ?

L’homme m’observa d’un œil inquisiteur, sourit avec indulgence et acquiesça. La rapidité de mes mouvements parut étonner mon adversaire ; sans doute n’avait-il pas l’habitude de jouer avec un sprinter comme moi. Il réfléchit un moment et, sans que je me sois rendu compte de rien, mon roi se retrouva soudain en situation périlleuse. Nerveusement, je cherchai le salut et sentis le regard pénétrant de l’inconnu posé sur moi. En définitive jamais encore je n’avais perdu de cette manière. Quelque chose dans mon jeu semblait pourtant avoir éveillé son attention car il me demanda :

- Ça fait longtemps que tu joues aux échecs?

- Trois ans répondis-je.

Et il me posa une autre question :

- Et tu me connais?

- Non.

- Dans ce cas, permet moi de me présenter ; Alexandre Alekhine. »

(Dmitri Chostakovitch, Krzysztof Meyer, Fayard 1994)

La capitale des tsars se voit désertée d’un tiers de sa population. Au début de 1918, Alekhine se rendait souvent dans l’appartement de Peter Petrovich Saburof (1880-1932), président de l’association russe des échecs, mais ce dernier inquiété par les bolcheviks se réfugia rapidement en Suisse. Après le départ de l’homme qui avait fortement contribué, avec son père, au passé glorieux échiquéen de St-Pétersbourg, la situation des joueurs devint de plus en plus précaire.

Petrovich Saburof

Livre d'Alekhine

Alekhine, dont les origines nobles le rendaient suspect aux yeux des révolutionnaires, rejoint Moscou mais curieusement peu d’informations filtrent dans son petit opuscule sur sa vie en Russie soviétique.

Soldats russes et allemands en 1917 à Brest-Litovsk

La paix de Brest-Litovsk, signée le 3 mars 1918, met fin à la guerre entre les puissances centrales et le gouvernement des Soviets. La Russie se voit amputée d’un quart de son territoire. Le 17 juillet le tsar détrôné Nicolas II est massacré avec toute sa famille à Ekaterinenbourg. La guerre civile s’enflamme avec un déchaînement de violence aveugle opposant l’armée rouge aux forces des armées blanches.

Voici une des parties datées de mars 1918. Elle était écrite de la propre main d’Alekhine dans des carnets dont l’épouse d’Alekhine avait autorisé la publication après la mort du champion.

Ossip S. Bernstein en 1930

Son adversaire, Ossip S. Bernstein (1882-1962), originaire d’une famille juive de riches négociants, était un homme d’affaires avisé. Après avoir terminé ses études universitaires à Hanovre et Berlin, il devint en 1906 docteur en droit de l’université d’Heidelberg avant de s’établir à Moscou comme jurisconsulte de Banque et de Compagnie d’assurances. Après la Révolution d’octobre, Bernstein se retrouva bientôt ruiné. C’est probablement la première partie que nous connaissons jouée par Alekhine après la Révolution d’octobre.

Bernstein,Ossip – Alekhine,Alexander, Moscou (exhibition), 1918

1.e4 e5 2.c3 f6 3.c4 c5 4.d3 d6 5.e3

Une invitation à ouvrir la colonne f.

5...0–0 6.xc5 dxc5 7.ge2 e6

Typique de l’attitude d’Alekhine, il privilégie le jeu de pièces au détriment de la structure et cherche les complications tactiques.

8.xe6 fxe6 9.0–0 h5

Empêche la poussée f2–f4.

Après 9...♘h5

10.d2 c6 11.f3

Fautif était 11.f4? exf4 12.xf4 g5–+

11...e7 12.d1 ad8 13.e3 f4 14.g3 h3+

Devant la passivité de l’adversaire 14...g5!? était à considérer.

15.g2 g5 16.h4 f7 17.f2 d6 18.b3

S’oppose à la poussée c5–c4.

18...d4 19.g4 f7 20.f4

Le GM Khalifman préfère 20.c3!? pour déloger le cavalier centralisé.

20...exf4 21.xf4 e5 22.e2

Si 22.d5 e6 23.ge3 c6 24.c3 d6 25.af1 offre des chances égales selon Khalifman.

22...e6 23.e3 d6 24.af1 xf2+ 25.xf2

« Une position tranquille dans laquelle il semble peu probable que quelque chose de dramatique puisse se produire. » MI Golombek

Après 25.♖xf2

25...xb3!? 26.c3

Après 26.axb3 xe4 27.e1 xf2 28.xf2 f8 29.e1 c6+ 30.g1 e4 31.dxe4 xe4 les noirs ont l’initiative.

