Alekhine et la révolution (3)

Alexandre Alekhine et Annaliese Ruegg

« [...] Alekhine [...] avait cru devoir refuser de se rendre dans un pays dont les dirigeants actuels n’ont pas toujours eu pour lui les mêmes amabilités…, en le condamnant à mort par exemple. » Bulletin de la Fédération Française

Dans un premier temps les échecs furent jugés comme passe-temps bourgeois par les révolutionnaires.

Les échecs, passe-temps bourgeois

1919

C’est à Alexandre Ilyin Genevsky que l’on doit la renaissance des échecs en Russie soviétique. Voici ce qu’il écrivit en décembre 1918 :

Alexandre Ilyin Genevsky

« Lorsque que j’arrivais à Moscou j’essayais pendant longtemps, mais en vain, de trouver des joueurs ou des clubs d’échecs. Les adresses aussi bien celles des cercles que des joueurs n’étaient plus d’actualité. »

Un Billet de 50 roubles

Il décida alors de faire des échecs une activité compatible avec les valeurs révolutionnaires. En 1920, il fut à l’origine de la première Olympiade de toutes les Russies. Plus rien à voir avec le mécénat privé des tournois joués jusqu’ici, cette fois le financement de 100.000 roubles provenait du gouvernement soviétique (un montant qu’il faut relativiser dans cette période d’inflation galopante et de grave pénurie alimentaire car selon le journal du 3 décembre 1920 du professeur Vodovozov, ami d’enfance de Lénine, il fallait 1500 roubles pour acheter une miche de pain).

Il obtint le soutien de deux personnages éminents de la Révolution, son frère Fyodor, un officier de marine qui avait conduit la mutinerie des matelots de la base navale de Cronstadt, héros de la Révolution d’octobre et membre du Comité militaire révolutionnaire (Milrevkom). Il avait pour pseudonyme Raskolnikov (L’assassin et personnage central du roman de Dostoïevski « Crime et Châtiment »).

Raskolnikov épousa Larissa Reissner, d’origine polono-russo-allemande, qui après avoir adhéré au parti bolchévique en 1918 allait soutenir la Révolution par ses écrits et inspirer le personnage de Lara dans le célèbre roman « Le Docteur Jivago » de Boris Pasternak.

Raskolnikov

Nikolaï Podvoïski, 1903

Mais c’est surtout l’apport de Nikolaï Podvoïski, un cadre très important du parti, artisan de la Révolution d’octobre et ancien commissaire à la guerre du premier gouvernement bolchévique, qui fut décisif.

Voici le témoignage d’Ilyin Genevsky : « Alors que je prenais part, en compagnie d’éminents spécialistes aux ébauches de développement d’un programme de culture physique aux services des travailleurs, je fis la suggestion que l’étude des échecs devrait être inclue dans un tel programme. »


Affiche 1920

Il se fit l’avocat des échecs comme discipline sportive en concluant :

« Après tout, les échecs, quelquefois même à un degré plus élevé que le sport, contribuent à développer l’audace, l’inventivité, la volonté et quelque chose que le sport ne peut faire, développer l’habileté stratégique chez une personne. Ma proposition fut acceptée et approuvée par le principal dirigeant, le camarade Podvoïski. »

Ce fut le début d’un mariage réussi entre les échecs et le communisme !

Bogdanov et Lenine à Capri

Il faut ajouter que le nouveau maître du Kremlin était un joueur d’échecs et pendant son exil, notamment lors de ses séjours en Suisse, rencontrer Lénine attablé dans un café en train de jouer aux échecs n’était pas exceptionnel. Il était dévoré par la passion du jeu allant jusqu’à s’exclamer :

« Les échecs sont trop absorbants, ils interfèrent avec le travail ! »

Sa compagne Kroupskaïa témoigna :

« Vladimir Ilitch étant incapable de faire les choses à moitié, il se consacrait entièrement à ce qu’il entreprenait, et c’était généralement à contrecœur qu’il s’asseyait pour disputer une partie d’échecs quand il se détendait ou quand il vivait à l’étranger comme un émigré politique. » (Le Roi, la Reine et Les Empires. D. Johnson)

Kroupskaïa

Voici une anecdote sur son adolescence rapportée dans l’ouvrage de Paul Mourousy « Lénine la cause du mal » (Perrin 1992) qui atteste que les échecs étaient une occupation régulière qu’il partageait avec les autres membres de sa famille, notamment son frère ainé Alexandre qui sera pendu le 20 mai 1887 pour avoir été l’un des principaux organisateurs d’un attentat visant le tsar Alexandre III.

