Les Roos, une famille de joueurs d’échecs

Lors du championnat de France de Chartres j’ai eu l’occasion d’échanger quelques propos avec le MI Daniel Roos qui a consacré une grande partie de son existence à son club et à l’enseignement des échecs. Par Georges Bertola


Georges Bertola : Quel souvenir conserves-tu de ton père, Michel Roos (1932-2002), une éminente figure du jeu d’échecs en France ? 

Daniel Roos : Mon père a été champion de France par correspondance en 1957, vice-champion de France en 1958 et champion de France à Montpellier en 1964. Il n’a toutefois pas eu une carrière internationale et n’a joué aucune olympiade, bien que qualifié à cette époque, car il poursuivait des études de médecine. Deux exceptions, il a participé au championnat du monde universitaire par équipes à Budapest peu après le soulèvement de 1956 et au tournoi de GM du Havre en 1964. Mes souvenirs de lui en tant que joueur remontent à 1967. Nous l’accompagnions avec mes frères et ma sœur, alors que j’étais tout petit, dans les divers championnats de France auxquels il participait : Pau, Bordeaux, Lyon, etc. Nous suivions sa vie de joueur d’échecs amateur, ses parties, ses préparations, ses commentaires à propos de ses adversaires. Il est l’auteur de deux « Que sais-je ? » aux Presses Universitaires de France : « Le jeu d’échecs » et « Histoire des échecs ». Pourtant il ne faut pas omettre ma maman, Jacqueline Roos (1930-2016) titrée GMI féminin par correspondance et qui, toute sa vie, fut le soutien permanent de mon père et la conseillère technique de toute la famille, formatrice et pédagogue en matière d’informatique.

A-t-il connu ou rencontré de forts joueurs comme Tartakover ou Rossolimo ?

Non, il n’a pas rencontré de grande figure du jeu d’échecs et n’était pas trop proche des milieux parisiens. Je peux citer O’Kelly, Diemer et surtout quelques joueurs proches de Strasbourg venus d’Allemagne. Il était passionné, achetait tous les livres qu’il pouvait trouver sur le jeu. Il se rendait dans les tournois où jouaient les meilleurs. Il voyageait toujours en famille et ne se séparait pratiquement jamais de ma mère. J’ai pu ainsi l’accompagner et voir jouer Bobby Fischer à l’Olympiade de Siegen en 1970. Il était en relation avec beaucoup de joueurs qui venaient participer aux opens de Strasbourg et il avait organisé des simultanées avec les GMI Bent Larsen, Florin Gheorghiu et Ludek Pachman.

Ci-dessus, à g. : la couverture du n°1 d’Europe Echecs. À d. : Daniel Roos aux côtés de Mikhail Tal.

Est-il exact qu’Emil Josef Diemer (1908-1990), l’auteur du fameux gambit, sympathisant du parti nazi, se rendait parfois à votre domicile en ami de la famille ?

Ami de la famille, c’est peut-être exagéré. Mon père l’a connu à la fin des années 1950. Il existe une photo de l’équipe de « L’échiquier de Turenne » où figure notamment mon père, O’Kelly et Diemer. Mon père ne lui a jamais tenu rigueur de son passé, il considérait Diemer comme quelqu’un de fantasque, un peu dérangé. C’était plutôt le pouvoir nazi qui s’est servi de lui, de son délire sur Nostradamus, la numérologie et toutes ces choses-là. Mon père le voyait plutôt comme une victime. Pour nous, il représentait un grand original qui nous amusait. Il pensait que ma sœur était la réincarnation de Blanche de Castille et mon père me disait à son sujet : « Je ne lui avouerai jamais que mon deuxième prénom est Adolf ! ».

Avec tes frères et ta sœur, avez-vous travaillé les échecs ensemble ?