26...d4

Plus tranchant 26...d2!? 27.xc5 6xe4 28.dxe4 xe4 29.xc7 c8 30.xb7 xf2 31.xf2 f8+ 32.g2 xa2 avec des chances égales.

27.xc5 xe2?!

Trop optimiste 27...c6!? Khalifman

28.xe2 f8 29.d5?!

Après 29.xc7 f6 30.h3!? et les blancs ont quelques chances grâce au pion de plus.

29...xd5 30.exd5 e4! 31.d4?

Meilleur 31.dxe4 xe4 32.c4 avec des chances égales.

31...b5 32.c3?!

Intéressant est 32.d1 xd4 (32...e8 33.c3 et la tour noire est moins active.) 33.xe4 xc2 34.c4 e1+ 35.h3 f7 36.e4 d3 37.e8+ f8 38.e7 avec la nulle en vue. Maintenant les noirs disposent d’un très bon coup.

32...f3! 33.d1 d3

Après 33...♖d3

34.f2?!

Un meilleur essai 34.a4!? xc3 35.xc3 xc3 36.xe4 f8 suivi de 37…Tc4 et la structure blanche permet aux noirs d’essayer de jouer pour le gain.

34...xc3 35.c2?

Perd de manière forcée. Si 35.xd3 xe2 36.c5 était plus compliqué. 36...b5 37.xe4 (37.e6 c3 38.xc7 b4 39.d6 f7–+) 37...b4 38.f3 c1 offre peu d’espoir.

35...xd5 36.b2

Si 36.xd3 e3+ 37.f2 xc2 38.c5 b6 39.xe4 xd4–+ Khalifman

36...xd4 37.xb7 d2 38.g1

Si 38.f1 e3 39.e4 xa2–+

38...e3 39.e4 d1+ 40.g2 e2 41.g5 f8 42.b8+ e7 43.f3 e1 0–1

« Immédiatement après la révolution bolchévique du 17 octobre 1917, toutes les activités échiquéennes officielles organisées à Petrograd et Moscou cessèrent. Au départ l’attitude des nouvelles autorités était de dévaloriser la pratique des échecs, rejetée comme un passe-temps bourgeois. » L. Skinner & P. Verhoeven

1918, Moscou, anniversaire

Les joueurs se réunissaient plus ou moins clandestinement dans des appartements, souvent occupés par des amateurs passionnés. La majorité des joueurs étaient issus des classes aisées et, durant cette période, les parties d’Alekhine, qui nous sont parvenues, proviennent essentiellement d’une seule source : ses carnets. Elles furent souvent publiées bien des années plus tard.

La plupart des tournois officieux de cette époque n’ont laissé aucune trace, si ce n’est quelques témoignages de joueurs.

« En 1918, j’ai déménagé à Moscou, j’ai joué contre Alekhine lors d’un tournoi organisé dans un appartement privé. Alekhine remporta le premier prix, joliment et facilement, devançant les autres participants, Grigoriev, Zubarev, Grekov, Gelbak et autres, comme dans tous les tournois auxquels il a participé. » Baranov

Grille du tournoi de Moscou 1918

En avril 1918, Alekhine gagne un petit tournoi triangulaire opposé à deux des plus forts joueurs de Moscou. Il devance Vladimir I. Nenarokov (1880-1953) et Abram I. Rabinovich (1878-1943) sans perdre une seule partie.

Vladimir I. Nenarokov (1880-1953)

Alekhine,Alexander - Nenarokov,Vladimir Ivanovich, Moscou, 1918

1.e4 c5 2.f3 c6 3.d4 cxd4 4.xd4 g6 5.c3 g7 6.e3 f6 7.h4!? d6

La recette contre une attaque latérale est souvent une réaction centrale, par exemple 7...0–0 8.h5 d5! 9.hxg6 hxg6 10.xc6 bxc6 11.exd5 xd5 12.xd5 cxd5 avec une égalisation facile.

8.e2 h5 9.f3 d7 10.d2 a6 11.d5!?

Logique était 11.0–0–0 pour lier les tours.

11...xd5 12.exd5 e5 13.c4 c8 14.c1 0–0 15.g4!?

Avec l’idée ouvrir le jeu sur l’aile roi mais les blancs, avec leur roi au centre, ont crée une situation confuse.

Après 15.g4!?

15...hxg4 16.f4

Une petite finesse pour faciliter la poussée du pion h.

16...f3+ 17.xf3

Après 17.xf3 gxf3 18.xf3 b5 rien n’est vraiment clair.

17...gxf3 18.h5 g4 19.hxg6 fxg6 20.h2?!

Les blancs ont provoqué l’ouverture de la colonne h pour l’attaque mais les ressources des noires sont pour le moins égales face à la position très exposée du roi blanc. Nécessaire semblait 20.f2 ou 20.g1!? qui méritait examen selon Khalifman

Après 20.♕h2?!