« Durant le dernier été à Kolouchkino, le comportement des deux frères se transforma. Vladimir continuait ses facéties, ses exploits et la chance aidant, battait tout le monde aux échecs, même son père… Il affirmait avec impétuosité une assurance excessive. Un jour, durant une partie très longue entre les deux frères, Mme Oulianov (sa mère) vint à plusieurs reprises demander un service à son jeune fils Volodia. Celui-ci répondit avec impertinence une grossièreté presque inadmissible, si bien qu’Alexandre, toujours pleinement maître de lui-même, proféra une légère menace : -Si tu ne fais pas à l’instant ce que notre mère t’a demandé je cesse de jouer avec toi. »

Le futur Lénine finit par céder et lorsqu’il reprit la partie plus un mot ne fut échangé et, comme toujours, Vladimir Ilitch remporta la victoire.

Le « Bulletin communiste » du 21 octobre 1921 rapporte : 

« Dans une famille peu aisée de Simbirsk vint au monde un enfant, dont la destinée était de se mettre à la tête des ouvriers et des paysans pour enlever le sol aux propriétaires et le remettre aux travailleurs, de délivrer l’ouvrier de son ennemi – le patron - et de commencer la réorganisation radicale de la société dans tout l’univers. »

Père de Lenine Ilya Nikolaevich Ulyanov

Simbirsk

En réalité le père de Lénine, Ilia Nikolaïevitch Oulianov directeur des écoles de Simbirsk, était issu de la petite bourgeoisie et en 1882 il accède à la noblesse de fonction, puis héréditaire, anobli par le tsar.

Alexandre Alekhine en 1920

Après le dramatique épisode qu’il vécut à Odessa, Alekhine retourna à Moscou et décida d’abandonner les échecs pour orienter sa carrière dans une autre direction.

« Sous l’influence de sa sœur Varvara, Alekhine, coup de théâtre, décida de tenter sa chance dans un domaine artistique nouveau, de faire carrière dans le cinéma. En août 1919 il passa un examen avec mention et débuta dans un studio d’Etat, sans doute la première école de cinéma d’art, nouvellement créée et dirigée par Vladimir Rostislavovich Gardine. Alekhine expliqua à son ami Sergei Fyodorovich Shishko, un amoureux du jeu d’échecs, qu’en optant pour une carrière d’acteur de cinéma, il espérait obtenir l’approbation de tous. » (I & V. Linder -Alevander Alekhine- Russel Enterprises 2016)

Vladimir Gardin

Il se montra patient, faisant ses classes, participant à des castings mais sans vraiment obtenir le succès escompté. Bientôt l’univers des échecs lui manqua.

Alekhine se retrouva devant l’échiquier dans un match qui l’opposa à Nicolaï D. Grigoriev (1895-1938). Un professeur de mathématique et excellent joueur. Grigoriev remporta le championnat de Moscou à quatre reprises (1921, 1922, 1924 et 1930) et se distingua comme brillant compositeur d’études et analyste des fins de parties

Grigoriev Nikolai Dmitrievich

D’après les commentaires du GM Kotov

Alekhine,Alexander - Grigoriev,Nikolay Dmitrievich, Moscou, 1919

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 f6 4.e2 e7

4...c5 est un peu plus actif.

5.c3 0–0?

Nécessaire était 5...d6

6.xc6 dxc6 7.xe5 e8 8.d3

La cause est entendue. Le pion e5 est tombé sans réelle compensation pour les noirs.

8...b4 9.f4 d4 10.d2 e6 11.f2

Plus simple 11.a3 c5 12.f3 d7 13.e3 Khalifman.

11...d6 12.0–0 c5 13.e3 xe3 14.xe3 b4 15.ab1 c5

Après 15...c5

Les noirs ne voient rien venir, alors qu’Alekhine prépare un piège subtil pour capturer la dame.

