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Championnat du monde 1948

Le 5 mars 1948 Keres affronta pour la première fois dans ce tournoi, titre mondial en jeu suite à la mort d’Alekhine, Botvinnik. Cet article tente, après 70 ans, de comprendre le naufrage de Keres. Par Georges Bertola.


1948 Le Championnat du monde DE LA HAYE/MOSCOu

Mikhaïl Botvinnik et Paul Keres

Quelques réflexions sur le duel des favoris Keres et Botvinnik font l’objet de cet article pour tenter de cerner, après 70 ans, les faits et aussi de comprendre le naufrage de Keres. Un deuxième volet sera consacré au problème posé par Reshevsky.

Le 5 mars 1948 Keres affronta pour la première fois dans ce tournoi, titre mondial en jeu laissé vacant suite à la mort d’Alekhine, son grand rival Botvinnik.

Une première rencontre au sommet provoqua aussitôt les interrogations d’un témoin oculaire :

Harry Golombek

« Aujourd’hui a eu lieu un affrontement attendu de longue date entre le champion de l’URSS face à l’homme qui a remporté ce championnat plus de fois que tout autre joueur. Mais ceci s’est avéré être une grande déception ! Nous nous attendions à un puissant combat rendu piquant par le contraste entre le style acrobatique et brillant de Keres face à celui profondément imaginatif, pondéré, caractéristique de la force tranquille de Botvinnik. Ce que nous avons vu était la pire partie de tout le tournoi, et de loin, un jeu qui semblait errer interminablement, sans aucune idée digne d’un maître ou qui pourrait provenir d’un grand joueur. Comment cela peut-il s’expliquer ? » Harry Golombek

Paul Keres et Max Euwe, 1re ronde du tournoi

Voici cette partie avec quelques commentaires non exhaustifs de Keres qui illustrent surtout sa ponctuation particulièrement critique sur sa prestation :

Keres,Paul – Botvinnik,Mikhail

18e Championnat du monde La Haye, Ouverture Réti - 5 et 6 mars 1948

1.c4 e6 2.g3 d5 3.♗g2 d4 4.b4 c5 5.b5 e5 6.d3 ♗d6 7.e4?

Avec ce coup, les blancs ferment l’excellente diagonale de leur fou de cases blanches et se privent eux-mêmes des opportunités d’un contre-jeu actif car la réalisation de la poussée f2–f4 est liée à de grandes difficultés. Naturellement 7.e3, suivi par « Ce2 », aurait du être joué et aurait apporté un jeu blanc pleinement satisfaisant.

7...♕c7 8.♘e2 h5!

Un bon coup qui décourage les blancs de pousser f2–f4 à cause de la réplique 9…h4. La réponse des blancs est presque forcée sinon les noirs peuvent développer une dangereuse initiative sur l’aile roi avec l’usage de la poussée h4.

9.h4 ♘h6 10.0–0 ♗g4 11.f3 ♗e6 12.f4 ♗g4 13.f5 ♘d7 14.♘d2 g6 15.fxg6 fxg6 16.♘f3 ♗e7 17.♖f2 ♕d6 18.♗xh6?

Cet échange ne devait même pas être pris en considération ici parce que, par la suite, les blancs ne pourront user de la colonne f ouverte pour pénétrer avec leurs pièces dans la position noire. Maintenant, la diagonale c1–h6 est affaiblie de manière décisive et spécialement la case e3 est une faiblesse positionnelle.

18...♖xh6 19.♕d2 ♖h8 20.♘g5 ♘f6 21.♖e1 ♕b6 22.♘f3 ♘d7 23.♘g5 ♖f8 24.♖xf8+?

Avec l’émergence du « zeitnot », les blancs commencent à jouer très faiblement et, après seulement quelques coups, ils vont se retrouver dans une position perdue. Le coup du texte est bien sûr mauvais parce que la principale menace des noirs était précisément d’installer leur fou sur h6 et, face à l’exécution de cette manœuvre, les blancs cèdent un important tempo.

24...♗xf8 25.a4?

Un très mauvais coup qui permet aux noirs d’instaurer un clouage ennuyeux avec Fh6 et finalement décide de la partie en faveur des noirs.

25...♗h6

Après 25...♗h6

26.a5 ♕f6 27.♘c1 0–0–0 28.♘b3 ♖f8 29.♖a1?

Les blancs continuent à jouer sans plan à cause du « zeitnot ».

Plus fort était 29.♖f1 ♕e7 30.♕c1 et si 30...♖xf1+ 31.♕xf1 et la colonne f donne aux blancs un bon contre-jeu.

29...♕e7 30.♕c1 ♔b8 31.♖a2 ♖f7 32.♕a3 ♗xg5 33.hxg5 ♗d1!

Menace 34…Fxb3 suivi de 35…Dxg5. Les blancs vont tendre quelques pièges positionnels qui, toutefois, ne donneront aucun résultat face au jeu posé des noirs.

34.♕c1 ♗xb3 35.♖b2 ♗d1 36.♕xd1 ♕xg5 37.♕e1 ♘f8 38.♔h2 ♕f6 39.♗h3 ♘h7 40.♕d1 ♘g5 41.b6

Après 41.b6

Ici Botvinnik commente : « Ce coup très fort fut inscrit sous enveloppe. Après l’analyse, pourtant, les noirs peuvent jouer courageusement sans craindre les menaces de l’adversaire sur l’aile dame car l’activité déployée sur l’aile roi est plus efficace. Je dois dire combien les attentes étaient grandes à propos de cette partie. Tous considéraient que Paul et moi étions les principaux candidats pour gagner. »

41...h4!

Naturellement 41…a6 aurait gagné aussi puisqu’après 42.Da4 aurait suivi simplement 42…De7 et les blancs étaient forcés, tôt ou tard, de retirer leur dame. Mais le coup de la partie est même plus fort et a été rendu possible uniquement parce que les blancs n’avaient pas effectué la poussée b5–b6 au bon moment à cause des problèmes posés par la pression du « zeitnot ».

42.♕g4 hxg3+ 43.♔xg3 ♖f8?

