Botvinnik : Leyde 1970

Boris Spassky, Mikhaïl Botvinnik et Hein Donner
Le dernier tournoi de Mikhaïl Botvinnik : Leyde 1970. Il y a 50 ans, le 16 avril, débutait un important tournoi à Leyde, aux Pays-Bas, avec Mikhaïl Botvinnik, Boris Spassky, Bent Larsen et Hein Donner. Par Georges Bertola.


Pour son 75e anniversaire, le cercle néerlandais de Leyde avait tenté d’organiser un match Botvinnik-Fischer et, à la surprise générale, les deux joueurs avaient tout d’abord accepté, 8.000 dollars pour le vainqueur et 5.000 au perdant. L’ex-champion du monde Max Euwe (1901-1981) fut nommé directeur du match mais ce ne fut que le début d’âpres négociations car les organisateurs souhaitaient un match en 10 ou 12 parties, Botvinnik admettait poursuivre jusqu’à 16, alors que Bobby insistait pour jouer un match au premier des 6 victoires. Les organisateurs refusèrent de mettre sur pied un match dont on ignorait combien de temps il durerait et cette proposition resta sans suite.

Cérémonie d'ouverture; Leyde 1970

En lieu et place, ils décidèrent d’organiser un tournoi quadrangulaire où chacun jouait quatre parties contre tous les autres avec l’ex-champion du monde Mikhaïl Botvinnik (1911-1995), le tenant du titre Boris Spassky (né en 1937), le Danois Bent Larsen (1935-2010) qui avait joué au premier échiquier du match du siècle de l’équipe du « Reste du Monde » et l’homme en forme du moment pour les Hollandais, le Grand-Maître Hein Donner (1927-1988).

Le Hollandais était clairement distancé par ses prestigieux concurrents avec un Elo qui se situait aux environs de 2500 alors que Spassky approchait de la barre des 2700 et Larsen et Botvinnik bien au-dessus des 2600.

La salle de jeu du tournoi de Leyde 1970

« Le tournoi de Leyde peut servir d’exemple aussi en manière de réglementation du jeu. Chaque ronde était suivie par un jour de repos consacré aux reprises des parties ajournées. De cette façon, les joueurs disposaient de temps pour analyser, préparer la partie suivante et, non négligeable, de se reposer. La salle de jeu était bien disposée, conçue en forme d’amphithéâtre, avec des spectateurs qui pouvaient prendre place sur des chaises ou sur des gradins sans déranger les joueurs. Le public s’est toujours comporté correctement et, ce qui est le plus important, de nombreux écoliers ont assisté au tournoi. » Le champion du monde Spassky

Mikhaïl Botvinnik, Leyde 1970

L’ex-champion Botvinnik était moins enthousiaste :

« Nous étions logés à Noorwijk pour jouer à Leyde. Cela a été difficile pour moi de bien jouer. Le hall de l’école où le tournoi se déroulait était humide avec un manque de ventilation. Je n’ai obtenu aucune satisfaction de mon jeu sur le plan créatif. »

Dès la 3e ronde, Donner créa la surprise en démontrant qu’il n’était pas venu faire de la figuration avec une victoire spectaculaire face à Bent Larsen.

Il s’était préparé au dernier moment avec le MI Hans Bouwmeester (né en 1929) qui témoigna :

Hans Bouwmeester

« Donner est venu un après-midi et je lui ai dit que la première chose à faire était de prévoir un répertoire d’ouvertures contre 1.e4. Nous y avons travaillé ensemble, la Sicilienne Najdorf , et il s’en est sorti plutôt bien. Je lui ai aussi dit, tu devrais opter pour un bon schéma défensif car ils voudront tous avoir le dessus contre toi. Et ce que tu dois aussi savoir, c’est comment combattre la Benoni. D’autre part, j’ai été surpris de voir qu’il n’était pas à jour sur les développements de la théorie moderne. Il n’avait même pas consulté le livre de Fischer « Mes 60 meilleures parties » . Il venait d’être publié six mois auparavant. »

Pourtant à l’issue de la 2e ronde, alors que Spassky l’avait clairement descendu en flammes, il semblait que Donner représentait le maillon faible dont tous les champions allaient faire un festin pour marquer des points dans ce tournoi.