16.g4! xg4?

Perd le contrôle de la case c4, mais si 16...xg4 17.xg4 xg4 18.d5 a5 19.f5+– et l’attaque restait dangereuse par exemple 19...c6 20.g5 h6 (20...h8 21.f4 gagne le Fou.) 21.f6+ h8 (21...f8 22.d7+ g8 23.xg4+–) 22.e3 gxf6 23.xh6+ g8 24.f4+–

17.c4

Avec la terrible menace 18.a3! et la Dame n’a plus de cases.

17...xe4 18.xe4 1–0

Après 18.xe4 si 18...f5 19.xc5+–

1920

C’est à cette époque qu’il fait la connaissance de la Suissesse Annaliese Ruegg.

Anneliese Ruegg

Annaliese Ruegg (1879-1934) était issue d’un milieu modeste. Son père était un ouvrier d’usine et, après son décès alors qu’elle n’avait que 14 ans, très rapidement elle fut confrontée aux dures réalités de l’existence. Elle entra dans le monde du travail avec un premier emploi dans une filature, puis elle enchaîna avec divers emplois, fille au pair, domestique, serveuse, infirmière.

Elle adhéra aux idées socialistes et pacifistes et écrivit plusieurs livres à caractère biographique pour dénoncer l’exploitation de la condition féminine. « Expériences d’une servante » publié en 1914 est celui qui lui apporta la notoriété. Elle donna plusieurs conférences en Suisse et à l’étranger pour défendre ses convictions politiques contre la guerre et au service de la cause socialiste (Grande-Bretagne, États-Unis) qui bientôt lui causèrent des difficultés avec les autorités helvétiques. En 1920, Annaliese Ruegg était devenue une dévote des théories de Lénine et de Trotski. Elle fut reçue par Lénine le 16 novembre 1920 et c’est en tant que déléguée de la II Internationale qu’elle se rendit en Russie pour donner une série de conférences et soutenir la Révolution.

Sa rencontre avec Alekhine durant l’été 1920 eut des conséquences bénéfiques pour le futur champion du monde. Alekhine, qui était habitué à vivre confortablement, fut victime des expropriations de son patrimoine alors que lui-même avait contribué, au service des bolchéviks, à la confiscation des biens des bourgeois. Il se retrouva bientôt dans une grande indigence.

Alexandre Alekhine et Annaliese Ruegg

« En mai 1920 Alekhine avait postulé pour un emploi au département de détection criminelle de Moscou. Dans les archives centrales de l’URSS, on a trouvé parmi d’autres documents sa demande manuscrite sur une feuille déchirée d’un cahier : Veuillez m’inscrire au poste actuellement vacant dans le département qui vous a été confié. Signé Alekhine le 13 avril 1919. » rapporté par les historiens I.& V. Linder.

Il travailla dans ce service de mai 1920 à février 1921.

Alekhine avait pour mission d’enquêter sur le lieu d’un crime et d’analyser dans quelles circonstances il avait été commis. Ses proches collaborateurs témoignèrent de l’acuité de ses analyses, de sa mémoire incroyable et de ses fréquentes parties d’échecs avec le directeur du département Pyotr Sergeyevich Semyonovsky.

Alexandre Alekhine devant la maison de ses parents

Jusqu’ici Alekhine avait réussi à maintenir son excellent niveau et parfois de manière originale, comme le rapporta le GM Kotov dans l’ouvrage qu’il a consacré à Alekhine. Les meilleurs joueurs de Moscou s’entraidaient en organisant des tournois à domicile avec des moyens plus que précaires, s’éclairant avec des bougies ou des lampes à pétrole, tenaillés par la faim et battant la semelle pour se réchauffer.

Voici le témoignage de la veuve de Zubarev (1894-1951), l’un des participants de l’Olympiade de toutes les Russies. Vera Konstantinova reçut à plusieurs reprises Alekhine dans son appartement lors de ce genre de match.

 « En arrivant je leur offrais des douceurs préparées avec de la saccharine et de la farine de qualité douteuse. J’étais ravie de voir Alekhine sortir de sa poche de temps en temps mes petits bonbons qu’il accompagnait d’une gorgée de thé amer. C’était un moyen pour maintenir les capacités de son cerveau, l’organe le plus important pour préserver au maximum l’efficacité nécessaire dans les batailles éprouvantes qu’il menait sur l’échiquier. Un cerveau sans sucre n’est pas un cerveau ! »

Une des rares parties d’entraînements de cette période jouée en juillet 1920.