Une imprécision qui offre des authentiques chances de résister pour les blancs.

Gagnait sur le champ le simple échange 43...♘xh3 44.♕xh3 ♕f4+ 45.♔g2 g5! et les pièces blanches paralysées ne vont pas pouvoir être capables longtemps de repousser l’attaque noire.

44.bxa7+?

Offrait plus de chances défensives 44.♗g2 ♘e6 45.♔h2

44...♔xa7 45.a6 ♘xh3 46.♕xh3 ♕f4+ 47.♔g2 ♕f1+ 48.♔h2 ♖f2+ 49.♖xf2 ♕xf2+ 50.♔h1 ♕e1+ 51.♔g2 ♕e2+ 52.♔g1 ♕e3+ 53.♕xe3 dxe3 54.axb7 ♔xb7 55.♔g2 ♔b6 56.♔f3 ♔a5 57.♔xe3 ♔b4 58.♔d2 g5 0–1

Après 58...g5 0–1

« Le jeu des blancs était inexplicablement faible dans cette partie et, si je n’avais pas été présent, j’aurai difficilement pu croire que Keres était le conducteur des pièces blanches. » Golombek

« La réserve de Keres, assez marquée dans cette lutte, tient plus d’un état d’âme que d’une volonté réalisatrice. » Seneca

« Une bien mauvaise partie. » L’Echiquier de Paris

La confrontation des deux favoris, Keres et Botvinnik, fut simplement jugée trop calme pour répondre aux attentes du public. C’était le constat de l’ex-champion du monde Max Euwe.

Pourtant, après la débâcle dans la seconde, le doute s’installait chez plusieurs chroniqueurs de renom.

Mikhaïl Botvinnik en 1948

Botvinnik commente

Botvinnik,Mikhail – Keres,Paul

18e Championnat du monde La Haye, Nimzo-indienne, La Haye 25 mars 1948

1.d4 ♘f6 2.c4 e6 3.♘c3 ♗b4 4.e3 0–0 5.a3 ♗xc3+ 6.bxc3 ♖e8

Était plus simple 6…c5 ou 6…d6 vu que la poussée du pion e, planifiée par les noirs, ne donne pas d’avantages particuliers.

7.♘e2

Une suite naturelle. Si 7.Fd3, les noirs auraient joué « e6–e5–e4 » avec gain de temps. En conséquence les blancs transfèrent d’abord le cavalier en g3, puis développent le fou sur e2.

7...e5 8.♘g3 d6

Keres recommande 8…d5, Taïmanov 8…b6. Pour moi, au contraire, il me semble que meilleur est 8...e4 9.♗e2 b6 10.0–0 ♗b7 et après 11.f3 débute une lutte compliquée avec des possibilités pour les deux camps.

9.♗e2

Ne promettent aucun avantage les immédiates opérations au centre : 9.f3 c5 10.e4 exd4 11.cxd4 cxd4 12.♕xd4 ♘c6 etc.

9...♘bd7

Pour faire pression sur le centre de pions des blancs plus énergique 9...c5 suivi de 10…Cc6.; Keres retenait possible l’immédiat 9...♘c6 10.0–0 ♘a5

10.0–0 c5

Après avoir développé le cavalier en d7, ce coup n’est plus aussi fort.

11.f3

Puisque le cavalier dame des noirs n’attaque pas le pion d4, les blancs peuvent se préparer à exécuter la poussée du pion e.

11...cxd4

Après 11...cxd4

Dans ce genre de position Keres aimait ouvrir le jeu au centre. Egalement dans notre première rencontre du tournoi AVRO, il avait adopté un plan similaire. Mais dans ce cas, je ne crois pas que l’on peut approuver cette décision parce que les blancs se défont du pion doublé et activent le fou de cases noires. Méritait considération 11…Cf8 mais, même dans ce cas, les blancs sont mieux.

Keres ponctue justement ce coup avec « ? » que Nimzovich aurait condamné car l’initiative des échanges des pions centraux doit être laissée au camp possédant les pions doublés. Georges Bertola

12.cxd4 ♘b6 13.♗b2 exd4

Maintenant les trois captures auraient été favorables aux noirs.

Était dans l’esprit de la position 13...♗e6 14.♖c1 ♖c8 15.dxe5 (15.d5 ♗d7) 15...dxe5 16.♕xd8 ♖exd8 17.♗xe5 avec les meilleures perspectives pour les blancs dans la finale.

14.e4!

Les blancs veulent reprendre sur d4 avec la dame lorsque la case a1 aura été libérée pour la retraite du fou.

14.♕xd4 ♘a4; 14.exd4 d5; 14.♗xd4 ♗e6 15.♖c1 ♖c8 Mais les blancs peuvent différer la prise du pion d4 jusqu’à ce qu’ils auront crée une situation plus favorable. Keres, évidemment, ne l’avait pas prévu.

14...♗e6 15.♖c1 ♖e7

Une perte de temps. Avec 15...♖c8 16.♕xd4 ♘a4 17.♗a1 ♘c5 les noirs pouvaient encore transférer le cavalier dans une position de blocage comme programmé.

16.♕xd4 ♕c7

Les noirs en substance provoquent les blancs pour ouvrir favorablement le jeu, faisant entrer la tour dans le vif du combat avec un grand effet.

Autant que cela puisse paraître étrange, les noirs laissent échapper une possibilité de continuer la résistance avec 16...♖c8 17.♖fd1 ♕c7 18.♕xd6 ♕xd6 19.♖xd6 ♘e8 20.♖d4 ♖ec7; Keres considère ce coup comme une gaffe et indique 16...♘a4 17.♗a1 ♘c5 avec des chances de tenir la position.

17.c5 dxc5 18.♖xc5 ♕f4

Était meilleur 18...♕d8 car après 19.♕e3 (ou 19.♕xd8+ ♖xd8 20.♗xf6 gxf6 21.♘h5 f5 22.exf5 ♗xf5 23.♖xf5 ♖xe2) 19...♘fd7 les noirs réussissent à parer les menaces immédiates de l’adversaire. Dans la partie, la fin survient plus vite parce que la dame est éloignée de l’aile roi.

