Alekhine : ses premières années (2)

Alexandre Alekhine et Piotr Romanovsky en 1909

« J’ai rencontré Alekhine pour la première fois en 1909. C’était alors un adolescent de 16 ans, pâlot, mais plein d’ardeur, aux prises avec une pléiade de forts joueurs tels Rotlevi ou Verlinsky, dans des luttes acharnées. » Tartakower

Dessin du jeune Alekhine

Vers la maîtrise

Après son match victorieux contre von Bardeleben, Alekhine disputa un petit match contre le maître suisse Hans Fahrni (1874-1939). Originaire de Prague, ce dernier s’était établi en Suisse alors qu’il n’était encore qu’un adolescent. En 1892, à Bâle, il partagea la première place du championnat suisse. C’était un maître très expérimenté qui avait participé à plusieurs tournois joués en Allemagne (Hanovre 1902, Cobourg 1904, Hambourg et Barmen 1905, Nuremberg 1906) et en 1907 il avait affronté le célèbre Rudolf Spielmann dans un match où il avait fait mieux que résister (+3 =2 -5).

Hans Fahrni

Il obtiendra sont plus grand succès dans le tournoi quadrangulaire de Munich 1909 en s’imposant avec 8 points sur 12, devançant Tartakower 6, Alapin 5,5 et Spielmann 4,5. La rencontre avec Alekhine se tint à Munich en septembre 1908 car depuis le 1er septembre le duel pour le titre mondial opposant Lasker à Tarrasch se poursuivait dans la capitale de la Bavière.

Munich en 1908

« Les premières années du siècle, celles de mon initiation, furent marquées par une espèce de sourd mécontentement chez l’amateur moyen, et ce mécontentement n’était pas sans fondement. En effet, les rencontres des meilleurs joueurs de cette période ne donnaient pas au grand public la satisfaction sportive et artistique qu’il était en droit d’attendre. La majorité des maîtres jouaient sans entrain, sans esprit créatif, et la raison en était, en somme, assez simple. Les Pillsbury, Schlechter, Maroczy, Tarrasch, Janowski, Marshall et tutti quanti, après les éclatants succès du champion du Monde Lasker, en 1899 et 1900, se sentaient, qu’ils voulussent en convenir ou non, incapables de lui tenir tête et d’aspirer au sceptre mondial. D’où un certain manque d’ambition sportive (à quoi bon?) et de curiosité scientifique, un choix de débuts limité et exempt de fantaisie… » Alekhine

Le match pour le titre mondial fut en effet un nouveau triomphe pour Lasker (+8 -3 =5) et la rencontre entre Alekhine et Fahrni passa inaperçue avec une victoire chacun et une nulle et, malheureusement, aucune partie n’a été conservée.

Il faut noter que, même si Alekhine s’était fait remarquer par ses progrès rapides, son acharnement à travailler la théorie eut des conséquences visibles sur la qualité de ses parties. Pourtant, la puissance de son jeu n’éclatait pas encore en pleine lumière devant l’absence de résultats vraiment probants.

Lasker et Tarrasch, 1908

Moscou en 1900

De retour à Moscou, Alekhine poursuivit ses études tout en restant très actif sur le plan échiquéen ce qui n’était pas du goût de ses parents. Ils craignaient, que devant des résultats encourageants, Alekhine, après avoir obtenu son diplôme, ne se consacra totalement à sa passion, les échecs. D’un autre côté ses connaissances multiples et sa facilité pour étudier permettaient d’espérer que leur fils se dirigerait vers une profession plus prestigieuse pour répondre aux exigences de ses origines nobles et s’élever ainsi dans la hiérarchie impériale.

Alexandre Alekhine étudiant

« Curieusement Alekhine ne s’intéressait presque pas aux mathématiques et préférait les sciences humaines. Selon les souvenirs de G. Korsakov, il était très taciturne et n’avait pas d’ami particulier au sein de sa classe. Grâce à son extraordinaire mémoire, il lui suffisait d’examiner ses livres d’exercices durant une récréation pour se remémorer l’ensemble des devoirs. En général il n’écoutait pas les enseignants durant les cours, il a passé la plupart de son temps à l’école profondément absorbé dans la résolution de ses problèmes d’échecs. Son penchant vers les sciences sociales a aussi influencé son choix dans la poursuite de ses études. Il décida d’étudier, à partir de 1911, à la Haute Ecole de Droit impériale de St-Pétersbourg. » Kalendovsky & Fiala

Sur le plan politique par contre, Alekhine ne fut nullement influencé par l’agitation provoquée par les mouvements révolutionnaires dont les plus éminents représentants se trouvaient à Moscou où St-Pétersbourg.

«  Moscou fronde en subventionnant les esprits contestataires, jusqu’au révolutionnaires. Du haut de sa majesté impériale, Saint-Pétersbourg laisse dire. » Alexandre Jevakhoff

Le premier ministre Piotr Arkadievitch Stolipine conduisait la Russie d’une main de fer depuis 1906 après la dissolution de la première Douma.

« Il accentua la répression contre-révolutionnaire et s’efforça de détourner le mécontentement populaire en favorisant les pogroms. Il convoqua une deuxième Douma en février 1907, mais dut la renvoyer face à l’opposition des sociaux-démocrates. Au même moment, il publiait une loi électorale restrictive qui diminuait le nombre des électeurs ouvriers et paysans et favorisait les propriétaires fonciers. Ainsi fut élue la troisième Douma. » Michel Mourre

A cette époque, le père d’Alekhine était un des membres éminents de la Douma.