Alekhine,Alexander - Pavlov Pianov,Nikolay, Moscou exhibition, 1920

1.d4 d5 2.c4 c6 3.c3 f6 4.f3 dxc4 5.e3 b5 6.a4 b4 7.b1 a6 8.e2 e6 9.e5 e7 10.0–0 0–0 11.xc4 bd7 12.bd2 c5 13.e5 xe2 14.xe2 c7 15.dc4 ac8 16.b3 cxd4 17.exd4 b6 18.b2 bd5 19.ac1 fd8?

Après 19...♖fd8?

20.xf7! f4?! 21.f3 b8 22.xd8 xd8 23.d5 6xd5 24.fe1 g5 25.h4 h6 26.g4 f8 27.cd1 f6 28.xf6 xf6 29.e5 c8 30.g3 1–0

Durant le printemps 1920, les autorités soviétiques envisagèrent de mettre sur pied une Olympiade de toutes les Russies, calquée sur le modèle des Olympiades de Stockholm 1912.

Ilyn Genevsky (1894-1941) proposa l’organisation d’une Olympiade d’échecs parallèle à cet évènement. Cette offre fut acceptée et un comité comprenant N.D. Grigoriev (1895-1938), N.I. Grekov (1886-1951), A.A. Alekhine et Ilyn Genevsky fut désigné.

L’Olympiade sportive n’eut pas lieu mais l’Olympiade d’échecs se tint à Moscou en octobre. La plupart des joueurs répondirent présent à ce qui ressemblait à un véritable ordre de marche pour rejoindre Moscou et les baraquements qui leurs étaient assignés. Le tournoi débuta sous l’égide d’une véritable organisation militaire avec un tournoi « Maîtres »¨, composé de 16 participants, et un tournoi « Amateurs » où jouait le frère d’Alekhine, Alexey (1888-1939), son premier mentor. La réalité de ces temps difficiles, manque de nourriture, de chauffage et d’éclairage provoquèrent, de la part des joueurs, plusieurs revendications qui mirent les organisateurs dans l’embarras. Un document étonnant parvint jusqu’aux oreilles du chef de l’éducation militaire, Nikolaï Podvoïski.

DECLARATION DES PARTICIPANTS A L’OLYMPIADE DE TOUTES LES RUSSIES

Au vu de la détérioration importante des provisions, nous considérons qu’il est impératif de déclarer que dans de telles conditions nous sommes incapables de continuer le tournoi et sommes obligés de l’interrompre à partir de ce dimanche 17 octobre et ceci pour n’avoir pas obtenu satisfaction sur les points suivants :

1) La distribution d’une avance de 15000 roubles par joueur.

2) La distribution immédiate du fromage restant aux joueurs.

3) Une augmentation de la ration de pain ou une autre compensation d’une manière ou d’une autre.

4) La distribution immédiate de cigarettes.

Signés par P. Romanovsky, A. Kubbel, I. Rabinovich, I. Golubev, Y. Danyushevsky, A Mundt, G. Levenfish.(Source: Note d’un Maître soviétique, Ilyn Genevsky)

Le document n’avait pas été paraphé par Alekhine, membre du comité d’organisation, qui s’était retiré dès le début du tournoi pour s’investir pleinement dans les parties. Toutefois, il se montra solidaire et menaça aussi de renoncer à jouer car il ne voulait pas lutter « contre des joueurs affamés ».

Romanovsky et Alekhine en 1920

Toutefois, ces modestes revendications purent être honorées et le tournoi se termina avec la brillante victoire d’Alekhine invaincu (+9 =6). Il devançait son contemporain Piotr Romanovsky (1892-1964) et Grigory Levenfish (1889-1961).

Un livre pour immortaliser ce qui devait s’appeler par la suite « Le 1er championnat de l’URSS » (la naissance de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques date du 30 décembre 1922) aurait dû voir le jour mais c’était sans compter avec la pénurie de papier, le régime privilégiant les publications destinées avant tout à la propagande.

