Les échecs à St. Pétersbourg avant 1917 (3)

Les participants du tournoi de « Toutes les Russies » de 1909

À la fin de 1905 débuta à St-Pétersbourg le 4e tournoi de « Toutes les Russies ». La prestation du jeune russo-polonais Akiba Rubinstein fut très remarquée. En 1909 ce fut l'émergence du grand champion Alexandre Alekhine.

Les échecs à St-Pétersbourg avant la révolution de 1917 (3)

Saint-Pétersbourg en 1900

« Au début du XX siècle, dix-neuf îles reliées par des nouveaux ponts, entrecoupées par des canaux et par le large lit de la Néva, la ville semblait flotter entre ciel et eau. En hiver durant d’interminables mois, l’eau prenait la dureté du cristal et les habitants étaient frappés de plein fouet par les vents violents et les tempêtes de neige qui avaient balayé les plaines.

De même que l’architecture, très occidentalisée, les manières et la culture de la société de Saint-Pétersbourg rappelaient plus celles de Paris. Les gens du monde parlaient entre eux le français et non le russe. »

Vladimir Fédorovski (Le Roman de Saint-Pétersbourg Ed. du Rocher 2003)

Mikhail Ivanovich Chigorin

En 1899 à Moscou Chigorin remporta le 1er tournoi des échecs « Pan Russe » de l’Empire, devançant son grand rival Emmanuel Schiffers, exploit qu’il réédita en 1901 toujours à Moscou et à Kiev en 1903.

Dimanche rouge 1905

Une grande confusion s’était emparée de la capitale depuis la défaite militaire infligée par le Japon aux armées russes. Elle provoqua des grèves, des manifestations et des émeutes. Le 9 janvier 1905, l’armée tire contre plusieurs dizaines de milliers de manifestants ; hommes, femmes, enfants qui se dirigeaient vers le palais d’Hiver. Une manifestation pacifique, conduite par le prêtre orthodoxe Gueorgui Gapone lequel s’apprêtait à se rendre au Palais d’Hiver pour remettre à Nicolas II (absent ce jour-là, il se trouvait dans sa résidence de Tsarkoïe Selo à une vingtaine de kilomètres de St-Pétersbourg) une pétition qui commençait par ces mots :

« Nous ouvriers, venons vers toi, notre souverain chercher protection et justice. »

Valentin Sérov Braves Soldats

Des centaines de morts et des milliers de blessés marqueront l’histoire de ce « Dimanche rouge », considéré comme l’un des actes fondateurs de la Révolution d’octobre 1917. Entre janvier et octobre 1905, la protestation enfle et finit par concerner toutes les classes sociales.

Saint-Pétersbourg au début du XXe siècle

Le 4 février l’oncle du Tsar Nicolas II, le grand-duc Serge, est assassiné par un socialiste-révolutionnaire.

« Inquiet de la tournure que prennent les événements, le Tsar fait publier, le 17 octobre, un Manifeste dans lequel il promet la liberté de la presse, de parole et de religion, ainsi que l’élection d’une assemblée, la Douma, chargée d’approuver les lois proposées par lui-même et son gouvernement, pour qu’elles soient exécutoires. Néanmoins, le gouvernement conserve toujours le contrôle absolu de l’armée. » M. Flores (Histoire illustrée du communisme Ed. Place des Victoires 2004)

Les Russes lisent l'édit impérial, 1905

C’est dans ce contexte tourmenté, à la fin de 1905, que débuta à St-Pétersbourg le 4ème tournoi de « Toutes les Russies ». La cadence était de 36 coups en 2 heures. Chigorin affronta dans la 5ème ronde Izbinsky. Voici ce que rapporta P. Romanovsky (1892-1954) :

« Les deux adversaires entèrent dans un terrible « zeitnot » et arrêtèrent de noter les coups. Au 38ème coup, Izbinsky fit une gaffe pour se faire bientôt mater. Au même moment, un membre du comité l’organisation du tournoi releva que depuis le 35ème coup (la cadence était 30 coups en 2 heures puis 15 coups à l’heure) déjà Chigorin avait dépassé la limite du temps. Un témoignage visuel car à cette époque le drapeau du contrôle du temps n’existait pas sur les pendules. Chigorin déposa une plainte. Lors de l’enquête sur l’incident, il s’avéra que la pendule était défectueuse. La partie en réalité avait duré 3 heures et 54 minutes et non pas 3 heures et 59 minutes et demie. Chigorin pointa cela et fit remarquer que le membre du comité aurait dû interrompre le jeu au 35ème coup et non pas à la fin de la partie. Le comité toutefois maintint sa décision et jugea la partie perdue par Chigorin pour dépassement de temps. »

Grille du tournoi de 1906

Cette décision incorrecte fut considérée comme un outrage par le champion russe qui abandonna le tournoi.

La prestation du jeune russo-polonais Akiba Rubinstein (1882-1961) fut très remarquée :

« Avec son jeu solide et correct, le seul qui durant tout le tournoi n’a pas perdu de partie, Herr Rubinstein n’est plus un inconnu dans le monde des échecs. L’été dernier, il a remporté le 1er prix lors du tournoi principal du Congrès de Barmen et depuis il est devenu un Maître. »

Wiener Schachzeitung

Le jeune Akiba Rubinstein

Akiba Rubinstein était né en Pologne orientale le 12 octobre 1882. Depuis le Congrès de Vienne de 1815, la Pologne était alors rattachée à l’Empire russe et soumise à l’autorité du Tsar.

Rubinstein était le 12ème enfant d’une famille pauvre du ghetto de Stawiski et son père mourut peu avant sa naissance. Elevé par ses grands-parents qui le destinaient à devenir rabbin, Rubinstein apprit les échecs tardivement vers l’âge de 16 ans. Il remporta des succès immédiats et s’adonna pleinement aux échecs pour devenir l’un des meilleurs joueurs de la première moitié du XXe siècle.

Voici sa victoire face à Benjamin Blumenfeld (1884-1947), inventeur d’un célèbre gambit qui porte son nom

Benjamin Blumenfeld (1884-1947)

Rubinstein,Akiba - Blumenfeld,Benjamin Markovich, St Petersburg, 1905

1.d4 d5 2.f3 f6 3.e3 f5

Un coup risqué car selon les éminents théoriciens de l’époque, ce fou était indispensable pour assurer la défense de l’aile dame.