Boris Vasilievich Spassky et Jan Hein Donner, Leyde 1970

Spassky,Boris Vasilievich - Donner,Jan Hein, Leiden (1), 1970. Défense Française [C13]

1.e4 e6 2.d4 d5 3.c3 f6 4.g5 dxe4

« Une variante tranquille assez risquée contre Spassky qui traite à merveille ce type de position. » Sylvain Zinser

5.xe4 e7 6.xf6 xf6

Un coup possible 6...gxf6 amène un jeu totalement différent avec une structure affaiblie mais la paire de Fous comme compensation. Des joueurs comme Petrosian et Morozevich ont tenté de prouver sa fiabilité.

7.f3 d7

Après 7...♗d7

Difficilement recommandable selon le GM Psakhis, le mauvais Fou veut s’installer sur c6, avec l’idée de s’échanger contre un Cavalier, mais il ne pourra s’y maintenir sans conséquences. Critique est de développer le Cavalier sur d7, puis …b6  et le Fou depuis b7 a plus de chance d’exercer son pouvoir sur la grande diagonale a8-h1.

8.d2 c6 9.xf6+ xf6 10.e5!

Dans le style de Capablanca et pourtant c’est contraire aux principes que de jouer deux fois la même pièce dans l’ouverture. Si le Fou blanc se développait immédiatement sur e2 les noirs disposaient alors de 10…Cd7!.

10...0-0 11.0-0-0

« J’avais obtenu cette position dans la 23e partie de mon match contre Petrosian en 1966. Donner cherche à améliorer. » Spassky

11...d8

La partie Spassky Petrosian (Moscou 1966) se poursuivit avec 11...d7 et après la démolition de l’aile les noirs pensaient utiliser la colonne b à leur avantage 12.xc6 bxc6 13.h4! ab8 14.h3 c5 15.g5 cxd4 (15...xf2? 16.f3 g1 17.g3 et la Dame noire est prise au piège) 16.xf6 xf6 17.xd4 b7 18.b3! avec une meilleure structure, un Fou supérieur au Cavalier et un Roi mobile pour cette finale. 1-0 (31) Spassky,B-Petrosian,T Moscow 1966

12.e3

Spassky s’écarte d’une partie contre Damjanovivc (Sotchi 1967) qui s’était poursuivie avec 12.f4 e8 13.d3 c6 14.f3 et ici le plus simple 14...xd4 15.xd4 c5! qui regagne la pièce.; À considérer la recommandation de Tal 12.h4!?

12...e8?!

« A mon avis il était toutefois préférable de poursuivre avec 12…Cd7 sans craindre la dégradation de la structure de pions après 13.Cxc6 bxc6 du moment que les noirs ont la possibilité de se libérer des faiblesses en préparant la poussée c6-c5. » Spassky

13.g3

Les blancs veulent s’emparer du contrôle de la grande diagonale abandonnée par l’adversaire !

13...d7

Si 13...c6 14.g2 et les blancs sont en mesure de détruire l’aile Dame car 14...xe5 15.dxe5 suivi de 16.Fxb7.

14.g2 c6 15.f4 e7 16.h4!

« Avant tout pour impressionner l’adversaire, vu que la Tour du côté Roi des blancs n’avait pas encore été jouée. » Spassky

Après 16...h4!

16...f6!?

Un affaiblissement à double tranchant. Position jugée clairement avantageuse pour les blancs par Psakhis. Avantage d’espace et le Cavalier blanc ne peut être échangé, après 16...xe5 17.dxe5 et le Fou f8 devient particulièrement mauvais. 17...c5 pour trouver de l’activité 18.b3 conserve la pression sur l’aile Dame.

17.f3 h5 18.h3

Pointant la nouvelle faiblesse noire.

18...xf3

Les noirs profitent de se débarrasser de leur mauvais Fou. Pas sûr que ce soit la meilleure décision.

19.xf3 f8

Rien n’a changé, les noirs sont toujours réduits à la passivité, sans contre-jeu , si 19...e5?! 20.he1!

20.he1 f7 21.f1!

À première vue mystérieux, l’objectif est simplement de repositionner le fou sur la diagonale a2-g8.

21...d6 22.c4

« Les noirs ont une position difficile. Ils doivent faire face au doublement des Tours blanches sur la colonne e. » Spassky

22...ad8?