Inès Armand (1874-1920)

Une Française au destin fascinant, Inès Armand (1874-1920), qui avait épousé un richissime « honorable citoyen héréditaire » fut contrainte à l’exil dans l’arc polaire au bord de la mer Blanche à cause de ses sympathies pour les bolchéviks. Elle avait réussi à s’évader pour rejoindre Moscou. Voici ce qu’elle écrivit en 1908 :

« J’ai réussi à m’extirper des confins pour revenir au centre, enfin ! Et c’est avec ravissement que je tends l’oreille au bruit des équipages, au tohu-bohu de la foule, que je regarde les hautes maisons aux nombreux étages, les tramways, et même les rossinantes des fiacres. Chère ville ! Comme je t’aime ! »

Elle deviendra la maîtresse de Lénine même si le politiquement correct des Soviétiques ont occulté cet épisode de sa biographie. Elle sera enterrée au Kremlin, victime du choléra qui sévissait durant la guerre civile alors qu’elle se trouvait dans le Caucase. (Inès Armand, Georges Bardawil Ed. JCLattès 1993)

Tramway à Moscou

Lenine jouant contre Gorki

Le champion à l’analyse

Vingt ans plus tard Alekhine publia des parties de sa jeunesse particulièrement instructives avec des commentaires inédits dans la revue belge l’Echiquier. Voici une partie jouée à Moscou.

Alekhine « commente »

Lyubimov,B – Alekhine,Alexander, Moscou Entraînement, 1908

1.d4 d5 2.f3 c5 3.c3 c7

« Il est évident que cette excursion de la Dame avant le développement des pièces mineures ne peut être avantageuse qu’aux blancs. Le plus simple est ici 3…Cf6 4.dxc5 a5 etc. »

4.dxc5 xc5 5.bd2

« Préparant 6.e4. Le meilleur pour les noirs aurait été maintenant de prévenir ce coup par 5…f5 avec la suite possible 6.Ce5 (et non 6.Cb3 Dd6 suivi de la poussée « e5 » Alekhine ; pourtant ce n’est pas aussi simple après 7.Cxb4!? e5? 8.Cb5! GB) Dc7 7.Cdf3 e6 8.Ff4 Fd6 9.e3 a6 suivi de 10…Cc6 ce qui aurait amené un jeu non dénué de chances pour eux. Après le coup suivant, les blancs par contre auraient dû obtenir l’avantage. »

5...f6

5...f5 6.e5 (6.b3 d6 7.bd4 e5 8.b5!) 6...c7 7.df3 e6 8.f4 d6 9.e3 a6

6.e4 c6

« Relativement mailleur était 6...dxe4 7.xe4 xe4 8.a4+ d7 9.xe4 c6 10.f4 e6 11.e3 d6 avec des chances d’égaliser la partie. »

7.e5

« Les blancs ne se contentent pas, et non sans raison, des variantes 7.b3 d6 8.exd5 xd5; Ou 7.exd5 xd5 8.c4 h5 ui toutefois leur auraient donné un avantage de développement car ils espèrent exploiter d’une manière encore plus efficace la situation encore plus exposée de la dame adverse. »

7...g4 8.e2

« Espérant repousser l’adversaire sur tout le front, après 9.Cb3 suivi de 10.h3. Le coup suivant des noirs a au moins l’avantage de remédier à ce danger immédiat. »

8...f5 9.h3?

Après 9.h3?

« Ceci est basé sur un calcul insuffisant des conséquences du coup suivant des noirs, après lequel les blancs, il est vrai, obtiennent une certaine compensation pour le pion qu’ils vont perdre, mais seront loin d’obtenir les résultats sur lesquels ils auraient pu compter en jouant 9.b3 c4 10.xc4 dxc4 11.bd4 xd4 12.xd4 d7 13.f4 g5 14.g3 c8 15.e2 menaçant la poussée 16.e6 après quoi les noirs auraient eu bien des difficultés à surmonter. »

9...d3!

« Le seul moyen de sauver le jeu qui aurait été indéfendable après 9...h6 10.b3 b6 11.e3 c7 12.fd4! avec un avantage de position écrasant pour les blancs. »

10.b3

« Il est évident que le fou ne pouvait être pris au vu de 10…Dxf2 suivi de 11…Ce3. »

10...xe2

« Le coup du texte force une liquidation partielle car 10...b6 serait à l’avantage des blancs par exemple 11.d2! xf1 12.xf1 gxe5 13.xe5 xe5 14.xd5 c6 15.e3 etc. »

11.xc5 xf3 12.hxg4 xg4 13.xb7 xe5 14.c5

« L’avantage matériel a relativement peu d’importance ici, car l’adversaire a de très bonnes chances vu son meilleur développement de faire valoir son avantage numérique sur l’aile dame. Les chances doivent, par conséquent, être considérées comme à peu près égales. »

14...d7

« Un retrait peu efficace. Le plus simple 14...e6 15.b5+ d8 16.a6 d6 était également le meilleur. »

15.a6! d8

« Et non pas 15...c8 au vu de 16.e3 etc. »; Le GM Khalifman préfère 15...0–0–0!? 16.e3 b7 17.h4 et les Noirs sont légèrement mieux.

