Tigran Petrosian vs Bobby Fischer, 1971

Histoire

Tigran Vartanovitch Petrosian et Robert James Fischer
Les grandes parties du passé : Georges Bertola nous replonge dans la finale des Candidats 1971 entre Petrosian et Fischer - en particulier à travers l'analyse très fouillée de la septième partie du match - accompagnée de nombreuses anecdotes.


Le 30 septembre 1971 débutait à Buenos-Aires la finale des candidats opposant l’ex-champion du monde Tigran Petrosian à Bobby Fischer.

Arrivée de Bobby Fischer à Buenos Aires

Depuis 1966, un putsch avait permis à une junte militaire dénommée « Révolution argentine », une idéologie libérale, nationale-catholique et anti-communiste, de prendre le pouvoir et de mettre au pas les Universités et d’entreprendre la « moralisation » de la société civile. En mars 1971, c’est le général Alejandro Augustin Lanusse qui était à la tête de la dictature. Il tenta une timide ouverture politique tout en réprimant violemment les mouvements révolutionnaires n’hésitant pas à faire usage de « disparition forcée » pour éliminer les individus considérés comme les plus dangereux.

« Il y avait dans cette manière explicitement fasciste de s’attaquer non seulement à la jeunesse, non seulement aux étudiants, mais à la pensée, aux penseurs - quel que fût leur âge, quelles que fussent leurs opinions politiques - une violence nouvelle qui fit fuir d’Argentine des centaines et des centaines de professeurs. » Santiago H. Amigorena (Le Premier Exil)

De dos, sur la gauche, on distingue Viktor Batourinski, Rona Petrosian, Tigran Petrosian, au centre le Général Alejandro Augustin Lanusse, sur la droite, Robert James Fischer, Francisco Manrique, Edmund Edmondson

Fischer se rendit à Buenos Aires en compagnie d’Edmund Edmondson, ancien président la Fédération d’échecs des États-Unis et colonel de l’armée de l’air dans un pays « amis » des États-Unis. La dictature militaire était un allié naturel des États-Unis pour bénéficier d’aide militaire et de partenariat stratégique dans ce contexte de guerre froide.

Edmondson fut le seul interlocuteur pour négocier face aux Soviétiques (la délégation était composée de Baturinsky et des GM Averbach et Suetine) et certainement l’homme clé qui avait permis à Bobby d’arriver jusqu’ici dans son combat pour décrocher le titre mondial. Edmondson était aux côtés de Fischer depuis le tournoi interzonal de Palma de Majorque.

Viktor Batourinski, Lothar Schmid et Edmund Edmondson

Bobby était sur un nuage et lorsqu’il remporta la première du match, après avoir éliminé Taïmanov et Larsen, il avait aligné 20 victoires successives ! Pourtant dans la 1e partie il fut victime d’une innovation théorique particulièrement venimeuse dans une de ses variantes favorites de la « Sicilienne » avant de prendre le dessus suite à quelques imprécisions de Petrosian.

« J’avais décidé d’utiliser cette nouveauté dans la première partie. Dans ce match, la première partie avait une grande signification. Et si l'on se souvient à quel point Fischer réagit mal à la défaite, alors l'importance de cette partie devient claire. Il est vrai que je n'étais pas certain jusqu'au dernier moment si Fischer tomberait dans le piège. Après tout, si votre adversaire se lance volontairement dans sa variante préférée, alors il doit avoir quelque chose dans sa manche…

Cependant Fischer est un joueur très têtu. Tout s'est passé comme je l'avais prévu. Quand j'ai joué la nouveauté (11…d5 !!), Fischer, qui est généralement très calme à l’échiquier, a rougi, pris sa tête dans ses mains et a commencé à réfléchir.