La grille du tournoi de 1920

Voici la première victoire obtenue par Alekhine dans la première Olympiade d’échecs de toutes les Russies. Son adversaire Nikolai D. Grigorev était un maître qui allait s’imposer comme une autorité dans le traitement des finales. Malheureusement dans cette partie Alekhine ne lui laissera pas la possibilité de s’exprimer sur ce sujet.

Alekhine « commente »

Grigoriev,Nikolay – Alekhine,Alexander, URS-ch01 Moscou, 1920

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 ge7 4.d4

« Je considère comme plus fort 4.c3! g6 5.d4 g7! 6.g5 h6 7.e3 etc. »

4...exd4 5.xd4 g6 6.g5 g7 7.c3

« Toute cette variante n’est pas recommandable parce que la meilleure case de développement du Cavalier de la Dame est occupée. »

7...h6 8.h4 0–0 9.0–0 xd4 10.cxd4 c6 11.c4

« Sur une autre retraite du Fou, les noirs pouvaient gagner un pion avec 11…g5 12.Fg3 Db6 alors que maintenant ceci échouerait après 13.Fd6 Te8 14.Df3. »

11...g5 12.g3 d5 13.exd5 xd5

Après 13...♘xd5

« Maintenant les noirs sont très bien et ont l’espoir d’attaquer avec succès la faiblesse d4.» (Le jugement « chances égales » porté par plusieurs ouvrages théoriques semble plus juste car l’affaiblissement de l’aile-Roi n’est pas sans danger.)

14.e5

« Naturellement pas 14.c3 à cause de 14...b6 »

14...e6 15.d2 f6

« Peut-être qu’ici 15...b6 avec la menace 16…f6 était encore meilleur. »

16.g3 b6 17.e1 fe8 18.e4

« La faute décisive, il fallait préférer 18.Cb3 qui devait permettre de tenir la position. »

18...f5!

Après 18...f5!

19.c5?

« Sur 19.d6 aurait suivi 19...f4 » Ceci n’est malheureusement pas aussi simple car 20.h5! amène des complications qui ont échappé à Alekhine et permet d’infirmer le jugement porté sur 18.Ce4! Par exemple 20...fxg3 21.hxg3 et l’attaque blanche est très dangereuse, si 21...xd4 (21...e7 22.xe6!) 22.ad1 c5 23.xd5 cxd5 24.xe6 xe6 25.f7+ etc.

19...f7

« Maintenant les Blancs sont dans l’embarras, leur Fou est menacé de capture et ils sont sur le point de perdre un pion. »

20.d6 xb2

Le plus simple était 20...xe1+ 21.xe1 e8 22.d2 d8 qui gagnait une pièce.

21.xd5 xd5 22.b1

« Cette réaction va se montrer funeste car ici les noirs obtiennent soudain une attaque de mat mais, de toute manière, la partie était perdue pour les blancs. »

22...xd4 23.xb7 g4!

Après 23...♕g4!

« Une pointe finale surprenante. »

24.f3

« Ou 24.g3 xd1 suivi de 25...f4 »

24...d4+ 25.h1 xf3! Abandon. 0–1

« Sur 26.xe8+ xe8 27.gxf3 suit un mat en deux coups. » 27...e1+ 28.xe1 xf3#

Grigory Levenfish témoigna sur le déroulement de la distribution des prix avec l’anecdote suivante :« Le problème fut résolu de la plus simple des manières. Les émigrants blancs qui avaient fui laissèrent derrière eux de nombreux objets de valeur. Ces pièces furent confisquées par le gouvernement. L’un de ces offices envoya trois prix aux organisateurs. La distribution eut lieu de manière originale. Les prix étaient dans une pièce attenante et Alekhine fut le premier à pouvoir entrer. Il s’empara de son prix et partit avec un vase encombrant entre les mains. Ensuite ce fut le tour de Romanovsky, alors que je n’avais plus de choix du tout. »

Grigory Levenfish

Alekhine « commente »

Alekhine,Alexander – Levenfish,Grigory, URS-ch01 Moscou (6), 1920

1.d4 d5 2.f3 c5 3.c4 e6 4.e3 c6 5.c3 f6 6.d3

La théorie préfère le coup d’attente 6.a3 qui évite de gagner un tempo sur le fou avec 6…dxc4.