16.e3

« Plus exact était 16.h4 h5 17.f3 afin d’utiliser cette tour sur l’aile dame. Après le coup suivant des noirs cette manœuvre ne serait plus efficace vu la possibilité 17…Fe7 »

16...e6

« Ce développement trop lent aurait dû permettre à l’adversaire d’obtenir une forte initiative sur le côté dame. Indiquée était la prompte avance 16...e5 17.f3 (Le GM Khalifman conteste 17.b5 e6 18.c6 c8 19.b7 c4 20.xa7 avec une position compliquée.) 17...e6 suivi de la poussée f7–f5. »

17.b4 d6 18.b5

« Les blancs devaient utiliser chaque temps pour l’avance des pions, par conséquent 18.a4!? s’imposait. »

18...e5 19.d2 b6 20.a4 c4+ 21.xc4 dxc4

« Si les blancs avaient joué 18.a4 leur pion aurait pu être, dans cette position, déjà en a5 et ce temps aurait probablement eu une importance décisive. »

22.h4

Après 22.Th4

« Il pourrait paraître surprenant que les blancs renoncent à la simple avance de leurs pions. Un examen plus détaillé de la position démontre, toutefois, qu’après 22.b5 c8 les noirs, grâce à leurs deux fous et à la colonne dame ouverte, auraient disposé de contre-chances suffisantes : 23.b4 (23.a5? d8+ 24.c2? f5+ 25.b2 d5–+ « De façon générale, il apparaît que les blancs compromettent leurs chances de gain par la perte de temps au 18e coup. ») 23...b7 24.a5 (Les variantes n’ont pas un caractère forcé et peuvent être renforcées par exemple 24.c6!? c7 25.h4! h5 26.f3 g3 27.ah1!? xh4 28.xh4 f5 29.xc4 avec une situation peu claire selon Khalifman.) 24...hd8+ 25.c2 f5+ 26.b2 ac8 27.a6+ a8 28.c6 xc6 29.bxc6 b8+ avec un avantage noir.

22...h5 23.f3 g3

« Ce coup inattendu que les blancs espéraient aisément réfuter par la manœuvre qui va suivre, ouvre aux noirs de bien meilleures perspectives que 23...f6 24.hh1 f5 25.g4 g6 26.g5 e7 27.h4 d3 28.ah1 g6 29.d4+ c8 30.hh4 menaçant de sacrifier la qualité à c4. » A nouveau une variante sujette à caution selon Khalifman après 30...e5 31.xc4+ xc4 32.xc4+ d7 33.c7+ e6 (ou même 33...e8 car le pion passé h5 avantage clairement les noirs.)

24.g5+

« Il est clair qu’après 24.T4h1 Ff5 les blancs n’auraient rien obtenu. »

24...f6 25.fxg4 xh4

« Permet aux noirs, tout en conservant l’équilibre des forces, de mettre en mouvement leurs pions du centre. Grâce au jeu énergique de l’adversaire cette avance non seulement sauvera leur position mais leur permettra même de remporter la victoire. » 25...fxg5 26.xh5 xh5 27.gxh5 += Khalifman 27...e7 avec des chances égales.

26.xh4 hxg4 27.g3 e7 28.c5

« Ceci n’est pas la bonne manière de s’opposer à l’avance des pions adverses. Bien meilleur était 28.b5 hd8+ 29.e2 d7 (29...d3!? doit être meilleur.) 30.a5 c8 31.c7 d3 32.xa8 xg3 33.b6 b7 34.c7 axb6+– Ici, 35.a6+! pointé par Khalifman gagne.

28...ad8+ 29.e2?!

29.c2!? e5 30.e1 Khalifman

29...f5

« Meilleur que 29...e5 ce qui aurait permis au cavalier de venir à e4. »

30.e5?

« Une perte de temps décisive après laquelle les pions noirs ne pourront plus être arrêtés. Relativement meilleur était 30.a5 d5 31.d1 xd1 32.xd1 g5 33.e2 f4 34.f2 avec quelques chances de nullité. »

30...d5! 31.g3

« Une triste nécessité car après 31.xg7 h2 ils perdraient le pion g2 ou bien en cas de 32…e5 suivi de 33…Rf7 même le fou. »; Meilleur 31.c7!? Khalifman

31...g5 32.g1?!

Ce coup est trop passif 32.c7 e5 33.e1 f6 est suggéré par Khalifman.; 32.e1!?

32...e5

Après 32...e5

« Une position assez curieuse, le roi blanc semble enfermé dans une espèce de cage mouvante, dont les barres comme dans un supplice chinois se rapprochent graduellement. Afin d’échapper au martyre, il fait un dernier effort vers la liberté, mais est exterminé sans merci pendant la lutte. »

33.a5

« Dans l’espoir de pouvoir ramener le cavalier pour la défense du roi, mais il est trop tard. »

33...f4 34.e1 e4!

« Car si 35.Cxe4 Te5 gagne. »

35.f1?

Une faute dans une position sans espoir.

35...e3 36.a4 e5!

« Jouant pour le mat. Autrement 36…f3 était aussi suffisant. »

37.b2 0–1

« Les noirs annoncent mat en six coups. » 37.b2 e2+ 38.f2 g3+ 39.f3 e3+ 40.g4 f6! 41.h1 xh1 42.xg3 xg3# « Une partie fort compliquée, surtout pour la classe des joueurs qui la disputèrent. »

« En Russie, comme partout ailleurs, les Gambits, pendant la période 1903-1912 environ, furent en grande faveur. La personnalité du grand connaisseur des débuts à sacrifice Chigorin y fut pour beaucoup, mais également le désir de réagir contre la façon plutôt ennuyeuse des Maîtres de traiter les débuts à la mode d’alors. Le Lopez et le Gambit de la Dame. Il n’est donc pas étonnant que mon apprentissage, comme celui de beaucoup d’autres, se soit fait sous le signe du Gambit Roi et du Gambit Evans. A mon avis, ce ne fut ni meilleur ni pire qu’un autre choix de débuts qui, également m’aurait incité à étudier un certain nombre de variantes forcées et de tâcher de les appliquer afin d’obtenir une position plus ou moins jouable. Ceci fait, je commençais à nager, c’est-à-dire à faire des coups basés uniquement sur des possibilités tactiques. » Alekhine

Moscou au début du XXe siècle

En octobre 1908 Alekhine disputa un match contre Benjamin Markovich Blumenfeld (1884-1947), maître depuis 1906, qui venait de se classer deuxième du championnat de Moscou derrière Vladimir Ivanovich Nénarokov (1880-1954).