A ce moment, la lumière s’est éteinte dans le hall. La salle n'était que faiblement éclairée par de petites lampes. L'arbitre du match, le grand maître Lothar Schmid, s'est approché de l’échiquier et a arrêté les pendules. J'ai immédiatement quitté la table. Il me semblait que cela n’avait rien d'étrange. Les lumières pouvaient revenir à tout moment (la panne a duré 20 minutes !), mais ce qui était étonnant, c'est que Fischer, le Fischer qui avait toujours exigé des lumières étincelantes pour jouer, était maintenant assis dans la pénombre, plongé dans ses pensées. J'ai dit à l’arbitre qu'il n'avait pas le droit de réfléchir pendant que son horloge ne fonctionnait pas. Schmid s'est approché de Fischer et lui a suggéré de quitter l’échiquier mais il a répondu qu'il préférait réfléchir et qu’il pouvait redémarrer les pendules.» Petrosian

Robert James Fischer et Tigran Vartani Petrosian en 1971

Petrosian au contraire avait vaincu avec beaucoup de difficultés Hübner et Korchnoi et, lors de la conférence de presse, se vit interpeller par un journaliste avec la question : - Pensez-vous que le match ira jusqu’au terme des 12 parties ?

Petrosian irrité répondit :

-Il se peut que je le gagne plus tôt. Les victoires de Fischer ne m'impressionnent pas. C'est un grand joueur mais pas un génie. Je suis heureux de l’affronter directement. Je n'envie pas ses triomphes et ils ne peuvent pas m'influencer car j'ai eu beaucoup d'expériences de même nature. Je n'ai pas peur de son agressivité. Aux échecs, de nombreux facteurs jouent un rôle, physiquement je suis en bonne forme. Je me suis préparé consciencieusement pour ce match et reste convaincu que je vais bien jouer. Pour moi, les échecs sont bien plus qu'un simple sport. Ils ont une relation avec le développement intellectuel et l'art. 

Tigran Vartani Petrosian, Buenos Aires 1971

A propos du génie, Fischer avait apporté la réponse suivante : « Génie, c’est un mot. Mais qu’est-ce que ça veut dire réellement ? Si je gagne je suis un génie, sinon je ne le suis pas. »

Petrosian semblait en mesure d’honorer son propos en remportant la 2e avec brio ! Après avoir partagé le point à trois reprises, on semblait s’acheminer vers un match équilibré et difficile. La gestion de ce début de match était encourageante de la part de Petrosian.

« Le match, c'est bien connu, s'est très mal terminé pour moi. En étudiant attentivement le cours du match, il devient clair qu'il se divise en deux moitiés, toutes deux complètement différentes l'une de l'autre. Jusqu'à la cinquième partie, malgré l'égalité du score, l'initiative était de mon côté. À partir de la sixième, il semble qu'un autre homme jouait... » Petrosian

La 6e fut jugée comme l’une des meilleures de « L’Informateur » mais la 7e fut la plus marquante du match.

Témoignage du GM Yuri Averbach (né en 1922) : « Dans ces années, Robert Fischer était incontestablement le joueur le plus fort du monde. Du match, je me souviens d'une scène étrange, dont j'ai été témoin complètement par hasard. Cela s'est passé à l'hôtel "Presidente", à Buenos Aires, où nous avons séjourné pendant le match. Imaginez-vous le hall de l'hôtel. D'habitude, il n'y avait pas beaucoup de monde, mais quelque chose se passait ce soir-là. L'endroit était bondé de monde, bien habillé, avec des serveurs qui se précipitaient parmi eux. Juste au moment où je suis entré depuis la rue, les portes de l'ascenseur se sont ouvertes et Fischer est sorti. Je ne sais pas ce qu'il a pensé en voyant tant de monde, mais un air de panique se lisait sur son visage, il s'est retourné, a sauté dans l'ascenseur et est remonté. Tout s'est passé si vite que j’ai à peine pu le croire. Mais le lendemain, il s'est avéré que l'américain avait déménagé dans un autre hôtel. »