19.♗c1

Sur c1 le fou se révèle utile également du point de vue de l’attaque sur l’aile roi.

19...♕b8

Ou 19...♖d7 20.♕b4 ♕b8 21.♗b5 etc.

20.♖g5 ♘bd7

Après 20...♘bd7

Sur 20...♘e8 aurait suivi 21.♘h5 f6 22.♘xf6+ avec un pion de plus et l’attaque. Paul ne suspectait pas que les blancs puissent sacrifier une tour et conclure la partie avec une attaque directe. Cependant, pour les amoureux de l’attaque, il arrive assez souvent de sous-évaluer les possibilités tactiques de l’adversaire.

21.♖xg7+! ♔xg7 22.♘h5+ ♔g6

Après 22...♔f8 l’attaque des blancs est imparable mais, maintenant aussi, on conclut avec le mat.

23.♕e3 1–0

Les retraites des pièces blanches sont curieuses, d’abord le fou sur b2 et c1, maintenant la dame sur e3.

Après 23.♕e3 1–0

« Après cette deuxième défaite, il fut évident que Paul ne pouvait pas lutter pour la victoire finale. » Conclusion un peu hâtive de Botvinnik.

Vue générale de la salle

Cette partie fut aussi observée par Golombek :

« La plupart des spectateurs s’attendaient à la défaite de Keres mais personne n’avait prévu la débâcle qui a suivi. Il est vrai que Botvinnik conduisit la partie dans un style magistral, tirant pleinement profit de chaque opportunité qui lui était donnée. Mais il faut admettre que l’opposition était de si faible qualité qu’il fallait se frotter les yeux incrédule à la pensée et à la vue d’un maître du calibre de Keres commettre de telles erreurs positionnelles évidentes. »

Un autre témoin, Lod Prins, n’est pas tendre pour le jeu méconnaissable de Keres :

« Dans sa première partie contre Botvinnik, Keres a mal joué. Mais cette fois, seul Botvinnik a joué. »

« Keres a vraiment mal joué, commettant une erreur grave dans l’ouverture ouvrant la route à son adversaire qui conclut la partie en à peine plus de vingt coups. » Le chroniqueur italien Bagnoli

Tartakower, par contre, manifesta son enthousiasme dans « L’Echiquier de Paris » :

« Une partie étincelante et qui marquera dans les annales de l’échiquier. Botvinnik joua certainement la partie la plus brillante de la compétition. Dans une Nimzo-Indienne, il battit en 23 coups son adversaire en utilisant ses propres armes. Keres, le génie des combinaisons que certains n’hésitent pas à comparer à Morphy, fut véritablement écrasé dans une combinaison ouverte spectaculairement par un sacrifice de tour. »

Georges Bertola avec Mark Dvoretsky en 2005

Il y a quelques années j’ai eu l’occasion d’interroger Mark Dvoretsky sur la confrontation Botvinnik/ Keres dans le tournoi. Les doutes qui m’ont assailli m’ont amené à penser que Keres ne jouait pas à son niveau intentionnellement.

« Vous pensez donc que Keres était obligé de favoriser Botvinnik pour le titre. En observant les parties cela parait impossible, elles n’étaient pas truquées. De plus, Botvinnik n’aurait jamais accepté de jouer dans ces conditions. » fut la réponse de Dvoretsky.

Mon point de vue était différent et je ne doutais pas de l’honnêteté de Botvinnik, les pressions s’étaient exercées à un autre niveau. Pour avoir une meilleure compréhension de la situation que vivait Keres, je vous invite à lire mon article https://www.europe-echecs.com/art/les-100-ans-de-keres-6362.html

En 1941, suite à l’invasion de la Wehrmacht, les plus hautes autorités politiques et militaires soviétiques édictèrent des directives d’une dureté sans précédent vis-à-vis des combattants fait prisonniers par l’ennemi ou lui opposant une résistance jugée insuffisante. C’était l’ordre célèbre no 270 signé par Staline et Molotov le 16 août 1941 :

« Tout officier ou responsable politique fait prisonnier serait considéré comme un déserteur passible d’exécution immédiate. Les membres de la famille de ces « déserteurs » devaient être immédiatement arrêtés ; quant aux membres de la famille des simples soldats capturés par l’ennemi, ils seraient rayés de toutes les listes d’ayants droit à une aide de l’Etat . »

Keres n’avait pas été incorporé dans l’armée mais, en tant que civil, il avait collaboré avec l’ennemi. Un acte considéré comme haute trahison et, dès lors, il se retrouvait en très grand danger.

En octobre 1944, le gouvernement soviétique mit en place une Commission du rapatriement qui concernait la situation dans laquelle se trouvait Keres.

« Tous les citoyens soviétiques tombés dans l’esclavage fasciste seront accueillis par leur Patrie comme des enfants et leurs fautes effacées à condition qu’ils s’engagent à travailler de tout cœur à la reconstruction de leur pays. ».

D’avril 1945 à février 1946, plus de cinq millions de Soviétiques, civils et militaires, passèrent par les camps de « filtration et de contrôle » mis en place par le NKVD dans les zones frontalières occidentales de l’URSS. (Basé sur un texte de Nicolas Werth.)

Tallin bombardée par les Soviétiques en 1944

Depuis 1944 l’armée Rouge avait « libéré » l’Estonie occupée par les Allemands. Une minorité d’Estoniens, motivés et anti-communistes, avaient collaboré avec les Allemands et, durant l’été 1944, près de 80.000 personnes tentèrent de s’échapper par la mer pour échapper aux communistes. Beaucoup périrent (entre 4000 et 7000), un tiers des survivants se réfugièrent en Suède, d’autres en Allemagne avec l’intention de se rendre en Amérique du Nord.

Entre 1944 et 1949, les arrestations par les Soviétiques sont légion en Estonie et elles concernent 75.000 personnes dont un tiers sont fusillées ou meurent dans les camps, les autres déportées.

Keres doit sa survie à un admirateur dans un premier temps, Nikolai Karotamm (1901-1969), premier secrétaire du parti communiste estonien.