4.c4 e6 5.b3 c6 6.c5!

Menace 7.Dxb7 qui n’allait pas immédiatement à cause de 6.Dxb7 Cb4!

6...b8

Dans cette position 6...c8! 7.b5 d7 pour s’opposer à l’arrivée du cavalier sur e5 est sans doute préférable.

7.b5 e7?!

Les noirs optent pour un rapide développement mais 7...d7 pour s’opposer au coup suivant était la suite critique après 8.a4 e7!?

8.e5

Les blancs gagnent un pion sans véritable compensation.

8...0-0 9.xc6 bxc6 10.xc6 xb3 11.xd8 b8 12.c6 be8 13.c3 d7

Un coup passif dans une position inférieure va faciliter le développement du jeu blanc sur l’aile dame.

14.b4 f6 15.a4

Il n’y avait pas d’objection à 15.Cxa7!

15...e5?

Une réaction centrale inopportune dans une position sans espoir !

Après 15...e5?

16.xd5 e4 17.xf6+ gxf6 18.xa7 c6 19.f3 a8 20.fxe4 xa7 21.d5 d8 22.0-0 1-0

Son ascension, sans être fulgurante, plaça immédiatement Rubinstein comme un des favoris capable de conquérir le titre mondial.

Son style était d’une modernité limpide, privilégiant d’abord un jeu correct à celui de la recherche du prix de beauté.

« Son principal atout est son dynamisme, couplé avec une vision profonde et ingénieuse des ressources de la position. Il peut être brillant si l’occasion se présente. » Lasker en 1907 (Lasker’s Chess Magazine)

Voici sa partie contre Stefan Izbinsky (1884-1912), plusieurs fois « Champion de Kiev », un talent précoce qui mourut à l’âge de 27 ans, atteint de tuberculose.

« Elle est exemplaire de l’attitude circonspecte de Rubinstein pour illustrer son style mieux que des mots ne peuvent le faire. » Lasker

Akiba Rubinstein face à Salwe Izbinsky, debout avec la casquette.

Izbinsky,Stefan – Rubinstein,Akiba, St Petersburg (12), 1905

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.a4 f6 5.0-0 e7 6.d3 d6 7.c3 0-0 8.bd2 e8!?

« Une idée oubliée de Rubinstein qui vise à pousser f7-f5. » Donaldson/ Minev

9.e1

« Peut-être que les blancs doivent jouer 9.d4. » Donaldson et Minev

9...g6 10.f1 f6 11.h6 g7 12.d2 f5

Conséquent mais affaiblissant.

13.g5 f6 14.exf5 gxf5 15.h3 e7 16.3h2?!

Passif, à considérer 16.b3+ h8 17.g3!? avec l’idée de liquider les défenseurs de l’aile roi 18.Fxf6 et 19.Ch5 ou si 17…De8 18.d4!?

16...g6 17.f4 h6 18.fxe5 hxg5 19.exf6 xf6 20.g3 f4

Les noirs sont sur le point de s’emparer de l’initiative grâce à un jeu de pièces dynamique.

21.e2 h5 22.d4 c6 23.d1

Après 23.Fd1

23...f4

Lasker pointa ici 23...xd4+!? avec cette variante 24.cxd4 xd4+ 25.e3 f4 26.c2 xe3+ 27.f1 g3+ 28.e1 e8 29.g4 c5+ 30.d2 xg4! 31.hxg4 (31.xg4? b4+ 32.c1 e1+ 33.d1 d5 34.a3 f1 35.axb4 e3 36.b3 xd1+ 37.xd1 xd1 38.xd1 e8-+) 31...e3+ 32.c3 e5! 33.d4 xd4+ et les noirs conservent des chances.

24.e2 e6 25.g3 h6 26.f2 d7 27.f3 ae8 28.f1 e7

Une position où les noirs ont plus de facilité pour activer les pièces et augmenter la pression sur l’aile roi. Les blancs, certainement en « zeitnot », ne trouvèrent pas de solutions satisfaisantes pour opposer de véritable la résistance.

29.ad1?

Logique était 29.ae1 et la lutte restait incertaine, les pièces blanches, bien regroupées, s’opposaient à la poursuite de l’attaque.

29...h7 30.e4?

Une pointe tactique fautive. Meilleur 30.d4 =+

30...f4! 31.f3 g7?!

31...g4! était décisif, par exemple 32.hxg4 fxg4 33.e4 hf7 34.d4 g5 35.h1 d5 gagne du matériel 36.c2 h5 37.e1 e8-+

32.h1?

La menace était 32…Txh3, mais mettre le roi sur la colonne ouverte fait partie du problème, 32.Dd2!?

32...h6 33.g1? d5 34.d4 g4

Cette rupture était possible déjà au 32e coup.

35.hxg4 fxg4 36.e2 h4 0-1

Une photo très célèbre

Lénine et Bogdanov, 1908

Après avoir connu la déportation et l’exil, Lénine est de retour à St-Pétersbourg en novembre 1905. A la tête du parti Bolchevik, il prépare la Révolution en préconisant d’armer des détachements d’ouvriers et d’étudiants et encourage à présenter des candidats à l’élection des députés de la Douma d’Etat du 10 mai 1906. Une concession de Nicolas II suite au massacre perpétré lors du « Dimanche rouge ». Un théoricien de la Révolution, Alexandre Bogdanov, s’oppose à lui, partisan du boycott du scrutin.

En novembre 1907, Lénine quitte à nouveau l’Empire Russe pour se réfugier en Suisse.

En 1908, l’écrivain Maxime Gorki, témoin oculaire du sanglant « Dimanche rouge », tentera de réconcilier Lénine et Bogdanov à Capri.

Bogdanov et Lénine à Capri

Sans doute l’une des photos les plus célèbres qui met en scène le jeu d’échecs. Lénine était un bon joueur et pratiquait les échecs pour se détendre. Il accordait une grande importance au jeu qu’il avait pratiqué régulièrement très jeune en famille, jouant de nombreuses parties avec son frère aîné Alexandre. Ce dernier lui causa un traumatisme qui allait influer fortement sur sa destinée. En 1887, âgé seulement de 21 ans, il fut pendu pour avoir été le meneur d’un complot destiné a assassiné le Tsar Alexandre III, nourrissant la haine du futur Lénine pour l’Empire tsariste.