Robert James Fischer, Buenos Aires 1971

« Fischer a retrouvé sa vraie dimension ce qui explique la thèse avancée par la presse soviétique. Petrosian n'a pas su profiter de son bon départ et des conditions psychologiques qui l'ont favorisé, maintenant il n'a d'autre alternative que de réagir pour surmonter le désavantage. J'y crois et donc je pense que le match n'est pas fini. Le public qui se rend au théâtre San Martin et surtout dans la salle San Martin Coronado attend la même chose. L'émotion que suscite ce choc au sommet est si grande que personne ne souhaite qu'elle soit écourtée. Dans cette 7e partie, Petrosian a voulu varier dans l'ouverture et a suivi des chemins qu’il avait déjà expérimentés contre Spassky, mais avec son coup 10...exd5 pour éviter l'égalité, il entre dans une ligne de jeu où Fischer est un expert. Fischer obtient de petits avantages presque imperceptibles mais durables. Dans ces conditions, Bobby, comme Capablanca, fait des miracles. Il n’y a aucun détail qui lui échappe et peu à peu il domine son adversaire sur le plan positionnel pour le forcer à abandonner. » GM Najdorf

Fischer,Robert James - Petrosian,Tigran V – Finale des Candidats +5 ; -1 ; =3 Buenos Aires (7e partie), le 19.10.1971. Sicilienne Paulsen [B42]

1.e4 c5 2.f3 e6 3.d4 cxd4 4.xd4 a6 5.d3 c6 6.xc6 bxc6

Selon le principe qu’il faut toujours reprendre en direction du centre mais de nos jours 6…dxc6 à la préférence avec symétrie des structures de pions et un bon contrôle de la colonne ouverte « d ».

7.0-0 d5 8.c4

« Ce coup a subi des tests fondamentaux dans le 2e match du championnat du monde Spasski-Petrosian. La suite de la partie, suffisamment connue, a été spécialement étudiée par Fischer pour cette rencontre. » GM Polugaievsky

« J’ai préféré 8.d2 dans mes parties contre Petrosian avec l’intention de continuer avec « b3 »  et « b2 ». Fischer a élaboré un plan différent qui ne s’est rencontré que rarement dans les tournois. Habituellement 8.c4 n'est pas considéré comme posant de sérieux problèmes aux Noirs. Fischer a cependant découvert une méthode intéressante pour renforcer le jeu des Blancs qui change fortement l'évaluation de cette variante. » Boris Spassky

8...f6 9.cxd5 cxd5 10.exd5 exd5

Fischer - Petrosian, après 10...exd5

« La théorie considère 10…xd5 comme le meilleur. Après 11.e4 les Noirs ont le choix entre 11…a7 (Najdorf) et 11…e7 12.c3 b7 13.a4+ d7 14.xd7+ xd7 15.d1 survenu dans la partie Averbach-Taimanov (27e champ. de l’URSS). On ne peut que supposer que Fischer avait trouvé des améliorations très efficaces dans cette variante. Petrosian prend un chemin radicalement différent mais, comme le montre la suite de la partie, n'atteint pas l'égalité. » GM Polugaievsky

Jouable doit être 11…b8 12.xd5 (pour obtenir un pion isolé mais pas très ambitieux) xd5 13. xd5 exd5 14.d1 e6 15.c3 d8 16.e3 +=

« Je ne suis pas d’accord avec les commentateurs qui ont critiqué Petrosian pour ce coup. Je pense que c’était le choix le plus sage. Evidemment le Cavalier aurait pu prendre le pion mais après 11.e4, les Blancs ont un choix riche en continuations actives. La capture du pion avec la Dame n’offre pas non plus de perspectives aux Noirs au vu de la simple et forte réplique 11.c3. » Boris Spassky

11.c3!