En fait, nous n’avons jamais travaillé ensemble, si ce n’est quelquefois partagés des analyses et des variantes. Je n’ai jamais joué avec ma famille autrement qu’en compétition. Mon frère Louis, aujourd’hui médecin, a été champion du France en 1977 au Touquet. Ce championnat se jouait au système suisse, onze rondes, avec plus d’une vingtaine de joueurs. C’était le seul championnat où nous étions tous les quatre présents. Louis a gagné, j’étais 11e, Jean-Luc 17e et mon père 24e et dernier. Mon père a réussi à remonter par la suite dans le National pour terminer 3e en 1981, c’était surprenant.

Es-tu le cadet de la famille ?

Oui, je suis né en 1959, deux ans nous séparent à chaque fois. Louis (MI) est né en 1957, Jean-Luc également MI en 1955 et ma sœur Céline (MI féminine) en 1953. Pour ma part, je suis devenu MI en 1982, premier ou deuxième titré après Aldo Haïk depuis 1977. C’était peu avant ou juste après avoir obtenu ma médaille d’or lors de l’Olympiade de Lucerne en 1982. A noter que Céline a aussi gagné une médaille d’or pour le Canada à Salonique en 1984. Je jouais au dernier échiquier, l’équipe était composée de Haïk, Kouatly, Giffard, Seret et Andruet. J’étais remplaçant et je n’ai pas été sélectionné pour les deux premiers matchs avant que le capitaine Todorcevic me demande de jouer. J’ai aligné les victoires pour terminer avec 9 points sur 11. Je n’ai participé qu’à deux Olympiades, la première fois à Malte en 1980, en compagnie de mon frère Louis, où je n’avais pas trop bien joué avec 50%.

As-tu fait des rencontres intéressantes dans le monde des échecs ?

Oui, énormément, c’était mon intérêt principal. J’ose avouer que par rapport à mes frères ou ma famille, je me suis vraiment intéressé aux échecs beaucoup plus tard, lorsque je suis devenu plus fort. Encore enfant, lorsque mon père m’emmenait dans les clubs, les joueurs étaient des « vieux » de 30 ou 35 ans et, pour moi, ils étaient tous des personnages. Un jour, j’ai croisé Moshe Cerniak (un joueur légendaire israélien d’origine polonaise qui avait joué contre Capablanca et Alekhine) dans un championnat du monde Juniors. Après avoir vu mon nom, il m’a dit :

- Ah, Daniel Roos c’est vous !

- Oui, qu’est-ce que j’ai fait ?

- Vous m’avez lancé un pion dans l’œil !

C’était arrivé lorsque j’étais tout petit alors que Cerniak analysait avec mon père. J’ai rencontré le champion du monde Mikhaïl Botvinnik, invité en Allemagne, pour donner une simultanée. Je me souviens qu’il n’avait pas de visa pour se rendre en France et la simultanée s’était jouée à Kehl en Allemagne, à proximité de la frontière, organisée conjointement par le Cercle de Strasbourg et le club de Kehl. Botvinnik s’est montré très surpris lorsqu’il a constaté que presque tous ses adversaires étaient français.

Ton père était-il impliqué dans l’organisation de l’Olympiade de Nice 1974 ?

De loin, mon père a toujours été un conseiller de Raoul Bertolo (fondateur d’Europe Echecs), mais il n’était pas vraiment dans l’organisation de l’Olympiade. Raoul Bertolo et mon père se connaissaient très bien depuis leur service militaire dans le pays de Bade à l’époque de « L’Echiquier de Turenne ». Il avait été l’un des rédacteurs dès les premiers numéros. Mon père s’était rendu à Siegen en 1970 dans le but de se rendre compte de comment organiser une olympiade. J’ai vu des rapports de sa main destinés à faciliter la mise sur pied de l’Olympiade de Nice.

L’équipe de France universitaire en 1983.

Dans ta carrière quels sont les plus forts joueurs que tu aies rencontrés ?