La photo ci-dessus fut retouchée à plusieurs reprises pour être en concordance avec des évènements et des tragédies qui ont jalonné la vie des Soviétiques et plusieurs témoins ont été peu à peu « éliminés », n’étant plus politiquement corrects sur le plan idéologique !

Photo corrigée par les Soviétiques

Le parcours du jeune homme à lunettes, placé entre Maxime Gorki et l’épouse de Bogdanov, est emblématique de cette période trouble. Il s’agit de Zinovi Sverdlov qui a été « gommé » par la suite dans les publications soviétiques.

Son parcours est incroyable. Renié par son père, il fut adopté par l’écrivain Gorki sous son vrai nom Pechkov. Lors de la première guerre mondiale, il s’engagea comme volontaire dans la Légion étrangère et fut grièvement blessé et perdit un bras. Lors de la guerre civile en Russie, il combattit aux côtés des Russes blancs et de l’amiral Kolçak. En 1923, il devint citoyen français, promu bientôt général, chevalier de la légion d’honneur et diplomate. En 1941, il rejoindra le général De Gaulle à Londres. C’était devenu un homme de droite et farouche opposant au bolchévisme. Sa présence fut donc jugée incongrue aux côtés de Lénine !

Le Général Pechkoff

Son frère cadet Iakov Sverdlov avait choisi l’autre camp pour devenir un éminent révolutionnaire initiateur de la terreur rouge et accusé d’avoir donné l’ordre d’assassiner le Tsar Nicolas II à Iekaterinbourg. Peu après sa mort, la ville de Iekaterinbourg portera en 1924 le nom de Sverdlovsk jusqu’en 1991.

Un autre éminent personnage, tout à gauche, subira le même sort. Vladimir Barazov-Rudnev, fils du médecin de Léon Tolstoï, brillant économiste qui sera victime des purges staliniennes à la fin des années trente et disparaîtra aussi de la photo.

Lénine vint en avril 1908 à Capri car son rôle de leader du parti bolchévique était contesté par Bogdanov, auteur d’un ouvrage « Cours d’économie politique » pourtant encensé par Lénine. Les deux hommes ne trouveront pas de terrain d’entente et Lénine s’ingéniera à le combattre. En 1911, Bogdanov est évincé du Comité Central. Pourtant il ne sera pas « gommé » de la photo, sinon elle n’aurait plus aucun sens…

Une partie Lénine-Gorki jouée à Capri en 1908 est publiée dans différents sites mais il ne peut s’agir en aucun cas d’une partie jouée par Lénine et encore moins gagnée par Gorki qui n’avait pas la réputation d’être un joueur d’échecs capable d’aligner une dizaine de coups dans une variante tranchante de la défense Alekhine ! Vraisemblablement, il s’agit d’une partie jouée en 1960 dans le cadre d’une exhibition des marins de la flotte soviétique opposant deux équipes « Desna » à « Lenin ». Une partie au service de la propagande, jouée par radio, qui a fait certainement l’objet d’une mise en scène pour honorer la mémoire du vainqueur de la Révolution. (Sources : Aljechin und Nimzowitsch Verteidigung, Rolf Schwarz, Ed. Kurt Rattmann 1969)

Voici cette partie faussement attribuée à Lénine et Gorki :

1.e4 f6 2.e5 d5 3.d4 d6 4.c4 b6 5.f4 dxe5 6.fxe5 c6 7.e3 f5 8.c3 e6 9.f3 e7 10.e2 0-0 11.0-0 f6 12.h4 fxe5 13.xf5 exf5 14.d5 d4 15.xd4 exd4 16.xd4 d7 17.h1 c5 18.d3 g5 19.b5 ae8 20.f3 e3 21.d2 f6 22.b4 e7 23.xc7 h6 24.e6 g3 25.h3 d6 26.g1 xh3 0-1

LE GRAND TOURNOI DE 1909

« Pendant longtemps l’état de santé de Chigorin a été miné par son combat difficile pour l’existence et sa lutte, non moins difficile, pour s’emparer du titre mondial et, durant le printemps 1905, on lui a découvert deux maladies chroniques dangereuses ; une cirrhose du foie et un diabète sévère. » Jimmy Adams

Les participants du tournoi de 1909

Le 12 janvier 1908 à Lublin s’éteignait le plus grand joueur que la Russie ait produit jusqu’à ce jour.

L’année suivante un tournoi exceptionnel fut organisé en sa mémoire. Le contexte était très tendu car depuis 1905, Piotr Stolypine, président du Conseil russe, tentait de juguler les troubles révolutionnaires par une répression policière impitoyable. Le 25 août 1906, il avait échappé à un attentat qui avait fait 27 victimes.

« Les révolutionnaires m’accusent de cruauté. En trois mois, nous avons prononcé vingt mille condamnations et exécuté deux milliers de révolutionnaires. Mais savez-vous que, dans le même temps, des terroristes ont tué ou blessé soixante mille des nôtres et volé 2’200’000 roubles ? » (1917 Une passion russe M. Gallo Ed.XO 2017)

Nicolas II par Répine

La réussite de ce tournoi était à mettre à l’actif de l’ « Association des Echecs de St-Pétersbourg », fondée en 1903, auquel il faut ajouter de nombreux mécènes dont le tsar Nicolas II en personne. Probablement inspiré par l’un de ses prédécesseurs, l’Empereur Napoléon III, il offrit un somptueux vase de porcelaine de manufacture impériale et 1’000 roubles, soit le premier prix.

Comité d'organisation 1909
Signatures des participants 1909

Dès la première ronde, le jeune Akiba Rubinstein se distingua avec une victoire contre un habitué des tournois « Pan Russe », Eugène Znosko Borovsky (1884-1954). C’était une personnalité aux multiples facettes, critique musical et théâtral, successeur de Chigorin à la rédaction du journal « Novoe Vremja ». En novembre 1909, il fut le témoin d’un duel qui opposait le poète Nikolaï Goumilev au poète et critique littéraire Maximilien Volochine.