« Les Blancs ont utilisé 20 minutes pour ce coup. Il s’avère un peu plus efficace que 11.e3 e7 12.d4 0-0 += » GM Polugaievsky

« On m'a dit que les Blancs ont réfléchi sur ce coup vingt minutes. Néanmoins, il me semble que Fischer a défini le plan de jeu ultérieur non pas à l'échiquier mais à la maison. Beaucoup de gens sont enclins à considérer la manœuvre spectaculaire 11.c3! et 12.a4+ comme une nouveauté spécialement préparée par le GM américain pour sa rencontre avec Petrosian. C’était la première surprise dans l’ouverture de la part de Fischer. Auparavant usuel était 11.e3 e7 12.d4 0-0 qui permettait aux Noirs de préserver l’équilibre. » Boris Spassky

11...e7 12.a4+!

Fischer - Petrosian, après 12.♕a4+!

« Cet échec inoffensif à première vue est en fait étonnamment venimeux. Encore une fois, les Noirs se sont soudainement retrouvés face à un problème complexe. Petrosian a réfléchi longuement. » GM Polugaievsky

« Petrosian aurait dû interposer le Fou mais évidemment il était inquiet au sujet de la variante 12…d7 13.c2 0-0 14.g5. L’autre variante avec 13.d4 est aussi déplaisante pour les Noirs. Il est clair que tout ceci nécessite des analyses considérables mais il n’y a aucun doute que la position blanche est préférable. » Boris Spassky

Après 13.d4 e6 14.f4 0-0 15.fe1 l’éditeur de « The Chess Review » Al Horowitz jugeait la position nettement avantageuse pour les Blancs.

12...d7

« Petrosian offre la possibilité d’un sacrifice de la qualité pour son adversaire mais Fischer rejette le don grec. Il est facile de voir qu’après 13.b5 axb5 14.xa8 0-0 donne aux Noirs une chance pour un formidable contre-jeu. » Boris Spassky

Après 15. a5 Le GM K. Müller préfère les Blancs et le GM O’Kelly jugeait la position peu claire.

En 2021 Timman est plutôt de l’avis de Spassky et poursuit avec 15…d4 16.xb5 b7 17.f3 (17.a4 xg2! 18.xg2 g4+ avec un perpétuel et 17.c7? d5 18.f3 recommandé par Al Horowitz est réfuté par 18…d8! -+ qui exploite la mauvaise position de la Dame blanche).

Fischer - Petrosian, après 17.f3

Et ici :

  1. 17…c6 18. a3 a8 19.d2 d3 et en 2003 le GM Soltis jugeait le sacrifice plutôt malsain pour les Noirs.
  2. 17…c8 les Noirs peuvent déclencher une initiative dangereuse selon le GM Timman

Mais la partie semble compromise sur le plan positionnel, une suite possible 18.a4 d3 19.d2 c2 20.ac1 c5+ 21.h1 g4 22.xc2 dxc2 23.c3 f2+ 24.xf2 xf2 25.xc2 et les pions passés de l’aile Dame doivent faire la différence.

13.e1!

« Cette suite tranquille contient suffisamment de venin pour que les Noirs soient maintenant obligés d'échanger des Dames et de passer à une défense difficile. » Boris Spassky

Selon le GM Soltis une bonne décision pratique pour éviter les risques et de perdre du temps à la pendule.

13...xa4

Sur 13…a7 (13…d4 14.xd7+ xd7 15.e2 n’est pas mieux) 14.d4 0-0 15.e5! d6?! (15…d8) 16.g5 h6? 17.xg7+! xg7 18.xh6+! est une jolie variante de gain pointée par le GM Soltis.

Ou encore 13…d4 14. xd7+ xd7 15.e2 b4 16.d1 c5 17.f4 suivi de 18.e5 (GM R. Byrne) avec bientôt le gain du pion isolé.