De plus, Blumenfeld était l’un de ceux qui avait contribué aux enseignements du jeune Alekhine. Le score sans appel, quatre victoires et une nulle, permit de mesurer les progrès du jeune Alexandre qui avait atteint incontestablement le niveau de celui d’un maître même si sur le plan stratégique il n’était pas satisfait de son jeu.

Benjamin Blumenfeld

« Dans nombre de cas, même après avoir obtenu un avantage positionnel ou matériel, je ne savais plus ce que je devais faire, comment je devais continuer la partie. Or, un tel joueur n’est certainement pas un Maître. Quelles que fussent ses capacités naturelles. En effet, s’il est parfois pardonnable de ne pas trouver comment (du point de vue tactique), il faut profiter d’un avantage acquis, on doit toujours être en mesure de pouvoir former un plan stratégique. » Alekhine

Par contre, sur le plan tactique Alekhine laissait rarement passer l’occasion de prendre l’avantage comme le montre la partie ci-dessous.

Blumenfeld,Benjamin Markovich – Alekhine,Alexander, Moscou m2, 1908

1.e4 e5 2.f3 d6 3.d4 d7 4.b3

Un coup jouable mais qui n’a pas vraiment trouvé preneur par la suite.

4...c6

La pratique retenait 4...gf6 5.bd2 exd4 6.xd4 d5 7.d3 dxe4 8.xe4 xe4 9.xe4 f6 = Leonhardt-Marco (Ostende 1907)

5.b2 c7 6.bd2 e7!?

La case normale du développement de ce cavalier est f6 mais depuis e7 le cavalier peut renforcer le pion central e5. Par exemple 7.dxe5 dxe5 8.Cc4 Cg6 avec une option sur la case f4.

7.e2 g6 8.0–0 e7 9.a4 0–0 10.c4 d8 11.c1

Ici 10.Te1!? pour retirer le fou sur f1 méritait considération.

11...f4 12.e1 xe2+

Le cavalier a perdu quatre tempi pour s’échanger mais les noirs disposent maintenant de la petite qualité, la paire de fous.

13.xe2 f6!?

Les blancs ont un léger avantage de développement mais le caractère fermé de la position offre sans doute des chances égales.

14.h4

Préférable 14.e3!? (Khalifman) avec pression des deux cavaliers sur le centre.

14...f8 15.e3 e6 16.dxe5

L’ouverture de la colonne "d" est à l’avantage des noirs. Alekhine a indiqué 16.ef5 f8 17.c3 g6 18.g3 f4 19.d2 e6 20.c2 f7 =+

16...dxe5 17.hf5 b4!

Un coup subtil qui vise à affaiblir les cases blanches.

18.c3

Abandonne la case d3, si 18.g3 g5; Ou 18.f3 f4 19.f2 xf5 20.exf5 c5 avec des problèmes sur la diagonale a7–g1.

18...f4 19.d2 xf5 20.xf5 c5 21.b4 f8 22.xd8

Perd le contrôle de la colonne ouverte, n’allait pas 22.c2 xd2 23.xd2 d8 24.c2 d7 mais c’était le moment de questionner le cavalier avec 22.g3!?

22...xd8 23.c2 d7

Après 23.Dd7

24.f1?!

A nouveau critique était selon Khalifman 24.g3!? e6 25.e3 d3 26.xd3 xd3 27.f1 avec des chances à peu près égales.

24...d3! 25.b3+

Après l’échange des dames, les blancs ne peuvent défendre la 2e traverse, par exemple 25.xd3 xd3 26.g3 c5! 27.bxc5 xc5 suivi de 28…Td2 –+

25...h8 26.g3 h5

Plus simple était 26...e2+ 27.xe2 xe2 28.c1 xe4 29.f7 c5 30.bxc5?! (30.c7) 30...xc5 31.c7 b6 –+ Alekhine

27.c1?!

Meilleur 27.h4 e2+ 28.xe2 xe2 29.c1 xe4 30.f7 c5! 31.xh5+ g8 avec avantage noir. Alekhine

27...h4! 28.xf4 exf4 29.f5

Après 29.Cf5

29...h3!

Un coup énergique qui permet d’affaiblir le roque.

30.e6?

Défendre le pion "e" avec 30.f3 e2!; Ou 30.e1 d2! échouait.; Ou encore 30.gxh3 xe4 31.d4 d5 32.f3 e3+ 33.h1 xd4 –+ Alekhine.

30...hxg2 31.xg2?

Un peu mieux 31.e1 xc3 32.b1 c2 33.e1 d1 34.xd1 xd1+ 35.xg2 g4+ 36.f1 Alekhine 36...f3! –+

31...f3+ 32.g1 xf1+ 33.xf1 d1# 0–1

Peu après Alekhine disputa un match contre Vladimir Ivanovich Nenarokov (1880-1953), champion de Moscou, dans son appartement. C’était l’un des plus forts maîtres de l’époque. Le magazine « Shakhmatnoe obozrenye » rapporta :

« Ce match, qui promettait d’être très excitant, se termina rapidement et de manière inattendue. Le jeune adversaire de Nenarokov, après avoir perdu les trois premières parties abandonna le match. L’abandon était indubitablement prématuré comme le pointa la presse. »

Cette défaite a eu des conséquences profondes chez le jeune Alekhine qui alla jusqu’à l’occulter complètement dans la liste de ses rencontres dans ses recueils de parties.