J’ai joué trois fois contre Boris Spassky. J’ai fait une nulle et deux défaites. J’ai surtout été impressionné la première fois car il venait de terminer son match revanche contre Fischer en 1992. Je me disais qu’un mois plus tôt, c’était Fischer qui était à ma place ! C’était un match par équipes, j’ai perdu dans une position qui pouvait encore être défendable. C’était amusant car il y avait Anatoly Karpov, il jouait dans la même équipe que Spassky et j’ai analysé après la partie avec Spassky et Karpov. J’ai joué contre Garry Kasparov en 1976, alors qu’il était en catégorie Cadets. C’était le « bébé » du tournoi avec l’Anglais Julian Hodgson et le Chilien Ivan Morovic, tous nés en 1963. Kasparov se la jouait déjà et nous étions quelques joueurs à plancher sur un problème que nous avait soumis le joueur israélien Yochanan Afek, un spécialiste. Kasparov s’est approché de notre table et nous a montré la solution en quelques secondes. Nous étions restés totalement ébahis, mais j’ai appris plus tard par un entraîneur, Kart, qui l’accompagnait à l’époque, que ce dernier lui avait montré la solution juste avant de venir nous rejoindre ! J’ai revu Kasparov en 2012, il venait présenter sa fondation au parlement européen à Strasbourg et son staff nous a contactés pour organiser une simultanée. Beaucoup d’enfants se sont présentés et il s’est montré sympa en acceptant de jouer une deuxième simultanée le soir suivant. A cette occasion, j’ai pu discuter avec lui grâce à son épouse qui lui a dit : « Garry, tu te rappelles, vous avez joué ensemble en 1976. ». Et Garry m’a tout sorti, la date, la ronde et la position ! J’ai téléphoné à mon ami le GM hongrois Gabor Kallai pour savoir s’il ne me refaisait pas le coup de 1976, mais il m’a répondu : « Non, il avait mal commencé le tournoi, c’était une partie importante, ce n’est donc pas étonnant qu’il s’en souvienne ! ». J’ai aussi joué contre Lilienthal. Cela m’avait impressionné car à l’analyse de notre partie, il faisait des références à d’autres joueurs, d’anciens adversaires comme… Alekhine ou Maroczy !

« Le jeu d’échecs ne prend tout son sens que si l’on s’y engage avec un certain fanatisme, fanatisme conscient et ironique, mais fanatisme quand même. » Michel Roos

Donc, tu as consacré l’essentiel de ta vie aux échecs ?

En effet, je n’ai fait que ça et au début cela a choqué mes parents, mais comme je ne me débrouillais pas trop mal et qu’il y avait une place à prendre, ils ont fini par accepter. D’abord j’ai tenté de devenir joueur professionnel, comme tous les jeunes, mais j’ai eu la sagesse d’arrêter lorsque j’étais fort, j’avais encore environ 2400 points Elo. Pour l’époque, c’était un très bon niveau. En 1981, j’avais le meilleur Elo de France avec 2420. Puis j’ai eu l’opportunité de donner des cours, et, comme cela se passe généralement, j’ai donné de plus en plus de cours pour jouer de moins en moins de tournois.

Quelle était la matière de ton enseignement ?

J’avoue que j’ai un peu copié le cours universitaire de mon père, basé sur la trame de son « Que sais-je ? » sur l’histoire. Je donnais des séances de 3 heures, en 3 points. Un historique des champions et des parties progressives sur la difficulté stratégique car on ne peut mettre les plus difficiles au début. Ceci pendant une heure puis je traitais des finales souvent en rapport avec les parties précédentes. Je terminais la dernière heure avec l’aspect le plus amusant, la tactique.

Quels sont les champions que tu admires le plus ?

Je dirais qu’aux cours des années, j’ai changé d’avis très souvent. C’est très difficile à dire, ils ne sont pas comparables. On peut être un génie de son temps et ne plus représenter grand-chose pour une autre époque. Un peu comme pour les sciences, certains chercheurs ou prix Nobel aujourd’hui en savent plus que les grands découvreurs du XVIIIe siècle. Je suis avant tout un puriste, un technicien. Je ne suis pas du genre Morphy, Tal, Alekhine, ce serait plutôt Fischer que je mets au-dessus de tous, Capablanca et Karpov, même si aujourd’hui je redécouvre Steinitz qui me fascine.

Depuis les années 1980, qu’est-ce qui a fondamentalement changé dans l’apprentissage des échecs ?