20...d7?

L’erreur décisive, après 20...h5 21.e6 a5+ les noirs conservaient de bonnes possibilités.

21.h7+ f7 22.h6! h8

Si 22...h5 23.e6 g8 24.xh5 gxh5 25.xh5+ f6 26.d4#

23.xg6+ g8 24.e6 xe6 25.d4 1–0

Pénurie alimentaire à Moscou

A Moscou, où dans un premier temps, les privations provoquées par la pénurie alimentaire se firent moins sentir que partout ailleurs, furent à nouveau le principal problème pour survivre. Mais les joueurs d’échecs réussirent à maintenir le contact et à s’entraider malgré les obstacles posés par les bolcheviks qui avaient fermé tous les clubs d’échecs.

Maxime Gorki en 1907

La vie d’Alekhine ne tenait plus qu’à un fil dans ces temps de grandes turbulences où les exécutions sommaires étaient légion. L’écrivain Maxime Gorki, outré par la diffusion du lynchage dans les villes, assura en décembre 17 avoir dénombré 10.000 cas de décisions de justice sommaire depuis l’effondrement de l’ancien régime. (Source : La Révolution russe - Orlando Figes Folio histoire 2009).

Bogatyrchuk (1892-1984), qui avait été libéré par les Allemands en septembre 14 après le tournoi de Mannheim en compagnie d’Alekhine, rapporta :

Le jeune Alekhine

« Alekhine se trouvait confronté à deux problèmes ; comment rester vivant et comment ne pas perdre l’espoir de devenir champion du monde. »

Nina Berberova remarquait par ailleurs à propos de cette génération de Russes née entre 1890 et 1900 qu’elle a été exterminée aux trois quarts, d’abord par la Première Guerre mondiale, puis par la guerre civile.

Alekhine vit alors une période d’errance sans trop savoir où aller. En automne il est à Kiev, une ville dangereuse qui connaîtra douze changements de régimes et occupations successives entre mars 17 et juin 1920. Dans son roman « La Garde blanche » Mikhaïl Boulgakov donne une description surréelle d’une Kiev au printemps 18 sous la coupe des bolcheviks emplie de réfugiés du Nord mais où la présence des Allemands et du gouvernement ukrainien fantoche de l’Hetman Pavlo Skoropadsky leur donnaient quelques espoirs. Ce dernier s’était engagé à protéger leurs biens et à leur trouver du travail… (Source: La Révolution russe. O. Figes Folio histoire 2009)

L'Armée blanche en 1919

Alekhine devait certainement mener une vie de vagabond, comme beaucoup de jeunes gens issus de la noblesse, qui pour sauver leur peau, fuyaient leurs régiments et traversaient le pays pour rejoindre les villes du Sud. Citons à nouveau O. Figes :

« C’était une génération déshéritée qui n’avait rien à perdre dans une guerre civile. Beaucoup avaient déjà vu leurs familles dépossédées de leur domaine au profit de la paysannerie, quand la révolution n’avait pas ruiné leurs carrières, leurs espoirs et leurs attentes. »

Odessa

Puis Alekhine est à Odessa jusqu’à l’été 1919 qui, jusqu’en novembre 1918, était sous surveillance allemande.

Il dispute plusieurs parties contre Boris Verlinski (1888-1950) qui avait été couronné champion d’Odessa en 1912. Verlinski était sourd et muet ce qui ne l’a pas empêché de devenir l’un des meilleurs joueurs soviétiques de l’époque.

Alekhine assis tout à droite, à Odessa, Verlinski est debout, 3e depuis la droite.

Alekhine,Alexander – Verlinsky,Boris, Odessa m, 1918

1.e4 e5 2.d4 exd4 3.c3 dxc3 4.xc3 c6 5.c4 d6 6.f3 f6 7.b3 d7 8.g5 e5 9.b5 c6 10.f4 cxb5

Si 10...eg4 11.c4 avec une attaque cinglante affirmait Alekhine. En 1996, ce coup est présenté comme une nouveauté avec la variante 11...d5 12.xd5 xd5 13.exd5 c5 14.dxc6 e7+ 15.f1 0–0 (Fedoseev - Obhukov, Russie 1996) avec une position loin d’être claire.

11.fxe5 dxe5 12.e3!

« Le coup décisif dont la force réside dans le fait que les noirs ne peuvent développer leur fou roi. » Alekhine

Après 12.♗e3!

12...d6?!