Nikolai Karotamm

Puis, il est à nouveau soupçonné par le NKVD (futur KGB) pour ses contacts supposés avec les nationalistes estoniens et ne peut participer à des tournois à l’étranger, notamment le championnat de l’URSS en 1945 et le tournoi de Groningue en 1946. Il n’est pas sélectionné dans l’équipe de l’URSS qui affronte les USA par radio en 1945. 1946 marque son retour sur la scène internationale avec sa participation au sein de l’équipe de l’URSS, présent au 2e échiquier, derrière Botvinnik, qui affronte l’Angleterre dans un match par radio.

Match par radio en 1946

Son cas venait d’être reconsidéré et il fallut l’intervention du bras droit de Staline, membre titulaire du Politburo, Viatcheslav Molotov (1890-1986) pour statuer sur son sort.

Keres avait sollicité par un courrier adressé à ce dernier d’être réhabilité dans l’équipe soviétique. Ceci avec l’appui probablement décisif de Botvinnik qui, après l’exécution de Nikolaï Krylenko (1885-1938), était devenu l’une des personnalités les mieux placées au sommet de la hiérarchie des échecs soviétiques.

Viatcheslav Molotov
Lev Polougaïevski avec signature

Lors d’une de mes rencontres avec le GM Lev Polougaïevski (1934-1995) au début des années 90, il me raconta l’anecdote suivante au sujet de Keres.

« Il est vrai que l’attitude de Keres pendant la guerre permettait, selon nos lois, de le condamner à mort ou à la déportation. L’un des premiers à lui porter secours fut Botvinnik qui intercéda jusqu’au sommet de l’État, auprès de Molotov (signataire du pacte germano-soviétique). Une commission se réunit pour statuer sur son sort et les opinions à son sujet étaient très divisées. L’un des participants posa cette question :

  • De combien de Keres disposons-nous en URSS ?

Après un silence de mort, quelqu’un osa cette réplique :

  • Malheureusement d’un seul, camarade !

Les échecs lui ont sans doute sauvé la vie mais il y avait certainement un prix à payer pour cela. »

En 1948 Staline bénéficiait d’un prestige immense. Les victoires pratiquement ininterrompues, depuis Stalingrad jusqu’à Berlin obtenues par l’armée Rouge durant la seconde guerre mondiale, permirent à Staline de dépasser tous les objectifs jamais atteints par les tsars. Il avait annexé l’isthme de Carélie avec Vyborg, les pays Baltes, une partie de la Prusse Orientale (Königsberg devint Kaliningrad), la Pologne Orientale, l’Ukraine subcarpatique, la Bessarabie, la Bucovine septentrionale. De plus, l’URSS avait consolidé ses bastions en Europe orientale en imposant à la Roumanie, à la Bulgarie, à la Hongrie, à la Pologne et enfin à la Tchécoslovaquie des régimes de « démocratie populaire » alors que des différents divisèrent rapidement les alliés après la fin des hostilités.

« Il était le grand Staline, un génie qui sur toute question avait des vues d’une profondeur insondable. » Michel Mourre

« Lorsque ma femme aimée me donnera un enfant, le premier mot que je lui apprendrai sera Staline. » Aragon

Staline et les échecs

Staline intervenait dans tous les domaines de la vie culturelle et artistique n’hésitant pas à interpeller directement, soufflant le froid et le chaud, les artistes les plus en vue comme le compositeur Dmitri Chostakovitch (1906-1975) ou l’écrivain Mikhaïl Boulgakov (1891-1940) pour influer sur leurs œuvres.

Il en allait de même aux échecs et un document du 19 mars 1947, signé de sa main, autorisa l’admission de l’URSS à la FIDE et aux trois Soviétiques (Botvinnik, Keres et Smislov) à participer au championnat du monde qui devait se jouer en URSS.

Plus tard il fut concédé que les deux premiers tours se joueraient à La Haye en Hollande et les deux derniers à Moscou.

« Au printemps 1948, je me suis rendu en Hollande pour disputer, enfin, le titre suprême aux échecs. Pour diverses raisons l’Américain Reuben Fine déclina l’invitation et donc il ne restait plus que cinq d’entre nous pour s’embarquer dans cette aventure. » Keres

Keres n’était pas la figure emblématique dont Staline avait besoin pour représenter l’Union Soviétique. En 1948, le premier champion de France Georges Renaud portait un regard qui ne pouvait que lui compliquer la vie en le comparant au premier grand champion américain : « Keres, ce qui frappe c’est que son style n’a rien de russe et c’est à Morphy que l’on pense invinciblement. »

Botvinnik, au contraire, membre des jeunesses communistes (Komsomol) depuis 1926, tout dévoué à la cause du marxisme léninisme était incontestablement le favori du système.

Contrairement à Keres, qui enchaîna les tournois dans l’Allemagne nazie pendant la guerre, le parcours de Botvinnik fut tout autre.

« Vint la guerre et avec elle des temps horribles. On m’a exempté de l’obligation de servir dans l’armée (Botvinnik souffrait d’une forte myopie) et je fus évacué de Leningrad (St-Petersburg) à Perm (Depuis 1940 la ville se dénommait Molotov en l’honneur de l’un des principaux dirigeants), où je travaillais comme ingénieur en électricité. » Botvinnik

Durant l’été 1941, Botvinnik (1911-1995) voyagea dans l’Oural pour visiter et tester des centrales électriques nécessaires entre autres aux usines de productions du matériel militaire et l’hiver il travaillait au laboratoire de la compagnie d’électricité de Molotov. Un travail qu’il pratiqua presque sans interruption jusqu’au printemps 1943.

Depuis le début de la Grande Guerre Patriotique, le tournoi de Sverdlovsk (aujourd’hui Iekaterinbourg) fut le premier grand tournoi auquel Botvinnik participa après avoir échappé au siège de Leningrad en quittant la ville quelques semaines avant l’arrivée des Allemands. Il rejoignit Perm, en compagnie de son épouse et de la troupe du théâtre Kirov. Son frère Isja ainsi que son ami Ilyn Genevsky (1894-1941) n’eurent pas cette chance et comptèrent parmi les nombreuses victimes du siège de Leningrad, le plus meurtrier de l’histoire moderne.