6...e7

« Les noirs évitent la symétrie et vont prouver que leur variante est tout-à-fait correcte. »

7.0–0 0–0 8.b3 cxd4! 9.exd4 b6

« Les noirs cherchent à profiter de la position peu sûre des pions centraux blancs le plus rapidement possible. »

10.b2 a6! 11.e1

« Menace maintenant 12.cxd5. »

11...dxc4 12.bxc4 c8 13.b5

« Presque forcé, devant les menaces 13…Cb4 ou 13…Ca5. »

13...xb5 14.cxb5 b4 15.e5 d7

« Plus fort était 15…Fd6! »

16.e3! xd3 17.xd3 xe5 18.dxe5 e8 19.b3

« Était plus simple et meilleur 19.a4. »

19...d8 20.ad1 xd3 21.xd3 c5 22.g3

« Meilleur 22.a4 suivi de 23.h3. »

22...h6! 23.a4 a8! 24.d4 c8! 25.f3! b8 26.f4 c7 27.xc5 xc5+ 28.g2 c1! 29.d1! c2+ 30.f3 b2! 31.d8+ h7

Après 31...♔h7

32.g4!!

« Meilleur que 32.Dd3 après quoi 32…g6 empêcherait la tentative d’évasion du roi blanc. »

32...xh2

« 32...h5+ 33.xh5 xh2+ 34.g4 etc. »

33.d3+ g6 34.d7! g7 35.xf7+ ½–½

« Force l’échec perpétuel. » 35...xf7 36.d7+ f8 37.d8+ g7 38.e7+=

Alekhine, malgré l’absence de quelques forts joueurs, (Rubinstein, Bernstein, Bogoljubov, Selesniev etc.) était devenu le plus grand espoir des échecs russes comme le rapporta le Président du comité Boris P. Grigoryev dans un texte destiné au livre du tournoi :

« Alekhine ne peut créer un plan pour lui-même, seulement s’il voit un point faible. S’il en trouve un, c’est vous qui êtes dans l’embarras ! Personne ne lui résiste tandis qu’il réduit votre position à une ruine. De plus, il a l’art de discerner le fil conducteur, pour développer une grande puissance dans le raisonnement. »

En novembre les services secrets enquêtaient à nouveau sur le passé d’Alekhine dénoncé comme un contre-révolutionnaire suite à une plainte provenant d’une commission extraordinaire d’Odessa qui luttait contre les saboteurs et autres ennemis du peuple.

En décembre 1920, son protecteur, Ilyn Genevsky, fut nommé consul soviétique à Libau, petit port de la Courlande en Lettonie. La situation des joueurs d’échecs devint à nouveau très précaire à Moscou. Début janvier, les autorités avaient décidé de diminuer d’un tiers les rations de pain alors qu’éclatait une révolte ouvrière. Les rations pour les travailleurs de l’industrie avaient été réduites à mille calories par jour. La Tchéka voyait ses prérogatives étendues et le nombre de camps de concentration passait de 84 à plus de 300 entre 1920 et 21.

Il était à nouveau impossible de vivre des échecs et Alekhine, grâce à sa bonne maîtrise de l’allemand et du français, réussit à trouver une planche de salut. Il fut désigné pour accompagner une femme de lettres, sympathisante des révolutionnaires. Elle avait déjà écrit plusieurs livres d’inspiration sociale.

Emblème de la Tcheka

Cette femme allait devenir la clé pour réaliser l’un de ses vœux les plus chers, quitter la Russie et poursuivre à la fois sa carrière de joueur d’échecs et sa quête du titre mondial.

1921

Début 1921 la révolution a triomphé mais à un prix exorbitant. Le pays est territorialement amoindri, diplomatiquement isolé. Moscou et Pétrograd ont perdu la moitié de leurs habitants, partis à la campagne devant la faillite du ravitaillement urbain. La famine de 1920-1921 a fait plusieurs millions de morts parmi des paysans déjà très éprouvés par la guerre et par la violence des collectes forcées, sans compter l'épidémie de typhus particulièrement meurtrière.