Si 12...a6 13.d1 c7 (13...e7 14.c5 e6 15.xe7 xb3 16.xf8 xf8 17.axb3 d8 18.d5+–) 14.b6!+– Alekhine

Critique était 12...a5! 13.0–0 (13.d1 a4 14.xb5 xb5 15.xb5 b4+) 13...a4 14.xb5 d6! et les noirs pouvaient terminer le développement.

13.xb5 0–0 14.d1 e8 15.0–0 e7?

Meilleur 15...h6! 16.xf7 xf7 17.xd6 xd6 18.xd6 xd6 19.xf7 h7 +=

16.xd6 xd6 17.a3!?

Plus précis 17.xd6! xd6 18.xf7+–

17...d8

Nécessaire était 17...h6 Les blancs, malgré quelques imprécisions, vont conclure avec brio.

18.xf7 g4 19.xd6 e8 20.g5 c7 21.b3 e2 22.xe5+ h8 23.c1 f8!

Après 21...♖f8!

24.d1!!

« Le seul coup après l’ingénieuse ressource des noirs qui sauvait presque la partie. » Alekhine

24...a5 25.xe2 xe5 26.d5 1–0 Une partie romantique !

Soldats français à Odessa en 1919

Depuis l’armistice du 11 novembre 1918, un corps expéditionnaire allié (français et grec) avait débarqué dans les quatre ports russes de la Mer Noire. Jusqu’en mars 1919, les Français sont à Odessa mais l’ordre est donné d’évacuer la ville sous la menace des forces rouges.

Beaucoup de ceux qui ont voulu quitter Odessa ont pu le faire en monnayant leur départ au prix fort, mais Alekhine, comme d’ailleurs l’écrivain Ivan Bounine (prix Nobel de littérature 1933), sont restés ou plus probable n’ont pas réussi à embarquer.

« Le 6 avril 1919 les forces alliées laissent, sans combat, la cinquième ville de l’Empire russe entre les mains des bolchéviques. Des troupes un peu particulières, plus proches de la vision défendue par l’opposition militaire lors du VIII congrès que de l’Armée rouge version Trotski – Six cents garçons bancals à la tête d’une bande de bagnards – écrit le romancier Bounine. » Source: La guerre civile russe 1917-1922 A. Jevakhoff Perrin 2017)

L’écrivain Nabokov, auteur du célèbre roman « La Défense Loujine », a quitté la Russie dans les mêmes conditions depuis Simféropol. Il s’est embarqué dans la soirée du 15 avril 1919 à bord d’un petit cargo en compagnie de son père, Dimitri Nikolaïevitch Nabokov, ministre de la Justice de Crimée. Voici son témoignage :

« Nous sortions de la baie en zigzaguant, alors que je disputait une partie d’échecs avec mon père, un des cavaliers avait perdu sa tête et un jeton de poker remplaçait une tour qui manquait. » Le bateau qui emporte les Nabokov s’appelle Nadejda, espérance en russe. (Source: Les Russes Blancs A. Jevakhoff Tallandier 2007)

Dimitri Nabokov en 1914

1919

En août 1919, les armées blanches sont de retour à Odessa.

« La guerre civile reste néanmoins marquée par une succession de retournements, où des masses indécises peuvent inverser de façon inattendue le cours des évènements. » (Histoire de la guerre civile russe Jean-Jacques Marie Talandier 2015)

Le 29 décembre nouvel ordre d’évacuation qui marque la fin de l’aventure des armées blanches. C’est durant cette période et, dans des circonstances demeurées obscures, qu’Alekhine aurait été arrêté et même condamné à être fusillé pour haute trahison.

« C’était il y a longtemps et ça n’est jamais arrivé. » Evguénia Guinzbourg

Affiche « La terreur rouge »

Avant de tenter de cerner les faits, je ne peux m’empêcher de vous livrer ce conte romanesque :

« En 1917(?!) à Odessa, dans les geôles de la Tcheka, le Docteur Alekhine joua la plus émouvante partie de sa vie, le journal parisien Dimanche Illustré du 21 septembre 41 se fait l’écho d’une légende tenace. Alekhine est sorti de sa cellule pour jouer contre Trotski. Toujours muet le commissaire du peuple fit signe à son partenaire de prendre place. Et la partie commença, Alekhine, en proie à une tension nerveuse intense, l’entreprenait, écartelé par ce dilemme : pour flatter Trotski devait-il le laisser gagner ? Mais ne risquait-il pas, ce faisant, de lui paraître lâche et l’irriter ?… Au milieu de cet effroyable tourment il commit, pas toujours volontairement, quelques erreurs… Tout à coup leurs regards se rencontrèrent. Alekhine lut dans les yeux aigus du commissaire quelque chose qui ne pouvait être que de la pitié ou du mépris. Il en eut froid dans le dos. Instantanément il décida de changer de tactique… Au bout d’une demi-heure Alekhine avait gagné la partie. Trotski se leva et, sans même saluer, s’en alla… Le lendemain matin un fonctionnaire lui apportait, d’ordre du commissaire du peuple, un papier l’autorisant à quitter la Russie. » (Source Jacques Le Monnier 75 parties d’Alekhine)