Une dispute, provoquée par l’amour que portaient les deux hommes à la poétesse Elizaveta Dmitrieva, trouva son point culminant le 19 novembre 1909.

« Volochine, épaules carrées, petit et corpulent - il ne pesait pas moins de cent kilos - se précipita vers Goumilev, qui était beaucoup plus grand que lui, fit un bond et lui donna une gifle sonore qui colora son visage blême. Tous les spectateurs de la scène demeurèrent interdits lorsque l’un d’eux rompit le silence : Dostoïevski a raison, le bruit d’une gifle est vraiment mouillé. » Salomon Volkov

Elizaveta Dmitrieva

Les deux hommes choisirent le pistolet et se rendirent dans le lieu où Pouchkine s’était vu mortellement blessé mais tous deux manquèrent leur cible et Goumilev épousera la célèbre poétesse Anna Akhmatova l’année suivante.

Znosko Borovsky fut le seul joueur à endosser aussi le rôle d’organisateur et échappa de peu à la dernière place du classement. Lors de la Révolution de 1917, il trouvera refuge à Paris.

Rudolf Spielmann et Eugene Znosko Borovsky

Lasker « commente »

Rubinstein,Akiba - Znosko Borovsky,Eugene, St Petersburg, 1909

1.d4 d5 2.c4 e6 3.c3 f6 4.g5 e7 5.e3 bd7 6.f3 0-0 7.c2 b6 8.cxd5 exd5 9.d3 b7 10.0-0-0 e4 11.h4 f5 12.b1 c5

« Il fallait préférer 12…Tc8. De cette manière on pouvait répliquer à 13.Db3 avec le simple 13…Cxc3 suivi de 14…c5. »

13.dxc5 bxc5?!

Après 13...bxc5?!

« Après 13...dxc5 les blancs jouent 14.xd5 xd5 (14...xg5 15.c4) 15.c4 Dans cette variante, il faut empêcher les noirs de capturer le fou d3 avec échec. D’où la nécessité du 12e coup blanc. »

14.xe4!

Le début d’une combinaison qui conduit à une suite presque forcée. 14...fxe4 15.xe4 dxe4 16.b3+ h8 17.xb7 exf3 18.xd7 e8 19.xe7 g6+ 20.a1?!

« Les coups inhumains 20.Rc1 ou 20.e4 sont plus forts, mais il faut être un ordinateur pour considérer d’abord de tels coups. » GM Zénon Franco

20...ab8 21.e4?!

« Les blancs ont calculé toutes les possibilités avec le maximum de précision. » Pourtant, l’échange des dames offre plus de ressources aux noirs par rapport à 21.Dd5!?

21...xe4 22.xe4 fxg2 23.g1 xf2 24.f4 c2

« Si 24...bxb2 25.f8+ » Zénon Franco poursuit 25...xf8 26.xb2 f2+ avec une résistance tenace.

25.b3 h6 26.e7 e8 27.b1 e2 28.xc5 d8 29.d4 c8 30.g4 1-0

Les blancs avaient utilisé 2h47 et les noirs 2h00. La cadence était particulière. Les parties débutaient à 11h00 avec 2h30 chacun pour jouer 37 coups puis ajournement avec le principe du coup sous enveloppe de 16h00 à 18h00. Reprise avec 1h30 chacun pour jouer 23 coups avec un ajournement à 21h00. Ensuite poursuite le jour de repos destiné aux ajournées si nécessaire avec 1h00 à chaque fois pour jouer 50 coups.

Akiba Rubinstein en 1909

Rubinstein réalisa plusieurs chefs-d’œuvre positionnels lors du tournoi de St-Pétersbourg. D’apparences anodines, ils se révélaient, peu à peu sous l’œil critiques des analystes, comme étant jusqu’ici inégalés.

« Rubinstein était un homme tranquille, pas très brillant, pas très intéressant, mais lorsqu’il arriva sur la scène internationale, on commença à parler de lui et, le monde des échecs se rendit compte immédiatement qu’un génie irrésistible était apparu. » Harold E. Schonberg

Sa partie contre Jaques Mieses (1865-1954) passa relativement inaperçue dans les revues de l’époque et c’est Craig Pritchett dans son livre très intéressant « Heroes of Classical Chess » (Everyman Chess 2009) qui l’a mise récemment en exergue :

« Ce n’étaient pas seulement les résultats de Rubinstein qui ont impressionné à St-Pétersbourg, mais aussi la manière magistrale, apparemment sans efforts, avec laquelle il jouait ses meilleures parties. A peu près à cette époque, il commençait à avoir la réputation notamment d’être un fort joueur dans la conduite de la fin de partie mais en fait son jeu a toujours eu des qualités plus universelles. Rubinstein jouait les ouvertures, le milieu de jeu et les finales avec une puissance équivalente et possédait une maîtrise stratégique et technique qu’il ne pouvait envier à quiconque. » MI Pritchett

Rubinstein avouait consacrer tout son temps aux échecs et, lorsqu’il ne participait pas à un tournoi, il analysait au moins six heures par jour !

Jacques Mieses et Ossip Samoïlovitch Bernstein

« Passionnante a été la lutte entre Rubinstein et Mieses. Le maître de Lodz n’arriva pas à s’imposer avec son gambit Dame et apparemment la position était égale. Mais par la suite, il a montré sa force en calculant parfaitement une variante axée sur un pion passé grâce auquel il a remporté une magnifique victoire. » Wiener Schachzeitung

Rubinstein,Akiba – Mieses,Jacques, St Petersburg, 1909

1.d4 d5 2.f3 c5 3.c4 f6!?

« Une réponse plus classique et sûre est 3…e6 dans la variante principale de la défense Tarrasch. Mieses, toutefois, préférait généralement les positions ouvertes, même si, comme ici, il risquait de perdre un demi-tempo pour atteindre l’objectif souhaité. » Pritchett

4.cxd5 cxd4 5.xd4 xd5 6.e4 f6

« Ici intéressant était 6...c7!? 7.f4 d7 8.c4 (8.a4! Pritchett) 8...e5 9.b3 f6 10.g3 qui conduisait rapidement à des complications. » Lasker

7.c3 e5!