Nécessaire 22...f5! mais avec un pion arriéré sur e6 la position restait pénible pour les noirs, par exemple 23.h5 ad8 24.c3 h8 25.b3 pour envisager la poussée g3-g4.

Après 22...♖ad8?

23.f5! xd4?! 24.fxe6 xd1+?

Bloquer le pion avec 24...e7 perdait également 25.a3! c5 (25...xa3 26.e7+ xc4 27.xd8+-) 26.xa7 xd1+ 27.xd1 xd1+ 28.xd1 xe6 29.d5+- GM Zenon Franco.

25.xd1 xd1+ 26.xd1 1-0 [Si 26...e7 (26...xe6 27.d6+-) 27.d8!!+-]

Après 26.♕xd1 1-0
Boris Vasilievich Spassky, Leyde 1970

« Je n’ai pas réalisé une prestation d’un niveau particulier. Mon seul mérite est d’avoir joué de manière plus sobre, plus professionnelle, que les autres Grands-Maîtres. D’autre part dans un tournoi avec un niveau de participants aussi homogène, il est difficile de montrer un jeu capable de plaire à un vaste public. » Spassky

Nouvelle confrontation après le match du siècle quelques mois plus tôt à Belgrade.

A cet époque, Larsen était en compétition avec Fischer considérés tous deux comme les meilleurs pouvant détrôner les Soviétiques. Il confia au début du tournoi :

Spassky et Larsen

« Objectivement il est difficile de dire qui est le plus fort de nous deux. Ces dernières années Fischer a peu joué alors que ces deux dernières années, j’ai remporté des tournois importants. En ce moment, je pense que je suis le plus fort. »

Au tournoi de Leyde, il se sentait en forme :

« Pendant le tournoi je dors bien. En général je me couche à 4 heures du matin, puis je dors jusqu’à midi (les parties débutaient à 16h.). Je trouve cela plutôt agréable. Avant de dormir je lis, j’analyse un peu mais pas trop. »

A 35 ans, il se sentait encore capable de tout.

« Les joueurs qui ont dix ans de plus pensent déjà, je suis trop vieux ou quelque chose comme ça. Non, je ne le pense pas encore. »

Hein Donner
Bent Larsen

Donner,Jan Hein - Larsen,Bent, Leiden (1), 1970. Défense Benoni [A43]

1.d4 c5 2.d5 d6 3.e4 f6 4.d3

« Les blancs s’écartent du chemin usuel qui survient après 4.Cc3 ayant en vue un développement inhabituel car Larsen a déjà joué de nombreuses fois ce début, tant avec les blancs qu’avec les noirs. Le coup du texte permet 4…c4 5.Fxc4 Cxe4 échangeant le pion c contre le pion e mais les blancs auraient sans doute une certaine pression vu leur plus grand espace. » O’ Kelly

4...g6 5.e2 g7 6.0-0 0-0 7.c4

« Petit à petit nous entrons dans le système Benoni moderne qui fut surtout mis à la mode par Tal. » O’Kelly

7...e6 8.ec3!?

« Une conception originale. Les blancs massent d’abord leurs pièces sur l’aile Dame pour faire face au contre-jeu noir. Normal est 8.bc3 exd5 9.cxd5 a6 10.a4 bd7 etc. » O’Kelly

8...exd5 9.cxd5 bd7 10.d2 a6 11.a4

La petite nuance par rapport à la théorie de l’époque est la présence d’un cavalier sur d2 au lieu de e2 qui entrave le développement du Fou c1. Perçu comme un signe de passivité, c’est le moment que choisit Larsen pour s’emparer de l’initiative.

Après 11.a4

11...h5 12.f4

Poursuivre en pressant sur l’aile Dame ne pose pas de problème aux noirs après 12.c4 e5 13.xe5 xe5 14.e2 h4=

12...d4+ 13.h1 df6

13...h4 qui menaçait mat posait un joli piège, par exemple 14.f3? (La bonne réaction est 14.e2! qui défend g3 et attaque le Fou de cases noires.) 14...e5 15.fxe5 g4 -+ pointé par le MI Maric.

14.f3

Plus incisif 14.f5!?. « Situation comique, le Cavalier Roi est en c3 et le Cavalier Dame en f3. » O’Kelly

14...e8?!