La force de Trotski comme joueur d’échecs devait être celle d’un amateur pas très éclairé comme le révèle l’anecdote suivante :

« Trotski lors de son séjour à New York (il y était pendant la première Révolution de février 17) avait défié un de ses vieux amis aux échecs car il se considérait manifestement comme un bon joueur. Il s’avéra qu’il n’était pas très bon et après avoir perdu la partie, il piqua une colère et refusa d’en jouer une autre. » (Source : La Révolution russe. O. Figes Folio histoire 2009)

La plupart des historiens doutent de l’histoire de sa rencontre avec Alekhine. La Tcheka fut crée en novembre 1917 et, en 1919, Trotski n’était probablement pas à Odessa, trop occupé à diriger les forces de l’Armée rouge, souvent en manque d’équipements et décimée par le typhus.

Trotski s'adressant aux soldats

« En 1902 Lev Davidovitch Bronstein avait inscrit « Trotski » sur un faux passeport après son évasion des prisons tsaristes. Un patronyme qu’il devait à son maton qui ne fut pas juif (Une pratique courante ; Kamenev alias Rozenfeld ou Zinoviev alias Apfelbaum) et était une condition de sécurité élémentaire. » Pierre Brouhé - Trotsky Fayard 1988 –

Ceci allait coûter très cher aux juifs de Russie, avec pour conséquence de nombreux pogroms exécutés par les Russes blancs alliés aux Cosaques. Alors que peu de juifs étaient bolchéviks, beaucoup étaient présents dans les élites et la propagande blanche présenta le régime bolchévik comme une conjuration juive et propagea le mythe que tous les grands dirigeants étaient juifs, ce qui fit dire au grand rabbin de Moscou : « Ce sont les Trotski qui font les révolutions et les Bronstein qui payent l’addition. »

Alekhine en uniforme

En ce qui concerne Alekhine, issu de la noblesse, ancien interne de la Haute Ecole de Droit de St-Petersbourg, qui avait porté l’uniforme militaire tsariste et était entré au ministère des Affaires Etrangères, il semble fort probable qu’il se soit un jour retrouvé prisonnier de la Tcheka. Pour retrouver l’ambiance de cette période sombre de la vie d’Alekhine nous disposons de quelques nouvelles d’un de ses contemporains, le socialiste révolutionnaire Yakov Braun (1889-1937). Le « Gambit du diable » (Ed. Le cherche midi 2007), redécouvert 70 ans après sa mort, nous plonge au cœur d’une ville, Kiev ou Odessa où, la guerre civile bat son plein, occupée à tour de rôle par des Rouges, des Blancs et autres bandes de tout poil avec la mort en filigrane.

Sa description des joueurs d’échecs est assez sinistre :

« Au milieu d’un épais nuage de tabac, ces gens aux visages décomposés, aux regards fixes et inexpressifs, aux mains rapaces planant, indécises, au-dessus des tables d’échecs, semblaient sortis du cerveau d’un ivrogne pris de délire au point de jour. Commissures abaissées, leurs lèvres pincées de fièvre, empoisonnées de mauvais tabac et de café fort refroidi, exsudaient un fiel mordant ou bien vomissaient des malédictions hystériques, se tordaient de fine ironie ou bien tonnaient d’un rire guttural et forcé, reflétaient une omniscience de maniaque ou un courage de suicidaire, mais leurs visages… leurs visages conservaient cette tension fantastique, cet oubli de soi-même qui n’appartiennent qu’aux toxicomanes et aux joueurs d’échecs. »

Dans son livre « The Adventure of Chess », Edward Lasker sous-entend qu’Alekhine aurait vendu ses services en retournant sa veste à plusieurs reprises aux occupants successifs ; bolchéviks, Russes blancs et autres contre-révolutionnaires qui se succédaient à un rythme accéléré. Un jeu très dangereux et dans le premier tome de « Mes illustres prédécesseurs » signé Kasparov, j’extrais ces lignes basées sur les mémoires de Bogatyrchuk :

Bogatyrchuk

« Quelqu’un qui admirait son génie l’introduisit dans un poste sûr, la commission déléguée aux confiscations des biens appartenant aux bourgeois. Le règlement de la commission prévoyait l’inscription obligatoire au parti communiste et Alekhine s’inscrivit… Mais il ne put échapper à son destin et fut arrêté par les mêmes services, évidemment sur une dénonciation et fut condamné à être fusillé. Mais à peine une paire d’heures avant son exécution Yakov Vilner (qui à l’époque travaillait au tribunal militaire) réussit à se mettre en communication avec le Président du comité populaire soviétique d’Ukraine Kristian Rakovsky qui ordonna de libérer Alekhine. »