14.xa4 e6 15.e3

Fischer - Petrosian, après 15.♗e3

« La finale qui vient d'être obtenue s'avère très difficile pour les Noirs. Les Blancs ont une majorité de pions sur l’aile Dame, tandis que le pion central isolé des Noirs est bien bloqué. De plus, Fischer réussit à effectuer l'échange des Fous de case noire et à occuper l'important point c5. » GM Polugaievsky

« Je dirais même que, d'un point de vue stratégique, l'issue de la partie est réglée. D'autant plus que le pion noir est désespérément faible, alors que le Roi est toujours au centre. » Boris Spassky

15...0-0

« Les Noirs sont obligés de retarder leurs plans avec le roque car il serait trop risqué de laisser le Roi au milieu du jeu. » Boris Spassky

« La tentative d'empêcher l'idée des Blancs au moyen de 15…d7 n'allège pas la situation, notamment en raison de 16.f4 g6 17.d4 0-0 18.ac1 et les Blancs ont un avantage positionnel sérieux. » GM Polugaievsky

Toutefois selon Kasparov, c’était préférable. Le GM Timman renforce cette variante avec 17.f2 ! b4 18.g4 xe1 19.xe1 b8 20.f5 b4 21.fxe6 xg4+ 22.g3 xa4 23.exd7+ xd7 24.a3 avec un net avantage blanc.

16.c5!

« Le GM américain met conformément en œuvre son idée, il vise l'échange de la pièce la plus importante des Noirs, le Fou e7. » Boris Spassky

16...fe8 17.xe7 xe7 18.b4!

Fischer - Petrosian, après 18.b4!

« Fixant le pion noir sur a6 en préparant « c5 », les Noirs n'ont aucun plan actif et sont obligés d'attendre docilement que la situation évolue. » Boris Spassky

18...f8

Les Noirs optent pour défendre le pion a6 avec le Fou. Si 18…b8 19.a3 a7 20.c5 b6 le GM Soltis pensait que la manœuvre d7-b5 offrait une meilleure résistance. Pourtant prometteur est 21.xa6!? bxa6 22.xa6 xa6 23.a4 et l’avance des pions passés est très difficile à contenir 23…f8 24.b5 +-

19.c5

En 1985 les théoriciens soviétiques Moissejew et Rawinski jugeaient « avec un avantage positionnel blanc évident ».

19...c8

Trop passif selon le GM Timman qui indique 19…a5 20.b5 d4 (pour activer le Cavalier sur d5) 21.ec1! d8 22.xe6+ xe6 23.c4 e4 24.a4 c3 25.f1 +=

20.f3

«  Les Blancs ne sont pas pressés de précipiter les choses, préférant renforcer leur position progressivement. Maintenant ils ouvrent la route vers d4 pour leur Roi. » Boris Spassky

20...ea7?!

« Il n'y a rien de mieux. Si 20…xe1+ 21.xe1 les pièces noires se retrouveraient liées à la défense du point a6. » GM Polugaievsky

C’était aussi ce que recommandait Petrosian avec la variante 21…e8 22.f2 c7 23.e3 e7 24.d4+ d6 mais les Blancs peuvent empêcher la centralisation du Roi avec 22.a4! (GM Soltis) b8 23.a3 c7 24.c1 b5 25.xb5 axb5 26.c3 e6 (la menace était 27.xb5) 27.d1 avec avantage blanc.

Pourtant les GM Timman et K. Müller préfèrent 20…d7 par exemple 21.ec1! ( 21. xe7?! xe7 22. e1+ d6 23.b3 donné comme gagnant par Al Horowitz semble au mieux comme offrant des chances égales avec le Roi noir centralisé après 23…e5! ) e3 22.f2 d4 23.e4 xc5 24.xc5 b8 25.a3 e6 += Timman

21.e5! d7

Fischer - Petrosian, après 21...♗d7

22.xd7+!