C’est l’arrivée de l’informatique, sur tous les plans, non pas uniquement les logiciels, mais d’abord la base de données des joueurs et l’encyclopédie des ouvertures. Cela change complètement la donne. Lorsque l’on se rendait dans les pays de l’Est, j’en parlais il y a quelques années avec le regretté François Chevaldonnet, dont je viens d’apprendre qu’il était décédé, le nombre de kilos de livres, notamment les « Informateurs », que l’on emportait dans nos bagages… Maintenant, l’information est instantanée, alors que nous devions travailler dur et seul pour récolter ce genre de renseignements. Qu’est-ce que cela a changé dans notre manière de réfléchir ? Je me rappelle très bien qu’un soir j’avais analysé et préparé une partie avec le GMI Bachar Kouatly, nous avions souvent joué l’un contre l’autre, en équipe et en tournoi. Son jeu, c’était de me balancer des variantes pour vérifier leurs corrections en me disant : « C’est intéressant de jouer ça ! » Puis je perdais et il me disait : « Ah bon, ce n’est pas correct ! ». Maintenant, on a l’évaluation immédiate de la position par les logiciels, alors qu’on réfléchissait en fonction de nos capacités et non pas de celle de la machine. Certains joueurs se plantent complètement dans la façon de travailler leurs préparations avec l’ordinateur. Aujourd’hui, certains élèves me disent par exemple : « Ici je suis gagnant selon le module. ». Je réponds : « Non, tu es perdant car tu dois trouver trois fois de suite le meilleur coup dans la position et ceci dans plein de variantes différentes. Si tu t’en sors une seule fois, tu es perdu, tu n’as aucune chance statistiquement de pouvoir réussir à le faire. ». Mes élèves ont joué le meilleur coup proposé par l’ordinateur et pourtant ils ont perdu… Je dois dire que l’évolution actuelle de la préparation par ordinateur ne me concerne quasiment pas !

Ton avis sur le champion du monde Carlsen ?

Je le trouve très intéressant. Au début, il m’a beaucoup énervé à cause de son comportement. C’est un joueur pratique contrairement aux joueurs qui se figent sur l’ordinateur. C’est un génie stratégique, il sent effectivement ce qui est jouable et ce qui ne l’est pas. On le faisait aussi autrefois. On me montrait une très belle analyse, ça peut gagner, mais il y a tellement de variantes que je disais : « Je ne peux pas jouer ça ! ». Carlsen ne joue pas comme cela, il joue en fonction des probabilités de ses adversaires de pouvoir répondre correctement à certaines positions d’après leurs capacités humaines. C’est un joueur très intelligent. J’ai toujours eu beaucoup de doute sur la notion de talent, j’ai toujours pensé simplement que certains étaient plus doués pour travailler. Je dois avouer que j’ai l’impression que Carlsen a tous les talents !

Et aujourd’hui… tu es encore un coach, un enseignant du jeu d’échecs ?

Je ne donne plus beaucoup de cours car je suis quasiment à la retraite. En tant que président du Cercle d’Echecs de Strasbourg, j’ai beaucoup de travail, avant tout bénévole. C’est l’un des plus grands clubs de France. Il compte 360 licenciés, mais nous sommes arrivés jusqu’à 420 ! Nous avons eu jusqu’à 20 écoles, 12 salariés, 10 équipes qui jouent à tous les niveaux, sauf au niveau du Top 12, même si le club a gagné cinq fois le championnat et quinze fois la coupe de France, car nous n’avons plus cette ambition ou volonté de mettre de l’argent là-dedans. Je me retrouve dans d’autres instances au niveau du département du Bas-Rhin et de la ligue du Grand Est (en tant que Directeur Technique Régional), même si je ne suis pas plus disponible que d’autres. Nous manquons de dirigeants qui connaissent bien le monde des échecs. Ma semaine, c’est une bonne dizaine d’heures dans l’enseignement et une bonne vingtaine dans la gestion du club, l’organisation d’opens, animations, simultanées, etc.

Roos,Daniel - Stoica,Valentin, Bagneux , 1979

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