Plus actif que 7...bd7?! 8.e3 a6 9.e2 e6 10.a4 avec avantage blanc Rubinstein-Levitsky (Vilnius 1912).

8.b5+ d7 9.f5

« Mais pas 9.Cf3 à cause de 9…Fb4. » Lasker

9...c6?!

Critique 9...xb5!? (GM Franco) qui posait plus de problèmes : 10.xd8+ (10.xb5 a5+ 11.c3 xe4 12.0-0 xc3 13.bxc3 c6 14.b1 avec une situation peu claire.) 10...xd8 11.xb5 xe4 12.e3 d7 et les noirs sont bien en rendant le pion.

10.d6+ xd6 11.xd6 e7 12.xe7+ xe7

Intéressant était 12…Rxe7 mais 13.Fg5!? avec la menace 14.Cd5 contraint le roi noir à s’exposer au milieu de l’échiquier.

13.e3

« Le fou de cases noires est le maître de la situation. » Lasker

13...a6 14.xd7+ xd7 15.e2 c8 16.hd1 c5

Après 16...Cc5

17.xc5!?

Selon Lasker il fallait conserver le fou. Cet échange trouve sa justification dans l’idée d’empêcher le cavalier d’occuper la case forte « d4 » via e6.

17...xc5 18.ac1 c6

Le cavalier vise la case « d4 » mais encombre la tour. Lasker préférait 18…Tc7 suivi de 19…0-0.

19.d5

Une invitation à l’échange car, comme le remarquait Tarrasch, n’est pas important le matériel qui disparaît mais celui qui reste sur l’échiquier.

19...xd5

Rubinstein mettait les noirs face à un choix difficile. L’autre variante pointée par Lasker 19...c4 20.b3 d4 21.e3 f6 22.a4 e7 23.c5 xd5 24.exd5 b4 25.d6+ permettait aux blancs de conserver une légère initiative sur l’aile dame avec un roi plus actif. Pritchett indique encore 25...xd6 26.xb7+ d7 27.a3 c6 28.b4 a8 29.e4 d4 30.g3 avec l’idée 31.f4 +=

20.exd5

L’échange a permis la création d’un pion passé isolé dont Rubinstein fera la pièce maîtresse pour construire sa victoire.

20...d4+?!

La case tant recherchée pour conserver de l’activité. A considérer pourtant était 20...e7!? 21.a4 h5 22.c7 h6 23.xb7 xd5 = Wojtaszek

21.d3 e7 22.f4!

Après 22.f4!

« Isoler le pion "e" se révèle de grande importance parce que les blancs vont obtenir un avant-poste inexpugnable pour leurs pièces avec la case e4. » Lasker

22...f6 23.fxe5 fxe5 24.e4 d6 25.f1!

Les noirs ne peuvent s’opposer à l’arrivée de la tour sur la 7e traverse.

25...c8! 26.f7 c4 27.d3

La contre-attaque sur l’aile dame s’oppose à 27.xb7 b5+ 28.d3 d4+ 29.e3 xc3 30.bxc3 a4 31.xg7 h5 et, malgré l’avantage matériel, les blancs ne pourront tenir les pions "a" et "d".

27...b4 28.xg7!

Lasker considérait aussi comme efficace 28.b3 b5 29.xb5+ xb5 30.xg7 h5 31.h7 xd5+ 32.e3 mais, comme le remarque le GM Franco, 32...a5! 33.a4 b5 résiste.

28...xb2 29.xh7 xg2 30.h6+ d7

Malgré les simplifications, la position offre beaucoup de possibilités de se tromper, par exemple 30...c5 31.e4+ xd5?? 32.d6#

31.h7+ d6 32.h6+ d7 33.e4 xa2?

33...c7!? évitait d’être obligé de mettre le roi sur la dernière traverse avec des chances de survivre comme l’indique Wojtaszek après 34.h7+ b6 35.f6 xa2 36.d7+ b5 37.xe5 f5 38.c4 b4! 39.xb7+ c5 40.d6 xd6 41.c7+ b4 42.xd6 xh2 =

34.h7+ d8 35.d6 b5

« Les blancs menaçaient 36.Cf6 et 37.Th8 mat. » Lasker. Plus tenace 35...e6!? 36.f6 c8 37.h4 += GM Franco

36.c4 a5 37.xb7 a3+ 38.b4 b5+ 39.xb5 xb5 40.c5

Après 40.Rc5

40...d7 41.d5 a5 42.c5+ e8 43.xe5 f7 44.b7 1-0

Une superbe illustration de l’exploitation du cumul des petits avantages dans une partie où régnait l’équilibre matériel.

« Rubinstein fut le joueur le plus notable de cette génération et ses parties forment la plus belle démonstration possible des enseignements de Steinitz. » Réti

« Pour son biographe Barnie Winkelman, Rubinstein est le Spinoza des échecs. Son style était caractérisé par une sorte de religion de la correction. Il aurait considéré comme dégradant de jouer en tenant compte de la psychologie de son adversaire. Si un coup lui semblait juste, il fallait l’adopter quels que fussent les périls qui lui étaient attachés. » Rapporté dans le dictionnaire des échecs de Le Lionnais et Maget.

Lasker et Rubinstein, livre du tournoi

Dans ce tournoi la partie la plus célèbre de Rubinstein fut celle contre Lasker mais la plus emblématique de son style et de son héritage échiquéen restera sans doute celle contre Erich Cohn (1884-1918), sacré champion de Berlin en 1908 :

Erich Cohn aura une brève carrière de joueur d’échecs et mourra sur le front de l’Ouest durant les derniers jours du conflit de la 1ère guerre mondiale, incorporé comme médecin au service de l’armée allemande.