« J’avais emporté peu ou presque rien mais mes cahiers d’analyses m’accompagnèrent dans mon voyage en direction de l’Orient. A peine m’étais- je habitué à cette nouvelle vie que je commençais à commenter les parties du championnat absolu pour le titre de champion de l’URSS joué en 1941. » Botvinnik

L’objectif de Botvinnik était, la paix revenue, de défier le champion du monde et ce travail d’analyse était un support nécessaire pour y parvenir. Les négociations entamées lors du tournoi de l’AVRO en 1938 avec Alekhine (1892-1946) n’avaient pas abouti. Botvinnik espérait toujours disputer ce match car il était l’un des prétendants les plus sérieux avec Keres (1916-1975) et, dans une moindre mesure, Eliskases (1913-1997).

Le bras droit de Staline, Molotov, était un ardent défenseur de l’idée de ramener le titre en URSS et avait donné pour instruction : « Il est absolument nécessaire de maintenir le camarade Botvinnik prêt pour jouer aux échecs. ».

Botvinnik obtint l’autorisation de travailler à sa préparation le vendredi, samedi et dimanche à partir du printemps 1943. Botvinnik était devenu un héros et, sans que cela lui soit explicitement ordonné, Keres avait été intimidé par les plus hautes autorités qui l’avaient mis en garde - si Botvinnik ne devenait pas champion du monde, mieux valait que cela ne soit pas de sa faute - :

« Je n’ai pas reçu un ordre direct de perdre contre Botvinnik mais j’avais compris que Botvinnik devait conquérir le titre. »

Ken Whyld (1926-2003)

C’est ce que l’historien Ken Whyld (1926-2003) rapporta beaucoup plus tard à la suite d’une conversation qu’il avait eue avec Keres le 27 novembre 1962.Un point de vue corroboré par le maître britannique Leonard Barden (né en 1929) : « Il semble que Keres a payé cher son retour aux échecs avec l’obligation, prise avec les autorités soviétiques, de ne pas faire obstacle à Botvinnik dans sa course au titre mondial. »

La véritable question pour Keres se résumait à : Pouvait-il s’opposer à la volonté de Staline ?

On trouve un élément de réponse de la part de Kasparov dans le deuxième volume consacré à « Mes grands Prédécesseurs » :

« Mais plus tard, après la mort de Staline, se produisirent d’authentiques miracles. Keres gâcha deux magnifiques tournois pour Botvinnik. D’abord il l’a battu dans la 22e et dernière ronde du championnat de l’URSS (Moscou 1955) qui fît que le champion du monde fut devancé d’un demi-point par Smislov et Geller. Puis, il le terrassa dans la dernière ronde du Mémorial Alekhine, alors qu’il menait le tournoi avec un point d’avance (11 points sur 14 !) et fut alors rejoint par Smislov. »

Botvinnik était-il totalement dupe ? Après avoir lu le livre de Mario Leoncini « Scaccopoli » (Phasar Ed. 2008), je ne le pense pas.

Le comportement de Keres pendant ce championnat du monde et son niveau de jeu furent l’objet d’interrogations légitimes pendant des décennies. Voici un témoignage étonnant rapporté par Mario Leoncini :

Le 10 décembre 1999, le site Internet de Tim Krabbé Open Chess Diary signale une interview de Botvinnik publié dans l’hebdomadaire hollandais Vrij Nederland du 20 août 1991, conduit par le journaliste Max Pam. Il fut demandé à Botvinnik s’il avait eu connaissance d’accords entre les joueurs soviétiques. Botvinnik admit avoir su, après que le championnat du monde se soit déplacé de La Haye à Moscou, que :

- Quelque chose de désagréable était apparu. A un niveau très élevé, il fut proposé que les autres Soviétiques dussent perdre contre moi, de manière à ce que je devienne champion du monde. L’ordre fut donné par Staline en personne.-

Et d’ajouter :

-Mais naturellement, j’ai refusé ! C’était une conspiration dirigée contre moi pour me déshonorer, puisque j’avais déjà démontré que j’étais le plus fort.

Les candidats à Berlin

Les prétendants quittèrent la Hollande pour Moscou en passant par Berlin avant d’arriver à la frontière polonaise.

« A la fin du mois de mars, toute la troupe ; des maîtres, officiels, arbitres, secondants, etc. s’est mise en route pour Moscou en entreprenant un voyage ardu et nullement simple. Ce fut une chance pour les Hollandais que d’être accompagné par les Russes. Par deux fois, ils se sont heurtés à des contrôles qui auraient pu être fatals sans l’aide de Botvinnik. Quand la troupe arriva à la frontière polonaise, on découvrit que les Hollandais n’étaient pas munis des visas polonais et ne pouvaient donc pas traverser la Pologne pour se rendre à Moscou. On fit appel au général polonais en charge de cette partie de la frontière mais il répondit sévèrement que personne ne pouvait franchir la frontière sans visas, et bien que les Russes pouvaient poursuivre équipés des visas nécessaires, les Hollandais ne pouvaient passer. C’est à ce moment que Botvinnik s’est avéré indispensable. » Golombek

Départ pour Moscou

Il lui a suffi de contacter Moscou et immédiatement le problème fut résolu. Les instances de Botvinnik démontraient encore, si nécessaire, du pouvoir qu’il bénéficiait auprès de l’appareil soviétique. Il avait obtenu un droit de téléphoner à de hauts dignitaires « telefonnoie pravo » dont il était très fier.

Max Euwe et Mikhaïl Botvinnik

« Un nouveau contretemps surgit lorsque la frontière russe fut atteinte. Les douaniers, surpris par la masse de papiers et de livres emportés par la délégation hollandaise (notamment Euwe et Prins), décidèrent qu’un examen superficiel de ce matériel était insuffisant. Ils proposèrent de mettre tous les papiers, couverts de symboles échiquéens, dans un sac scellé d’un sceau officiel, pour les examiner à leur guise avant de les rendre éventuellement à leurs propriétaires. Une opération qui pouvait prendre plusieurs mois ou pire encore. Euwe refusa de partir sans ses papiers qui contenaient, entre autres, ses propres analyses d’ouvertures qu’il avait préparées pour le reste du tournoi. » Golombek

A nouveau, un simple coup de fil et les difficultés furent aplanies par Botvinnik.