Vladimir Ivanovich Nenarokov

Selon Jacques le Monnier le match fut interrompu car Alekhine dut subir une intervention chirurgicale. Une version légèrement différente est fournie par H. Müller et A. Pawelczak pour justifier l’abandon d’Alekhine.

« Il était très handicapé des suites d’une opération de l’appendicite qu’il avait subie peu avant le match. »

Nenarokov deviendra un auteur de référence et ses ouvrages sur la théorie des ouvertures furent une contribution importante au service des maîtres soviétiques.

Le livre de Vladimir Ivanovich Nenarokov

Reinfeld « commente ».

Nenarokov,Vladimir Ivanovich – Alekhine,Alexander, Moscou m1, 1908

1.e4 e5 2.c3 f6 3.f3 d6 4.d4 bd7 5.c4 e7 6.0–0 0–0 7.e2 c6

« Alekhine a pu transformer l’ouverture Viennoise dans sa variante favorite Hanham de la défense Philidor. Son succès est de valeur douteuse, car sa position demeure très resserrée. »

8.b3 c7 9.g5 b5

Les blancs ont joué l’ouverture avec légèreté (omission de la poussée a4) et les noirs sont sur le point d’obtenir une excellente partie avec 10…a6 suivi de 11…Fb7. Nenarokov réagit violemment.

10.d5! b4 11.dxc6 bxc3 12.cxd7 xd7 13.bxc3 xc3

Après 13...Dxc3

« Les noirs sortent de l’ouverture avec une aile dame vulnérable et une case faible sur d5; mais ils disposent d’un peu de contre-jeu sur l’aile dame. »

14.ad1 ab8

« Meilleur 14...c7 et les blancs doivent jouer 15.xf6 » Cela n’est pas convaincant après 15...xf6! (Reinfeld analyse le faible 15…gxf6?) 16.d3 c6 avec des chances à peu près égales.

15.fe1 a5

« A nouveau, les noirs permettent 16.Fxf6!? et, à nouveau, les blancs ne saisissent pas cette opportunité. »

16.a4 b4?

« Superficiel, 16…Dc7 ou 16…Fe6 était meilleur. »

17.xe5! xa4

« Si 17…dxe5 18.Fxf6 et les blancs restent avec un pion de plus. »

18.g4 xb3 19.xf6?

« Ici Nenarokov devait jouer 19.cxb3 xb3 20.xf6 xf6 21.xf6+ gxf6 et si le pion passé des noirs semble dangereux, il ne fait pas le poids face à l’affaiblissement de l’aile roi. » 22.g4+ h8 23.f5 +=

19...c4!

« Gagne une pièce ! »

20.h6+ h8 21.xg7+ xg7 22.f5+ h8 23.h5 be8?

« Irréfléchi, le coup juste était 23…Db7 »

24.h6 g8 25.xe7 g7

« Maintenant nous voyons pourquoi le 23e coup d’Alekhine était fautif ; si 25...xe7 26.f6+ et les noirs ont perdu la qualité et un pion. »

26.f6 e6 27.e3 b5 28.e5!

« En plus de l’avantage matériel, les blancs ont une attaque qu’ils conduisent avec vigueur. »

Après 28.e5!

28...g4 29.de1?!

Décisif 29.h3 xe7 (29...xd1 30.f5 eg8 31.xg7 xg7 32.g3+–) 30.xe7 xd1 31.exd6 +– GM Khalifman

29...d5 30.h3 d7 31.hxg4 xe7 32.e6! xe6 33.xe6 fxe6 34.xe6 h5 35.gxh5 h7 36.f5+ h8 37.h6+ 1–0

Durant l’automne 1908, Alekhine participa au championnat du cercle de Moscou et s’adjugea la première place.

Tabelle Moscou 1908

Cette victoire lui permit de se qualifier pour le championnat des amateurs de « Toutes les Russies » qui allait se jouer à St-Pétersbourg. Son adversaire, Vasily Rozanov, un jeune homme de la génération d’Alekhine, n’a pas laissé de trace dans l’histoire si ce n’est qu’il a disparu en 1920 dans les tourmentes de la guerre civile.

Le GM Kotov « commente »

Alekhine,Alexander – Rozanov,Vasily, Moscow Autumn, 1908

1.e4 b6 2.d4 b7 3.c3 e6 4.f3 d5

« Les noirs ont développé leurs pièces de manière inhabituelle ; leurs coups sont dictés par des idées stratégiques générales. Mérite considération 4…Fb4 5.Fd3 d6 suivi de 6…Cbd7. »

5.b5+ c6 6.d3 f6

« Ce coup, qui provoque la poussée e5, est incorrect et conduit à une suite difficile. La seule possibilité dans cette position était 6…dxe4 7.Ce4 Cf6 avec une transposition dans des schémas quelque peu similaires de la défense française. Les noirs ont traité l’ouverture avec passivité, en particulier ils ont omis la contre-attaque avec la poussée c7–c5. De plus, leur aile roi est difficile à défendre. Par conséquent, Alekhine peut planifier une forte attaque. »

7.e5 fd7

Après 7...Cfd7

« Il n’est pas difficile d’observer que les noirs ont transgressé les principes du développement. Maintenant va suivre la juste punition. »

8.g5!

« Menace 9.Cxe6 fxe6 10.Dh5 +– »

8...e7 9.g4! f8

« Ce coup ne fait qu’augmenter l’avantage des blancs. Meilleur 9…Fxg5. »

10.xh7!?

« Sacrifice de deux pièces mineures pour une tour calculé judicieusement par Alekhine. »

10...xh7 11.xh7 xh7 12.xg7 f8 13.h4!

« A part le fait que ce pion menace d’avancer jusque sur la 8e traverse, il faut tenir compte aussi de la manœuvre Th1–h3–f3. »

13...xh4?