Alekhine affronte dans un dernier match le champion de Moscou en mars 1921 avec 2 victoires, toutes les autres parties se terminant par la nulle.

Selon l’historien Linder cette partie fut jouée en 1921 mais d’autres sources indiquent 1919.

Grigoriev,Nikolay Dmitrievich – Alekhine,Alexander, Moscou m, 1919/21 ?

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 f6 4.0–0 xe4 5.e2 d6 6.xc6 dxc6 7.xe5+ e7 Risqué par rapport à 7…De7.

8.xg7 f6 9.h6 e6 10.d3 g8 11.e1 e7 12.bd2 g6?! 13.f4 0–0–0 14.b3 f5 15.g3 h5 16.e5 xe5 17.xe5 h4 18.c5?

18.h3!? pour tenir les cases blanches était à considérer.

18...d5 19.xd5 xd5

Après 19...♗xd5

20.e4?

Meilleur 20.De3 qui permettait de lutter.

20...g4 21.h6 xe4! 0–1

Alekhine devint l’interprète d’Annalise Ruegg et l’accompagna lors de plusieurs voyages en Russie, dans l’Oural notamment. Bientôt leur relation devint intime, elle tomba enceinte et le 15 mars 1921 Alekhine se maria à Moscou pour la seconde fois.

Annaliese obtint peu après une autorisation de sortie pour elle et son mari.

Elle entretenait des relations au plus haut niveau du pouvoir soviétique et avait notamment eut une audience privée avec Lénine le 16 novembre 1920. Le 29 avril 1921 Karl Radek, dignitaire important du parti et secrétaire du comité exécutif de la III Internationale, lui remit un visa pour traverser la Lettonie avant de rejoindre Berlin puis la Suisse.

Karl Radek

Karl Radek (de son vrai nom Karol Sobelsohn était à l’origine Austro-Hongrois) qui avait aussi séjourné en Suisse avant la Révolution, aurait déclaré :

« Si Alekhine est peut-être un contre-révolutionnaire, il est un grand génie des échecs. Il pourra apporter la preuve de son talent seulement à l’extérieur des frontières de la Russie.  » (Source Schachgenie Aljechin Mensch und Werk Müller & Pawelczak)

Une belle tirade au service du futur champion du Monde mais sur le plan politique Karl Radek justifiera les exécutions de masses auxquelles les bolchéviques s’étaient livrés durant la guerre civile avec beaucoup de cynisme :

« Comprenez-nous ! Les Blancs voulaient reprendre le pouvoir pour nous pendre. Mais nous ne voulions pas finir pendus, et il n’y avait qu’un moyen de l’empêcher : pendre les autres. Et maintenant, vous êtes tous furieux contre nous parce que nous n’avons pas été pendus ! »(La Suisse bolchévique A. Campiotti Ed. De l’Aire 2017)

Larissa Reissner

Pour la petite histoire Larissa Reissner deviendra la compagne de Karl Radek en 1923 avant d’être emportée par le typhus en 1926. Il est fort probable qu’Annaliese Ruegg connaissait ses écrits au service de la Révolution bolchévique.

Selon le grand-maître Kotov, c’est le commissaire du peuple adjoint Lev Karakhan qui a signé le document qui permettait à Alekhine de quitter la Russie en toute légalité. Le couple séjourna deux mois à Riga avant de rejoindre Berlin.

Voici sa seule défaite dans une simultanée jouée le 13 mai 1921 à Riga sur 28 échiquiers (+26 =1 -1)

Alekhine,Alexander – Kalnins,Arvids, Riga simul Riga, 13.05.1921

1.e4 e5 2.c3 c6 3.c4 f6 4.d3 e7 5.f4 0–0 6.f3 d6 7.f5 a5 8.e2 c6 9.a3 xc4 10.dxc4 b6 11.b4 d8 12.e3 c7 13.0–0 d5 14.cxd5 cxd5 15.b5 b8 16.exd5 xd5 17.c4 a6 18.cxd5 axb5 19.c5 xc5+ 20.bxc5 xd5 21.g5 h6 22.e4 d7 23.f6 g6 24.ad1 xd1 25.xd1 c6 26.e3 xe4 27.xe4 c7 28.d5 a6 29.h4 h7