« Un coup paresseux que l’on joue automatiquement dans ce genre de position. Par 14…Fg4 les noirs obtenaient un excellent jeu. » O’Kelly

Après 14...♖e8?!

15.f5!!

« Donner était très fier de ce coup après la partie ; il est vrai qu’il fallait le trouver et qu’il n’était pas évident. Ce coup - anti-positionnel - est basé sur la faiblesse des cases noires obtenue après l’échange assuré Cxd4 éliminant le Fou défensif qui a voulu jouer ici un rôle trop agressif. » O’Kelly

Les noirs comptaient sur 15.xd4?! cxd4 16.e2 xe4 17.xd4 b6 avec avantage.

15...gxf5?

Si 15...xc3 16.bxc3 xe4 17.xe4 xe4 18.g5!+-

Le MI Maric qui recommandait 15...d7!? 16.g5 a5 pour naviguer en eau trouble. Dans l’esprit d’O’Kelly 17.xd4 cxd4 18.fxg6! fxg6 (18...dxc3 19.gxf7+ xf7 20.xh5++-; 18...hxg6? 19.f3+-) 19.xf6 xf6 20.xf6 dxc3 21.bxc3 et les blancs conservent un net avantage après 21...xc3 22.xd6 g4 23.b1

16.exf5 h8?!

16...xc3 17.bxc3 xd5 18.c4 conduisait à un net avantage selon le livre du tournoi.

Entraver l’accès aux cases noires avec 16...e3 proposé par Maric échoue après 17.xe3 xe3 18.d2 g4 19.ae1 et les noirs doivent échanger pour éviter 20.Rg1 suivi de 22.h3.

17.xd4 cxd4 18.e4!

La défense est surchargée devant la menace 19.Fg5.

Après 18.♘e4!

18...xe4 19.xh5 f6

« La menace blanche était de pousser le pion sur f6 libérant le Fou d3. » O’Kelly

20.h6!? d7 21.f4!

L’attaque triomphe, la position du Cavalier est intenable.

21...c5 22.g5 e5

« Si 22...g7 23.f6 g8 24.h6 suivi de 25.Fg7 » O’Kelly

23.h6 1-0

Après 23.♕h6 1-0

Commentaire de Larsen pour justifier sa méforme : « J’étais trop fatigué, j’avais voyagé pendant près de cinq mois. » Il est vrai que, contrairement aux champions soviétiques qui étaient présentés comme des amateurs salariés par l’Etat, Spassky en tant que « journaliste » et Botvinnik ingénieur en électricité (métier qu’il avait pratiqué pendant la guerre) Larsen, au contraire, devait gagner sa vie et, entre les tournois, donnait de nombreuses séances de simultanées. « Ce qui n’est pas précisément un entraînement pour le jeu de tournoi. » O’Kelly

Il faut aussi ajouter que Larsen était habité par un incorrigible optimisme qui lui faisait parfois surévaluer ses chances. Un stratège « romantique » selon Euwe car il était toujours prêt à risquer une attaque de mat et à jouer des ouvertures qui avaient cours au XIXe siècle, comme 1.f4, la Bird ou l’ouverture du Fou.

Bent Larsen, 1970

« C’est très louable de vouloir chercher la vérité absolue aux échecs mais vous ne la trouverez pas… les échecs c’est avant tout battre son adversaire…Rien à voir avec la découverte de la vérité dans la variante Najdorf ou autres ouvertures…c’est simplement vaincre l’adversaire. » Larsen dans New in Chess en 1993.

Boris Spassky, Mikhaïl Botvinnik et Hein Donner

Lorsque Donner s’était rendu à Leyde au volant de sa vielle DAF, il avait encore des doutes.

« Contre qui vais-je jouer mon Dieu ? Spassky, Botvinnik, champions du Monde ! Et Larsen un futur champion du Monde ! Ils vont me tuer. » avait-il confié. Eh bien non, il débuta avec une nulle en conduisant les noirs contre Botvinnik, une défaite contre Spassky à la ronde suivante et une superbe victoire contre Larsen pour rester ensuite invaincu. Vraiment de quoi ébranler les certitudes qu’apportent les points Elo dans le classement mondial.