Le 20 avril les deux hommes était à nouveau face à face à Moscou.

La Salle des Colonnes

Voici la 3e partie opposant Keres à Botvinnik avec quelques commentaires et la ponctuation de Keres.

« Cette partie décisive a eu un déroulement des plus compliqués et excitant et constituait un test ardu pour les deux joueurs. D’un milieu de partie compliqué, j’ai réussi à faire évoluer ma position d’une manière des plus prometteuses. Cependant, quoi qu’il en soit, je n’ai pas réussi à exploiter au mieux mes opportunités et l’avantage est passé du côté de Botvinnik. » Keres

Paul Keres et Mikhaïl Botvinnik en 1948

Keres,Paul – Botvinnik,Mikhail

18e Championnat du monde, Française, Moscou 20, 21 et 22 avril 1948

1.d4 e6 2.e4 d5 3.♘d2 c5 4.exd5 exd5 5.♘gf3 a6 6.dxc5? ♗xc5 7.♘b3 ♗a7 8.♗g5 ♘f6 9.♘fd4! 0–0 10.♗e2 ♕d6 11.0–0 ♘e4 12.♗e3 ♘c6 13.♘xc6! ♗xe3! 14.fxe3 bxc6 15.♗d3? ♘f6 16.♕e1 ♘g4 17.♕h4 f5 18.♖f4! ♘e5 19.♕g3 ♖a7 20.♖af1 ♖af7 21.♘d4! ♘xd3 22.cxd3 c5 23.♘f3 ♕b6 24.♖h4 h6 25.♘e5? ♖f6 26.d4? cxd4 27.♖xd4 ♕xb2 28.♖xd5? ♗e6? 29.♖d4? ♔h7? 30.♘d7 ♗xd7 31.♖xd7 ♖g6 32.♕f3 ♕e5 33.♖d4 ♖b8 34.♕f4 ♕e6 35.♖d2 ♖b5

Après 35...♖b5

La partie s’est simplifiée et devient égale ce qui est pleinement satisfaisant pour les noirs au vu de la situation du tournoi, et n’était pas du tout en accord avec l’humeur des blancs… C’est peut-être cela qui explique pourquoi, quelques coups plus tard, Keres donna un pion sans aucune bonne raison. Botvinnik

36.h3 ♖e5 37.♔h2 ♖f6 38.♖fd1?

C’est presque comme si Keres est décidé à perdre malgré la position. Il n’y avait pas besoin de sacrifier un pion. 38.♖f3 ♖e4 39.♕g3 défendait tous les pions avec une nulle facile. Golombek

38...♖e4 39.♕b8 ♖xe3 40.♖d8 ♕e5+ 41.♕xe5 ♖xe5 42.♖1d2

Après 42.♖1d2

Ici la partie fut ajournée.

42...g5?

A la reprise, Botvinnik n’a pas trouvé la meilleure ligne de jeu et la finale de tours qui en résultait aurait du être facilement nulle. Keres

43.g4! ♖f7 44.♖8d7 ♔g7 45.gxf5 ♖exf5 46.a3? ♖f2+? 47.♔g3? ♖xd2? 48.♖xd2 ♖c7 49.♖d4! ♖c6 50.a4? ♔g6 51.h4 ♔h5 52.hxg5 hxg5

Après 52...hxg5

Les vicissitudes de cette partie n’étaient nullement terminées. Les deux camps ont commis des imprécisions et c’est moi qui ai fait la dernière erreur. Keres

53.♖d3?

Keres n’était pas toujours en mesure de démontrer la justesse de sa ponctuation (un nombre de ? n’était pas justifié comme l’a pointé Botvinnik mais ici les deux adversaires se rejoignent et 53.♖d5! permet de tenir la position en maintenant la tour active. Voici l’analyse de Keres 53...♖c3+ 54.♔g2! (54.♔f2? ♔g4! 55.♖d6 a5 56.♖d5 ♖f3+ 57.♔g2 ♖f5–+) 54...♔h4 55.♖d6 a5 56.♖d5 g4 57.♖xa5 ♖c2+ 58.♔f1! ♔g3 59.♖a8 et les blancs ont la nulle.

53...♖c4 54.♖a3 a5 55.♔h3 ♖b4 56.♔g3 ♖f4 57.♖a1 ♖g4+ 58.♔h3 ♖e4 59.♖a3 ♔g6 60.♔g3 ♔f5 61.♔f3 ♔e5 62.♔g3 ♖d4 63.♖a1

Après 63.♖a1

Lorsque le deuxième ajournement est survenu, Botvinnik avait une position facilement gagnée et j’ai subi une amère défaite. Keres

63...♔d5 64.♖b1 ♖b4 65.♖f1 ♔e4 66.♖e1+ ♔d4 67.♔h2 ♖xa4 68.♖g1 ♖c4 69.♖xg5 a4 70.♔g2 ♔c3 71.♔f3 a3 72.♖a5 ♔b3 0–1

Après 72...♔b3 0–1

Keres, toujours conciliant, jugea cette partie comme très intéressante où l’avantage changea plusieurs fois de camp. C’était simplement regrettable que les deux adversaires commettent autant de fautes dans une finale de tours aussi intéressante et que l’essentiel des subtilités avaient échappé aux spectateurs.

L’ex-champion d’URSS, l’Ukrainien Fedor Bohatyrchuk (1892-1984)

L’ex-champion d’URSS, l’Ukrainien Bohatyrchuk (1892-1984), la bête noire de Botvinnik, qui avait collaboré avec les Allemands ou plus exactement soutenus les nationalistes ukrainiens à Kiev pendant la guerre, fut particulièrement critique à l’égard de Keres et son 53e coup :

« Keres était parvenu à une position clairement nulle. N’importe quel joueur de tournoi même de bas niveau connaît la technique pour faire nul. La tour blanche doit rester sur la 4e traverse puis, à peine les noirs poussent le pion « g », il faut la placer sur la 8e traverse pour donner des échecs continus au roi noir. Keres, le candidat au titre mondial le plus sérieux, révéla ne pas connaître cette technique expliquée dans tous les manuels d’échecs. » (Source son autobiographie publiée à San Francisco en 1978 – Ma vie avec Vlassov et le manifeste de Prague.)