Après 29...♔h7

30.g4 xa3 31.g5 h5 32.b4 a1+ 33.f2 e4 34.d6 c1 35.xb5 xc5 36.b3 c2+ 37.e1 xh2 38.d1 a5+ 0–1

Après 38...♕a5+ 0–1

Alekhine abandonnera immédiatement Anneliese Ruegg et poursuivra sa carrière. J. Le Monnier adopta un regard plus complaisant : « Comme elle ne s’intéressait pas aux échecs, et qu’elle devait élever l’enfant, elle renonça à suivre son mari. » (Source: 75 parties d’Alekhine-Payot 1973)

La réalité est sans doute plus cruelle, les liens du couple se distendirent rapidement car l’opportunisme d’Alekhine était incompatible avec cette femme idéaliste et très engagée sur le plan politique. Le 10 août 1921, dès son retour en Suisse, Annaliese Rüegg créait la sensation avec ce titre du New York Times : « Une femme communiste abandonne les Rouges. »

Famine en Russie

Elle dénonçait, sans équivoque, la misère et la dégradation des conditions de vie du peuple, la mauvaise santé et la malnutrition dont souffraient les enfants.

Peu après, elle mit au monde un fils, Alexandre junior, le 2 novembre 1921 (1921-2009) qui affichera un respect immense pour un père souvent absent mais qui fut l’un des plus grands joueurs d’échecs de l’histoire. Anneliese Ruegg divorça en 1926 et confia l’éducation de son fils au professeur de mathématique et maître suisse d’échecs Erwin Voellmy (1886-1951).

De son côté Alekhine, qui avait réussi à obtenir un visa grâce à l’appui de l’ancien consul russe Balakhovsky à la condition de s’engager à ne pas faire de propagande communiste(!), s’installa à Paris.

Dans le petit fascicule « Das Schachleben in Sowjet-Russland », publié à Berlin en 1921, pas une ligne de gratitude pour Annaliese Rüegg.

Alekhine ne retournera plus jamais en Union Soviétique même s’il avait été invité au très fort tournoi de Moscou en 1925 signalé dans « Bulletin de la Fédération Française » :

« Notre Grand-Maître Alekhine, bien qu’invité de façon très pressante à prendre part à ce tournoi, avait cru devoir refuser de se rendre dans un pays dont les dirigeants actuels n’ont pas toujours eu pour lui les mêmes amabilités…, en le condamnant à mort par exemple. »


L’homme fort des échecs en URSS à l’époque était Nikolaï Krylenko (1885-1938), un officier tsariste (lieutenant) qui s’était réfugié en Suisse pendant la guerre, proche de Lénine. Il fut nommé commissaire du peuple à la guerre en novembre 1917 après que son prédécesseur Doukhonine refusa de négocier la paix avec l’Allemagne. Doukhonine fut massacré par le détachement de marin qui l’accompagnait. Puis Krylenko fut nommé au Tribunal révolutionnaire dès 1918 et commissaire du peuple à la justice en 1920. En 1924, il avait crée la section intersyndicale des échecs et fut le premier rédacteur en chef de la revue « 64 ».

Nikolaï Krylenko (1885-1938)

Krylenko sera liquidé à son tour, victime des purges staliniennes en 1938.

Peu avant, il avait été le procureur général de l’URSS et on lui attribue cette terrible sentence : « L’exécution des innocents impressionne mieux les masses que celles des coupables. »

Revue 64
 
Les parties commentées de l'article

Je tiens à remercier Gérard Demuydt pour la mise en ligne de mes articles et le Musée Suisse du Jeu de La Tour-de-Peilz — http://www.museedujeu.ch/ —pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld.

Georges Bertola

Rédacteur en Chef de la revue Europe Échecs

Georges Bertola

Publié le 09/12/2017 - 06:00 , Mis à jour le 10/12/2017 - 11:04
Les réactions (2)
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WhiteChacal - 27/11/2017 15:20
Merci Monsieur Georges Bertola pour cette excellente et toujours aussi passionnante série sur l'histoire des échecs

jplie - 26/11/2017 20:46
trés bon article , avec une bonne introduction sur le refus dans un premier temps d 'Alehkine de refuser l 'invitation de jouer en Russie !