Donner réalisa l’un des meilleurs tournois de sa vie en obtenant 50% et la deuxième place derrière Spassky mais devançant Botvinnik et Larsen ! Donner était une personnalité très connue dans son pays. L’écrivain voyageur Cees Nooteboom parle de lui comme d’une personne attachante après l’avoir croisé à l’aéroport de Shiphol. Donner avait un caractère bien trempé et dans ses chroniques il n’hésitait pas à engager des polémiques sur l’actualité, que ce soit sur Cuba, les Russes ou la guerre du Vietnam. A 23 ans, il se fit remarquer dans une de ses chroniques intitulées « A propos de la justice aux échecs » :

« Ce n’est pas le plus fort qui gagnera, ni celui qui est objectivement le plus profond penseur, mais celui qui est le lutteur le plus tenace, c’est aussi le cas dans la vie. »

H. Mulisch et H. Donner

En avril Donner manifestait contre la guerre du Vietnam devant l’ambassade américaine.

En ce qui concerne Botvinnik, il annonça pendant le tournoi, âgé de 59 ans, que c’était sa dernière participation à un tel évènement qui réunissait quelques-uns des meilleurs joueurs du monde. Il n’obtint qu’une seule victoire pour deux défaites (Larsen).

Tableau du tournoi de Leyde 1970

Voici l’unique victoire de Botvinnik avec une petite pensée pour Sylvain Zinser (1936-2013) qui était son ami et avait commenté dans Europe-Echecs : « Une finale remarquable qui mériterait une analyse approfondie car elle donne l’impression que Larsen aurait pu l’annuler. »

Bent Larsen et Mikhail Botvinnik en 1956

Mikhail Botvinnik « commente »

Botvinnik,Mikhail Moisevich - Larsen,Bent, Leiden (2), 1970. Est-indienne [E81]

1.c4 g6 2.c3 g7 3.d4 d6 4.e4 f6 5.f3

«Normalement contre l’ordre des coups adoptés par mon adversaire, j’adoptais la variante Saemisch dont je retenais que consolider le centre de cette manière était la continuation la plus ennuyeuse pour les noirs. »

5...0-0

« Les noirs ne doivent pas se presser de roquer après 5...c6 6.e3 a6 7.d2 b5 8.0-0-0 de la part des blancs est très douteux. La réponse correcte est 8...e6!! et si 9.h6 (9.e5 dxe5 10.dxe5 xd2+ 11.xd2 fd7 12.f4 g5) 9...xh6 10.xh6 a5!! 11.d5 d7 12.b1 b4 13.ce2 cxd5 14.cxd5 a4 15.c1 bd7 16.d4 b6 Evidemment Bent ne pouvait pas connaître toutes ses variantes parce qu’elles étaient consignées en sûreté dans mon cahier de préparation. »

6.e3 a6

« L’idée de jouer immédiatement la poussée b7-b5 fut recommandée dans les années 50 par Taïmanov, Petrosian et Smyslov. »

De nos jours, la variante 6...c5! qui implique un sacrifice de pion après 7.dxc5 dxc5 8.xd8 xd8 9.xc5 c6 est sous le feu des projecteurs car les noirs ont le meilleur développement et l’initiative. Le GM Kotronias a consacré plus de 100 pages dans un ouvrage publié en 2017, une autre époque ou l’essentiel de la vérification est accomplie par des ordinateurs.

7.d2 c6 8.d3

« Après le roque prématuré des noirs, il était possible de jouer 8.0-0-0 mais je préférais éviter un jeu tranchant pour une suite plus tranquille. »

8...b5 9.ge2 bd7

Après 9...♘bd7

10.0-0

Dans cette partie, la bonne préparation théorique a permis à Larsen de réfuter ce coup. Les blancs ont passé du temps à explorer 10.c1 et il peut suivre 10...e5 11.d5 b4 12.d1 c5 13.g4 h5 14.f2 et les blancs sont mieux Petrosian-Glogoric 1972.

10...b8!