« Tout à fait caractéristique de Fischer. En échangeant son puissant Cavalier contre le Fou, le grand-maître américain calcula infailliblement que c'était la voie la plus claire et la plus économique vers la victoire. Maintenant toutes les colonnes sont à la disposition des Blancs, alors qu'aucune défense satisfaisante contre la menace « f2-e3-d4 » n’est visible. » Boris Spassky

« Fischer a souvent recours à la possibilité de transformer un type d'avantage en un autre. Ainsi, dans la situation donnée, il se sépare avec légèreté de son fort Cavalier, l'échangeant contre le Fou plutôt mauvais des Noirs, et obtient une position d'une nature qualitativement différente où ce sera déjà le Fou des Blancs, qui domine le Cavalier noir si les Blancs avaient joué le naturel 22. a4, les Noirs ont répondu 22...e6 en préparant 23...d7. » GM Polugaievsky

Dans la salle de presse le GM Najdorf fut interloqué par ce coup et préférait 22.a4. Puis, plus tard, Petrosian et Suetine ponctuèrent ce coup avec « !! » dans « L’Informateur ».

Cinquante ans plus tard Timman écrit : « Le courant général était que Fischer avait fait quelque chose de très instructif, ajoutant une nouvelle facette à la réflexion stratégique aux échecs. J'étais très impressionné à l'époque mais j'avais aussi des doutes. Il n'y avait pas encore d'ordinateurs et les jeunes joueurs prenaient pour exemple les grands joueurs de la scène mondiale. Donc, Fischer l'a compris mieux que moi. Oui, je suis presque certain que dans cette position, ou une position similaire, j'opterais pour le coup de Najdorf et, près d'un demi-siècle après l'événement, il s'est avéré que l'Argentin avait tout simplement raison. »

22.a4 assurait l’avantage après :

a) 22…a5 23.b5 c7 24.c1 xb5!? 25.xb5 ! ac8 26.g4! h6 27.h4 xc5 28.xc5 xc5 29.g5 +-

b) 22…c6 (Kasparov) 23.ee1 d7 24.xa6 ! xa6 25.xa6 xa6 26.b5 +- (analyses Timman)

Le MI Watson pensait que la venue du Fou noir sur b5 pour améliorer la défense était la raison principale de la décision de Fischer d’échanger le bon Cavalier et il indique 22.g4 (pour menacer le pion isolé) b5! 23.g5 h5 24.a4 xd3 25.xd3 ou 22.f2 b5 23.ae1 xd3 24.xd3 c7 avec des ressources pour les Noirs.

Selon le maître américain L. Ault n’allait pas 22.xa6?! xa6 23.xa6 xa6 =+ et les 2 pièces mineures sont plus fortes que Tour et un pion car les pions blancs passés sur l’aile Dame sont pour l’instant contenus.

22...xd7 23.c1

« Menaçant 24.c6 aa7 25.g4 h6 26.h4. » Boris Spassky

Ce qui est certain c’est que beaucoup de commentateurs ont sous-estimé les possibilités dont disposaient Petrosian dans cette position.

« Je vais donner la suite de la partie sans analyse. Vraiment vous allez voir que la suite semble très facile, spécialement pour quelqu’un comme Fischer avec une technique légendaire. » MI Watson en 2003

23...d6

« Empêchant 24.c6 et libérant la case d7 pour le Cavalier. » GM Polugaievsky

Nécessaire 23…d4! le pion isolé recèle encore du potentiel dynamique et permet de libérer la case d5 pour le Cavalier et après 24.f2 d5 25.a3 d6 les Noirs peuvent encore tenir la position selon Timman :

a) 26.xd5 xd5 27.e4 ad8 28.xd5 xd5 29.a4 e7 30.e1 d3 31.d2 d4 32.e1+ d6 33.e4 d5 ! +=

b) 26.c5 f4 27.e4 ad8 28.f5 e6 29.cd5 g6 30.xd6 xd6 31.d5 c6 +=

c) 26.g3 c3 27.a5 ad8 28.xa6 xa6 29.xa6 a8 30.b5 e7 31.a4 xa4 32.c4 b6 33.xd4 a7 +=