Rakovsky et Trotski

Tout le monde, ou presque, pouvait être arrêté sur dénonciation d’un ennemi ou sur caprice du patron local de la Tchéka à cette époque. En novembre 1917 Latsis, l’un des bras droits de Dzerjinski le grand patron de la Tcheka, avait donné les instructions suivantes :

« Ne prenez pas la peine de chercher la preuve que l’accusé a agi ou parlé contre les soviets. Commencez par lui demander à quelle classe il appartient, quelles sont ses origines sociales, son éducation et sa profession. Telles sont les questions qui doivent déterminer le sort de l’accusé. Tel est le sens de la terreur rouge. » (Source: La Révolution russe. O. Figes Folio histoire 2009)

Martin I. Latsis

Les biographes Leonard M. Skinner et Robert G.P. Verhoeven, qui ont consacré un livre volumineux « Alexander Alekhine’s Chess Games 1902-1946 » (McFarland 1998), affirment que le premier semestre de 1919 est la période la plus mystérieuse de la vie d’Alekhine. De nos jours, les circonstances dans lesquelles Alekhine aurait été arrêté et les raisons de sa libération ne sont pas encore clairement établies.

« Alekhine logeait dans une chambre qui avait été habitée par un officier britannique ; celui-ci y avait laissé une valise dont Alekhine se souciait bien peu ; à l’occasion d’une rafle la valise est découverte ; elle contenait des papiers accablants. Après une heure et demie d’interrogatoire, l’ancien juge d’instruction est jeté dans une prison collective. L’on ne sait combien de temps il y resta. Quoi qu’il en soit, Alekhine ne peut se faire aucune illusion sur le sort qui lui est réservé : de sa cellule il entend tous les jours les salves d’exécutions. Il est condamné à la peine capitale et rien, désormais ne le sauvera. Pourtant, parmi ses cinq juges, il en est un (dont l’histoire n’a pas gardé le nom) qui le connaît de réputation et refuse de signer la condamnation. Alekhine est relâché mais placé en liberté surveillée ; il n’a même pas droit à une carte de rationnement… » Jacques le Monnier en 1973

Selon certaines sources, le commissaire à l’agriculture Dmitry Manuilsky est mentionné comme l’un des personnages les plus hauts placés dont l’intervention fut capitale pour sauver Alekhine. La présence d’Alekhine à Odessa en décembre 1918 et pendant la première moitié 1919 est certaine. Le 18 décembre le journal « Odesskie Novosti » signale la participation d’Alekhine à un tournoi de 6 joueurs dont Boris Verlinski mais aussi Yakov Vilner (1899-1931) champion d’Odessa en 1918.

Voici deux pièces au dossier très intéressantes. Dans « Chess Review » d’avril 1963, nous lisons sous la plume d’Edward Lasker cette anecdote troublante qui concerne le joueur juif ukrainien Ossip Bernstein :

« A Odessa il fut arrêté et emprisonné par la Tcheka, ce qui dans ces jours équivalait à être condamné à mort. Cette arrestation eut lieu pendant la terreur rouge et il suffisait d’être un membre de la bourgeoisie bien établie pour être considéré comme un criminel. Le crime de Bernstein se limitait à son rôle de consultant au service de banquiers, industriels et autres commerçants. Il y eut alors un de ces subalternes sadiques, qui apparaissent toujours quand il y a des exécutions à l’ordre du jour, pour conduire le peloton d’exécution au devant de Bernstein et des autres condamnés. Heureusement, survint un supérieur qui demanda à voir la liste des condamnés. Découvrant le nom d’Ossip Bernstein, il demanda s’il s’agissait du fameux maître d’échecs. Peu satisfait par la réponse affirmative de ce dernier, il voulut jouer une partie. Lorsque Bernstein remporta rapidement la victoire, il ordonna de le ramener en prison avec les autres prisonniers qui furent libérés par la suite. »

Certains pensent que cette histoire aurait pu parvenir aux oreilles d’Alekhine car les deux champions étaient à Odessa début 1919.