Erich Cohn et Eugène Alexandrovitch Znosko-Borovsky

« J’aime beaucoup cette partie pour sa simplicité. Dans une position plus ou moins symétrique, avec les colonnes c et d ouvertes, Rubinstein gagne sans effort. La structure est identique à celle de sa fameuse partie contre Rotlewi. Mais la victoire est obtenue par une voie totalement différente. » GM Boris Gelfand

La plus belle finale du tournoi

Cohn,Erich – Rubinstein,Akiba, St Petersburg, 1909

1.d4 d5 2.f3 c5 3.c4 dxc4 4.dxc5 xd1+ 5.xd1 c6 6.e3 g4 7.xc4 e6 8.a3 xc5 9.b4 d6 10.b2 f6 11.bd2 e7 12.e2 e5

« Après l’échange des fous de cases noires, l’avance des pions "a" et "b" perd de sa signification avec pour conséquence que les deux pions ont besoin de plus de protection. » Lasker

13.xe5 xe5 14.hc1 ac8 15.b3 hd8 16.c4

Lasker indique 16.h3!? xf3+ 17.xf3 xc1 18.xc1 xf3 (18...d3? Lasker 19.c4+-) 19.gxf3 (19.xf3 d3 20.b1 c3 =+) 19...g5 avec des chances égales GM Wojtaszek

16...xc4 17.xc4 xc4 18.xc4 e4 19.e1 xf3 20.gxf3 d6 21.e2

« Il n’y a guère de raison de ne pas mettre le fou en d3, mais Cohn envisageait probablement une finale de pions, pensant qu’elle lui offrirait la nulle. Rubinstein se dirige aussi vers cette finale, mais pour des raisons toutes différentes… » GM Gelfand

21...c8 22.d2 c4+ 23.xc4

« Cohn devait ramener son roi en e1 et rien de dramatique ne serait arrivé. Je n’aurais certainement pas lâché ce fou sans y être forcé. » GM Gelfand

23...xc4

Après 23...Txc4

24.c1?

« Cela perd de manière forcée. 24.f4 était le coup correct pour empêcher la tour de se rendre en h4. » GM Gelfand

24...xc1 25.xc1 f6!

« Une attaque conduite de manière remarquable avec pourtant peu de moyens. » Lasker

26.d2 g5 27.e2

Défendre h2 est la seule possibilité pour tenter de tenir. Partir sur l’aile dame est sans espoir, par exemple 27.d3 h4 28.c4 h3 29.c5 xh2 30.d6 h5 31.c7 h4 32.xb7 h3 33.xa7 g2 34.b5 h2 35.b6 h1 36.b7 a1! 37.b8 xa3+ -+ suivi de l’échange des dames.

27...h4 28.f1 h3 29.g1 e5!

Après 29...e5!

Le roi blanc est condamné à défendre le pion "h" et il ne peut empêcher l’offensive des pions sur l’aile roi.

30.h1

Si 30.f4? exf4 31.exf4 g4-+; Tenter de contester l’avantage spatial échoue : 30.e4 g5 31.h1 h5 32.g1 h4 33.h1 g4 34.fxg4 xg4 35.g2 h3+ 36.f1 f3 -+ Kmoch; 30.a4 b6 31.b5 f5! 32.h1 g5 33.g1 h5 34.h1 h4 35.g1 e4 36.fxe4 fxe4 37.h1 g4 38.g2 h3+ 39.g1 f3 40.f1 g4-+

30...b5 31.g1 f5 32.h1 g5 33.g1 h5 34.h1 g4 35.e4

Si 35.fxg4 fxg4! 36.g1 e4 suivi par 37…h4 et 38…g3! -+

35...fxe4 36.fxe4 h4 37.g1 g3 38.hxg3 hxg3 0-1

« Cohn a joué un gambit dame contre Rubinstein. Après un milieu de partie tranquille, ce dernier a montré à nouveau son art magistral dans le traitement de la conduite des finales. Toutes les pièces ont été échangées, Rubinstein a pénétré avec son roi dans la position adverse et remporté la victoire avec facilité. « Wiener Schachzeitung ».

Cette finale, un exemple concret de domination spatiale, est devenue un morceau d’anthologie qui a marqué plusieurs générations !

Le prix de beauté

Voici selon Tarrasch la plus belle partie du tournoi. Elle est remportée par le Hongrois Léo Fleischmann Forgacs (1881-1930). Au début de sa carrière Forgacs jouait sous le nom de Fleischmann avant d’opter pour Forgacs qui sonnait plus magyar.

Léo Forgacs

Homme de grande érudition, spirituel et polyglotte, Forgacs manifesta un talent précoce avec des résultats prometteurs mais de santé fragile et très agité devant l’échiquier, il ne fut pas en capacité d’atteindre les sommets de la hiérarchie mondiale. A 49 ans, il décéda subitement des suites d’une hémorragie cérébrale.

Léo Forgacs et Akiba Rubinstein

Son adversaire Xavier Tartakower (1887-1956), né en Russie de père autrichien et de mère polonaise étudiait, après un passage à Genève, à l’université de Vienne. Il obtint son titre de Docteur en droit cette même année et depuis sa victoire au tournoi de Nüremberg en 1906, il était déjà devenu un maître de premier plan.

Saviely Tartakower, 1909

D’après les commentaires de Tarrasch

Forgacs,Leo – Tartakower,Saviely, St Petersburg, 1909

1.e4 e6 2.d4 d5 3.c3 f6 4.g5 e7 5.e5 e4

On ne peut que blâmer ce coup car la retraite plus fréquente sur d7 a donné de meilleurs résultats. Dans cette suite, les parties sont toutes perdues avec une régularité étonnante pour les noirs.

6.xe4

Les blancs obtiennent aussi un bon jeu après 6.xe7 xe7 (ou 6...xc3 7.xd8 xd1 8.xc7 xb2 9.b1 avec avantage blanc. En 1975, à Moscou, cette ligne de jeu fut l’objet d’une partie Spassky- Byrne !) 7.xe4 dxe4 et le pion e4 devient une cible pour les blancs.

6...xg5 7.xg5 xg5 8.g3

Les blancs jouent très bien, ils veulent soutenir le centre avec la poussée f2-f4. Plus logique est 8.Cf3 De7 9.c3 c5 indiqué par Lasker.

8...c5 9.c3 c6 10.f4 e7 11.f3 d7

Les noirs pouvaient échanger les dames avec 11...cxd4 12.cxd4 b4+ 13.d2 mais dans la finale qui en découlait, l’avantage était toujours du côté blanc car ils disposaient d’un jeu avec plus d’espace.