24.c7

« Menace 25.ee7, la position noire est intenable. » GM O’Kelly

24...d7 25.e2 g6

« Les Noirs ne réagissent pas avec ce coup de pion sur l'aile Roi pour le plaisir de le faire. Si par exemple 25...a5 alors 26.b5 b6 permet aux Blancs d'obtenir une autre Tour sur la 7e rangée. » Boris Spassky

26.f2 h5

Botvinnik a proposé 26…b8 17.a3 a5 mais les Blancs obtiennent un dangereux pion passé après 28.bxa5! b3 29.d2 xa3 30.a6 +- (GM Soltis)

27.f4

Fischer - Petrosian, après 27.f4

27...h4?!

Petrosian a indiqué 27…b6! comme meilleure défense dans l’Informateur :

  1. 28.ee7 f6 (Petrosian) 29.g3 d8 30.e5 (30.xa6? d7!) g7 +
  2. 28.g3 c8 29.xc8+ xc8 30.c2 a7 31.a4 c6 32.xa6 xb4 33.c8+ e7 34.b5 + Lakdawala
  3. 28.ce2 c4 ! 29.xc4 dxc4 30.7xc4 g7 + Timman

C’était certainement la meilleure voie pour résister.

28.f3 f5?

Pour empêcher le Roi de se diriger vers le pion h4 mais ceci affaiblit dangereusement la 7e rangée.

« Les Noirs avaient 2 coups qui offraient d’excellentes chances de se sauver 28…d4 (avec à nouveau l’idée de placer le Cavalier sur d5) Après 29.a3 b6 30. ee7 f6 31.e4 d8, les Blancs n’ont pas de bon chemin pour progresser. Les Noirs pouvaient aussi intervertir les coups en commençant par 28…b6, avec les mêmes conséquences. » GM Timman

29.e3! d4+

Sinon les Blancs centralisaient le Roi 29…f6 30.d4 e4 31.ec2 +- avec l’idée 32.2c6 mais cette poussée arrive trop tard.

30.d2 b6

Abandonne complètement la 7e rangée mais 30…e8 31.xe8+ xe8 32.a7 b6 33.a3 +- les Blancs gagnent le pion a6.

31.ee7! d5 32.f7+ e8 33.b7 xf4? 34.c4! 1-0

Fischer - Petrosian, après 34.♗c4! 1-0

Le Roi noir est dans un réseau de mat, la menace est 35.g7 f6 36. g8+ f8 37.f7+ suivi du mat.

« Après avoir perdu cette partie, Petrosian était dévasté, profondément déprimé. En sortant de la salle du théâtre San Martin, j’ai vu Baturinsky et Suetine le tirer par l’épaule et l’aider à monter dans une voiture. » GM par correspondance Morgado

Caricature Petrosian - Fischer

Après cette défaite, Petrosian devait certainement ressentir ce que l’auteur espagnol Unamuno exprime avec ces quelques mots, en guise de consolation, au début du XXe siècle:

« Il me battit, non qu’il joue mieux que moi, mais parce qu’il ne faisait que jouer tandis que j’étais distrait pendant que je l’observais… Ce n’est pas un homme intelligent… mais il met toute son âme dans le jeu. »

Salle du théâtre San Martin

Comme Taïmanov après la 3e partie, Larsen après la 4e, Petrosian se sentit mal à l’issue de la 6e et demanda un « Time out » avant de s’incliner dans les deux dernières.

« Je me souviens avoir déambulé dans une avenue principale, de mauvaise humeur, l'un des derniers jours de notre séjour à Buenos Aires. Soudain, j'ai vu l’entraîneur de Fischer, le GM Robert Byrne, qui était assis dans l'un des cafés de la rue avec une bouteille de bière. Lui aussi était maussade.