Meilleur 13...c5!? selon le GM Khalifman si 14.h3 (14.g5!?) 14...cxd4 15.b5 d7 16.xd4 c6 avec des chances de poursuivre la lutte.

14.xh4! xh4 15.g5! h1+ 16.d2 xg2

Après 16...Dxg2

16...xa1? 17.f6 d7 18.d8#

17.f6 xg5+ 18.xg5 g6 19.f4 e7 20.h1 d7 21.d1 f8 22.e3 c8 23.g4 d7 24.h8 eg6 25.f6+ d8 26.xg6 1–0 Si, 26...fxg6 27.xf8+ c7 28.xa8+–

Alexandre Kotov

Le GM Kotov, l’un des premiers soviétiques à réhabiliter la mémoire d’Alekhine, porta un jugement moral instructif sur sa famille considérée jusqu’alors comme « ennemie du peuple ». Il souffle habilement le chaud et le froid.

« Pour mieux comprendre la vie intense, et sur certains aspects tragique, d’Alexandre Alekhine, il faut ajouter quelque chose. Dans beaucoup de livres sur sa vie publiés à l’étranger (donc hors de l’URSS) on rapporte souvent le fait selon lequel, durant la période qui précède la première guerre mondiale, son père avait perdu des millions de roubles au Casino de Monte Carlo, et plus tard le même Alekhine fut confié à un tuteur. Dans ces mêmes publications, on affirme aussi que sa mère mourut à Bâle en 1913, après avoir perdu toutes ses facultés mentales à cause d’une intoxication chronique.

Bien que, pendant toutes ces années passées à récolter du matériel et des documents sur Alekhine, je n’ai jamais trouvé une seule preuve qui pouvait justifier ces théories.

Peut-être sommes nous confrontés aux résultats des imaginations fertiles de nombreux auteurs et biographes ? Mais une chose est certaine : les deux frères « Alekhine » reçurent de leurs parents une terrible hérédité, une sorte de dépendance pathologique à l’alcool dont ils ne réussirent jamais à se défaire ou éliminer.»

Ce qui est paradoxal chez Kotov est que son affirmation :

« Dans beaucoup de livres sur sa vie publiés à l’étranger » il n’indique aucune source et, en ce qui me concerne, je n’ai rien trouvé de particulièrement révélateur, si ce n’est que la mère d’Alekhine est bien décédée à Bâle le 28 décembre 1915 et non 1913 selon l’historien Linder.

Saint-Pétersbourg en hiver

Le sixième championnat amateurs de toutes les Russies se tint à St-Pétersbourg du 22 février au 12 mars 1909, il se jouait en parallèle du grand tournoi international des maîtres. Voir mon article https://www.europe-echecs.com/art/les-echecs-a-st-petersbourg-avant-1917-3-7017.html

Alexandre Alekhine et Piotr Romanovsky en 1909

Voici le témoignage de Piotr Romanovsky (1892-1964) :

« A la fin de janvier 1909 je rencontrais enfin Alekhine. Le même Chudovsky (un membre du comité d’organisation du tournoi amateurs de toutes les Russies) m’a conduit vers un jeune homme à cheveux blonds assis devant un échiquier et lui a dit :

  • Voici Romanovsky, l’homme dont je vous ai parlé.

Puis il nous quitta pour nous laisser seuls. Alekhine, immédiatement, commença à me parler de façon informelle.

  • Quel est l’objectif que vous voulez réaliser dans le tournoi ?

me demanda-t-il avec un sourire.

Je n’étais pas à mon aise et j’ai répondu quelque peu embarrassé que c’était la première fois de ma vie que je participais à un tournoi aussi fort et que j’avais du mal à prédire le résultat. Mais il m’a interrompu aussitôt avec un ton de reproche dans la voix pour ajouter :

  • Premièrement ce tournoi n’est pas aussi fort que vous le dites, deuxièmement il est inutile de jouer dans un tournoi si on n’ambitionne pas la première place. Pour ma part, je suis convaincu que je serais le vainqueur. De plus, j’ai appris que le gagnant obtiendra le titre de Maître. Il suffit de jouer avec audace contre tous ces gentlemans.

Puis Alekhine a proposé que nous jouions une partie. J’étais si impressionné par ses déclarations que j’ai rapidement perdu trois parties et nous nous quittâmes.

Le tournoi débuta. Les violentes attaques d’Alekhine, ses préparations dans les ouvertures ainsi que ses défenses ingénieuses, étaient très impressionnantes. Ses rivaux s’inclinaient relativement rapidement. J’ai été très impressionné par les victoires d’Alekhine face à Vyakhirev, Rozanov, Goldfarb, Elyashev…

Il était très étrange de voir comment ils commettaient des gaffes contre Alekhine. Son jeu tranchant dans les ouvertures les contrariait, évidemment. J’étais très étonné de l’énergie et de l’originalité dont Alekhine usait dans des systèmes bien connus, notamment le traitement de ses ouvertures retenait l’attention. Avec les pièces noires jouer pour la nulle aurait été suffisant pour obtenir la première place. Toutefois, ses prises de risques dès les premiers coups dans les parties importantes furent une surprise pour chacun. Alekhine obtint le premier prix et le titre de maître. »

Grille Saint-Pétersbourg 1909

Alekhine « commente » dans le livre du tournoi

Goldfarb,J – Alekhine,Alexander, St Petersburg All Russian (2), 1909

1.e4 e6 2.d4 d5 3.exd5

« Cet échange est évidemment plus fort au 4e coup (après 3.Cc3 Cf6) suivi du développement 5.Fg5, 6.Dd2 et 7.0–0–0. »

3...exd5 4.d3

« Dans cette position 4.Cc3 n’est pas plus fort. Les noirs ne jouent pas 4…Cf6 mais 4…Cc6! »

4...c6 5.c3 d6 6.e3

« Ni cette suite ou 6.Cf3, qui permet le clouage du cavalier avec 6…Fg4 réduisant les possibilités des blancs, sont peu satisfaisants. La meilleure possibilité est 6.Cge2. »

6...f6 7.f3 g4 8.bd2?!