A l’issue de la guerre, Bohatyrchuk a joué plusieurs tournois en Allemagne avant de rejoindre le Canada.

Vue du tournoi de Moscou 1948

Cette troisième défaite provoqua quelques interrogations, même de la part de l’ex-champion du monde Max Euwe, notamment « l’impuissance incompréhensible » de Keres lorsqu’il se retrouvait face à Botvinnik !

« Le jeu de Keres est d’une décevante inconsistance. » Golombek

Pour d’autres rien d’anormal avec ce titre étonnant en guise de préambule de la part de Seneca dans son livre « Le championnat du monde d’échecs de 1948 à la portée de tous » :

« Dans ce grand combat, la mort lente de Keres est l’injuste rançon de sa farouche volonté de vaincre. »

La dernière défaite avec quelques commentaires de Keres.

Botvinnik,Mikhail - Keres,Paul

18e Championnat du monde, Pion Dame, Moscou 4 et mai 1948

1.d4 d5 2.♘f3 ♗f5 3.c4 e6 4.cxd5 exd5 5.♕b3 ♘c6 6.♗g5 ♗e7 7.♗xe7 ♘gxe7 8.e3 ♕d6 9.♘bd2 0–0 10.♖c1 a5! 11.a3 ♖fc8 12.♗d3 a4 13.♕c2 ♗xd3 14.♕xd3 ♘d8 15.0–0 ♘e6 16.♖c3 b5?

Après 16...b5?

Les noirs soudainement, pour des raisons complètement incompréhensibles, s’écartent de leur plan stratégique et à la place affaiblissent leur aile Dame de manière désastreuse.

Une des meilleures suites semble être 16...b6 17.♖fc1 c5 car après 18.dxc5 bxc5 les noirs obtiennent une forte pression contre le pion arriéré sur b2.

17.♕c2 ♖cb8 18.♘e1 ♘c8 19.♖c6 ♕e7 20.♘d3 ♘b6 21.♘b4 ♖d8 22.♕f5 ♖d6 23.♖fc1 ♖xc6

Une autre imprécision qui permet aux blancs, presque de manière forcée, d’obtenir une finale supérieure. Ici 23...♖ad8 offrait de meilleures chances défensives et si 24.♘f3 f6

24.♖xc6 ♖d8 25.♖xb6! cxb6 26.♘c6 ♕c7 27.♘xd8 ♕xd8 28.♕c2 ♕c7?

Après cette erreur, la finale devient désespérée. Les blancs sont maintenant en situation de créer un pion passé au centre qui va décider du résultat de la partie en leur faveur.

29.♕xc7 ♘xc7 30.♘b1 ♔f8 31.♔f1 ♔e7 32.♔e2 ♔d6 33.♔d3 ♔c6 34.♘c3 ♘e8 35.♘a2 f6 36.f3 ♘c7 37.♘b4+ ♔d6 38.e4 dxe4+ 39.fxe4 ♘e6 40.♔e3 ♘c7 41.♔d3

Le coup sous enveloppe.

Après 41.♔d3

41...♘e6 42.♘d5 ♔c6 43.h4 ♘d8 44.♘f4 ♔d6 45.♘h5 ♘e6 46.♔e3

Le pion g7 est condamné. Les jeux sont faits et rien ne peut désormais sauver les noirs. Botvinnik

46...♔e7 47.d5 ♘c5 48.♘xg7 ♔d6 49.♘e6! ♘d7 50.♔d4 ♘e5 51.♘g7 ♘c4 52.♘f5+ ♔c7 53.♔c3 ♔d7 54.g4 ♘e5 55.g5 fxg5 56.hxg5 ♘f3 57.♔b4 ♘xg5 58.e5 h5 59.e6+ ♔d8 60.♔xb5 1–0

Après 60.♔xb5 1–0

Une partie qui dans les apparences était une belle démonstration de la supériorité de Botvinnik et je ne peux m’empêcher de me remémorer le point de vue de Dvoretsky : « En observant les parties cela parait impossible, elles n’étaient pas truquées. »

Cette fois les critiques se firent rares :

« La phase finale était la plus intéressante, la méthode de Botvinnik pour obtenir la victoire était la plus parfaite et la plus impressionnante. » Golombek

« Imperturbable et précis, Botvinnik obtient la victoire sous le signe de la perfection. » Seneca

Même Keres était au diapason :« Botvinnik, indubitablement a joué le mieux de nous tous, à mon avis ce tournoi est du point de vue qualitatif le meilleur de sa carrière. »

Lorsque la 5e rencontre eut lieu Botvinnik ne pouvait plus être rejoint :

Paul Keres en 1948

« Par un phénomène curieux d’ordre psychologique, le génial maître estonien Keres, bien que s’étant mesuré à maintes reprises avec le nouveau champion du monde, n’était jamais arrivé à le battre. Les parties de Keres contre Botvinnik trahissaient toutes des hésitations, voire des faiblesses, qui se manifestèrent surtout dans le récent tournoi, où Keres jouant parfois en véritable amateur perdit quatre parties d’affilée contre Botvinnik. A peine celui-ci était-il sacré champion que l’Estonien se ressaisit; dans la dernière ronde à Moscou, Keres put non seulement vaincre Botvinnik pour la première fois, mais aussi infliger à ce dernier sa défaite initiale dans sa nouvelle carrière de champion mondial. Voici cette belle réussite. » La Revue Suisse d’Echecs

Keres,Paul – Botvinnik,Mikhail

18e Championnat du monde, Française, Moscou 16 mai 1948

1.e4 e6 2.d4 d5 3.♘c3 ♗b4 4.♗d2 dxe4 5.♕g4 ♘f6 6.♕xg7 ♖g8 7.♕h6 ♘c6 8.0–0–0! ♖g6 9.♕h4 ♗xc3 10.♗xc3 ♕d5 11.b3 ♘e7 12.f3! ♗d7 13.♗b2? ♗c6 14.c4 ♕f5! 15.d5! exd5 16.fxe4 dxe4 17.♘h3! ♘g4 18.♕g3 ♕c5! 19.♕xc7 ♖c8 20.♕f4 ♕e3+ 21.♖d2 ♕xf4? 22.♘xf4 e3 23.♖c2! ♖g5 24.♗e2 ♘f2 25.♖e1 ♖d8 26.g3? ♖f5? 27.♗f1 ♖xf4 28.gxf4 ♘d3+ 29.♗xd3 ♖xd3 30.♖c3!