« Pourquoi ? » ai-je demandé. « Votre champion a déjà gagné. »

Byrne répondit  : «  Je ne sais pas pour quelle raison j'ai reçu 2000 dollars. Fischer ne profite pas du tout de mon aide. Toute la nuit j'avais analysé la partie ajournée (la 6e). Le matin, j'ai apporté mes notes à Bobby mais il ne m'a même pas laissé entrer dans sa chambre et a pris mes analyses sans les regarder. »

Fischer a répondu : « A demain au tennis, maintenant laisse-moi tranquille. Je peux me débrouiller tout seul. » GM Suetine secondant de Petrosian.

Le GM argentin Oscar Panno m’avait confirmé lors d’un entretien que Bobby ne faisait pratiquement confiance à personne et qu’il se refusait à ce qu’on lui enseigne quoi que ce soit sauf peut-être venant de la part d’un champion du monde… La seule personne qu’il acceptait de rencontrer pendant le match était le jeune joueur argentin Miguel Quinteros.

Bobby devenait le challenger officiel. Depuis 1951 c’était la première fois qu’un championnat du monde n’opposait pas deux joueurs soviétiques. Une autre histoire ne faisait que débuter. Les échecs obtenaient pour la première fois une visibilité et une audience planétaire …

Miguel  Quinteros et Bobby Fischer, 1971
Tigran Petrosian et son épouse Rona, 1971

« Ce que Petrosian a fait dans les cinq premières parties est un grand résultat. Il a démontré comment il fallait jouer contre Fischer. Tant que Petrosian a joué à la Petrosian, Fischer a joué comme un très fort grand-maître mais, dès que Petrosian a commencé à commettre des erreurs, Fischer s’est transformé en un génie. » Botvinnik

« Je ne dis pas que j'étais sûr que j'allais gagner de cette façon car quand en arrivant à Buenos Aires, je savais que toutes les possibilités pouvaient se présenter. Même celle-ci, de gagner avant douze parties. Petrosian était très bon dans les premières parties mais ensuite il a commencé à se relâcher, peut-être à cause des nerfs ou de la fatigue. Après tout était beaucoup plus facile pour moi. En ce qui concerne le championnat du monde, je pense que Petrosian en sait beaucoup sur la théorie des échecs mais Boris Spassky n'est pas en reste et il a 34 ans, ce qui, avec son talent naturel, fait de lui un joueur redoutable, bien plus que l'Arménien Petrosian. » Bobby Fischer à l’issue du match dans la Revue « Jaque »

Fischer - Petrosian, Finale des Candidats, Buenos Aires (7e partie),19.10.1971

« Je tiens à remercier Gérard Demuydt pour la mise en ligne de mes articles et tous les lecteurs de leur soutien. » Georges Bertola


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Les réactions (5)

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    Un seul mot : excellent.
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    Merci à tous.

  • CAUMONTECHECS

    Encore une analyse historique passionnante.
    Bravo Georges Bertola et merci à Europe Echecs d'en laisser l'accès à tous...

  • Delarche

    " l'hôtel "El President", à Buenos Aires ": en fait il s'agit de l'hôtel "Presidente", sur l'Avenue 9 de Julio tout près de l'Obélisque.
    Cet hôtel existe toujours.

  • GeorgesHenri

    Aux 3 U du drame en 64 cases, il y a cet intime mélange du contexte "dipomatico-historico-politique", les réactions psychologiques, humaines des personnages, ajoutons les commentaires des grands maîtres...Et on peut voir le souffle d'une histoire se combiner à l'art des échecs. Rien n'est plus beau dans cette revue que ces articles qui réunis formeraient un authentique chef-d'oeuvre.

  • jaskarov

    Merci Georges, encore un très bon article sur Bobby Fischer et sur ce match contre Tigran Petrossian. On apprend toujours avec vous! Continuez, vous nous passionnez!