« Si 8.De2 suivait 8…De7.» — 8.g5! f6 9.c1 e7+ = Khalifman.

8...xe3 9.fxe3 e7 10.e2 f5 11.0–0

Si, 11.c4 b4! 12.c5 xd3+ 13.xd3 f4 14.f2 h6 Alekhine

11...d8 12.c4 c6 13.b3 0–0 14.ae1 f7 15.c2 g5 16.xg5 xg5

Après 16...Dxg5

17.f3?

« Cette gaffe offre aux noirs un gain facile. En raison de la faiblesse sur e3, toutefois, les blancs étaient déjà mal. »

17...xh2+! 18.f2

Si 18.xh2 h4+ 19.h3 xe1–+

18...h5

« Ce coup a deux objectifs, les noirs veulent protéger la case g3 pour leur fou et préparent la poussée f5–f4. »

19.h1 d6 20.fh3

« Les blancs n’ont pas vu la réponse noire, 20.g3 aurait dû être joué. »

20...h4 21.f3 g3+ 22.e2 f4 23.exf4 xf4 24.g3 e8+ 25.f1 xg3 26.h7+ h8 27.g6

« Les noirs ont annoncé mat en cinq ! »

Après 27.Dg6

27...e1+ 0–1 Si, 28.g2 h3+ 29.xh3 xh3+ 30.xh3 h4+ 31.g2 h2#

Après cette défaite, Goldfarb abandonna le tournoi.

Joueurs au Café Dominic en 1909

Alekhine, toutefois, n’était pas très satisfait de son jeu :« Au tournoi de St-Pétersbourg 1909, j’acquis le titre de Maître, dont je n’avais pas encore la force du reste, malgré le fait qu’avec les noirs, j’y adoptai des défenses non seulement irrégulières (ceci n’est pas encore un grand malheur), mais absolument antipositionnelles et amenant déjà, après peu de coups, à une position stratégiquement perdue. Le fait que généralement je me tirai d’affaire et parvins même à gagner la plupart de ces parties, s’explique uniquement par la supériorité de mes dispositions tactiques, un atout qui me fut des plus utiles pendant la première moitié de ma carrière. » GM Alekhine

Voici un exemple pour illustrer son propos, la partie décisive qui lui permit de remporter le tournoi.

Boris Evgenievich Maliutin et Georg Rotlewi

Rotlewi,Georg A – Alekhine,Alexander, St Petersburg All Russian (17), 1909

1.d4 e6 2.c4 c5 3.e3 f5 4.c3 f6 5.f3 a6 6.a3 c7?! 7.dxc5?! xc5 8.b4 e7 9.b2 b6 10.a4 d6 11.c1 0–0 12.e2 bd7 13.0–0 e5?! 14.b3 h8

Après 14...Rh8

15.g5 c6 16.e6?!

Critique 16.c5 dxc5 (16...b7 17.f3 e4 18.cxb6) 17.f7+ xf7 18.xf7 +– Khalifman

16...e8 17.f3 e4 18.xe4 fxe4 19.fd1 b8! 20.c5 dxc5 21.f4?

N'était pas clair 21.xg7!? xg7 22.xe5+ Khaliman

21...exf4 22.f7 f8 23.xc5? bxc5 24.xc5 e6 25.xf4 xc5 26.xg7+!? g8!

Si 26...xg7 27.g5+ avec échec perpétuel.

27.b2 f7 28.bxc5 g6 29.d6 e6 30.e5 d7 31.d4 f7 32.c6 f6 33.h3 e7 34.h4 g8 35.g3 f5 36.b6 g4 37.d2 xf2 0–1

Gersz Rotlevi (1889-1920), d’origine polonaise, est le perdant d’une fameuse partie jouée contre Akiba Rubinstein en 1907. Une personnalité fragile, sombre et dépressive que le jeune écrivain allemand Ernst Jünger a côtoyé :

« A Rehburg, de façon fort inattendue, c’est la passion de son père pour les échecs qui va le confronter abruptement à la redoutable violence d’un désespoir amoureux. Afin de s’entraîner, ce père invite en effet chez lui, pour des séjours prolongés, des maîtres reconnus du jeu d’échecs; c’est ainsi qu’Ernst Jünger rencontre le vieux Wurtensleben sur son déclin, le jeune Kurt Pahl qui connaîtra une belle carrière, Paul Saladin Leonhardt qui mourra en 1934 d’une crise cardiaque au cours d’une partie, ou encore un neveu d’Emanuel Lasker, champion du monde de 1894 à 1921; mais celui qui l’influence le plus est le célèbre Gersz Rotlevi [Rotlewi], dont le combat – perdu – contre Akiba Rubinstein, à Łódź, le 26 décembre 1907, est resté une référence pour les amateurs; né en 1889, il mourra prématurément en 1920, atteint de graves troubles nerveux. Ernst Jünger, qui l’accompagne dans de longues promenades à travers la lande, est frappé par sa personnalité douloureuse. » Ernst Jünger Julien Hervé (Fayard 1914)

Lors d’une promenade, il aurait confié au jeune écrivain :

« Qu’est-ce qu’une vie que l’amour n’éclaire pas ? »

La partie d’Alekhine contre Boris Malyutin (1883-1920) est tout autre. C’était un fort joueur, éditeur d’une rubrique d’échecs dans le magazine « Retch », mais aussi une personnalité influente qui faisait partie du comité d’organisation du tournoi. Alekhine remporta une victoire essentiellement positionnelle qui avait retenu l’attention de Fred Reinfeld (1910-1964).