12.d2 0-0

« La suite montrera que les noirs sont un peu à l’étroit avec leur aile roi affaiblie comme c’est souvent le cas lorsque manque le cavalier f6 en défense. Les noirs, au lieu de roquer et mettre leur roi en danger, auraient dû roquer sur l’aile opposée avec probablement des chances de conserver l’équilibre ».

13.d3 c4?!

Les noirs tentent de parer l’attaque sur l’aile roi avec une marée de pions sur l’aile dame, mais c’est trop lent par rapport au développement de la violente attaque blanche. Meilleur 13…f5 suivi de la manœuvre Fd7-e8-h5 pour renforcer l’aile roi. Lasker préfère 13…cxd4 14.cxd4 Tac8.

14.c2 b5 15.0-0 a5 16.ae1 b4

Après 16...b4

17.f5!!

Le maître hongrois initie une combinaison profonde et vraiment géniale. Lasker la jugea non seulement correcte mais aussi comme la suite la plus incisive avec la menace de pousser 18.f6!

17...exf5

Après 17...f6 18.fxe6 et l’ouverture des lignes est à l’avantage blanc,

par exemple 18...xe6?! 19.exf6 xf6 20.xh7+!+-

18.g4!!

La pointe surprenante et admirable. « Cela dit, ces sacrifices de pions sont plus subtils qu’un sacrifice de pièce. » Tarrasch

18...fxg4

Eviter d’ouvrir la position ne freine pas l’attaque 18...f4 19.xf4 e6 20.g5 h6 21.h7 fb8 22.g5+-

19.g5

L’ouverture de la colonne "f" était l’idée pour conduire une attaque irrésistible.

19...g6

L’affaiblissement des cases noires va s’avérer fatal. La suite critique était 19...h6!? 20.h7 et ici 20...fd8? (20...h4!? 21.xf8 xf8 22.e2 est peu clair, jugé favorable aux blancs par Lasker à cause de lignes ouvertures à disposition des tours blanches et du fou bien placé sur la diagonale.; 20...e6 21.f6! avec avantage (avec la menace 22.Txh6 Tarrasch)) 21.f6+ h8 (21...gxf6 22.xh6 f5 23.xf5 xf5 24.xf5 f6 25.xf6+-) 22.xd5 et les pions passés des blancs assurent l’avantage.

20.f6 g7

Si 20...h6 21.xg6! fxg6 22.xg6+ h8 23.e6+- Lasker.; Ici 20...e6 recommandé par Tarrasch est insuffisant après 21.f2! suivi de 22.Dh4.

21.ef1 e8

Si 21...h6 22.xf7!; Pour l’anecdote dans Chess Brilliancy de I. Damsky (Everymanchess 2002), l’un des rares commentaires et la seule analyse est 21...e6 22.xe6+ fxe6 23.g5 et il n’y a pas de défense contre 24.Fxg6 » (mentionné par Reinfeld en 1961). Un peu court pour un livre consacré aux prix de beauté et qui est loin de nous faire oublier celui de François Le Lionnais !

22.f4

Après 22.Df4

Après 22.e6+ les blancs échangeaient un bon cavalier contre une mauvaise tour. Ce coup ne fait qu’accentuer la pression sur f7 et les noirs n’ont rien à opposer.; 22.e6!

22...d8 23.e6 a6 24.e5 h6 25.1f5 fxe6 26.f7+ xf7 27.h5+ g7 28.xg6# 1-0

Une partie spectaculaire qui eut les faveurs du public par rapport au travail d’orfèvre précis et minutieux de Rubinstein. Elle fut désignée par la presse de l’époque comme la perle du tournoi.

Participants des deux tournois

Saint-Pétersbourg capitale des arts

« Comme ils étaient totalement étrangers à ces tourments de la nuit, les matins exaltants de Saint-Pétersbourg, lorsque le printemps arctique, impétueux et tendre, humide et radieux, débarrassait la Néva lumineuse comme une mer, en emportant par paquets vers l’aval sa glace brisée ! Il faisait luire les toits. Il donnait à la boue dans les rues une riche nuance bleu-violet que je n’ai plus jamais revue nulle part. »

Nabokov l’auteur de « La défense Loujine » était né à St-Pétersbourg

 Dessin de Léon Bakst

La capitale de l’Empire vivait une effervescence littéraire et artistique sans précédent au début du XXe siècle. On appela cette période « âge d’argent ».

« Cette diversification de la vie culturelle et morale s’enrichissait d’une forte présence des minorités nationales, car Pétersbourg n’en était pas seulement le centre politique, elle en reflétait les différentes composantes. Presque toutes les communautés nationales avaient leur presse, leurs écoles, leurs associations et, bien entendu, leurs lieux de cultes. La communauté juive fut une des plus dynamiques sur le plan culturel, profitant du mécénat de ses membres les plus riches. » Histoire de Saint-Pétersbourg W. Berelowitch & O. Medvedkova (Ed. Fayard 1996)

Ceci explique que près de la moitié des participants du tournoi étaient d’origine juive et Rubinstein est un des personnages principaux du roman « Mat » signé R. Benett ( Ed. Sonatine 2009). L’un des tournois de St-Pétersbourg apparaît en filigrane et Rubinstein sous les traits de Rozental :

« …le célèbre tournoi d’échecs de St-Pétersbourg, un évènement prestigieux qui se déroulait traditionnellement dans la salle de bal de la magnifique demeure de P.A. Saburov, sur la perspective Liteiny. Les honorables mécènes de la compétition, dont la générosité permettait d’offrir une rémunération très confortable aux joueurs et des récompenses d’un montant chaque année plus élevé, comptaient dans leurs rangs le tsar lui-même. Des milliers d’amateurs payaient également pour assister à la compétition, et voir jouer leurs héros.

le génie de Rozental (alias Rubinstein) était tragiquement entamé par une instabilité psychologique aiguë. Les échecs étaient toute sa vie. S’il gagnait ou même s’il finissait deuxième, derrière le champion du monde en titre, le docteur Lasker, il réclamerait certainement le droit de jouer un match pour la couronne. Compte tenu de leurs qualités respectives du moment, l’issue ne faisait aucun doute : Lasker était un grand champion respecté, mais il avait fait son temps, alors que Rozental n’était pas encore parvenu à son zénith. Né à Choroszcz, un village perdu de la Pologne, cadet d’une famille pauvre de douze enfants au sein de laquelle il avait parlé yiddish et hébreu jusqu’à ses vingt ans, Rozental semblait voué à devenir le troisième champion du monde d’échecs… » Extrait du roman Mat.