Après 30.♖c3!

30...xc3+ 31.xc3 f5 32.d2 d7 33.xe3 b6 34.f2 f6 35.d2 h5 36.d3 h6 37.h4 f5 38.e7+ d6 39.h3 1–0

Après 39.h3 1–0

Le « Bulletin Ouvrier des Echecs », proche du parti communiste, avait, dès le début, pris parti pour Botvinnik en affirmant :

« Ce grand maître extrêmement sûr et très complet sera le digne successeur d’Alekhine si, comme nous le pensons, il confirme son résultat à Moscou. »

Nous trouvons aussi le commentaire plutôt étonnant qu’avait porté le quadruple champion de France Amédée Gibaud (1885-1957) :

« La partie ci-dessus est, à mon avis, l’un des combats pour le Championnat du Monde les plus subtils et dont le déroulement est le plus difficile à comprendre et apprécier pour le joueur moyen. »

L’utilisation politique de la conquête du titre mondial était un des objectifs majeurs du régime stalinien. Un article de la Pravda du 17 mai 1948 signé par le secondant de Botvinnik, Viacheslav Ragozine (1908-1962), était particulièrement explicite. Le passé de Keres était incompatible avec les propos ci-dessous.

Mikhail Botvinnik et Viacheslav Ragozine

« Mikhail Botvinnik est un membre du parti communiste, son élève et ardent patriote. Comme il sied à un Bolchévique, Botvinnik ne jouait pas simplement aux échecs, il défendait l’honneur de son pays, l’honneur de sa mère patrie socialiste. La brillante victoire de Botvinnik n’est pas seulement un témoignage héroïque de ses propres pouvoirs, c'est une victoire de notre culture socialiste, qui fait partie intégrante des échecs. »

Mikhail Botvinnik victorieux

Botvinnik devait ajouter dans ce même article :

« La victoire des joueurs soviétiques est une victoire au service des échecs soviétiques. C’est une victoire des patriotes soviétiques, éduqués et pris en charge par notre grand parti de Lénine et Staline. Nous nous battrons pour de nouveaux succès de la culture soviétique à la gloire de notre patrie bien aimée. » (Soviet Chess D.J. Richards Clarendon Press-Oxford 1965)

Couverture de Chess Review

En conclusion, même si incontestablement Botvinnik était le meilleur joueur « soviétique » et qu’avant le tournoi du championnat du monde de 1948 il s’était montré supérieur, dans les tournois joués en URSS face à Keres, le doute ne peut être écarté sur le fait que Keres lui a facilité l’accès au titre mondial. Toutefois, les preuves sont plutôt minces, il s’agit plutôt d’intimes convictions et reposent essentiellement sur le témoignage de Ken Whyld auquel il faut ajouter la faiblesse répétée de son jeu dans les quatre premières parties.

« Ses quatre défaites, plus que tout autre chose, ont décidé du vainqueur. Si Keres avait partagé les points 2-2, il aurait été champion du monde. » GM Soltis

Son épouse, Maria Keres, et l’un de ses principaux biographes, Valter Heuer (1928-2006) ont, par contre, toujours démenti…

Je tiens à remercier Gérard Demuydt et le Musée Suisse du Jeux de La Tour-de-Peilz http://museedujeu.ch/fr/ pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld.

Georges Bertola

Rédacteur en Chef de la revue Europe-Echecs

Georges Bertola
Toutes les parties commentées de l'article

Publié le 26/03/2018 - 05:00 , Mis à jour le 05/04/2018 - 12:20

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Les réactions (4)

  • Icare

    Merci à Georges Bertola pour la qualité de ses productions historico-échiquéennes.

    08/03/2018 20:40
  • GeorgesBertola

    « Monsieur Paul Demoulin s'est rendu plusieurs fois au tournoi de La Haye. La salle était très silencieuse et contenait de nombreux spectateurs, plusieurs centaines. La couverture médiatique était peu importante, les échecs n'étaient pas vraiment populaires.

    Le seul joueur que monsieur Demoulin connaissait de réputation était l'ex-champion du monde Max Euwe, vainqueur d'Alekhine en 1935. Les publications sur les échecs étaient très rares à cette époque et Euwe était déjà un auteur renommé. Notamment ses livres sur les ouvertures publiés en Hollande.

    Les autres candidats, à part Keres, étaient peu connus et il n'a pas eu de contact particulier avec eux. Par contre, il connaissait bien les meilleurs joueurs de Belgique comme O'Kelly ou Van Seters. »

    08/03/2018 12:26
  • ladjoint

    Com'dab !! George " nous masse historiquement ... Pour quand l'album?

    07/03/2018 18:54
  • EuropeEchecs

    Une anecdote sur le tournoi de 1948

    Notre doyen Paul Demoulin du Cercle Royal des Echecs de Bruxelles (CREB) a pu voir les six champions en découdre au Pays-Bas en 1948. Il était alors accompagné de sa jeune épouse. Il faut dire que Paul est né en 1919 et est entré en 1941 au Cercle de Bruxelles. Il ne vient plus au Cercle depuis novembre 2017 (à l'occasion du Grand Mémorial René Vannerom), mais nous gardons le contact avec lui au travers de parties amicales.

    Étienne Cornil

    07/03/2018 17:40