« Il sera rapidement établi que c’est la case la meilleure pour la Tour. Toutefois, les noirs ont aussi joué 10...bxc4 11.xc4 b6 (11...d5 »)

11.cxb5 axb5 12.b4 b6

« Maintenant les noirs menacent de prendre le contrôle de la case c4 avec 13…Fe6 et les blancs sont contraint d’agir avec rapidité. »

13.a4 bxa4 14.xa4 xa4 15.xa4 d7

« Les noirs réussissent à créer constamment des menaces fastidieuses (maintenant 16…c5) et ils démontrent comment ils ont résolu les problèmes de l’ouverture de manière excellente. »

16.a5 b6 17.b1 fc8 Position jugée égale par Larsen. 18.c3 d8

« Après avoir gentiment cédé le passage à la Tour, la Dame retourne sur sa case de départ pour empêcher les blancs de pousser d5 avec gain d’un tempo. Comment évaluer cette position ? Les blancs ont un certain avantage d’espace, à part la colonne ouverte a avec laquelle ils ne peuvent pourtant rien réaliser de concret. D’autre part, ils devront se préoccuper constamment du pion b4. Dans l’ensemble, comme on aime à le dire, nous avons rejoint une position équilibrée mais dynamique. »

19.a2 e6 20.a3 d5

« Les avantages et les inconvénients de ce coup sont évidents : les noirs peuvent tenter d’occuper c4, mais par contre il faudra beaucoup de temps au Fou g7 pour rentrer dans le jeu et c’est peut-être ce dernier point qui pèse le plus lourd. »

21.e5 d7 22.a4 f5

« Cohérent. Les noirs éliminent une pièce qui défendait c4 et de plus l’affaiblissement structurel ne les pénalisent pas. En fait, le pion f5 empêchera une éventuelle offensive de pions blancs sur l’aile Roi. » — =+ selon Larsen

23.xf5 gxf5 24.a6

Après 24.♖a6

« Plus précis 24...b6 25.c5 (après 25.xb6 xb6 et les blancs n’ont plus de coup actif) 25...c4 26.d3 e6 Larsen préfère échanger les Cavaliers sur c5 mais, de cette manière, il détériore sa position. »

24...c7?! 25.c1 c8 26.a5 e6 27.d2 f8 28.f4 h8

Ici Larsen a proposé 28…f6!

29.c5 xc5

« Maintenant le Cavalier adverse ne peut occuper c4  parce qu’après 29...b6 30.a6 c4 31.xc4 dxc4 32.xb8 les blancs gagnent. Toutefois après l’échange des Cavaliers, le pion c5 restreindra le rayon d’action des pièces ennemies. »

30.dxc5!

« Il est possible que mon adversaire ait sous-évalué ce coup. Maintenant ses pièces lourdes restent passives, le pion c6 faible et, au final, une éventuelle menace b4-b5 créant un pion passé sur la colonne c serait extrêmement désagréable. » — Net avantage blanc selon Larsen !

Après 30.dxc5!

30...d8 31.d3 d7 32.ca1 cb7 33.a8

« Les blancs avec justesse échangent une Tour pour conjurer l’éventualité d’un sacrifice de la qualité sur b4 qui pourrait activer toutes les pièces noires. »

33...c8 34.xb8 xb8 35.a3 g8 36.a4 c7 37.a3

« Avec ce coup les blancs semblent avoir l’intention de transférer la Tour sur l’aile Roi. »

37...h6 38.a8 b8 39.a5

« Naturellement la tentation d’attaquer la position du Roi noir, quelque peu affaiblie, était grande mais j’ai préféré jouer à la Capablanca* (voir à la fin de la partie), en évitant les complications peu claires et pour objectif l’échange des Dames. Dans la finale, en fait, l’avantage des blancs sera évident. »

39...c8 40.a6 e7?! (Le coup sous enveloppe)

« Probablement que Larsen craignait qu’après l’analyse de la position ajournée, j’aurais toutefois décidé d’attaquer sur l’aile Roi. Donc, les noirs se réservaient de répondre à 41.De2 avec 41…Ta8. Quant à la finale, évidemment c’était une hypothèse qui ne déplaisait pas aux noirs mais objectivement 40…Dc7 était plus fort. »

41.xc8+ xc8

« Paradoxalement après une conversation avec Spassky, Larsen évaluait la position comme ceci : J’ai probablement un léger avantage et si j’arrive à amener le Roi au centre, je pourrais même essayer de gagner. »

42.f2 f8 43.f3 h5

« Une tentative pour empêcher g2-g4. Larsen commet une imprudence qui affaiblit son pion h et apporte aux blancs de nouvelles possibilités. Sur le plan positionnel les blancs sont clairement mieux : l’avantage d’espace leur permet de se mouvoir librement, les pions noirs c et h ont besoin d’être défendus et la menace de créer un pion passé sur la colonne c avec b4-b5 est très dangereuse. »