Une fiction où il est étonnant de trouver Rubinstein au centre d’un complot hourdi contre le tsar !

Émergence d’un grand champion

Portrait d'Alekhine 1909

Le jeune Alekhine (1892-1946) vivait avenue Nikolsky à Moscou, à proximité de l’ancien quartier de l’Arbat. Son père Alexander Ivanovich Alekhine (1856-1917) était un personnage politique important, « Marechal de la noblesse » gouverneur du district de Voronej, au Sud de Moscou, et membre de la Douma. Les meilleurs joueurs d’échecs moscovites avaient pris l’habitude de se réunir dans les salons du vaste appartement de la famille d’Alekhine. Ses parents, son frère Alexei et sa sœur Varvara, étaient tous captivés par le jeu et s’y adonnaient avec passion. Alekhine, grâce à sa victoire au tournoi Pan Russe qui se jouait en parallèle, obtint le titre de maître.

Famille Alekhine

Tout à droite Alekhine jouant contre son frère, en haut le père et devant lui sa sœur Varvara et à sa droite sa mère.

Grille du tournoi « Pan Russe »

Cette victoire d’Alekhine fut l’une des premières que l’on trouve dans le recueil de ses meilleures parties.

Boris Verlinsky (1888-1950)

Son adversaire Boris Verlinsky (1888-1950) était un talentueux joueur ukrainien et malgré un handicap, il était sourd et muet, il remporta plusieurs fois le championnat d’Odessa. Après quelques imprécisions, il est dominé par l’activité des pièces de son adversaire et succomba rapidement face à l’attaque de mat. Elle illustre le jeu vigoureux et le talent combinatoire du futur champion du monde.

Verlinsky,Boris – Alekhine,Alexander, All Russian St Petersburg, 1909

1.e4 e5 2.f3 c6 3.b5 a6 4.xc6 dxc6 5.d4 exd4 6.xd4 xd4 7.xd4 c5 8.e2 d7 9.b3 c4

Après 9...c4

Tout ceci avait été joué par Lasker contre Tarrasch en 1908 et Alekhine considérait que ce sacrifice de pion était la réfutation du 9e coup blanc. (Il fut ponctué par Lasker avec un point d’exclamation dans le livre du tournoi) « Si les noirs ne parviennent pas à regagner le pion ainsi sacrifié, ils auront une compensation suffisante dans la dislocation des pions blancs du côté dame. » Alekhine

10.bxc4 a4?!

Meilleur 10...0-0-0!? GM K.Müller

11.c3?

11.bc3! b4 (11...xc2? 12.d2+-) 12.d2 remettait en question le concept d’Alekhine selon le GM K. Müller. Un des derniers ouvrages consacrés à Alekhine, signé S. Giddins (Everyman Chess 2016), n’apporte aucun commentaire sur cette séquence critique et douteuse !

11...0-0-0 12.d2 c2

Encore un déplacement du fou qui est sujet à caution, développer le cavalier sur f6 ou e7 était plus logique selon le GM K. Müller.

13.f3 c5 14.a4

L'immédiat 14.d4 permettait 14...xd4 (Alekhine) 15.cxd4 xd4 qui récupérait la qualité avec avantage.

14...f6 15.a3?!

« La variante qui offrait plus de chances de nullité était 15.d4 xd4 16.cxd4 xd4 17.b2 d3 bien que, dans ce cas, la pression des noirs sur la colonne "d" serait restée très gênante. » Alekhine

15...e3 16.f1?!

La centralisation du cavalier sur d4 ici ou au 17e coup offrait plus de chances. GM K. Müller

16...a7 17.a5?!

17.d4!? xe4 18.fxe4 xe4 19.g3 xc3 20.de2 avec une position plus ou moins équilibrée selon le GM K. Müller.; 17.c5 xa4 Alekhine

17...d3 18.c5?!

Intéressant 18.e7!? Müller 18...e8 19.xf6 gxf6 20.c1 b3 21.f4 d6 22.d2 =+ (Giddins) qui tenait encore la position.

18...hd8 19.f2?

Les blancs pouvaient prolonger la résistance avec 19.c1 a4 20.fg3 =+ GM K. Müller; Alekhine analyse 19.b4 d1+ 20.xd1 xd1+ 21.f2 d7 22.fg3 xh1 23.xh1 xc5 24.xc5 xc5+ 25.d4 b6 26.axb6 cxb6 avec net avantage noir.

19...d7

Maintenant le clouage exercé sur le pion "c" est très fort.

20.e3 xc5!

Après 20...Cxc5!

21.d4

Si 21.xc2?? xe4+ 22.e1 d1+ 23.xd1 f2+ suivi du mat.

21...b3

Il n’était pas nécessaire de retirer le fou après 21...xc3 22.dxc2 b3 23.ab1 xc2+ 24.g3 xe3-+

22.e2? xc3 23.b2 xe3+ 24.xe3 e6 25.a3 xd4 26.f4 c5 27.ha1 e2+ 28.g4 e6+ 0-1

Alekhine remporta le tournoi, le titre de maître et le vase offert par l’Empereur Nicolas II.

Alexandre Alekhine et le vase impérial

Je tiens à remercier Gérard Demuydt pour la mise en ligne de mes articles et le Musée Suisse du Jeux de La Tour-de-Peilz http://museedujeu.ch pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld.

Georges Bertola

Rédacteur en chef de la revue Europe-Échecs

Georges Bertola

 
Les parties commentées des échecs à St. Pétersbourg avant 1917 (3)
Publié le 04/07/2017 - 11:57 , Mis à jour le 04/07/2017 - 19:52
Les réactions (3)
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Chataigne - 02/07/2017 19:34
Merci à Georges Bertola pour cette nouvelle et comme d'habitude excellente chronique sur l'histoire des Echecs.
Je souhaite juste signaler une inexactitude : sur la photo représentant Jacques Mieses en train de jouer ; son adversaire n'est pas Rubinstein comme indiqué mais Ossip Bernstein.