Dans une partie qui l’opposait au Dr. Arhur Kaufmann (1872-1938), l’une des rares qui nous est parvenue en ce début 1919 (jouée en juin selon Leonard M. Skinner et Robert G.P. Verhoeven), un commentaire de la main d’Alekhine publié pour la première fois dans la Revue Suisse d’Echecs en 1921 (P.170) révèle qu’il était bien en danger. Dans la phase finale de la partie, au 30e coup, Alekhine relate un incident notoire :

« A cet instant un matelot s’annonça qui désirait s’entretenir avec moi. Sans trop réfléchir je jouais encore… »

Puis au 33e coup le dénouement

« Le matelot était simplement accompagné par un commissaire qui m'arrêta et après une heure et demie de fouille infructueuse, me confisqua vêtements, objets de valeur et alliance, puis me jeta en prison. Après avoir vu de nombreux compagnons de cellule mourir et entendu que l'on fusillait, je fus soudain remis en liberté sans qu’on ne me donne aucune explication, comme lors de mon arrestation. »

Puis après sa libération, alors que le Dr Kaufmann était toujours retenu à Odessa, Alekhine put terminer sa partie.

Le joueur viennois, le Dr. Kaufmann, a probablement rencontré Alekhine comme semble l’indiquer une lettre de sa main du 24 octobre 1919.

Red Terror

« Je suis de retour à Vienne depuis environ deux mois. En Russie, j’ai vécu beaucoup d’aventures mais rien de très réjouissant. J’étais en danger, ou plutôt nous étions en danger, ma sœur m’accompagnait. Nous avons réussi à nous échapper de manière miraculeuse. Nous avons pu retourner chez nous via Odessa-Constantinople-Trieste. Toute cette histoire est digne d’un roman, je vais vous la raconter. Toutefois ce serait trop long pour une lettre. J’ai aussi pensé publier la chose, car ce que j’ai pu observer, devrait, je crois, être intéressant, indépendamment de ce que cela implique. J’en connais beaucoup plus sur le Bolchévisme, que beaucoup de ceux qui jouent frivolement avec le feu dans notre pays. » (Source: Arthur Kaufmann a Chess Biography 1872-1938 O.G. Urcan & P.M. Braunwarth McFarland 2012)

Dans un numéro de Chess Life de 1951, le Dr. Buschke publia un fac-similé d’une note manuscrite d’Alekhine, toujours extraite d’un commentaire du 31e coup de la partie qui l’opposa à A. Kaufmann avec une version légèrement différente :

« Comme explication pour avoir laissé échapper un gain si facile, je pourrais ajouter que cette partie a été jouée le lendemain de ma libération de la Tcheka d’Odessa où je me suis retrouvé en grand danger d’être éliminé (mated), c’est pourquoi j’étais fatigué. » (Source Complete Games of Alekhine Vol.1 Kalendovky et Fiala, Olomouc 1992)

Voici la pièce à conviction, une partie qui apparemment n’était qu’une exhibition.

Alekhine,Alexander – Kaufman,A, Odessa (exhibition), 1919

1.d4 d5 2.f3 c5 3.dxc5

Entre dans un gambit Dame accepté avec un temps de plus. Une partie amicale qui a opposé les deux adversaires quelques jours plus tard se poursuivit avec 3.f4 cxd4 4.xb8 xb8 5.xd4 b6 6.e4 dxe4 7.xd8+ xd8 8.e5 1–0 (Source British Chess Magazine 1956) Les blancs gagnent la qualité mais les noirs, avec un pion et la paire de fous, avaient encore des chances pour tenir la position.

3...f6

Empêche la poussée « e2–e4 », mais selon Khalifman 3...e6 4.e4 xc5 5.exd5 exd5 6.b5+ c6 7.0–0 ge7 et, au prix d’un pion isolé, les noirs ont remporté la lutte pour le contrôle du centre.

4.c4 e6 5.cxd5 exd5

5...xd5 pour éviter le pion isolé mérite considération.

6.e3 a6 7.g3 xc5 8.xc5 xc5 9.g2 0–0 10.0–0 f5

Les noirs obtiennent un contre-jeu basé sur un développement supérieur. Alekhine a pointé le plus prudent 10...e6 pour soutenir le pion isolé, souci principal de la position noire.

Après 10...♗f5

11.c3 e8 12.d4 g6 13.h3

Panov dans « 300 parties d’Alekhine » (Moscou 1954) ponctue ce coup d’un « ! » car il prévient un éventuel « …Tc8 ».

13...ce4?!

Au lieu d’échanger meilleur était 13...b6 uivi de 14…Tad8 avec un développement idéal qui compense la faiblesse potentielle «d5».

14.c1 xc3 15.xc3 e4 16.b3 b8 17.f4?!

Avec la menace «f5», mais le cavalier noir ne peut désormais plus être chassé.

17...f6 18.b5

Maintenant se sont les pièces blanches qui dominent mais la tour est dans une position aventureuse.

18...f7 19.f3

Avec l’idée de doubler sur la colonne «b» mais ce plan n’est pas convaincant.