Après 43...h5

44.e2! g7

« Autrement suit 45.Th3. Maintenant pour défendre le pion h, que ce soit le Roi ou la Tour, une pièce est obligée de rester sur l’aile Roi. »

45.e1 g6 46.a7 d8 47.c3 h4 48.d3 h3

« Probablement que Larsen craignait que les blancs transfèrent leur Roi en a4  pour pouvoir jouer b4-b5. Dans cette perspective, voulant obtenir du contre-jeu, il décide de sacrifier un pion, en pensant que les 2 pions blancs sur la colonne h n’auraient pas beaucoup de valeur, mais le déroulement qui va suivre démontrera le contraire. »

49.gxh3 h4 50.e2

« Le Roi renonce à se rendre sur l’aile Dame pour tenter d’exploiter les pions passés doublés. »

50...d8 51.f3 h4 52.g2 d8

« Larsen espère compliquer en provocant 53.Tc7?! sur quoi il aurait répondu 53…Ta8! »

53.f3

53.c7?! a8 Effectivement de passive à très active, la tour offre des contre-chances après 54.xc6 a2+ 55.h1 (55.f3 a3) 55...f2 56.c8 (56.b5 d4! et le Fou blanc n’a pas de cases) 56...c2 57.a1 a2 et l’on ne voit pas comment les blancs peuvent progresser.

53...c8 54.e2 d8?!

« Les noirs étaient presque en zugzwang : si 54...f6 pouvait suivre 55.e7 fxe5 56.xe6+ f7 57.xe5+- Après la retraite du Fou, cette poussée devient possible mais le pion h acquiert une grande mobilité. Donc il était plus prudent de jouer 54…Rg7. »

55.e1 f6

« Les noirs cherchent à activer le Fou ou créer un second pion passé après le pion d4, pour se libérer de blocage du pion f4. Toutefois, la chose la plus importante est que maintenant ils se retrouvent avec un autre pion faible sur e6. »

56.f3 fxe5 57.fxe5 c7

« Ici on découvre qu’après l’ouverture de la 7e traverse, la position du Roi noir est affaiblie. Les noirs s’apprêtent à protéger la 7e, mais une seule Tour ne suffit pas pour bloquer deux traverses. »

58.a8 g5?! 59.g8+ h5 60.h4!

« Finalement les blancs poussent le pion h qui ne peut être capturé 60…Fxh4? 61.Th8 » C’est pourquoi 58…Fe7 était plus coriace.

60...h6

60...e7 61.d2! (le pion est tabou) 61...a7 62.h8+ g6 63.h5+ g7 64.c8+-

61.h8 g6

« Les blancs menaçaient 62.Fd2. »

62.h5+!

« A nouveau le pion est tabou, en conséquence la catastrophe se profile pour les noirs. »

62...g7 63.a8

« Barrant la route à la Tour ennemie. »

63...g5 64.a6

« Les blancs visent le pion e6. »

64...c8

Si 64...f7 65.b5 cxb5 66.c6+- avec la menace 67.Fa5 suivi de la poussée du pion sur c7.

Après 64...♖c8

65.b5!

« Le coup gagnant ! Les deux joueurs ont 3 pions passés mais ceux des blancs sont plus avancés et donc plus dangereux. De plus, la position des pièces noires est loin d’être idéale. »

65...cxb5 66.xe6 c1

« La menace était 67.Tg6. »

67.b4 d4 68.g6+ h7 69.d6 b2 70.d7+ g8

« Après 70...h6 71.d2+ xh5 72.d6 h8 73.c6 le pion blanc va rapidement à Dame, puisque la Tour noire est mobilisée pour défendre son propre Roi du mat. Dans tous les cas, même après le coup de la partie, les pions blancs sont désormais inarrêtables. »

71.e6 c3 72.e7 e8 73.d8 f7 74.xe8 xe8 75.c6 1-0

Après 75.c6 1-0

« Ceci fut la dernière victoire de ma carrière dans une partie de tournoi. En 1936 à Moscou durant le 3e grand tournoi international, j’ai été le témoin de la reprise d’une partie ajournée Capablanca-Ragozin. L’ex-champion du Monde avait un pion de plus, donc une finale gagnante. A ma grande surprise, Capablanca n’entreprit aucune action décisive, optant au contraire pour un jeu attentiste. A la fin son adversaire commit une imprécision, le Cubain gagna un 2e pion et remporta rapidement la victoire.