Boris Evgenievich Maliutin

Reinfeld « commente »

Maliutin,Boris – Alekhine,Alexander, St Petersburg All Russian (19), 1909

1.e4 e6 2.d4 d5 3.c3 f6 4.g5 b4 5.e5 h6 6.exf6 hxg5 7.fxg7 g8 8.h4 gxh4 9.h5 f6 10.xh4 xg7

« Les blancs ont répliqué, face à la variante McCutcheon conduite par Alekhine, avec une ligne plutôt inoffensive recommandée par Chigorin. »

11.0–0–0 e7 12.h1 g5+ 13.xg5 xg5+ 14.b1 a6 15.f3 f6 16.g3 c6 17.g2 d7

« Alekhine a joué pour cette finale avec deux objectifs en tête : tirer profit de la paire de fous et obtenir un pion passé au centre. L’exécution de ce plan nécessite une grande patience ; et si les blancs sont conscients des intentions adverses, ils peuvent offrir une résistance formidable, et même peut-être avec succès. Mais, de la manière dont Maluytin poursuit la partie, nous pouvons observer qu’il avait une vision superficielle de ce qui était en train d’arriver. »

Reinfeld

18.h7

Trop optimiste, Khalifman préfère 18.e2!? h8 19.xh8+ xh8 20.f4 e7 21.c3 avec des chances égales.

18...h8 19.xh8+ xh8 20.h1 e7 21.e2 f6 22.c3 h8 23.xh8 xh8 24.f4 e8 25.c2 g7 26.h4 f6

« Enfin les noirs peuvent œuvrer pour créer un pion passé. »

27.h3 f7 28.b3 d6 29.f5

« Inutile. » Critique était selon Khalifman 29.d3!? e7 30.c4 dxc4+ 31.bxc4 h6 32.c5+ d7 33.hg2 etc.

29...e7 30.g4 b6 31.h5 g8

« Les noirs s’accrochent à leur précieuse paire de fous. »

32.fg6 xg6 33.xg6 c5 34.f4

« Une double faute qui favorise la création après la poussée e5 d’un pion passé et n’offre pas d’opposition au plan des noirs sur l’aile dame. Il est douteux que les noirs aient été en mesure de percer après 34.b4!? »

Après 34.f4

34...b5 35.g4?!

« De mal en pis. 35.b4! était le dernier espoir. » 35.Cf3 = Khalifman

35...h6 36.f5?!

« 36.Cg2 offrait plus de résistance. »

36...e5 37.f3 e4

« Comment allez-vous ? le pion passé fait son apparition. »

Plus précis était 37...cxd4!? 38.cxd4 e4 (Khalifman) qui empêchait la centralisation du cavalier.

38.dxc5+ xc5 39.d4 b4!?

« Un coup inattendu qui a dû être calculé avec beaucoup de précision. »

40.e6+ d6 41.cxb4

Malyutin pensait annuler après 41.c4 dxc4 42.bxc4 xe6 43.fxe6 e3 44.d3 xe6 et ici Alekhine poursuivit à l’analyse avec 45.f5+ e5 46.c8 a5 47.d7 f4 48.e2 e4 49.c5 d5 50.c6 d6 51.d3? (51.e8! et le gain reste à démontrer.) 51...a4–+

41...e5

Après 41...Re5

42.c5?

Ici le cavalier empêchait le roi noir d’avancer, meilleur 42.e8! avec l’idée de recycler le fou sur la diagonale h1–a8 qui doit être la suite critique car 42...xe6 43.fxe6 xe6 44.b5 et les blancs ont encore des ressources.

42...d4 43.d7+? f4 44.xf6 d3+ 45.d1 e3 46.xg8 g5 47.f6 e2+ 48.d2 e5+ 49.xd3 e1 0–1

Les participants au tournoi de Saint Petersbourg en 1909

« J’ai rencontré Alekhine pour la première fois au tournoi de St-Pétersbourg en 1909 et déjà à ce moment, comme participant et vainqueur du tournoi subsidiaire, il révéla sa volonté de vaincre et la détermination qui ont caractérisé sa vie. Mais il ne fallait pas confondre ces qualités avec de la simple ambition. 

C’était alors un jeune adolescent de 16 ans, pâlot, mais plein d’ardeur, aux prises avec une pléiade de forts joueurs tels Rotlevi ou Verlinsky, dans des luttes acharnées. » GM Tartakower

Dessin Alekhine, 1909

Je tiens à remercier Gérard Demuydt pour la mise en ligne de mes articles et le Musée Suisse du Jeu de La Tour-de-Peilz pour m’avoir permis de consulter l’importante bibliothèque de feu Ken Whyld.

Georges Bertola

Rédacteur en chef de la revue Europe-Échecs

Georges Bertola

 
Toutes les parties commentées de l'article

Publié le 23/08/2017 - 19:12 , Mis à jour le 24/08/2017 - 11:00
Les réactions (5)
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ladjoint - 29/08/2017 09:25
Com'dab! Un roman période Romanoff par un Suisse roman ! Bravo et merci Georges ,J-J.

bonnehumeur - 28/08/2017 07:54
Merci beaucoup pour vos toujours excellents articles agrémentés de belles photos d'époque.


jaskarov - 20/08/2017 22:00
C'est toujours avec une immense joie que je lis vos articles. Les joueurs du passé, leurs parties me fascinent tout autant que les grandes rencontres opposant nos meilleurs joueurs contemporains. Encore merci pour le travail de recherches.