19...a6 20.b4 a5

Selon Alekhine 20...c7 était préférable.; Intéressant était 20...b5!? car si 21.c6 b6+ etc.

21.fb3 c7

21...b5!? était toujours à considérer.

22.e3

Un coup qui s’oppose à un échec sur la diagonale « a7–g1 », nécessaire pour entrer dans les complications qui vont suivre…

22...b5

C’est à partir de cette position qu’Alekhine analyse la partie dans la Revue Suisse d’Echecs.

Après 22...b5

23.a4 bxa4 24.e6!?

Après 24.♘e6!?

Une pointe tactique basée sur la faiblesse de la huitième rangée.

24...xb4?

Alekhine indiquait deux autres variantes : 24...xe6 25.xe6+ h8 26.xb8 xb8 27.xb8+ xb8 28.xd5+–; Ou 24...a7 25.xb8 xb8 26.xb8+ xb8 27.xd5 d6 28.c6+–; Hübner pointe une faille après 24...a5!! 25.xb8 axb3 26.xb3 (26.xe8+ est approximativement égal après 26...xe8 27.d4 d2 28.xb3) 26...d4!! La pointe qui contrôle la case «h5». (Car si immédiatement 26...xe6 27.xe6+ xe6 28.b8+ f7 29.b4! coup intermédiaire qui force la dame à occuper une mauvaise case. 29...c7 30.h5+ e7 31.e8+ d6 32.d8++–) 27.a3 Et ici 27...b5! avec les menaces 28…Dxb2 et 28…Fxe6 est à l’avantage noir.

25.xc7 xb3 26.xe8 xb2

Les compensations pour la dame sont insuffisantes et 26...xe8? 27.xd5+ gagnait encore du matériel.

27.c1!

Le plus énergique, la dame vise la huitième rangée. 27.xa4 indiqué aussi par Alekhine était gagnant après 27...b1+ 28.f1 (28.g2 b2+ 29.f3? h5+ suivi du mat.) 28...d2 29.f2 xf1 30.c2+– a1 31.c8!

27...a3 28.c8 b1+ 29.f1 g6 30.xf6+ g7

C’est à cet instant que l’irruption d’un matelot qui désirait parler à Alekhine vint troubler sa concentration selon les propos rapportés dans la Revue Suisse.

31.xe4?

Une faute de main, Alekhine a indiqué 31.d7! g8 32.f8+ h8 33.f6+–

31...a2?

Kaufmann retourne le compliment, il pouvait offrir une forte résistance avec 31...dxe4 32.c3+ g8 33.xa3 c4 etc.

32.c3+ h6 33.d6!

Après 33.♘d6!

L’arrestation d’Alekhine survint à ce moment et la partie fut interrompue… Alekhine commentait encore « Mais pas 33.g5 g8 et les noirs gagnaient. » Hübner réfute 34.h8 a1 35.xg8 xf1+ 36.g2 g1+ 37.h3 xg3+ 38.xg3 g1+ 39.f3 f1+ 40.g3 et les blancs ont le perpétuel.

33...a1

Si 33...g8 Alekhine pointait le décisif 34.f5+!

34.xf7+ h5 35.g2!

Menace 36.Fe2 mat.

35...xf1 36.h3!! g5 37.g4+ g6 38.e5+ 1–0

Alekhine a annoncé mat en 5 coups : 38.e5+ h6 39.c6+ g7 40.d7+ h8 41.e8+ g7 42.f7+ h8 43.f8#

Alekhine restera toujours évasif au sujet de sa captivité, mélangeant habilement fiction et réalité, comme témoigna le joueur Pablo Moran dans son livre « A. Alekhine, Agony of a Chess Genius » et qui l’a côtoyé durant ses dernières années. Interrogé sur cet évènement, souriant et changeant rapidement de sujet, il répondit laconique : « De l’histoire ancienne. »

Jacques Le Monnier

Je dédie cette chronique à la mémoire de Jacques le Monnier collaborateur d’Europe-Échecs pendant de nombreuses années. La lecture de son livre « 75 parties d’Alekhine » en 1973 a attisé ma curiosité sur ce champion écrasé par le poids de la grande Histoire et qui sans doute n’a dû sa survie qu’à son talent de joueur d’échecs.

Je tiens à remercier Maria et Olivier Leconte pour m’avoir fourni des documents, Gérard Demuydt pour la mise en ligne de mes articles, et le Musée Suisse du Jeu de La Tour-de-Peilz www.museedujeu.ch pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld.

Georges Bertola

Rédacteur en Chef de la revue Europe-Échecs

Georges Bertola

 
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Publié le 26/10/2017 - 06:00 , Mis à jour le 10/11/2017 - 15:45
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