- Pourquoi n’avez-vous pas cherché à réaliser immédiatement l’avantage matériel ?

Osais-je demander à ce grand virtuose des échecs. Il me répondit avec condescendance :

- C’était plus pratique d’attendre.

Cette présente finale fut conduite par moi à la Capablanca. » Botvinnik

Une partie qui a dû coûter aux deux adversaires une grosse dépense d’énergie. Elle fut récompensée par un prix de beauté. Et après cette analyse détaillée de Botvinnik, pour répondre à Sylvain, on ne voit toujours pas comment Larsen a pu laisser passer une éventuelle variante de nulle.

Max Euwe et Mikhaïl Botvinnik en 1946

Voici une description du style de Botvinnik par Max Euwe.

« Mikhaïl Botvinnik aime la difficulté , les positions difficiles le stimule pour déployer pleinement sa puissance. Elles requièrent une intense concentration qui fait que Botvinnik se sent dans son élément. Il aime résoudre des problèmes. Toutefois, il ne créera pas des positions difficiles à n’importe quel prix, les difficultés doivent surgir de positions qu’il a bien en main. Si ce n’est pas le cas, Botvinnik jouera une partie tranquille car il est a aussi bien armé pour le faire. »

Botvinnik, dans la continuation de Steinitz, Alekhine et Euwe, laissera un héritage par ses écrits de qualité et son école d’échecs formatrice de grands champions.

« De toute évidence, il ne faut pas croire qu’il est suffisant de se dédier avec sérieux à l’étude à l’activité de recherche pour atteindre des grands succès sportifs. Il faut aussi du talent et un tempérament de compétiteur, une bonne santé et un solide système nerveux. Le travail de recherche ne peut compenser l’absence de talent, absolument indispensable pour atteindre des résultats importants et durables. » Botvinnik

Il nous dévoile l’un des secrets de la méthode Botvinnik :

« J’ai réussi à élaborer une méthode dans laquelle le sens des nouveautés théoriques était caché jusque dans le milieu de partie avec une justification positionnelle sans réfutation. Mes réussites dans les ouvertures ont duré pendant des années apportant des succès tournoi après tournoi à son inventeur. »

Botvinnik fut aussi le premier à s’imposer une discipline de fer pendant et avant les tournois, focalisant entièrement sur les parties, limitant au minimum les distractions et les boissons alcoolisées. Non-fumeur il allait même jusqu’à forcer ses entraîneurs à lui souffler de la fumée au visage ou à analyser avec le bruit d’un poste de radio en sourdine pour s’habituer à jouer dans un environnement hostile.

« Les échecs donnent un genre de vie anormal, et pour rester au sommet il faut s’imposer une stricte discipline. Botvinnik est un homme très motivé et a cette discipline, mais c’est une qualité qu’il faut avoir en naissant. Je suis à l’opposé : pas de sens pratique et aucune organisation. » Spassky en 1966

École d'échecs : Aux extrêmes Botvinnik et Kasparov 1) Kramnik 2) Tiviakov 3) Shirov

Botvinnik était aussi passionné par les ordinateurs, voici ce qu’il déclara une année avant sa mort :

« Du moment que l’ordinateur possède des capacités de calcul infiniment supérieures à l’homme, l’intelligence artificielle sera en mesure de vaincre l’être humain. Lorsque ceci arrivera, l’ordinateur ne se limitera pas aux parties rapides, il jouera simplement aux échecs, démontrant la profondeur et la beauté de la logique. C’est pour cette raison que l’intelligence artificielle a été créée. Que feront alors les Grands-Maîtres ? Ils seront obligés d’entrer en compétition avec des adversaires en tout et pour tout dignes d’eux, à savoir les ordinateurs, et ils devront revenir sérieusement aux échecs. En cela réside l’espoir d’un virage vertueux du destin des échecs. » Botvinnik 1994

Reggio Emilia 1992

L’une des dernières apparitions dans un tournoi de Botvinnik qui tenait conférence de presse en compagnie de Smyslov, Spasski et Karpov.

Georges Bertola

« Je remercie Gérard Demuydt pour la mise en ligne de mes articles. »

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